CHAPITRE CINQUIÈME
Ce n'est pas s'éloigner beaucoup de Rome que de parler d'Ostie. Malgré la distance qui les sépare, Ostie peut être regardée comme un des faubourgs de la grande ville. Elle a toujours été mêlée à son histoire; elle était nécessaire à son existence et devint de bonne heure un des organes de sa vie. Aussi semble-t-il que, si l'on négligeait de l'aller voir, le voyage do Rome serait incomplet. i II n'est pourtant pas très commode de la visiter. Comme il n'y a pas de voiture publique qui y mène, c'est une 3xcursion qu'il faut méditer et préparer à l'avance, ce qui décourage beaucoup de curieux de l'entreprendre *. Le voyage est d'abord assez monotone. On sort de Rome par la porte Saint-Paul, l'ancienne porta Ostiensis, et l'on suit presque tout le temps le Tibre. D'ordinaire les 3ords d'un fleuve sont riants et verts, et l'on en devine le îours aux touffes d'arbres qui l'ombragent. Ici la verdure ^t absente : le Tibre, jaune et silencieux, coule entre ijuelques maigres arbrisseaux et des broussailles blan- ;hies par la poussière. C'était pourtant un lieu de plaisir lans les beaux temps de l'empire. Les financiers, les grands seignenrs, achetaient très cher un petit jardin sur es bords du Tibre. Ils y donnaient des fête» à leurs amis
1. Oii a construit un chemin de fer qui va jusqu'à Fiumicino; nais de Fiumicino à Ostie le chemin est long et peu commode. Il |aut traverser Visola sacraf peuplée de troupeaux presque sauvages, \i passer le Tibre.
des deux sexes, et un poète du temps les représente buvant des vins délicats dans des coupes ciselées par de grands artistes, au bruit joyeux des barques qui sans cesse descendent et remontent le fleuve *. 11 n'y a plus aujourd'hui ni barques, ni jardins ; rien ne trouble la solitude de ce désert que quelques troupeaux de chevaux ou de bœufs conduits par des pâtres à l'œil dur, que le passant effarouche. C'est à peine si l'on rencontre par intervalles un ou deux paysans à cheval qui s'en reviennent de la ville, avec leur costume pittoresque, leurs grandes bottes, leur chapeau pointu et leur long bâton qu'ils placent en travers de la selle. Le temps s'écoule, le chemin continue à monter et à descendre, et le spectacle est toujours le même. Enfin, après plus de deux heures de cette route uniforme, les maquis se montrent, les arbres reparaissent, l'horizon s'agrandit. On aperçoit au loin les pins parasols de Gastel-Fusano, on traverse quelques champs de blé, et bientôt on arrive à Ostie *.
Ostic moderne. — Aspect de la plaine qui recouvre l'ancienne Ostie. — Comment la ville a été abandonnée. — Premières fouilles qu'on y a faites. — Travaux de M. Visconti. — Découverte de la Voie des tombeaux. — Maison appelée le Palais impérial. — Le grand temple et la rue qui va vers le Tibre. — Les magasins situés le long du fleuve.
La ville moderne se montre à nous sous l'aspect d'une I église du seizième siècle et d'un élégant château fort sur lequel sont gravées les armes de Jules IL Autour du château se serrent deux ou trois maisons qui composent
t. Properce, i, 14. — 2. L'administration romaine n'a pas publié encore de carte qui fasse connaître l'état actuel des fouilles d'Ostie. A ma demande, M. Laloux, pensionnaire de l'Académie de France à Rome, a bien voulu se rendre à Ostie. et, prenant pour base de son
toute la ville. Les habitants sont au nombre d'une dizaine pendant la saison des fièvres, qui commence de bonne heure et se prolonge tard. Au mois de novembre, il arrive quelques centaines de paysans des environs, qui s'entassent dans des huttes et cultivent le pays. Dès que les chaleurs reviennent, ils s'empressent de fuir.
