CHAPITRE SIXIÈME
POMPEt
Les fouilles de Pompci sous la diroction de M. Fîorelli. — Souvenirs qu'on a trouvés de son ancienne histoire. — Ce qui reste à en déblayer. — Conviosî-il d'y continuer les travaux commencés? — Découvertes récentes qu'on y a faites. — La fresque de l'Orphée. Les livres de compte du banquier Jucundus. — La nouvelle FuUonica.
Quoiqu'on ait beaucoup parlé de Pompéi, il reste beaucoup à en dire. Les fouilles continuent et n'ont pas iessé d'être fécondes. Elles sont dirigées depuis 1863 par un des archéologues les plus distingués de l'Italie , M. Fiorelli : c'est une bonne fortune rare et qui a produit les plus heureux résultats. Les personnes qui ne sont pas retournées à Pompéi depuis quinze ans seront frappées de voir l'aspect nouveau qu'a pris la vieille ville. Non seulement tout y paraît mieux ordonné et les travaux s'y poursuivent d'une manière plus régulière; mais, quand on se promène seul le long des rues, qu'on entre dans les maisons par les portes ouvertes et qu'on fait le tour d'un quartier entièrement déblayé, il semble que l'illusion soit devenue plus facile, plus complète, et qu'on pénètre dans la vie antique plus aisément encore qu'autrefois. Ce progrès est dû à M. Fiorelli et à la résolution qu'il a prise de rompre avec les anciennes routines et d'appliquer les méthodes nouvelles. Il ne faut pas se
lasser de répéter qu'on ne se propose plus aujourd'hui, dans les fouilles qu'on entreprend, le même but qu'autrefois. Les gens qui, le l*"" avril 4748, commencèrent à remuer la cendre qui depuis seize siècles recouvrait Pompéi, n'avaient qu'un dessein : ils voulaient trouver des objets d'art pour enrichir le musée du roi. Dès lors il est aisé de s'expliquer la manière dont les travaux furent conduits. On fouillait au hasard et en divers endroits à la fois, selon l'espérance qu'on avait de quelque bonne fortune. Si l'on ne trouvait rien, après quelques recherches on abandonnait la fouille commencée et l'on se transportait ailleurs. Lorsqu'on était embarrassé des décombres, on les rejetait sans plus de façon sur les maisons déjà découvertes, qu'on rendait ainsi à l'obscurité d'où l'on venait à peine de les tirer. Quant à celles qu'on laissait au jour, on ne prenait aucune précaution pour les conserver. Les fresques qu'on n'avait pas jugées dignes d'être transportées au musée de Portici ou de Naples, restaient exposées au vent et au soleil, qui en effaçaient vite les couleurs. Les mosaïques achevaient de se détruire sous les pieds des voyageurs et des ouvriers, les murs se lézardaient et finissaient par s'écrouler. Quelques hommes de sens et de science, comme l'abbé Barthélémy, faisaient bien entendre des plaintes sur la façon déplorable dont les fouilles étaient menées; mais, comme après tout elles rapportaient des chefs-d'œuvre et que grâce à elles le musée de Naples était devenu l'un des plus riches du monde, on laissait dire les mécontents. — En réalité ce système barbare, malgré quelques ménagements que le temps fit introduire, a duré jusqu'à DOS jours.
Tout a changé avec M. Fiorelli; il a dit, il a répété dans ses rapports que le principal intérêt des fouilles de Pompéi était Pompéi même, que la découverte des
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œuvres d'art ne devait passer qu'après, qu'on cherchait avant tout à ressusciter une ville romaine qui nous rendît la vie d'autrefois, qu'il la fallait entière et dans ses moindres masures pour que l'enseignement fût complet, qu'on voulait connaître non seulement les maisons des riches ornées de leurs fresques élégantes, revêtues de leurs marbres précieux, mais aussi les demeures des pauvres avec leurs ustensiles vulgaires et leurs grossières caricatures. Dans ce dessein tout devenait important, et il n'était plus permis de rien négliger. Aussi M. Fiorelli se décida-t-il, avant de pousser plus loin les travaux, à revenir sur ce qu'avaient fait ses prédécesseurs. Repassant partout sur leurs traces, il fit étayer et soutenir les murs qui menaçaient ruine, releva ceux qui étaient tombés, protégea les fresques et les mosaïques ; en même temps il s'occupa de déblayer définitivement tout ce qu'on avait recouvert de décombres ou omis de fouiller. C'était une entreprise pénible et en apparence peu profitable : car on était sûr de ne pas trouver grand'chose de nouveau dans des terrains déjà explorés. Mais il était nécessaire que tout fût débarrassé et rendu au jour, afin qu'on pût connaître l'ensemble de la ville. iM. Fiorelli se résigna donc à ne pas éblouir de longtemps l'opinion publique par le bruit de découvertes imprévues*, et à pour-
i. Il ne faut pas oublier pourtant que c'est M. Fiorelli qui a eu
l'idée de couler du plâtre dans le vide qu'ont laissé les cadavres des Pompéiens en se décomposant. Quand l'opération est bien faite, le plâtre donne exactement l'image du mort. On comprend en effet que cette cendre humide, qui s'est répandue sur Pompéi, quand elle s'est refroidie, ait conservé, comme un moule, les contours des objets qu'elle avait recouverts. C'est ainsi qu'on a pu réunir, dans le petit musée placé à l'entrée de la ville, une collection de personnages qui sont reproduits comme ils étaient quand la mort les a frappés, les uns luttant contre elle avec désespoir, les autres s'ubandonnant sans résistance. C'est un spectacle saisissant et l'une des plus grandes ou* riosilés de l'ompéi.
