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Pline, XXXV

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que éprouver l'influence du changement de terrain et de climat ».

C'est bien ainsi qu'elle nous apparaît à Pompéi. On est surpris do voir à quel point des peintres qui travaillaient dans une ville italienne, pour des gens qui ne trouvaient rien de plus beau que d'être appelés citoyens romains, à une époque où l'on était plus sensible que jamais à la gloire nationale, sont demeurés étrangers à l'influence de Rome. Tandis qu'à leurs côtés la sculpture, grecque aussi d'origine, prenait plaisir à peupler les places publiques des images de la famille impériale, eux n'ont jamais songé à peindre dans les temples qu'ils décoraient les exploits d'Auguste ou de ses successeurs. L'histoire de Rome, cette glorieuse histoire qui faisait l'étonnement du monde, ne les a jamais inspirés. Dans leurs tableaux mythologiques, les sujets sont toujours empruntés à des traditions et à des légendes grecques. II y avait pourtant à ce moment un grand poème romain, consacré par l'admiration publique, qu'on savait par cœur dans le monde entier, et à Pompéi autant qu'ailleurs, nous en avons la preuve : c' était V Enéide de Virgile. Cet ouvrage, qui se rattache par tant de côtés à l'épopée homérique, n'était pas fait pour déplaire à des artistes grecs. Ils ne se trouvaient pas dépaysés dans un poème où la Grèce est partout présente, et dont le héros est emprunté à Vlliarle. Cependant on n'a trouvé, parmi touteslespeinturesde Pompéi, que cinq ou six tableaux dont V Enéide ait fourni le sujet; encore l'un d'eux est-il une caricature. Il représente un jeune singe à longue queue couvert d'une cotte de mailles, embarrassé d'une épée, qui porte un vieux singe sur son épaule et traîne un petit singe par la main : c'est Enée sortant de Troie avec son père et son enfant. De tous les autres, un seul a quelque importance : c'est une imitation très fidèle d'une scène du douzième livre de VÉnéide. Enée, atteint d'une flèche

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dans le combat, s'appuyant d'une main sur sa javeline, de l'autre sur l'épaule de son fils en pleurs, livre sa jambe au médecin, le vieil lapyx, qui essaye d'arracher le dard de la blessure. Au-dessus de lui, sa mère Vénus, descendant du ciel, apporte le dictame qui doit le guérir. Ce n'est pas une bonne peinture : l'attitude des personnages est embarrassée, l'ensemble manque d'aisance, et l'on voit que le sujet n'étant pas familier à l'artiste, il ne l'a pas traité avec plaisir. L'aventure de Didon, qui semble faite pour tenter un peintre de talent, n'a été que deux ou trois fois représentée à Pompéi ; ce n'est guère, il faut l'avouer, surtout si l'on songe que l'histoire d'Ariane abandonnée par Thésée, qui ressemble tant à celle de Didon, a donné naissance à plus de trente ouvrages, dont quelques-uns sont de grande dimension et d'un travail remarquable.

Il est vrai qu'on a dit quelquefois que Pompéi était une ville plus grecque que romaine, et qu'en exécutant pour elle des ouvrages inspirés par les légendes et les traditions de la Grèce les artistes la servaient à son goût. Cette opinion, quoiqu'elle ait été très répandue*, n'en est pas moins fort inexacte. Depuis qu'ils avaient reçu le droit de cité, les habitants de Pompéi se regardaient comme Romains. Le latin n'est pas seulement pour eux la langue officielle dont se servent les magistrats dans leurs décrets , c'est l'idiome commun , celui des pauvres comme des riches, des paysans comme des citadins, celui qu'on emploie dans la vie privée aussi bien qu'en public. Les enfants qui crayonnent leurs plaisanteries sur les

1. Mazois disait, au début de soa second volume : « On sera peutêtre étonné de me voir ranger les maisons de Pompéi dans la classe des habitations romaines : car cette sorte de goût grec qui domine dans ces ruines, semble avoir accoutume tout le monde à regarder les maisons de cette ville comme grecques. •

murs, les jeunes gens qui adressent un salut à leur maîtresse, les oisifs qui, au sortir des jeux publics, célèbrent leur gladiateur préféré , les habitués de taverne ou de lieux suspects qui éprouvent le besoin d'exprimer leurs impressions, le font presque toujours en latin; l'osque et le grec ne sont jamais que l'exception. Non seulement les Pompéiens parlent la langue de leurs maîtres, mais ^Is partagent tous leurs sentiments. L'empereur n'a pas de sujets plus dévoués : ils ont été les premiers à instituer chez -iux le culte d'Auguste. On n'est pas surpris sans doute ^de les inscriptions officielles soient pleinesd'expressionsde respect et d'affection pour le souverain et sa famille ; ce qui étonne davantage, c'est de voir que celles qui sont charbonnées sur les murailles par les gens du peuple, et qu'on peut moins soupçonner de flatterie et de mensonge, contiennent souvent des protestations semblables. On y trouve plusieurs fois le cri de : Vive C empereur[Augusto féliciter!)^ et l'un de ceux qui l'écrivent surle mur y ajoute cette pensée « que le salut des princes fait le bonheur de leurs sujets: Vobis salvis felices sumus perpétua* I ù Un autre éprouve le besoin d'envoyer un salut lointain à Rome, l'ancienne ennemie r Roma vale* .' Si l'on n'ignore pas à Pompéi les chefs-d'œuvre des lettres grecques, la littérature romaine y est encore plus connue. On y a lu assez Cicéron pour le parodier*; on y cite constamment Properce, Ovide, même Lucrèce ; mais c'est l'Enéide surtout qui parait être l'étude et le plaisir de tout le monde. Virgile avait su intéresser à son œuvre toute l'Italie; il en chantait tous les souvenirs et toutes les gloires. De Pompéi, on pouvait voir cette pointe de Misène, tombeau d'un des compagnons d'Énée, que le poète avait mentionnée dans son ouvrage;