Quand on s'avance de quelques pas au delà des maisons et du château, et qu'on regarde devant soi, on est saisi du grand et majestueux spectacle qu'on a sous les yeux. De cette immense plaine qui nous entoure pas un bruit ne s'élève, tout semble immobile et muet; c'est un recueillement et une tristesse dont l'âme est tout émue. L'émotion redouble lorsqu'on se souvient que ce lieu silencieux était autrefois l'un des plus agités du monde, qu'on le repeuple de cette foule affairée qui s'y pressait quand les flottes de l'Afrique et de lÉgypte y venaient apporter le blé qui nourrissait Rome. La mer, qui scintille à l'horizon, forme comme un cadre lumineux à ce tableau désolé. A droite, le Tibre se sépare en deux branches qui entourent V isola sacra, peuplée aujourd'hui de troupeaux. Autour de soi, autant que l'œil peut s'étendre, la plaine est couverte de petits tertres d'inégale hauteur : ce sont des amas de décombres qui recouvrent une grande ville ensevelie. Au-dessous de ces terres amoncelées, où l'on heurte à chaque pas, quand on s'y promène, des fragments de marbre, des débris de poteries, des anses ou des fonds de vases brisés, on est sûr de retrouver la vieille Ostie.
Voilà une affirmation qui, au premier abord, peut
travail un plan de Caninn, yindiqo.er les découvertes qu'on a faites depuis une vingtaine d'années. Si les lecteurs, grâce à la carte qu'il a tracée, trouvent plus de facilité et plus de plaisir à suivre le récit qu'on va lire de ces découvertes, ils remercieront, comme moi, M. Laloux de la peine qu'il s'est donnée pour eux.
causer quelque surprise. On comprend que l'éruption du Vésuve qui a saisi Pompéi en pleine vie et qui, en un jour, l'a toute enterrée sous la cendre, nous l'ait conservée comme elle était; mais Ostie n'a pas été victime, comme Pompéi, d'une catastrophe subite, elle a péri lentement et en détail : comment se fait-il donc qu'on espère eti retrouver d'importants débris? C'est qu'elle a cessé d'être habitée tout d'un coup. Sa prospérité tenait à la puissance de Rome, dont elle était le port ; elle déclina vite quand Rome n'attira plus à elle les voyageurs et les marchandises du monde entier. Les invasions des barbares lui portèrent le dernier coup. Elle était, depuis Genséric, la route naturelle de tous les hardis pirates que tentaient les richesses accumulées dans la campagne romaine *. C'est là qu'ils débarquaient pour être plus rapprochés de leur proie, pour tenter quelque coup demain avantageux avant qu'on eût le temps de se mettre en défense. Ces incursions répétées rendirent bientôt le séjour d'Ostie insupportable. La pauvre ville dut regretter alors amèrement ce voisinage de la mer, qui, après avoir fait si longtemps sa fortune, l'exposait à tant de désastres imprévus. Chaque ravage dont elle était victime diminuait sa population. Il est probable qu'un jour les derniers habitants qui restaient, menacés d'une attaque plus furieuse que les autres, et pris do peur, se sont tout d'un coup enfuis ensemble loin des côtes. Ils cherchèrent sans doute quelque asile, soit dans les montagnes du Latium et de la Sabine, où ils pensaient bien que l'ennemi De songerait pas à les suivre, soit derrière les murailles
1. Déjà, du temps de Cicéron, une flotte romaine commandée par un consul avait été surprise et détruite à Ostie, « presque sous les yeux de Rome », dit Cicéron, à qui ce malheur semble une ignominie. (Pro lege Man., M.) Les pirates, écartés dans les beaux temps ée l'empire, revinrent au quatrième liècle.
