‹ Promenades archéologiquesChapitre 34 sur 69 · Tacite, HisU, l · texte numérisé non relu

Tacite, HisU, l

ce n'est pourtant pas l'opinion de tous les historiens. Sa réputation n'est pas de celles sur lesquelles on s'est mis tout à fait d'accord , et il y a de grandes diversités dans la façon dont on le juge. Ces diversités remontent très haut , jusqu'à l'époque même où vivait Hadrien , et il est probable que ses contemporains ne s'entendaient pas mieux que nous sur son compte. Les chroniqueurs qui ont raconté sa vie, Dion et Spartien, parlent de lui d'une manière fort bizarre; ils en disent à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal, en sorte qu'on peut facilement tirer de leurs ouvrages de quoi l'attaquer et le défendre. C'est qu'il était en réalité un être très compliqué, varius, multiplex, multïformiSf dit son historien, doux et sévère selon les occasions , tour à tour économe et prodigue, plaisant ou grave, ami débonnaire et railleur cruel. Sa vie renfermait des contrastes qu'on ne s'expliquait pas. Quoiqu'il fût un excellent général, il détestait la guerre et l'a toujours évitée ; il a passé son temps à exercer ses légions pour ne les mener jamais devant l'ennemi. Ce savant, cet artiste, ce délicat, n'hésitait pas à entrer, quand il le fallait, dans les plus petits détails des affaires communes ; cet efféminé, qui ftiisait de petits vers amoureux pour ses mignons, était capable des résolutions les plus énergiques. Il s'était fait bâtir des palais somptueux, où l'on avait réuni toutes les élégances du luxe, toutes les recherches du bien-être, et il vivait volontiers sous la tente, se contentant de lard et de fromage comme les simples soldats, ne buvant que du vinaigre avec de l'eau, et marchant devant ses troupes tête nue , au milieu des neiges de la Bretagne et sous le soleil de l'Egypte. On comprend que ces contrastes aient troublé des chroniqueurs qui n'avaient pas l'esprit très perspicace ; qu'en présence d'un prince en qui les contraires semblaient s'unir, ils aient flotté sans se décider entre des opinions

opposées, et qu'ils n'aient pas su prendre eux-mêmes et nous donner de lui une idée précise.

Ce qui ressort le plus nettement de leurs récits, c'est qu'il y avait chez Hadrien deux personnages qui ne s'accordaient pas toujours bien ensemble, l'homme et l'empereur. L'empereur ne mérite que des éloges et peut Hre mis parmi les plus grands et les meilleurs ; l'homme m contraire était souvent désagréable et mesquin. Les contemporains, qui étaient placés trop près et ne savaient pas toujours bien distinguer, ont fait quelquefois payer au prince, par des jugements injustes, les caprices et les faiblesses de l'homme.

Ils avaient tort assurément, et tous leurs comméages ne doivent pas nous empêcher de croire qu'Ha- Irien ait été un grand prince. S'il restait encore queljjue doute à ce sujet, je renverrais au brillant tableau que M. Duruy a tracé de son règne. Les services de tout ;enre qu'Hadrien a rendus à l'empire sont éclatants et ncontestables. Il a donné d'abord à ses États la sécurité xtérieure ; pour maintenir la discipline des armées, il a ait des règlements si sages qu'on n'éprouva plus le besoin l'y rien changer et qu'ils durèrent autant que la domilation romaine. Il a fortifié les frontières en les garnisant de troupes, en les munissant de retranchements armidabies, et de cette façon il a fermé la porte aux (arbares, qui devenaient tous les jours plus menaçants. »ou8 cette ceinture de murailles, de places fortes, de bssés profonds et de camps retranchés, habilement disosés le long de ces frontières immenses, l'empire put pspirer en paix. A l'intérieur, la tranquillité fut maintenue d'une main ferme, les abus réformés, la législation doucie, un grand élan donné partout aux travaux pulies. Sous cette impulsion vigoureuse et grâce à la paix ont jouissait l'univers, les villes purent s'embellir de lonuments magnifiques qui excitent encore aujourd'hui

