‹ Promenades archéologiquesChapitre 44 sur 69 · Sénèque, Episl., 55, 4. — 2. Pline, Epist., i · texte numérisé non relu

Sénèque, Episl., 55, 4. — 2. Pline, Epist., i

« Je m'éveille quand je peux, ordinairement vers la première heure (six heures du matin). Mes fenôlres restent d'abord fermées, car j'ai remarqué que le silence et les ténèbres animent rcs|)rit. Si j'ai quelque ouvrage commencé, je m'en occupe; je dispose tout, les idées et m(^ine le style, comme si j'écrivais et je corrigeais. Je travaille ainsi tantôt plus, tantôt moins, selon que je trouve plus ou moins de facilité à composer et à retenir; puis j'appelle un secrétaire, je fais ouvrir les fenêtres et je dicte ce que j'ai composé. A la quatrième heure ou à la cinquième (dix ou onze heures), selon le temps qu'il fait, je vais me promener dans une allée ou sous un portique, et je ne cesse pas, en me promenant, de composer et de dicter. Ensuite je monte en voiture; là encore je poursuis l'ouvrage dont je me suis occupé pendant mon repos du matin et ma promenade *. » Et il continue à nous faire le récit de ces journées sérieuses où le travail se mêle à tout, jusqu'au repas du soir, car on a l'habitude d'y faire une lecture instructive. Même quand il se donne quelque plaisir extraordinaire, lorsqu'il va par exemple à la chasse, il a grand soin d'apporter ses tablettes ; elles sont à côté de lui pendant qu'il est assis près des filets, et, quand les sangliers tardent à se prendre, il tire son poinçon et 9e met à écrire; s'il revient les mains vides, il rapportera au moins ses pages pleines. Ce n'est pas tout à fait ainsi que nous entendons la vie à la campagne. ;Sans doute tout le monde alors n'était pas aussi laborieux que Pline; il devait y avoir des gens qui ne traînaient pas toujours leur secrétaire après eux et qui, lorsqu'ils allaient chasser, laissaient leurs tablettes à la maison; mais presque tous étaient, comme lui, des politiques, des orateurs, des lettrés, des gens du monde, que la fatigue

1 Pline. Epist., ix, 30.

avait un moment chassés de la ville, qui se préparaient à y revenir bientôt, et qui voulaient profiter de leur séjour aux champs pour rapporter à leurs fonctions ordinaires un corps plus robuste et un esprit plus vif.

Quand on sait pour qui les villas romaines étaient faites et ce qu'on venait y chercher, on trouve qu'elles répondaient parfaitement à leur destination. C'est leur premier mérite, qui se retrouve dans l'ensemble et les moindres détails, d'être tout à fait appropriées à ce qu'on demandait d'elles. Pline le Jeune nous a rendu le service de nous décrire les siennes, et cette descriplion suffit à nous donner une idée des autres. On sera frappé d'abord en la lisant de voir combien ces maisons de Laurente et de l'Etrurie ressemblaient pour l'essentiel à la vi la d'Hadrien que nous venons d'étudier. 11 n'y a vraiment entre elles qu'une différence, celle que la fortune et le rang mettaient entre leurs propriétaires. Un simple particulier ne pouvait pas se permettre ce qu'osait faire un empereur; mais le système général des constructions et de la décoration est le même, et les lettres de Pline confirment souvent la restauration de M. Daumet.

Je suppose que notre première impression, si nous pouvions voir les villas de Pline, surtout celle de l'Etrurie, qui était la plus belle, serait d'être fort étonnés de la multiplicité des bâtiments qui les composent. Tous ces édifices, de hauteurs et de formes différentes, plutôt juxtaposés qu'unis, nous feraient l'effet d'un village bien plus que d'une maison de campagne '. Mais il faut se souvenir qu'il s'agit d'y loger un Romain , et qu'un Romain, même lorsqu'il se pique de vivre simplement,

1. Je ne sais si Pline ne veut pas exprimer une idée semblable quand il dit qu'on aperçoit de sa maison de I.aurcnte une l'ouIc de villas « qui, vues de la mer ou môme de la côle, présentent l'iniagR d'une multitude de villes. » {Epist., ii, 17.)

