CHAPITRE QUATRIÈME
LA VILLA d'hADUIEN
I Aucun de ceux qui séjournent quelque temps à Rome ne manque d'aller voir Tivoli : les cascatelles et le temple le la Sibylle sont presque aussi connus que le Golisée ou le Panthéon ; mais il y a bien peu de curieux qui consentent à s'écarter un moment de la route accoutumée pour visiter en passant ce qui reste de la villa tiburtine bâtie par l'empereur Hadrien. C'est pourtant une excursion à faire et qui peut beaucoup apprendre aux amis de l'antiquité. Les monuments de Rome nous font voir les Césars dans l'exercice de leurs fonctions souveraines et conservent les souvenirs de leur vie officielle; la villa d'Hadrien nous les montre pendant ces moments de distraction et de repos qu'il faut bien prendre de temps en temps, quand on a le monde à gouverner. Elle peut aussi nous donner quelques indications précieuses sur la façon dont ils entendaient les plaisirs des champs et nous faire connaître comment cette société comprenait et goûtait la nature, ce qui mérite bien la peine d'ôlre étudié un mo- .ment.
i Quand on va de Rome à Tivoli, on parcourt d'abord dans toute sa longueur cette campagne désolée qui de tous les côtés entoure la Ville éternelle. Après qu'on a itraversé pendant cinq ou six lieues un véritable désert où l'on ne rencontre que quelques osterie misérables et des troupeaux de bœufs ou de chevaux qui paissent un maigre gazon, le sol commence à se relever. Quelques
bouquets d'arbres annoncent l'approche de l'Anio, qu'on passe sur le ponte Lucano. A cet endroit s'élève une ruine antique d'un grand intérêt, le tombeau de la famille Plautia. C'est là que fut enseveli le consul Ti.Plautius Silvanus, un de ces braves officiers et de ces administrateurs intelligents qui maintinrent l'honneur de l'empire sous les plus mauvais princes et qui ont fait le salut de Rome. L'inscription placée sur le mausolée contient le récit de ses services et lénumération des dignités qu'il a obtenues. Sous Tibère, il commandait une légion de l'armée de Germanie ; il accompagna Claude dans rcxpédition de Bretagne; sous Néron, il gouverna la Mésie, une des provinces les plus menacées par les barbares. L'inscription raconte comment il arrêta une insurrection de Sarmates et força les rois ennemis à passer le Danube pour venir dans son camp adorer les aigles romaines. Ces services furent assez mal récompensés jusqu'au jour où Vespasien, vieux soldat lui-même, s'occupa de réparer envers ses camarades les injustices des règnes précédents; il rappela Silvanus de sa province, lui fit accorder les ornements du triomphe et le nomma préfet de Rome.
A partir du tombeau de Silvanus, le chemin se bifurque. A gauche , la route s'engage dans ces admirables bois d'oliviers qui conduisent à Tivoli; à droite, elle traverse la plaine et mène en vingt minutes à la villa d'Hadrien.
Cette villa n'est plus guère aujourd'hui qu'un amas de ruines. Sur une étendue de plusieurs kilomètres, on ne rencontre que d'immenses substructions, des fûts de colonnes, de grands blocs épars, et çà et là quelques pans de murs encore debout. Ces débris sont si considérables qu'on les a pris longtemps pour les restes d'une ville; on s'imaginait qu'avant de monter sur la colline Tibur avait été construit dans la plaine, et qu'on avait sous les yeux los derniers vestiges de la vieille cité ; aussi leur avait-oD
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donné dans le pays le nom de Tivoli vecchio. Il fut aisé ile montrer qu'on se trompait ; le témoignage des anciens auteurs, les inscriptions des tuiles, prouvèrent que c'était la villa d'Hadrien. Cette maison de campagne, que les Dontem|)orains trouvaient une merveille , et qui était l'œuvre favorite d'un empereur ami des arts, ne parait pas avoir été beaucoup habitée par ses successeurs. L'histoire au moins n'en dit rien, et presque rien non plus n'a §té trouvé dans ces ruines qu'on puisse attribuer à une autre époque. Elle a donc eu la bonne fortune assez rare de n'être pas trop modifiée et de traverser les siècles en portant la marque particulière du prince qui la fit bâtir gt de l'époque où elle fut construite. Les richesses de loute sorte qu'on a trouvées dans les décombres ont fait supposer qu'elle n'avait pas été dépouillée tant que dura l'empire. Elle dut sans doute beaucoup souffrir quand Totila ravagea les environs de Tibur, prit la ville d'assaut et en massacra les habitants. Â partir de ce moment, la ruine commença pour elle ; les grandes salles s'effondrèrent, la charrue passa sur les allées, et les jardins devinrent des champs de