TIB
tait, de peur de confusion, celui de son propriétaire : on l'appelait l'Isis de Geminius {/sis Geminiana). Sur la j poupe, au-dessus d'une petite cabine, le pilote Pharj naces tient le gouvernail. Vers le milieu, le capitaine I Abascantus surveille les travailleurs. Du rivage, des I portefaix, courbés sous le poids d'un sac de blé, se dij rigeiit vers une petite planche qui joint la barque à la terre. L'un d'eux est déjà arrivé et verse le contenu de son sac dans une sorte de grande mesure (modius), tandis qu'en face de lui le metisor frumentarius, chargé des intérêts de l'administration, s'occupe à voir que la mesure soit bien pleine et tient les bords du sac pour que rico ne se perde. Un peu plus loin un autre portefaix, dont le sac est vide, s'est assis et se repose, et toute sa physionomie respire un air de satisfaction qu'explique le mot que le peintre a écrit au-dessus de sa tête : « J'ai fini, fcct. » C'est une scène d'une vérité saisissante, comme on en voit tous les jours dans nos ports de mer. — La barque ainsi chargée se dirigeait par la fossa Trajana vers le Tibre et suivait le (leuve jusqu'à Rome.
Auprès des nouveaux ports, une ville nouvelle se forma. On l'appelait, du nom de son fondateur, Portus Trajani, ou simplement Portus (aujourd'hui Porto). Elle devait être habitée surtout par des négociants et des employés de Vawione. M. Lanciani affirme que plus des deux tiers des maisons dont il reste quelques débris étaient des magasins. Ils s'étendent sur plusieurs rangs autour du bassin, en longues files régulières, et ils semblent avoir été construits tous à la fuis et sur le même modèle. Ils devaient avoir deux étages : celui du bas, où l'on remisait le blé, le vin ou l'huile, et l'étage supérieur, aujourd'hui détruit, qui contenait sans doute les logements des ouvriers et des employés. Les magasins pour le blé se reconnaissent encore à l'épaisseur de leurs murailles et
au soin qu'on a pris de les revêtir d'un fort enduit pour les préserver de l'humidité, qui était tant à craindre dans un pays si marécageux*. On pense que les magasins des marchands de vin étaient situés près d'un temple de Bacchus, dont on a retrouvé les restes*. 11 devait y en avoir d'autres pour l'huile et le marbre ; car on en faisait aussi un grand commerce à Ostie. A côté de ces vastes entrepôts, dont un port de mer ne peut se passer, Trajan ne négligea pas de construire des édifices destinés à l'embellissement de la ville, des bains, des portiques, des temples 3; enfin, comme il était fier de son ouvrage et qu'il devait souvent venir le visiter, il se bâtit à luimême un magnifique palais dans un terrain qui séparait son port de celui de Claude *. Ce palais serait sans doute l'une des ruines les plus curieuses de l'antiquité romaine, s'il avait été déblayé d'une manière intelligente, et si l'on avait pris soin d'en conserver les débris. M. Texier a raconté dans un article intéressant de quelle manière il y pénétra lorsqu'on en ignorait presque l'existence *. Un ouvrier qui poursuivait un blaireau, le voyant entrer dans un trou, y avait introduit un bâton pour l'atteindre; il s'aperçut bientôt que le trou s'agrandissait aisément, et, quand il eut écarté quelques grosses pierres, il vit que l'ouverture donnait accès dans une grande salle. M. Texier, qu'on avertit, y entra le premier et y fut témoin d'un beau spectacle : tandis que ce premier rayon du jour, pénétrant dans des profondeurs où l'ombre régnait depuis des siècles, faisait frissonner tout un monde
1. Voy., sur le plan n" A. Tous ces détails sont tirés du travail de M. Lanciani cité plus haut. — 2. Voy. n° 5. — 3. A l'entrée de la ville, on a cru reconnaître les ruines d'un temple dePorturnnus. Voy., n°6. — 4. Voy. n» 3. — 5. Cet article a été publié dans la Revue générale ^architecture de Daly, XV. M. Texier avait été chargé par le gouvernement français d'étudier les attcrristements des grands fleuves do la Méditerranée.