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de Home, que l'empereur Honorius venait justement de reconstruire. Une fois sortis, ils ne furent plus tentés de revenir. Les incursions des pillards étaient tous les jours plus fréquentes. On peut dire que depuis les dernières années de l'empire jusqu'à notre époque elles ne se sont jamais arrêtées, et que la sécurité n'a pas été un moment rendue à ce rivage malheureux. Les Sarrasins et les Barbaresques succédèrent aux Vandales, et leurs déprédations, qui ne cessaient pas, causèrent aux gens du pays une terreur dont le souvenir est resté vivant sur toute la côte maritime du Latium. On parlait encore, sous le pape Léon XII, peu de temps avant la prise d'Alger par les Français, de maisons qu'ils venaient de piller, de paysans qu'ils avaient enlevés pour en faire des esclaves. Voilà pourquoi Ostie, abandonnée un jour de ses habitants, ne s'est jamais plus repeuplée; et c'est là précisément ce qui en a conservé les débris. Les autres villes romaines ont eu sans doute beaucoup i souffrir des Goths, des Lombards ou des Francs ; mais elles ont continué à vivre, et en vivant elles se sont renouvelées. Comme il fallait se loger, quand les maisons sont devenues trop vieilles, on les a rebâties. Les anciennes ont fourni des matériaux pour les nouvelles, et il n'est rien resté des constructions antiques. C'est l'homme, bien plus que le temps, qui détruit les monuments du passé; Ostie, heureusement pour elle , n'a eu affaire qu'au temps. On l'a sans doute bien des fois pillée ; mais d'ordinaire les pillards étaient pressés et n'avaient pas le temps de ravager en conscience. D'ailleurs ils ne tenaient pas à tout prendre. Ils entraient dans les maisons désertes et se chargeaient en toute hâte de ce qui leur semblait précieux et qui pouvait s'emporter aisément. Quelquefois ils violaient les sépultures quand ils espéraient y faire un riche butin. Sur la voie qui menait de Rome i Ostie, la
large dalle qui recouvrait une des plus belles tombes a été brutalement soulevée par un levier et jetée au milieu de la route, où on l'a retrouvée. Les temples surtout les attiraient. Dans celui de Cybèle, on voit le long des murs des revêtements de marbre en éclats et des crampons de fer tordus. Au-dessous, dos inscriptions nous apprennent que d'opulents dévots avaient consacré en cet endroit des statues en argent qui représentaient des empereurs ou des dieux. Les inscriptions y sont encore ; mais les statues ont disparu, et ce fer tordu ainsi que ce marbre brisé nous indiquent avec quelle brusquerie et quelle violence l'opération s'est accomplie. Mais si l'on prenait les statues d'argent, on laissait celles de marbre, dont on ne soupçonnait pas la valeur et qui auraient été trop embarrassantes. On ne pouvait pas non plus emporter les maisons. Voilà comment, malgré tant de ravages, il subsiste encore tant de débris de la vieille Ostie. Quand il n'y resta rien de ce qui pouvait tenter les pillards, ils n'y revinrent plus et laissèrent la ville périr de vieillesse. Peu à peu les murailles se sont effondrées, les colonnes de brique et de pierre sont tombées l'une sur l'autre, s'écrasant mutuellement dans leur chute; puis, avec le temps, une couche de terre a tout recouvert et l'herbe a poussé sur les ruines. Mais au-dessous existent toujours les fondations solides des maisons et des monuments publics, les pavés de mosaïque ou de marbre, les colonnes étendues, les frises brisées, et sans doute aussi des pans de murailles qu'a protégés la chute même des édifices voisins. On pouvait donc fouiller sans crainte ; on était sûr, je le répète, qu'on enlevant ces décombres on retrouverait les restes d'une grande ville.
Les amateurs du siècle dernier le savaient bien; aussi avaient-ils sondé à peu près toute cette vaste plaine, et à chaque fois ils en tiraient des œuvres d'art très remar-
(jiiablcs. Ces découvertes heureuses, les marbres précieux dont ce sol est pour ainsi dire jonché, les inscriptions qu'on y rencontre partout, finirent par éveiller l'attention du public. Beaucoup de personnes se disaient qu'on avait peut-être sous la main, à quelques lieues de Rome, une autre Pompéi, et qu'il faillit ne pas négliger cette bonne fortune. En 1800, le pape Pie VII eut l'idée d'y commencer des fouilles régulières, qui furent dirigées par l'architecte J. Petrini; malheureusement, les événements politiques les interrompirent bientôt. Elles ne furent reprises qu'en 1855, par Pie IX, qui en chargea M. Vis- ' conti. Les travaux, accomplis par des galériens qu'on avait logés dans le château fort de Jules II, furent bien conduits, et le succès qu'on obtint dès le début attira sur eux l'attention du monde savant *.