ne peut se passer d'une foule d'esclaves. Quand oh ne se contente pas de les entasser dans les caves, et qu'on veut, comme Pline, leur donner des chambres convenables qu'on pourrait au besoin oiïrir à des amis, il faut avoir beaucoup de place et des corps de logis nombreux. Ce qui surprend encore plus que le nombre de ces corps de logis, c'est qu'on n'ait pas pris la peine de les disposer d'une façon plus régulière; mais nous avons déjà vu que les Romains, surtout dans leurs maisons de campagne, ne paraissaient pas tenir beaucoup à l'apparence extérieure. C'est ainsi qu'au lieu de jjlacer tous les salons etloutes les chambres du même côté pour des raisons de symétrie, leurs architectes les distribuaient un peu partout, afin de leur donner des expositions dilTérentes; ils ro'iltipliaient les pavillons séparés, pour qu'on y fût plus isolé et qu'on y eût de tous les côtés une [lus belle vue. L'ordonnance générale pouvait sembler moins heureuse ; mais les appartements étaient plus commodes, ce qui leur suffisait. Nous sommes des vaniteux, qui songeons d'abord à la façade ; pourvu qu'elle ait meilleure mine, nous acceptons volontiers, d'être mal logés. Les Romains s'inquiétaient moins des passants, et ils ne faisaient la maison que pour ceux qui devaient l'habiter. Tout ce qui pouvait la leur rendre plus agréable était prodigué sans mesure ; on n'épargnait rien quand il s'agissait de leur procurer ce repos fortifiant et cette variété de plaisirs calmes qu'ils y venaient chercher. Certes Pline était loin d'être un voluptueux; il passait au contraire pour un homme de mœurs antiques, et le poète Sentius Augurinus voyait en lui plusieurs Gâtons*. On ne peut s'empêcher pourtant d'être elirayé quand on voit jusqu'à quel point il avait poussé la recherche du

1. Pline, Epist., iv, il : Ille o PlmiuM, tlle, quoi Catoneal

bien-être dans ses maisons de plaisance. On se perd dans rénumération qu'il nous fait de ses appartements; il a des salles à manger de grandeur différente pour toutes les occasions; il dîne dans celle-ci quand il est seul, l'autre lui sert à recevoir ses amis intimes, la troisième est plus vaste et peut contenir la foule de ses invités. L'une s'avance dans la mer : on y voit, tout en prenant son repas, les flots se briser contre les murailles; l'autre s'enfonce dans les terres : on y jouit de tous les côtés de la vue des champs et des spectacles de la vie rustique. D'ordinaire une chambre à coucher suffit aujourd'hui aux plus exigeants ; il serait difficile de dirQ combien en contiennent les villas de Pline. 11 y en a non seulement pour tous les besoins, mais pour tous les caprices. Ici, on peut voir la mer de toutes les fenêtres; là, on l'entend sans la voir; ailleurs, on la voit sans l'entendre. Cette pièce est disposée en forme d'abside, et par de larges ouvertures elle reçoit le soleil à toutes les heures du jour ; une autre est obscure et fraîche , et ne laisse entrer que tout juste assez de lumière pour qu'on ne soit pas dans les ténèbres. Si le maître désire s'égayer, il se tient dans cette salle ouverte d'où il voit tout ce qui se passe au dehors; s'il éprouve le besoin de se recueillir, il a précisément une chambre où il peut s'enfermer et qui est disposée de telle sorte qu'aucun bruit n'arrive jamais à ses oreilles. Pline l'appelle «ses délices»; il est heureux, dans sa villa, d'être loin de Home; dans cette chambre, il lui semble qu'il est loin môme de sa villa. Ajoutons que ces pièces sont parées de belles mosaïques, souvent couvertes de peintures gracieuses, et qu'elles contiennent presque toutes des fontaines de marbre : car l'eau y coule de tous les côtés , claire , fraîche, abondante; elle égayé tout par son murmure, elle est un des éléments essentiels de la décoration des