blé. Il en restait pourtant encore d'important? débris au quinzième siècle. L'illustre pape Pie II, qui l.i visita, parle avec admiration des voûtes des itemples, des colonnes des péristyles, des portiques, des piscines, qu'on y pouvait distinguer encore. « La vieillesse déforme tout, ajoutait-il tristement. Le lierre grimpe aujourd'hui le long de ces murailles autrefois couvertes de peintures et d'étoffes d'or; les ronces et les épines croissent où s'asseyaient les tribuns vêtus de pourpre, et les serpents habitent les chambres des princesses. Telle est la fortune des choses mortelles ! » Ces ruines mêmes étaient destinées à disparaître. Pour la villa d'Hadrien, comme pour les autres monuments antiques, la renaissance fut plus fatale que la barbarie: pendant le moyen
fige on l'avait laissée périr; on la détruisit systématiquement à partir du seizième siècle. Selon l'usage, on y fit des fouilles pour y chercher les statues les mosaïques, les peintures qu'elle pouvait contenir encore, et dans ces recherches les murailles qui étaient restées debout achevèrent de s'écrouler. La villa d'Hadrien s'est trouvée, pour son malheur, beaucoup plus riche en ce genre que toutes les autres ruines qu'on a fouillées; elle est devenue, pendant trois siècles, une sorte de mine inépuisable qui a fourni de chefs-d'œuvre tous les musées du monde. C'est de là, par exemple, que sont sortis le Faune en rouge antique, les Centaures en marbre gris et l'Harpocrate du Capitole, les Muses et la Flore du Vatican, le bas-relief d'Antinous de la villa Albani, et l'admirable mosaïque des colombes que l'art moderne a tant de fois reproduite. On comprend qu'un édifice d'où l'on tirait tant de merveilles, ait été plus consciencieusement dévasté que tous les autres. Le pillage a duré jusqu'à nos jours : il y a quelques années encore, la famille Braschi, qui possédait une partie du terrain, avait aliéné à une compagnie le droit d'exploiter ces ruines, et l'on juge de quelle manière opérait la compagnie, qui voulait rentrer dans ses fonds le plus vite possible. Heureusement le gouvernement italien a fait cesser ce scandale en achetant la villa Braschi.
En l'état où toutes ces dévastations l'ont mise, la villa d'Hadrien est une énigme pour la plupart des visiteurs, et il nous serait très difficile de nous reconnaître parmi ces ruines amoncelées, si les archéologues et les architectes ne venaient à notre secours. Depuis longtemps l'archéologie travaille à retrouver la destination de ces blocs de pierre ou de ces amas de briques, et à nous donner un plan plus ou moins exact de la demeure impériale. Le premier qui s'en occupa avec quelque succès fut un
architecte napolitain du seizième siècle, le célèbre Pirro Ligorio , le même qui s'est fait un si mauvais renom parmi les épigraphistes en inventant des volumes entiers d'inscriptions fausses. Ce grand faussaire était assurément un fort habile homme : dans ses travaux sur la villa d'Hadrien, il fit preuve de beaucoup de sagacité, et la plus grande partie de ses conjectures a été adoptée par les savants qui le suivirent. Piranesi et Canina n'ont guère fait que développer ses vues et exagérer ses erreurs. Nibby, qui vint ensuite, se contenta de choisir les opinions les plus plausibles qu'on avait émises avant lui, et de les appuyer de sa connaissance des textes et de sa grande pratique des antiquités. Le livre intéressant qu'il publia en 1827, sous le titre de Descrizione délia villa Adriana, pouvait passer pour le dernier mot de la science, lorsque des études nouvelles furent entreprises par un des architectes les plus distingués de notre école de Rome, M. Daumet. Pour être plus sûr que son travail fût exact, M. Daumet commença par le circonscrire ; il ne s'occupa que d'une partie de la villa, celle qu'on appelait (le palais impérial. »Elle présente beaucoup de difficultés à résoudre, mais conserve aussi les restes les plus cu- Tieux. M. Daumet en étudia avec soin les moindres déjbris, il fit des fouilles, quand on lui permit d'en faire, chercha à se rendre compte des plus petites assises de pierre, et remit à leur place tous les fragments d'ornements de marbre ou de mosaïque qu'il put trouver. Le résultat de tous ces travaux fut un essai de restauration de la villa d'Hadrien, qui est considéré comme un des meilleurs ouvrages et des plus complets de notre école de Rome. Les fouilles qu'on a faites depuis 1870, et qui malheureusement ont été fort incomplètes et très intermittentes, ont quelquefois confirmé les opinions de M. Daumet, quelquefois aussi elles lui ont douoé tort.