notre admiration. Voilà ce qu'il n'est pas possible d( nier. Hadrien fut certainement un des administrateur les plus habiles qui aient gouverné le monde depuii Auguste, et il contribua peut-être plus que personne î ce développement incroyable de la prospérité publiqut qui fit du siècle des Antonins l'une des époques les plu heureuses de l'humanité. « Quand la gloire des princes dit M. Duruy, se mesurera au bonheur qu'ils ont donm à leurs peuples, Hadrien sera le premier des empereur romains. »

Comment se fait-il donc qu'ayant si bien servi l'empire il ait été souvent si mal jugé? On explique d'ordinair ces sévérités de l'opinion en rappelant la mauvais ^lumeur persistante des grandes familles et du Séna contre le régime impérial; mais c'est vraiment un moyei trop commode de justifier tous les Césars sans distinction et, si ces raisons peuvent servir encore pour l'époque d Tibère ou de Néron, je crois qu'il n'est plus possible d les employer quand on est arrivé aux Antonins. L'empir était alors accepté de tout le monde. Le temps aval affaibli les vieilles rancunes républicaines, et, dans ton les cas, on ne comprendrait guère pour quel motif, aprè avoir respecté Trajan , elles se seraient ranimées contr Hadrien. Si Hadrien , avec toutes ses grandes qualités ne sut pas se faire mieux aimer, il faut penser que c'étai sa faute, et qu'il y avait dans sa personne et dans so caractère quelque chose qui éloignait de lui les cœui C'est ce que Fronton, qui était un assez méchant écr vain, mais un fort honnête homme et le plus soui des sujets, laissait entendre plus lard à Marc-Aurèl^ avec toute sorte de ménagements. « Pour aimer que qu'un, lui disait-il, il faut pouvoir l'aborder avec coil fiance et se trouver à l'aise avec lui. C'est ce qui n m'arrivait pas avec Hadrien. La confiance me manquait

jet le respect même qu'il m'inspirait nuisait à l'aflecition '. » On voit tout ce qui se cache sous ces paroles polies. Trajan non plus, quoiqu'il fût son parent, ne parait pas avoir éprouvé pour lui beaucoup d'attrait. Nous savons pourtant qu'Hadrien , qui attendait tout do lui, ne négligeait rien pour lui plaire. Il cherchait par itous les moyens à flatter ses goûts, même les moins honorables, et il racontait lui-même que, le sachant buveur intrépide, il s'était mis à boire, afin d'entrer ainsi dans ises bonnes grâces. Il avait d'ailleurs d'autres qualités auxquelles Trajan attachait le plus grand prix. Soldat dévoué, lieutenant exact, organisateur habile, administrateur scrupuleux, il accomplit avec soin et avec succès toutes les missions dont il fut chargé. Son avancement ne fut pourtant pas très rapide. Une inscription trouvée au théâtre d'Athènes montre qu'il parcourut pas à pas toute la hiérarchie des dignités publiques sans qu'on lui fit grâce d'un seul degré. Malgré ses mérites reconnus et les services qu'il rendait, Trajan attendit jusqu'à son dernier jour pour l'adopter. On prétendit même que la mort l'avait prévenu avant qu'il se fût décidé, que son adoption n'était qu'une scène de comédie imaginée pour tromper le monde , et qu'un homme, caché derrière des tentures, avait murmuré quelq«ies paroles d'une voix mourante à la place de l'empereur défunt. Ce qui pouvait donner quelque vraisemblance à ce récit, c'est le peu d'empressement que Trajan paraissait éprouver à l'accepter pour son héritier. Non seulement il ne l'associa pas de son vivant à l'empire, comme avait fait Nerva pour lui, mais il ne voulut lui conférer aucun de ces honneurs exceptionnels qui l'auraient désigné d'avance comme son successeur. N'en peut-on pas con-

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