villas. Elle entre pour une grande part dans les inventions capricieuses des architectes, quand ils veulent trouver des dispositions nouvelles dont l'originalité puisse plaire à ces grands seigneurs difficiles et désœuvrés. On se rappelle l'élégante salle de bain entourée par Tetiripe dans la villa d'Hadrien; Pline ne pouvait pas se faire bâtir un édifice aussi coûteux ; mais il avait, à l'extrémité de son jardin, une treille toiifTue, soutenue par quatre colonnes de marbre de Caryste. Sous cette treille, qui formait un abri agréable, on avait placé des fontaines jaillissantes, un bassin rempli d'eau sans cesse renouvelée et qui ne débordait jamais, enfin un lit de repos en marbre blanc, où l'on venait s'étendre à la chaleur du jour. « De ce lit, dit Pline, l'eau s'échappe de tous les côtés par de petits tuyaux, comme si le poids même de celui qui s'y couche la faisait jaillir *. » Pour compléter cet ensemble, il faut imaginer des bains, des piscines, des jeux de paume, des portiques qui s'étendent dans tous les sens pour jouir de toutes les expositions, des allées sablées pour les promenades à pied, d'autres dont le sol est plus ferme, et qui conviennent mieux aux courses en litière, enfin, pour ceux qui veulent aller à jcheval, un vaste hippodrome, formé d'une longue allée, droite et sombre, qu'ombragent des platanes et des lauriers, tandis que de tous côtés serpentent des allées circulaires, qui se croisent et se coupent de manière à rendre l'espace plus grand et la promenade plus variée. Voilà ce qu'on devait trouver dans la villa d'un homme

1. C'est une fantaisie de ce genre qui avait donné naissance à la fameuse volière de Varron, si vaste, si belle, si pleine de complications ingénieuses, si peuplée d'oiseaux rares. Le milieu de la volière formait une salle à manger, où la table et les lits des convives étaient entourés d'une eau courante, en sorte qu'en mangeant les mets les plus délicats, on pouvait voir nager les poissons à ses pieds et entendre chanter autour de soi les merles et les rossignols.

riche, mais rangé, qui, sans faire de folies, tenait à être commodément logé à la campagne pour s'y reposer à l'aise.

Nous n'avons rien dit des parcs et des jardins, ce qui peut sembler étrange quand il est question d'une maison des champs ; mais il est assez difficile d'en parler. Comme on le pense bien, c'est ce qui dans les villas antiques s'est le moins conservé. Nous n'avons plus, pour juger ce qu'ils devaient être, que quelques peintures où ils sont tant bien que mal représentés, et ce que les écrivains nous en disent par hasard. Ces témoignages sont assez incomplets et ne satisfont qu'à moitié notre curiosité, mais ils ont au moins cet avantage d'être tout à fait d'accord ensemble. Parmi les paysages qui décoraient les maisons anciennes, on a retrouvé, soit à Pompéi, soit à Rome, quelques peintures de jardins : ce sont toujours des allées régulières, enfermées entre deux murs de charmilles, et qui se coupent à angle droit. Au centre se trouve d'ordinaire une sorte de place ronde avec un bassin dans lequel nagent des cygnes. De distance en distance, on a ménagé de petits cabinets de verdure, formés de cannes entrelacées et couverts de vignes, au fond desquels on aperçoit une colonne de marbre ou une statue et des sièges placés tout autour pour permettre aux promeneurs de se reposer un moment. Ces peintures font souvenir de ce mot de Quintilien qui exprime d'une façon naïve le goût de son temps : « Est- il rien de plus beau qu'un quinconce disposé de telle manière que, de quelque côté qu'on regarde, on n'aperçoit que des allées droites*?» Les écrivains ajoutent à ces renseignements quelques détails curieux. On voit par les descriptions de Pline le Jeune que, dans ses jardins, comme dans les

l.Quint.,vui, 3, 9.