suivre en silence une œuvre plus utile que brillante. lî mit douze ans à terminer ce travail qui semblait ingrat, mais quand il fut achevé on en vit l'importance. Celui qui visitait autrefois Pompéi était à chaque instant arrêté par des montagnes de cendres et des îlots de débris qui embarrassaient la circulation, coupaient les rues, interrompaient les promenades. Même aux environs du Forum et tout près des théâtres il restait des maisons qui n'avaient pas été fouillées. Ces lacunes ont aujourd'hui disparu. La partie découverte de Pompéi l'est entièrement; on l'a toute sous les yeux, avec ses moindres ruelles, ses maisons les plus médiocres, ses boutiques les plus humbles, et l'on peut prendre en la parcourant une idée plus vraie et plus complète de la vie antique. Il faut reconnaître que ce résultat méritait bien d'être acheté par quelques années de travail opiniâtre.
Ce travail de patience et de minutie a conduit M. Fiorclli à faire quelques découvertes curieuses dont il faut dire un mot. Pompéi, au premier abord, produit l'elTet d'une ville neuve et improvisée. Tout y paraît avoir le même caractère et le même âge. On sait, en eiïet, qu'après le tremblement de terre de l'an 63, qui l'endommagea beaucoup. On se mita la rebâtir, et que ce travail était fort avancé, lorsque, seize ans après, elle fut recouverte par le Vésuve. C'était l'époque de Néron, un terrible artiste, qui avait un goût furieux pour les constructions, qui voulait tout renouveler, et qui mit, dit-on, le feu à Rome pour avoir le plaisir de la refaire à la mode du jour. Les manies du maître, même quand il s'appelait Néron, faisaient loi dans l'empire : les Pompéiens ayant à réparer leur ville en profitèrent pour tout changer et tout rajeunir. On agrandissait les temples, on ornait les anciens édifices de façades nouvelles, on couvrait les murailles de stucs, on les incrustait de marbres, on rempla-
çait les piliors de tuf par des colonnes en travertin; c enfin, dit M. Nissen, on était tout à fait en train de moderniser la ville, comme, dans l'ancien régime, on défigurait, sous prétexte de les réparer, nos vénérables cathédrales, comme le second empire a rebâti au cordeau Paris et les vieilles cités de la France '. » Ce sont ces restaurations qui frappent surtout aujourd'hui les visiteurs; comme ils passent vite, ils n'aperçoivent que les revêtements de stuc ou de marbre, que les façades solennelles qui furent éJevées en toute hâte du temps de Néron; ils n'ont pas le temps de voir que les bâtiments nouveaux ont recouvert, sans les détruire, d'anciennes fondations. M. Fiorelli, qui a tout regardé de plus près, est arrivé jusqu'à ces solides assises qui ont survécu au tremblement de terre et résisté à l'éruption du Vésuve. Sous la ville du second siècle, il retrouve au moins deux villes plus anciennes, dont il nous trace l'histoire. La plus vieille remonte au sixième siècle avant l'ère chrétienne ; à ce moment, quelques familles, venues on ne sait d'où, prirent possession du sol qui s'étendait entre le Sarnus et la mer. Elles enfermèrent ce sol dans des murailles formées de blocs énormes, pris aux montagnes voisines, et placés l'un sur l'autre sans ciment. Dans cet espace, trop vaste pour eux, les nouveaux habitants s'établirent à l'aise. Leurs maisons, dont les fondations subsistent encore, ne consistaient qu'en une cour couverte autour de laquelle les appartements étaient distribués. Chaque habitation était placée au centre d'un petit lot de terre [hœ/edium) que la famille cultiva. t. La ville n'était donc pas alors une agglomération de maisons pressées les unes contre les autres, mais une réunion de familles vivant sur leurs terres à l'abri d'une niu-