L'œuvre est loin d'être terminée et demande encore beaucoup de temps et d'efforts; mais en attendant qu'elle s'achève, et que ces ruines soient enfin entièrement déblayées, il est utile, je crois, de donner une idée de ce que les travaux exécutés depuis trois siècles par des architectes ou des archéologues de mérite nous ont appris de plus vraisemblable sur cette grande curiosité du passé.
L'empereur Hadrien. — Jugements divers qu'on a portés sur lui. — Le prince et l'homme. — Raisons qui expliquent qu'on ne l'ait pas aimé. — Son goût pour les Grecs. — Les voyages dans l'antiquité, — Voyages d'Hadrien.
La villa d'Hadrien a ce caractère particulier d'être l'œuvre et la conception personnelle d'un homme qui fut l'un des personnages les plus curieux de son temps; elle est née de certaines circonstances de sa vie et porte partout l'empreinte de son esprit. On ne peut espérer de la comprendre que si l'on connaît d'abord celui qui la fit bâtir. Il faut donc étudier l'artiste avant l'ouvrage, essayer de savoir ce qu'il était et d'où lui vint la pensée de construire cette maison de campagne qui émerveilla ses contemporains.
i. Deux de nos pensionnaires de la Villa Médicis, MM. Girault et Sorta ont étudié, l'un la Piazza d'Oro, l'autre le Canope; leurs restauratioj se trouvent à la bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts, à Par M. Winnefeld a publié à Berlin, en 1893, un ouvrage intitulé DieviÉ des Hadrian bei Tivoli. Enfin M. Pierre Gusman vient de nous donn| un magnifique volume {La villa impériale de Tibur, Paris, Fontemoin 190-4), qui contient 616 illustrations, et résume tout le travail de ses prédécesseurs, en y ajoutant ce que lui ont appris un long séjour au milieu des débris de la villa.
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1 L'empereur Hadrien descendait d'une famille italienne jétablie depuis longtemps en Espagne. Sa naissance ne Semblait pas le destiner à l'empire : il était petit-cousin de Trajan, qui, après beaucoup d'hésitations, finit par ï'adopter à son lit de mort. L'empire romain a eu cette fortune singulière que Nerva et les trois princes qui sont Tenus après lui n'ont pas eu d'héritier mâle , et qu'ils iont été forcés de s'en donner un par l'adoption. Cette absence d'hérédité directe est regardée d'ordinaire dans les monarchies comme le plus grand des malheurs, et jc'est un principe aujourd'hui accepté de tout le monde jqiie , pour assurer la sécurité des États, il est bon que le jnis succède à son père. Les Romains avaient des idées pien diiïércntes : ils conservaient jusque sous l'empire km reste de préjugés républicains qui les rendait peu favorables à la royauté héréditaire. L'expérience qu'ils ien avaient faite sous les Césars et les Fiavii ne les avait ipas réconciliés avec elle. Après la chute deDomitien, jbeaucoup d'entre eux déclaraient qu'ils ne voulaient pas être « l'héritage d'une famille ». 11 leur semblait qu'il valait mieux que le prince élût son successeur que de le irecevoir dos mains de la nature. « Naître d'un sang iroyal, disait Tacite , est une chance de hasard devant laquelle tout examen s'arrête. Au contraire, celui qui adopte est juge de ce qu'il fait; s'il veut choisir le plus digne , il n'a qu'à écouter la voix publique *. » Ce qui est sûr, c'est que l'adoption a donné au monde une succession de quatre grands princes , et que Rome fut tout à fait heureuse, jusqu'au jour où Marc-Aurèle eut la mauvaise fortune d'avoir un fils et de lui laisser l'empire. Je viens de mettre sans hésiter Hadrien parmi les grands empereurs, à côté de Trajan et de Marc-Aurèle;