LA VILLA DHADRIEN. 2t>7

pnysages dont on vient de parler, les allées étaient bordées par de véritables murailles de verdure. C'est ainsi qu'il a grand plaisir à nous dépeindre une belle allée de pla- Itanes dont il est fier, t Mes platanes, dit-il, sont couverts de lierre qui court autour du tronc et des branches et, «'étendant d'un arbre à l'autre, les lie tous ensemble, » [Entre eux, pour que le mur soit plus épais, on a planté ides buis et, derrière les buis, des lauriers, afin d'achever de remplir l'intervalle. Le buis surtout joue un rôle iimportant dans les jardins romains. Non seulement il Iforme la bordure des parterres et encadre complaisamment les dessins capricieux qu'on y a tracés , mais on le taille de la manière la plus bizarre. Ce n'est pas assez d'en faire des pyramides ou de lui donner l'apparence d'un vase, comme à Versailles; tantôt on veut qu'il représente des animaux qui se regardent , d'autres fois on en forme des lettres qui font connaître le nom du propriétaire |ou de l'ouvrier'. Ces fantaisies sont à la mode depuis Auguste : on dirait que les Romains, dans une sorte d'enivrement de leur fortune, sont devenus alors plus sensibles à ce que Saint-Simon appelle « le plaisir superbe de forcer la nature ». En même temps qu'ils essayent d introduire la campagne à la ville, ils amènent la ville aux champs. Pour niveler le terrain sur lequel s'élèveront leurs villas, ils rasent les montagnes, ils comblent les vallées. Dans leurs jardins, ils n'aiment que les arbres dont on a arrêté la croissance ou dénaturé la forme. 11 y a bien quelques gens d'esprit, les poètes surtout, Horace, Properce, Juvénal, qui protestent contre ces caprices. Sénèque déclare

1. Ne nous hâtons pas trop de rire de celle mnnic; ne la voyonsnous pas renaître sous nos yeux? La mode ne s'csl-clle pas établie récemment de tracer dans nos Jardins des dessins bizarres avec des (leurs ? On a déjà formé le chiffre du propriétaire, on en viendra bientôt à écrire le nom tout entier.

hautement qu'il préfère « les ruisseaux dont on n'a pas contraint le cours et qui coulent comme il plaît à la nature, et les prairies qui sont charmantes sans art » ; mais Sénèque n'en habitait pas moins des villas au goût du jour; il avait chez lui des haies tondues, des buis taillés, des arbres contrefaits et tous les autres tours do force qu'il trouvait ridicules : tant il est vrai qu'il est bien plus facile de se moquer de la mode que de s'y soustraire.

11 est du reste évident que les jardins et les parcs étaient loin d'avoir alors l'importance qu'ils ont prise chez nous. On le voit bien au peu de place qu'ils tiennent dans les descriptions de Pline. Les anciens ne possédaient pas tous les moyens de les varier et de les embellir que nous connaissons aujourd'hui. Plusieurs des arbres qui en font l'ornement leur manquaient; leur flore surtout n'était pas aussi riche *. Leurs jardins étaient donc moins susceptibles d'ornements naturels que les nôtres; aussi y tenaient-ils beaucoup moins que nous. Ce qui remplace tout pour eux, ce qu'ils souhaitent avec le plus de passion dans les villas qu'ils construisent, c'est la vue. Pour se procurer une vue large ou riante, qui embrasse un vaste horizon ou s'arrête sur un endroit charmant, rien ne leur coûte. Elle est le premier agrément de leurs maisons de plaisance. Ils consentent à se promener, à pied ou en litière , dans des allées monotones, entre deux haies de charmilles; mais lorsqu'ils sont chez eux, dans leurs salles à manger, dans leurs

1. H. FriedIiEndcr fait remarquer que l'Europe est redevable au goût si prononce des Turcs pour les fleurs d'une partie de la magnifique flore de nos jardins. C'est de Constantinople que la tulipe, le nias, la renoncule, ainsi que le laurier-cerise et la mimosa, ont passé, par Vienne et Venise, dans les jardins de l'Occidcnl. Plus tard la découverte de l'Amérique amena en Europe une iinportutioa nouvelle et bien plus abondante do fleurs et de plantes d'ornement

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Ichambres, dans leurs cabinets d'étude, ils veulent, de lleur fauteuil ou de leur lit, avoir devant les yeux les plus beaux sites : c'est pour ainsi dire de leurs fenêtres qu'ils aiment la nature et qu'ils jouissent delà campagne.