d'insectes qui en avaient fait leur résidence, il éclairait les lianes et les stalactites qui pendaient à la voûte, et les petites mares d'eau qui brillaient dans les fonds. De cette salle on arrivait dans une autre, qui était suivie d'autres encore. 11 y en avait tant, nous dit M. Texier, et elles étaient si vastes que, pour se reconnaître dans cette obscurité, on fut obligé de se diriger à la boussole, comme dans une forôt vierge. Depuis cette époque, des fouilles ont été exécutées dans le palais de Trajan par l'ordre du prince Torlonia, auquel appartient tout le pays ; malheureusement ce n'était pas dans un intérêt scientifique. Comme on ne cherchait que des objets d'art pour enrichir le musée de la Lungara, on a fouillé avec beaucoup de hâte et de secret. La récolte faite, on s'est hâté, selon l'antique usage, de recouvrir tout ce qu'on avait mis au jour. M. Lanciani, à qui on a permis, par grande faveur, d'entrevoir ces belles ruines, n'a pas eu même le loisir d'en lever le plan. Il nous parle de bains, de temples, de salles splendides, d'un petit théâtre, i)arfaitement visible, où Trajan venait sans doute se délasser au spectacle des pantomimes, qu'on lui reprochait do trop aimer; enfin d'un portique immense dont les colonnes, qui étaient encore à leur place, ont fait donner au palais entier, dans le pays, le nom de Palazzo délie cenlo colonne. Ces débris étaient si beaux qu'ils arrachaient des cris d'admiration au paysan grossier qui conduisait M. Lanciani. Après avoir échappé aux barbares du moyen âge et aux amateurs de la renaissance, plus terribles souvent que les barbares, ils ont achevé de périr obscurément de nos jours, par l'ordre d'un grand seigneur maladroitement épris d'antiquités : Quod non fecerunt barbari fecerunt liarberini.
Ce n'était pas seulement le palais de l'empereur qui étalait tant de magnificence; nous savons que les deux
villes, Ostie et Portas, étaient riches et somptueuses. C'est ce que montrent assez les belles colonnes, les marbres précieux, les admirables statues qu'on y a trouvés. Tout devait y être en abondance. Tacite raconte qu'après l'incendie de Rome, sous Néron, on construisit en toute hâte, au Champ de Mars et dans les jardins publics, des abris provisoires pour la foule des gens qui n'avaient plus d'asile. Il fallut au plus vite les garnir de meubles : on les fit venir d'Ostie'. Il y en avait donc dans cette ville beaucoup plus que pour l'usage des habitants. Cette prospérité s'accrut encore après Néron. Indépendamment des grands travaux de Trajan dont j'ai parlé, Hadrien et Antonin embellirent Ostie de monuments magnifiques. Aurélien y fit bâtir un Forum nouveau, et lé faible empereur Tacite lui donna de sa fortune particulière cent colonnes en marbre de Numidie de 23 pieds de haut * ; c'était une libéralité fort extraordinaire dans un temps si malheureux. Comme il arrivait dans toutes les grandes villes industrielles, les corporations y étaient très nombreuses. Tout le commerce s'y divisait en corps de métiers qui avaient leur lieu de réunion, leur trésor, leurs magistrats, et parmi ces sociétés il y en a qui paraissent avoir été fort importantes. Naturellement, il s'y était fait de très grandes fortunes ; quelques-uns de ces heureux négociants que le commerce de l'huile ou du blé avait enrichis ont tenu à laisser d'eux-mêmes de grands souvenirs. Après avoir conquis l'opulence, ils voulaient obtenir la considération et se montraient fabuleusement généreux pour l'embellissement de leur ville ou les plaisirs de leurs concitoyens. Tel fut ce Lucilius Gamala, qui vivait probablement sous les Antonins^, et dont quelques