i. Corp. inscr. lat., iv, n» 1074.— 2. Ibid., n' 1745.— 3. Il est impossible de ne pas reconnaître dans une inscription fort légère (Corp inscr. lai., iv, n' 1261) une parodie d'ua passage célèbre des Verrines

on était près de ces champs phlégréens où il avait mis l'entrée des enfers. Aussi la connaissance de l'Enéide était-elle irès répandue chez les Pompéiens de toutes les classes. Ce quilemontre bien, c'estque les inscriptions grifTonnées sur les murailles, qui ne peuvent être que l'œuvre des écoliers ou des gens du peuple, en contiennent souvent des vers. On la savait par cœur, on la citait volontiers, et les illettrés même en connaissaient quelque chose. Il est donc probable que, dans une ville où Virgile paraît avoir été si populaire, on aurait aimé à voir représenter sur les murs des maisons quelques-unes des scènes qu'il a décrites. Si les peintres ne l'ont presque jamais fait, s'ils ont rarement mis sous les yeux des Pompéiens des sujets empruntés à leur poète favori ou des souvenirs de leur histoire nationale, c'est que l'art qu'ils pratiquaient était resté grec, qu'on le savait enfermé dans ses traditions et ses habitudes, et qu'on ne lui demandait pas d'en sortir.

Il n'en fut pas dcî même de la poésie, et c'est ce qui la distingue le plus de la peinture; quoiqu'elle vînt aussi de la Grèce, elle consentit de bonne grâce et presque dès le premier jour à devenir romaine. Neevius emploie les formes de l'épopée homérique à célébrer les héros de l'ancienne Rome ; la tragédie de Sophocle se prête à chanter les exploits de Décius, de Paul-Émile, de Brutus. Ccmélange arrivée sa perfection dans l'Enéide de Virgile: nulle part les traditions des deux pays, le génie des deux peuples, les deux antiquités ne sont plus harmonieusement unis que dans ce poème, et c'est ce qui en fait l'admirable beauté. A ce moment, Rome paraît plus fière que jamais de son passé et plus occupée de son histoire. L'empereur, qui lui a pris la liberté, excite en elle l'orgueil national. Il lui montre sans cesse, pour occuper son imagination et prévenir ses regrets, l'immensité de son territoire, qui s'étend jusqu'aux limites du monde civilisé, et lui rappelle

la manière héroïque dont elle l'a conquis. Pour dissimuler la nouveauté de ses institutions, il s'entoure do tous les grands hommes de l'ancien temps, se met dans leur compagnie et se présente hardiment comme leur continuateur. Une sorte de mot d'ordre fut alors donné à tous les poètes d'unir à l'éloge du prince celui des héros de la république et les souvenirs de l'ancienne Rome. Aucun d'eux ne se dispensa de le faire. Les plus futiles mêmes, qui ne s'étaient jamais occupés que de leurs amours, prirent un ton plus grave et mêlèrent à leurs vers légers des chants patriotiques. Properce, en homme avisé, avait réglé d'avance l'emploi de toute sa vie. Il comptait, u quand l'âge aurait chassé les plaisirs et semé sa tète de cheveux blancs, s'enquérir des lois de la nature, chercher comment se gouverne cette grande maison du monde, étudier les principes qui dirigent le cours de la lune, d'où viennent les éclipses et les orages, pourquoi l'arc-en-ciel boit les eaux de la pluie, quelle est la cause des agitations souterraines qui font trembler les plus hautes montagnes* » ; en d'autres termes, il voulait rester un véritable Alexandrin jusqu'à la tin de ses jours, et se proposait seulement de passer avec l'âge des élégies de Callimaque à la poésie didactique d'Aratus. Il ne résista pas pourtant aux sollicitations de Mécène; il fmit par célébrer, lui aussi, les vieilles traditions de Rome « et mettre tout le souffle qui s'échappait de sa faible poitrine au service de la patrie». C'est ainsi que l'élégie, c'est-à-dire le genre que Rome avait le plus directement emprunté aux Alexandrins, finit par mêler des nouveautés à ses imitations, et, en célébrant les grands souvenirs de l'histoire nationale, devint à son tour romaine.

11 est donc très vrai de dire qu'on apprécie mieux la poésie latine du grand siècle quand ou la compare à la

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