A l'époque où les fouilles commencèrent, il n'était rien resté debout de la vieille Ostie que les quatre murs d'un temple qu'on appelait, je ne sais pourquoi, le temple de Jupiter, et qui était probablement consacré à Vulcain, la principale divinité de la ville*. Ce temple avait été sauvé de la destruction par sa hauteur : il était bâti au-dessus d'un vaste soubassement qui formait une sorte d'étage inférieur presque aussi haut que le temple lui-même. Les décombres des maisons voisines ayant recouvert tout cet étage, la porte du monument s'était trouvée de niveau avec le nouveau sol, et, la fortune aidant, les quatre murs avaient tenu bon. C'étaitdonc le seul édifice qui eût survécu à la ruine commune, et de tous les côtés de l'immense plaino il attirait sur lui les regards. Du temps de Pie VII, on avait commencé les fouilles de ce côté et dégagé les environs du temple. M. Visconti voulut procéder d'une
1. M. C. L. Visconli a fait connaître les principau.x résultats de ces fouilles dans les Ann. de Vinst. de corresp. archéol., 1857, p. 281 et suiv. — 2. Voy., sur le plan, n» 5.
autre façon et suivre une marche plus régulière. Au lieu de s'établir du premier coup, comme l'avait fait Petrini, au cœur de la ville qu'il voulait découvrir, il l'attaqua, pour ainsi dire, du dehors, et il essaya d'y entrer par la porte. Il se souvint qu'on avait trouvé à un certain endroit un assez grand nombre d'inscriptions funéraires, et supposa que cet endroit devait être voisin d'une voie publique. A Ostie, comme partout, les sépultures étaient placées des deux côtés des grands chemins, et l'on n'arrivait à la demeure des vivants qu'après avoir traversé celle des morts. Ces suppositions se trouvèrent justes, et en creusant autour des tombes on ne tarda pas à découvrir les larges dalles de la via Ostiensis. On était sûr dès lors de ne plus se tromper, et l'on n'avait qu'à marcher devant soi pour arriver à la porte de la ville *. La voie a été déblayée sur une assez grande étendue. Elle se compose d'une chaussée de cinq mètres de largeur, avec de spacieux trottoirs , et deux rangées de tombes. Ces tombes, moins belles en général que celles de Pompéi, sont aussi plus mêlées. A côté de columbaria très simples, qui renferment des aiïranchis ou des pauvres, se trouve la sépulture d'un chevalier romain assez vaniteux , qui s'y est fait représenter avec les insignes de sa dignité et des génies qui lui tendent des couronnes ; un chevalier devait être à Ostie un grand personnage. On rencontre ensuite les restes d'un assez vaste local, divisé en un grand nombre de petites chambres, qui servait, selon les uns, de corps de garde, selon les autres, d'hôtellerie. De là, on arrive à l'une des portes de la ville, dont le seuil est encore à sa place, et l'on entre dans Ostie. Le quartier où l'on débouche est assez misé-
i. Voy., sur le plan, a' \. D'autres sépultures, moins curieuses, ont été trouvées le long de ce qu'on croit être la voie Laurentine. Voy., n» 2, •
rable, comme le sont d'ordinaire les extrémités des grandes villes, surtout des villes de commerce, où tant de pauvres gens s'entassent. La principale rue est bordée de maisons qui paraissent petites et pauvres, et on la voit bientôt se diviser en plusieurs rues plus étroites qui conduisaient dans des directions contraires. M. Visconti hésita à s'y engager; les murs qu'il rencontrait sur son chemin avaient été réparés tant bien que mal avec des débris apportés d'ailleurs; d'une petite urne de pierre enlevée à un tombeau on avait fait le bassin d'une fontaine. Il conclut de ces indices qu'on était tombé sur un quartier reconstruit en toute hâte, au cinquième ou au sixième siècle, après un premier désastre d'Ostie, quand les habitants effrayés cherchaient à s'éloigner de la iher, qui leur amenait des ennemis, et s'entassaient dans ce petit coin de la ville , du côté de Rome, d'où pouvaient venir les secours. Il pensa donc qu'il n'avait pas l'espoir d'y faire des découvertes importantes, et, de ce côté, il ne poussa pas les fouilles plus loin.
Mais il avait en même temps abordé la ville par une autre de ses extrémités, vers l'endroit où elle touchait à la mer, et là il fut plus heureux. Un peu plus bas que la tour Boacciana, on avait remarqué depuis longtemps un amas considérable de ruines, disposé de manière à former un demi-cercle, et qui avait sans doute appartenu à quelque édifice important. On supposait généralement que ce devait être un marché (ernporium), et comme Canina se souvenait d'avoir vu la reproduction d'un monument semblable sur une médaille de l'empereur Sévère, et que ce prince avait construit un grand chemin(yja Severtana), qui partait à peu près de cet endroit et longeait tout le littoral, il n'hésita pas à croire qu'il avait fait aussi construire ce marché et à l'appeler ernporium Severi *,