1. Tacite, Ann., xv, 39. — 2. Hist. Aug., Aurel., 45; Tac, 10. — 8. C'est du moins l'opinion de M. Mommsen, le dernier qui ait étudié les deux grandes inscriptions qui concernent Gamala {Ephemerit
inscriptions nous rapportent les libéralités. Il était d'une famille ancienne, et ses ancêtres, pendant plusieurs générations, avaient occupé à Ostie les fonctions les plus honorables. Aussi l'avait-on fait décurion, c'est-à-dire conseiller municipal, dès le berceau. Il devint plus tard pontife, questeur, édile, duumvir, enfin tout ce qu'on pouvait être dans une colonie romaine. Après sa mort, on lui décerna des funérailles publiques et on lui dressa des statues; mais aussi de combien de bienfaits n'avait-il pas payé d'avance les honneurs dont on le comblait ! La liste, qui sans doute n'est pas complète, est vraiment incroyable; il avait donné des jeux publics, des combats de gladiateurs plus beaux et plus coûteux qu'il n'était d'usage de le faire, sans vouloir accepter la somme d'argent que la ville accordait au magistrat pour l'aider dans ces dépenses. Il avait offert deux fois à dîner à tous les habitants d'Ostie, et une fois même il les avait traités dans 217 salles à manger *; il avait pavé à ses frais une rue, voisine du Forum, dans l'espace qui s'étendait entre deux arcs de triomphe; il avait réparé le temple de Vulcain, celui du Tibre, celui des Castors, construit celui de Vénus, de la Fortime, de Cérès et de l'Espérance; il avait fait cadeau de poids publics dans le marché et la halle aux vins, élevé un tribunal de marbre sur le Forum; il avait rebâti l'arsenal et les thermes d'Antonin détruits par un incendie. Enfin, comme la ville, qui s'était engagée à fournir une somme considérable au trésor de l'État, dans un moment de détresse, avait peine à tenir ses engagements, et qu'elle était
epigr., ni, p. 319). MM. Yisconti, Wilmanns et Homollo avaient élevé des doutes sur l'une d'elles; M. Mominsen les croit toutes les deux authentiques.
1. Plutarque nous apprend que César après son triomphe, donna à diner au peuple de Rome dans 1,0:22 salles à manger On voit que Gamala imitait de. grands exemples.
302 PROMENADES A RCHÉOLO G IQDES.
forcée de vendre les propriétés communales, Gamala vint à son aide et lui donna d'un seul coup 3 millions de sesterces (600,000 francs). Quelle immense fortune supposent ces libéralités ! Voilà les personnages qui habitaient les belles maisons qu'on découvre à Ostie; on n'a pas de peine à comprendre qu'ils les aient bâties avec tant de magnificence et remplies de si beaux ouvrages.
Les monuments religieux d'Ostie. — Établissement cl progrès rapide du christianisme. — Le Xenodochium de Pammachius. — Le prélude de VOctaviu.1 de Minutius Fclix. — Mort de sainte Monique.
