‹ Promenades archéologiquesChapitre 6 sur 69 · Denyg, ii · texte numérisé non relu

Denyg, ii

« que la Némésis de l'histoire l'a conservée comme un dernier monument de la basses&i. '''^s Romains ». A partir de ce moment, les ruines s'amoncellent. Chaque guerre, chaque invasion renverse quelque ancien monument qu'on ne prend plus la peine de réparer. Les temples, les arcs de triomphe, qu'on a flanqués de tours et couronnés de créneaux comme des forteresses, attaqués tous les jours dans la lutte des partis qui divisent Rome, ébranlés par des assauts furieux, finissent par s'écrouler et couvrent le sol de leurs débris. Chaque siècle ajoute à cet entassement. Lorsque en 1536 Charles- Quint traversa Rome, au retour de son expédition de Tunis, le pape voulut faire passer le vengeur de la chrétienté sous les arcs de Constantin, de Titus et de Sévère ; rien ne fut épargné pour lui faire un plus beau chemin : « On a démoli et abattu, dit Rabelais, qui en fut témoin, plus de deux cents maisons, et trois ou quatre églises^ ras terre. » Quelques années plus tard Sixte V fit transporter, dit-on, sur cette place déserte les matériaux dont il était embarrassé, et qui provenaient des constructions qu'il faisait ailleurs. Toute l'antiquité se trouvait recouverte et perdue sous plus de dix mètres de décombres. A partir de ce moment, le Forum, devenu le champ aux bestiaux, Campo Vaccina, prit l'aspect qu'il a conservé jusqu'au commencement de ce siècle. Ce ne fut plus qu'une place poudreuse, entourée d'églises médiocres, autour de laquelle s'élevaient quelques colonnes qui sortaient à moitié du sol, un cndro'.t mélancolique et désert, tout ù fait convenable pour y venir rêver à la fragilité des grandeurs humaines et aux vicissitudes des événements. C'est ainsi que l'ont représenté Poussin, dans son petit tableau de la galerie Doria, et Claude Lorrain, dans le paysage que possède le Louvre. 11 semble aue ces colonnes à demi enterrées auraient

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dû provoquer la curiosité des savants. Comment se fait-il qu'aucun d'eux n'ait entrepris, depuis la renaissance, de fouiller jusqu'à leur base pour découvrir le sol où elles s'appuyaient? Ce sol était celui du Forum; on savait à n'en pas douter qu'on le trouverait jonché de débris historiques, et l'on ne songea jamais sérieusement à entreprendre des travaux qui pouvaient amener les plus belles découvertes. C'est seulement dans les premières années de ce siècle que les recherches savantes commencèrent; mais elles furent trop souvent interrompues, et soulevèrent encore plus de problèmes qu'elles n'en résolurent. Les renseignements qu'on en tira étaient si incomplets, que des luttes acharnées s'élevèrent entre les archéologues. Chacun donnai! un nom différent aux édifices qu'on avait découverts, chacun se faisait un plan particulier du Forum ; on n'en connaissait ni les limites exactes, ni même la position précise : les uns supposaient qu'il devait s'étendre de l'arc de Sévère à celui de Titus, c'est-à-dire du nord-ouest au sud-est, les autres le plaçaient dans la direction tout à fait opposée, de Saint-Adrien à Saint-Théodore, et tous croyaient trouver dans les écrivains anciens des textes formels qui appuyaient leur opinion. Pour que cette confusion pût être dissipée, de nouvelles fouilles étaient indispensables. Elles furent entreprises avec la pensée de faire cette fois une œuvre définitive. Il ne suffisait plus d'essayer quelques sondages pour toucher çà et là .-e sol antique, on était décidé à le débarrasser entièrement des décombres qui le couvraient et à le mettre partout à nu : c'était le moyen de savoir enfin la vérité sur les énigmes du Forum.

M. Rosa continua d'abord à fouiller la basilique Julia, (|ui avait été déblayée en partie sous l'ancien gouvernement, et en même temps il acheva de débarrasser

les temples qui l'entourent. Ce travail terminé, on se trouvait connaître et posséder tout un côté du Forum, celui qui s'étend à l'ouest, depuis la rampe du Capitole jusqu'aux premières arêtes du Palatin. On poussa alors les ouvriers en avant, vers le côté de l'est, et l'on ne s'arrêta qu'au bord des églises de Sainte-Martine et de Saint-Adrien. Le Conseil municipal de Rome ne permettait pas d'aller plus loin : il ne voulait pas laisser détruire les rues par lesquelles communiquent les divers quartiers de la ville moderne. Quelque pénible que fût ce contre temps, on devait être satisfait de ce qu'on avait pu faire. On doit rendre cette justice à M. Rosa que les travaux qu'il a dirigés ont été vigoureusement conduits. Il a fallif enlever plus de 120000 mètres cubes de terre; mais, sous ces décombres, on a retrouvé beaucoup de monuments anciens qu'on ne connaissait que de nom, et sur plusieurs points la topographie du Forum a été fixée.