Il faut pourtant faire ici encore une distinction : les vues que recherchaient les Romains n'étaient pas toujours celles que nous préférons, et, parmi les sites que nous aimons le plus, il y en a qui n'auraient pas été de :leur goût. Leur amour pour la nature avait ses préfé- Irences et ses limites. Les grandes plaines, les belles prairies, les terres fertiles, les ravissaient. Lucrèce n'imagine pas de plus grand plaisir, les jours où l'on n'a rien à [faire, que « d'être couché près d'un ruisseau d'eau vive, sous le feuillage d'un arbre élevé », et Virgile se souhaite à lui-même, comme le suprême bonheur, « d'ai mer toujours les champs cultivés et les fleuves qui coulent le long des vallées ». Voilà le premier plan des paysages qu'ils aiment, des prés ou des moissons, quelques beaux arbres et de l'eau ; ajoutons-y, comme fond du tableau, quelques collines à l'horizon, surtout si elles sont cultivées sur leurs (lancs et boisées jusqu'à leur sommet. Le cadre ainsi est complet; il ne contient que ces beautés simples et proportionnées qui plaisent par-dessus tout i ces artistes délicats. Mais il faut avouer que, si la nature riche et civilisée les charme, ils comprennent moins la grandeur de la nature sauvage. Cicéron dit en propres termes qu'il n'y a que la force de l'habitude qui puisse nous faire trouver quelque agrément aux sites de montagne'.Pondant plusieurs siècles, des officiers romains, des chefs de légion, des gouverneurs de province, des intondants de l'empereur, gens d'un esprit ouvert, d'un goût éveillé, ont franchi les Alpes, sans éprouver d'autres sensations que l'ennui ou l'efîroi. Ils auraient été fort surpris d'apprendre que des milliers do vnvageurs iraieuk

*. Cic, De amicitia, 19. IS

un jour admirer ce spectacle qui leur semblait si rebutant. On n'allait guère voir alors les hautes montagnes par curiosité. Avant de passer le Saint-Sothard, si on no pouvait pas s'en dispenser, on faisait un vœu à Jupiter, pro itu et reditu, et le poète Glaudien dit que lorsqu'on apercevait les glaciers, il semblait qu'on avait vu la Gorgone, tant on était épouvanté *. C'est une conquête assurément d'être devenu sensible à ces grands spectacles, et nous devons nous en féliciter ; mais peut-être avons-nous perdu d'un côté ce que nous gagnons de l'autre. Nous comprenons mieux que les anciens la poésie d'un site sauvage, je le veux bien; mais sentons-nous aussi vivement qu'eux ce que Sainte-Beuve appelle « le charme d'un paysage reposé » ? Quand nous parcourons la haute Italie et que nous sommes arrivés aux environs de Mantoue et aux bords du Pô, la vue de ce pays, autrefois renommé des voyageurs, nous laisse presque indifférents. Comme nous avons l'esprit occupé des beaux aspects des Alpes que nous venons de traverser, nous regardons à peine, et non sans quelque dédain, ces campagnes riantes et le grand fleuve calme qui les arrose. C'est pourtant la patrie de Virgile, c'est le paysage qu'il avait sous les yeux dans son enfance, et qui n'est jamais sorti de son cœur. Ces plaines, qui nous semblent sans caractère, ont fait naître en lui l'amour de la nature. Il n'a pas eu besoin, pour la comprendre, de s'enfoncer dans la montagne, de s'élever jusqu'à la région des neiges éternelles, et de voir les grands fleuves sortir des glaciers. Il lui a suffi de regarder ces vertes prairies, de se promener le long de ces ruisseaux, sous le pâle feuillage des saules, de prendre « l'ombre et le frais au bord des fontaines sa-

1. Glaudien, Debello gel., 340 et suiv. Voyez, à ce sujet, le chapitre de Friediaender sur le sentiment de la nature chez les Romains, à la fin du second volume de la traduction française.