Une particularité qui frappe tous ceux qui s'occupent des antiquités d'Ostie, c'est le grand nombre de temples et de sanctuaires de toute sorte qu'on y avait construits. Les historiens et les inscriptions en mentionnent beaucoup, et quelques-uns ont été retrouvés dans les fouilles de ces derniers temps. Évidemment Ostie devait être une ville dévote. Elle possédait un culte local, celui de Vulcain, auquel elle paraît très attachée. Les pontifes de Vulcain sont chez elle les chefs de la religion : ils surveillent les autres cultes et donnent aux particuliers qui le souhaitent la permission d'élever des monuments dans lesédilices sacrés. Mais Vulcain n'est pas le seul dieu qui soit fêté à Ostie; on prie aussi très dévotement les autres, surtout la Fortune et l'Espérance, véritables divinités des négociants, Castor et Pollux, protecteurs des gens de mer, Gérés, qui devait compter beaucoup d'adorateurs dans une ville enrichie par le commerce du blé. Les étrangers, qui formaient une bonne partie de la population, avaient naturellement amené leurs divinités avec eux, et elles jouissaient d'un très grand crédit. Comme
les relations avec l'Egypte étaient très fréquentes, on avait élevé des autels et des statues à Isis et Sérapis. Le culte asiatique de la Mère des dieux était aussi en grande estime, et les habitants d'Ostie avaient eu le spectacle d'un de ces sacrifices solennels qu'on appelait desTauroboles, dans lesquels un personnage important de la ville, placé dans une sorte de cave dont le plafond était percé de trous nombreux, se faisait arroser du sang d'un taureau immolé au-dessus de lui, qui devait le purifier de ses fautes et assurer le salut de sa famille et de sa cité. Nous avons encore l'inscription destinée à conserver le souvenir de cotte fête religieuse. Une des plus curieuses découvertes qu'aient amenées les fouilles de ces denières années est celle du temple de la Mère des dieux, à côté duquel on a retrouvé la salle de réimion de la corporation religieuse des Dendrophores *. Mithra, le soleil invincible, le dieu insaisissable {'ieus indeprehensibilts), comme l'appelle un de ses adorateurs d'Ostie, y était aussi l'objet de beaucoup d'hommages. On sait que ce culte, qui excitait la piété par ses associations secrètes et ses sacrifices mystérieux, obtint une grande importance dans les dernières années de l'empire, et que toutes les forces vives du paganisme semblent s'être alors résumées en lui pour lutter contre la religion nouvelle. On a découvert à Ostie non seulement des restes nombreux de monuments mithriaques, mais un temple consacré à la divinité persane. C'était une sorte de chapelle domestique située dans la belle maison dont j'ai parlé plus haut, qu'on appelle le palais impérial *. Elle est divisée en trois parties, non pas par des colonnes, comme il arrive dans les basiliques chré-
1. Voy., sur le plan des fouilles d'Ostie, n° 4. Ce temple de la Mère des Dieux ou de Cybèle a été l'objet d'un long travail de M. G L. Yisconti dans les Annales de corresp. arch., 16G8, p. '36i. — i. Voy., sur le plan des ruines d'Ostie, n* 11.
tiennes, mais par des diiïérences de niveau. Chacune d'elles était réservée sans doute à des fidèles d'un rang différent : cette sorte de classement était naturelle dans un culte où la hiérarchie avait tant d'importance. La chapelle devait être fort élégante, si l'on en juge par les marbres précieux dont elle est pavée. En face de la porte d'entrée se trouve l'autel, élevé de quatre marches audessus du sol, avec les deux génies qui représentent les deux équinoxes, l'un qui tient un flambeau droit, l'autre un flambeau renversé. Au-dessus de l'autel on avait placé, selon l'habitude, une image du jeune dieu, la tête couverte du bonnet phrygien et sacrifiant le taureau. On en a retrouvé quelques débris à terre. Une inscription nous apprend « que la décoration de l'autel a été faite aux frais de G. Caelius Hermeros, prêtre de ce sanctuaire. »
Ostie semblait donc être un terrain tout préparé d'avance pour le christianisme : on sait que les pays les plus religieux sont ceux où il s'est établi le plus vite. Les ports de mer, les villes de passage et de commerce, où se réunissaient des gens de toutes les contrées, où s'élevaient des temples à tous les dieux, où les cultes de l'Orient comptaient le plus de fidèles, lui étaient particuHèrement favorables; aussi est-il probable que ses progrès furent très rapides à Oslio ^ Il y posséda bientôt deux sièges épiscopaux, l'un à Ostie même, l'autre à Portus Trajani, qui fut illustré par S. Hippolyte. Vers le temps do Théodose, un ami do S. Jérôme, le riche et noble Pam-