Il est regrettable que l'administration romaine n'ait pas cru devoir publier un journal détaillé de ces fouilles intéressantes; mais cette lacune est heureusement comblée en partie par l'ouvrage qu'un jeune pensionnaire de notre école de Rome, M. Ferdinand Dutert, a publié sur le Forum, et dont je vais beaucoup me servir*. M. Dutert fut témoin des travaux de M. Rosa; il en suivit jour par jour les progrès, marchant derrière les ouvriers, recueillant et copiant les moindres débris d'ornements, les plus petits fragments de sculpture à mesure qu'ils les rencontraient sur leur route. Non seulement son ouvrage peut apprendre à ceux qui ne l'ont pas vu et rappeler à ceux qui l'ont visité l'état du Forum après les fouilles de

1. Le Forum romain, par M. Ferd. Dutert, architecte, ancieo pensionnaire de France à Rome. Paris, chez A. Lévy.

M. Rosa, mais il a essayé de nous en faire connaître l'élal ancien. Il répare ces temples en ruines, il relève ces colonnes renversées, il replace ces statues sur leurs bases et remet sous nos yeux toutes ces magnificences dont il reste à peine quelques débris. Je sais qu'il entre toujours beaucoup de conjectures dans les travaux de ce genre, mais la restauration de M. Dutert, qui s'appuie d'ordinaire sur des indications exactes, est en général très vraisemblable. On y a seulement signalé quelques lacunes et quelques erreurs, qui s'expliquent aisément quand on songe que M. Dutert n'est pas un archéologue de profession, et qu'à l'époque où il composait son livre les fouilles n'étaient pas encore terminées.

Pour donner aux travaux pius d'activité à la fois et plus d'unité, le gouvernement italien a créé à Rome une direction générale des antiquités et des beaux-arts, et l'a confiée à M. Fiorelli, qui s'était fait connaître par la manière habile dont il avait conduit les fouilles de Pompéi. M. Fiorelli, dès le début de son administration, pensa qu'au lieu d'éparpiller ses efforts et ses ressources dans des tentatives isolées, il devait les concentrer sur le Forum et ses environs. L'œuvre était vaillamment commencée, elle avait déjà produit les plus heureux résultats; il n'y avait rien de mieux à faire que de la poursuivre jusqu'au bout. Il restait à débarrasser tout le grand carré long compris entre la basilique de Constantin et le palais des Césars. Ce vaste espace ne faisait pas partie du Forum proprement dit, mais il en était l'accès naturel, il s'y rattachait par les monuments dont il était rempli; on ne pouvait donc pas \e laisser de côté. Les travaux ont duré près de dix ans; ils sont achevés aujourd'hui. Depuis l'arc de Titus jusqu'au Capitole, sur une longueur de près de 500 mètres, le sol antique a été rendu au jour.

Profitons-en pour le parcourir dans toute son étendue, en étudiant les édifices et en rappelant les souvenirs que nous rencontrerons sur notre route*.

La voie Sacrée depuis l'arc de Titus jusqu'au Forum. — Le temple de Vesta. — La demeure des vestales, ÀU'ium Veslx. — Les vestales et les religieuses chrétiennes. — La vue du Palatin.

D'ordinaire les visiteurs pénètrent dans le Forum par le temple de Castor, en face de l'église de Sainte-Marie- Libératrice. Ils se trouvent donc portés du premier coup au milieu de la place. Mais je cçois que, pour en bien comprendre les dispositions, il vaut mieux y arriver peu à peu, et prendre le chemin que suivait ordinairement la foule. Transportons-nous donc d'abord à l'extrémité la plus lointaine. Je suppose que nous venions du Colisée et que nous longions le Palatin ; nous trouvons devant nous une grande rue antique, qui a conservé ses larges dalles, sur laquelle roulent encore les voitures de la ville moderne. Elle monte droit devant elle, et gravit une rampe assez raide qui la mène sous l'arc de Titus. — Nous sommes sur la voie Sacrée.

Le parcours de la voie Sacrée a donné lieu, parmi les archéologues, à de grandes contestations. Il ne faut pas être surpris que la question soit obscure pour nous, puisque dans l'antiquité même, à ce qu'il paraît, elle n'était pas très claire. L'exemple de Pompéi montre que les rues alors ne portaient pas de plaques ; le nom qu'on leur donnait ne se répandant que par l'usage, il pouvait y

1. On peut suivre toute l'étude que nous allons faire sur la carta )ui représi'nte le plan du Forum dans son état actuel.

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