Cfées », d'écouter le soir « le gémissement des ramiers et les chants lointains du paysaji qui coupe ses arbres. » C'est ainsi quo s'est éveillé dans son âme ce profond sentiment de la vie universelle et cette sympathie généreuse pour la nature qui nous ravit dans ses vers. — Avons-nous donc autant gagné qu'on le prétend, si, à force de progrès, nous sommes devenus incapables de comprendre les sites et d'aimer le pays qui ont inspiré de si beaux ouvrages ?

Pour revenir, en finissant, à la villa de Tibur et au iprince qui l'a construite, il me semble qu'Hadrien et sa jmaison de campagne nous donnent en somme une idée assez juste de la façon dont les Romains comprenaient la jnature et en jouissaient, et que cette façon n'est ni aussi jdéraisonnablc ni aussi éloignée de la nôtre qu'on le suppose. Comme les curieux de nos jours, Hadrien courut beaucoup le monde ; il visita de préférence les pays dont les beautés naturelles sont relevées par de grands souvenirs historiques : c'est un goût qui ne semblera étrange à personne. La nature l'attira aussi pour elle-même, et nous jtroyons qu'il fit ce qu'on ne faisait pas de son temps, il gravit l'Etna et le mont Casius. Mais quand il voulut se construire une maison de campagne pour ses dernières ïnnées, il ne la bâtit pas sur les flancs du Casius ou de 'Etna , et il fit bien. Ce sont des spectacles qu'on est charmé le voir une fois, en passant, mais qu'il ne convient guère l'avoir toujours sous les yeux. Il choisit un de ces sites )lus limités, moins grandioses, qui n'écrasent pas l'homme )ar leur sublimité, qui ne surexcitent pas toujours son idmiration, ce qui fatigue à la longue, mais qui au conraire calment et reposent. Pour savoir si son choix fut leurcux, nous n'avons qu'à retourner un moment à la rilla de Tibur et à contempler l'admirable vue dont on ouit du Pœcile. Plaçons-nous sur le rond-point circu-

laire qui le termine et qui a été disposé pour que rien de ce beau spectacle ne fût perdu. Soyons sûrs qu'il s'y trouvait des bancs de marbre, et qu'Hadrien et ses amis sont venus souvent s'y asseoir au déclin du jour. Devant soi, on a Rome ; c'est cile qui attire d'abord le regard. On l'aperçoit tout entière à l'horizon, avec ses tours et ses dômes qui se dessinent dans le ciel. — Qui sait si, en plaçant sa villa en face de sa capitale, Hadrien n'a pas voulu se donner le plaisir d'un piquant contraste? Le poète a dit qu'il n'y a rien déplus agréable que d'entendre les vents hurler quand on est tranquille dans sa maison : peut-être semblait-il à ce prince, fatigué du pouvoir et de la vie, que ce spectacle de l'activité lointaine lui rendrait le repos plus doux. — Mais si Rome attire d'abord l'attention, les sites environnants s'en emparent bientôt et la gardent. Près de soi, de tous les côtés, les collines s'élèvent et montent peu à peu, devenant plus vertes et plus riantes à mesure qu'elles s'éloignent davantage de la plaine. A gauche, on aperçoit les sommets des monts latins; à droite, les montagnes pittoresques de la Sabine, Mentana, Monticelli, et plus loin Palombara, au pied dii mont Gennaro. Il est impossible d'imaginer un horizon plus simple et plus large à la fois, plus de grandeur et de calme, plus de variété et de proportion. « Ce n'est pas seulement un paysage, dirait Pline le Jeune, c'est un tableau* ». On s'arrache difficilement à ce spectacle, et l'on se dit, en le quittant, qu'il est impossible de souteDirj que des gens qui savaient si bien choisir la situation d'une maison de plaisance n'aimaient pas la campagne et ne comprenaient pas la nature.

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