1. Les Juirs, qui se glissaient partout, devaient être assez nombreux à Ostie et à Portus. On y a trouvé un certain nombre d'inscriptions grecques qui portent le chandelier à sept branches et la formule 'Ev ecpi^vY). L'une d'elles mentionne un chef de la communauté auquel elle donne le nom de « Père des Hél»reux. » La présence de$ Juifs à Ostie explique aussi pourquoi le christianisme s'y est vite développa
machins, eut l'idée généreuse de construire à Portus un hospice (Xenodochium) pour les voyageurs pauvres. On y accueillait les gens venus de Rome pendant qu'ils attendaient un vent favorable, et ceux qui arrivaient de partout dans la grande ville pour y traiter leurs affaires ou y chercher fortune. Ils étaient si heureux de trouver un asile où ils pouvaient se reposer quelques jours après les fatigues du voyage, que la réputation de l'hospice de Pammachius se répandit bientôt dans le monde entier. S. Jérôme dit que la Bretagne en a entendu parler et que l'Egyptien ou le Parthe s'en entretiennent*. M. de Rossi croit l'avoir retrouvé parmi les ruines de Portus^, Il en reste des débris considérables, où l'on reconnaît assez distinctement une basilique et une vaste cour entourée de colonnes qui étaient prises à des monuments antérieurs : c'était la manière ordinaire dont on bâtissait au quatrième et au cinquième siècle, et l'on ne savait plus faire d'édifices nouveaux qu'en dépouillant les anciens. <iomme il arrive dans les cloîtres du moyen âge, au milieu de la cour se trouvait une sorte de citerne ou de puits qui portait une inscription aujourd'hui fort mutilée, mais où l'on a pu lire ces mots : c Que celui qui a soif vienne ici se désaltérer'.»
Le christianisme d'Ostie reste attaché pour nous à deux souvenirs importants qu'il est impossible d'oublier quand on visite ces ruines : le prélude de l'Octavius et la mort de sainte Monique. L'Octavius est le premier essai d'une apologie chrétienne, écrite par un Romain, dans la langue de Rome ; c'est encore aujourd'hui l'un des ouvrages les plus intéressants qu'on puisse lire. L'auteur, Minutius Félix, était un avocat et un homme du monde, qui vivait sans doute dans une société élégante et devait s'y plaire.
1 S. Jérdme, Epist., 77, 10. — 2. Voy., sur le plaa des porU impériaux, n*7. — 3. Rossi. Bull, di arch. crût., 1866.
Il s'adresse à des lettrés, à des mondains, et veut s'en faire écouter ; aussi se gardc-t-il de présenter ses opinions sous une forme aride et dogmatique qui pouvait rebuter des indifférents; il leur donne un tour agréable et cherche à piquer la curiosité des lecteurs par une mise en scène dramatique. Son livre est un dialogue où il met aux prises, non pas des théologiens qui dissertent, mais d'honnêtes gens qui s'entretiennent un jour de loisir. Il suppose qu'un de ses anciens amis, Octavius, chrétien comme lui, le vient voir après une longue absence, et que, pour être plus libres et s'appartenir davantage l'un à l'autre, ils quittent Rome pendant quelques jours, en compagnie d'un ami commun, Cœcilius, qui est resté païen. C'est pendant les fériés des vendanges, époque où, les tribunaux étant fermés, les avocats sont en vacances. Ils partent donc tous les trois pour Ostie, «site charmant», où l'esprit jouit du repos et le corps retrouve la santé. Un matin qu'ils se dirigeaient vers la mer, « se livrant au plaisir de fouler le sable qui cédait sous leurs pas et d'aspirer cette brise légère qui rend la vigueur aux membres fatigués», Cœcilius, le païen, ayant aperçu une statue de Sérapis, la salue, selon l'usage, en approchant sa main de sa bouche. Cet acte religieux blesso Octavius, qui ne peut s'empêcher de dire à l'autre chrétien : « C'est mal, mon frère, de laisser dans cette grossière erreur un ami fidèle. Lui permettrez-vous d'envoyer des baisers à des statues de pierre qui ne méritent pas cet honneur, toutes couvertes de couronnes et arrosées d'huile qu'elles sont?» Personne ne répond d'abord, et la promenade continue. Quand on a visité la plage d'Ostie, il est aisé de refaire par la pensée le chemin que les amis parcoururent ensemble. Ils suivirent sans doute cette longue rue qui longe le Tibre ou quelque rue parallèle; puis, arrivés à l'endroit où les maisons
cessaient et où rien ne bornait lu vue, ils jouirent de l'aspect de cet immense horizon. Ils marchaient sur le sable humide, le long dn rivage, parmi les barques qu'on avait tirées sur le bord, à côté des enfants qui s'amusaient à faire rebondir des cailloux sur l'eau. Les deux chrétiens, dont l'âme est tranquille, se livrent entièrement au plaisir de ces spectacles; mais Gaecilius ne regarde rien ; il est muet, sombre, préoccupé; les quelques mots qu'il vient d'entendre le troublent, il veut qu'on s'explique, il demande à être éclairé. Alors tous les trois s'asseyent sur les grandes pierres qui protègent la jetée, et, en face de cette mer tranquille, sous ce soleil éclatant, ils commencent à s'entretenir ensemble de ces grandes questions qui agitaient le monde. Est-ce bien un roman que Minutiiis nous raconte? Dans tous les cas, c'est un roman qui ressemble beaucoup à la vérité. Je ne di»ute guère que plus d'une conquête que le christianisme a faite au second siècle n'ait été amenée par des incidents semblables, que souvent un mot, jeté comme par hasard dans un moment favorable, ait ému une âme bien disposée, et qu'elle ait achevé de se rendre après quelques entretiens comme ceux qui furent alors tenus sur le rivage d'Ostie et que Minutius a rapportés.
La mort de sainte Monique est l'autre grand souvenir chrétien que rappellent les ruines d'Ostie. Saint Augustin en a raconté les circonstances dans l'un des plus beaux passages de ses Confessions. Ramené, après des luttes terribles, à la foi de sa mère et de sa jeunesse, il venait de recevoir le baptême des mains de saint Ambroise. Gomme il était résolu à rompre entièrement avec le monde et qu'il voulait quitter pour toujours cette chaire de rhétorique dont il était d'abord si fier, il avait annoncé aux Milanais adi chercher pour leurs enfants un autre vendeur de paroles ». Il s'en retournait en Afrique,
avec sa mère, et il attendait à Ostie que le temps fiH fa-j vorable ponr la traversée. Il est probable qu'Augustij qui était pauvre, s'était logé dans quelque médiocre hôt(^ lerie, au milieu de la vieille ville. Il ne dit pas que de maison qu'il habitait il eût la vue de la mer. Peut-être les riches étaient-ils les seuls qui pouvaient faire bâtir leur demeure dans les sites favorisés qui longent le rivage. Il nous parle seulement d'une fenêtre qui donnait sur un jardin paisible. C'est là qu'eut lieu cette scène mémorable, immortalisée par un grand peintre, et que n'oublieront jamais tous ceux qui ne peuvent se figurer, quoi qu'on leur dise, que ces préoccupations inquiètes de l'avenir ne soient que des curiosités inutiles. Placés près de cette fenêtre et le regard tourné vers le ciel, la mère et le fils, qui semblaient pressentir que leur séparation était prochaine, s'entretenaient ensemble de ces espérances de l'autre vie qui passionnaient alors tout le monde. Ils conversaient, dit saint Augustin, avec une ineffable douceur, oublieux du passé, penchés sur l'avenir, et tendant les lèvres vers cette source immortelle où se rafraîchit l'âme fatiguée. Comme ils se séparaient par degrés des choses du corps, et qu'ils élevaient de plus en plus leurs pensées vers cette vie qui ne finit pas, à laquelle ils aspiraient sans la connaître ni la comprendre, « ils y touchèrent un moment par un bond du cœur». Quelques jours après cet entretien, Monique mourut, et en mourant elle donna la dernière et la plus forte preuve du changement qu'avait accompli en elle l'ardeur de ses croyances. Son fils nous dit que, comme toutes les personnes de son temps et de son pays, elle avait été jusquelà très préoccupée de sa sépulture. Elle s'était préparé une tombe près de celle de son mari, et sa plus grande consolation était de penser que la mort la réunirait à celui dont clic avait été l'inséparable compagne pendant
la vie. Elle y renonça pourtant d'elle-même quand elle se sentit mourir. « Vous ensevelirez votre mère ici », ditelle à ses enfants, et comme on lui demandait si elle ne redoutait pas de laisser son corps si loin de son pays, elle répondit : « Rien n'est loin de Dieu, et il n'est pas à craindre qu'à la fm des siècles il ne reconnaisse pas la place où il doit me ressusciter. » Augustin fît ce que sa mère demandait, et il ensevelit la sainte femme dans une des églises d'Ostie.
Il faut aujourd'hui un violent eiTort d'imagination pour réveiller ces grands souvenirs sur cette plage muette. Tout y est si changé, tout y parait si calme, si mort, qu'on a peine à se figurer l'époque où elle était animée par le mouvement de la vie et l'activité des affaires. Et pourtant cette solitude contenait une des villes les plus bruyantes du monde; des campagnes fertiles occupaient la place de ce désert. A l'endroit où l'on n'aperçoit plus que des sables arides, il y avait de beaux ombrages et des jardins qui produisaient des fruits délicieux. On raconte que l'empereur Albin, qui passait pour un fin gourmet, faisait grand cas des melons d'Ostie. Pline le Jeune a célébré la beauté de ce rivage où se pressaient des maisons de plaisance grandes comme des villes, riches comme des palais : c'est à peine aujourd'hui si l'on y trouve de loin en loin quelque misérable cabane. Il n'y a pas de nos jours un Romain qui consentità séjourner une heure sur ces bords empestés après le coucher du soleil. Nous venons de voir dans VOctavius qu'au second siècle on y venait de Rome chercher le repos et la santé. L'isola sacra, où paissent à peine quelques troupeaux de buffles, était un des plus beaux lieux du monde, si plein de verdure et de fleurs qu'on le regardait comme un des séjours préférés de Vénus. J'ai souvent entendu dire à Home que cette antique prospérité pouvait revenir, qu*ea
cultivant mieux le pays on l'assainirait, qu'il serait aise d'en chasser la fièvre si l'on donnait un écoulement aux eaux qui croupissent, et qu'on arriverait à reconquérir ainsi tout un grand territoire inutile. Il me semble que cette ambition est de nature à tenter l'Italie. Les Italiens ont cette heureuse fortune, après tant d'autres, que pour s'étendre ils n'ont pas besoin d'attaquer leurs voisins et qu'ils peuvent faire des conquêtes sans sortir de chez eux. Ils ont bien raison de prétendre qu'ils n'ont pas encore racheté tout l'héritage paternel; mais cette partie d'eux-mêmes dont ils n'ont pas repris possession, cette lialia irredenta qui les occupe et les passionne, elle est chez eux, dans leur pays, à leurs portes. Auprès de leurs grandes villes, si vivantes et si belles, ils trouveront, s'ils le veulent, des villes mortes à ranimer; au lieu d'entretenir cet état militaire qui les épuise et d'avoir toujours l'oreille tendue vers les moindres bruits des discordes extérieures pour en profiter, ils peuvent s'occuper à repeupler leurs déserts, à cultiver leurs terres stériles, à rendre enfin à l'Italie tous ces riches territoires que la négligence ou la barbarie des siècles précédents lui a fait perdre. — C'est une entreprise qui ne leur fera pas courir de hasards et à laquelle le monde applaudira.