Tacite, Ann., xv
LE FOnUM. 3
Corso, avec les rues qui le traversent, depuis la place de Venise jusqu'à celle du Peuple, a toujours été l'endroit le plus animé de la ville; il me semble qu'il est devenu plus animé encore, et que la population n'en est plus tout à fait la même. Les prêtres, les moines surtout, y sont plus rares, et ceux qui restent ne paraissent pas avoir le regard aussi assuré et la contenance aussi fière : évidemment ils ne se sentent plus les maîtres. Parmi les gens qui les ont remplacés, on est fort surpris d'en voir beaucoup qui marchent vite et qui semblent avoir quelque chose à faire, ce qui ne se voyait guère autrefois. Aussi n'appartiennent-ils pas à l'ancienne population romaine • ce sont en général des employés de ministère, des commis d'administration, tous venus du dehors, et qui apportent ici des habitudes nouvelles. A l'heuTe même où, suivant l'ancien proverbe, on ne voyait que des chiens ou des Anglais dans les rues, on les rencontre actifs, affairés, heurtant du coude ceux qui sont sur leur route, au grand ébahissement des vieux Romains, qui ne peuvent pas comprendre qu'on sorte au moment de la sieste et qu'on se presse lorsqu'il fait chaud. Quand le soir est venu, le mouvement redouble. Il y a un moment, vers six heures, où la rue appartient aux marchands de journaux. Us vous assourdissent de leurs cris, ils vous interpellent, ils vous poursuivent. Les journaux abondent à Rome; il y en a de tout format, de toute nuance, beaucoup plus de violents que de modérés, selon l'usage, qui sollicitent les clients par la modicité de leur prix et la vivacité de leur polémique. Que nous sommes loin du temps où l'on ne lisait que ce bon Giornale di Roma, si soigneusement expurgé par la police, si ami des gouvernements légitimes, et qui ne savait jamais les révolutions que plusieurs semaines après qu'elles s'étaient accomplies'
4 PROMENADES AUCREOLO G IQUES.
Faut-il donc croire que ce peuple sceptique et railleur, accoutumé et indifférent à tout, qui ne s'étonnait et ne s'indignait de rien, qui répondait aux emportés de tous les partis par : un che voleté? ou un : chi lo sa? soit devenu tout d'un coup enragé de politique? C'est un changement qu'on a grand'peine à comprendre. On ne revient pas de sa surprise lorsqu'on voit que les enseignes ellesmêmes contiennent des professions de foi, et que les coiffeurs s'intitulent pompeusement parruchiere nazionale, lorsqu'on lit les réclames électorales et les boursouflures démocratiques qui couvrent les murailles. Yoilà certes de grandes nouveautés et qui risquent fort de n'être pas du goût de tout le monde. On ne peut s'empêcher de se demander ce qu'en penseront et ce qu'en diront ces admirateurs jaloux que Rome a possédés de tout temps, qui veulent qu'elle reste comme elle est, qui disent qu'on la gâte quand on y change la moindre chose, et qui criaient déjà que tout était perdu dès qu'un magistrat trop zélé s'avisait d'y faire un peu mieux balayer les rues ou d'y allumer sournoisement quelques réverbères.
Empressons-nous pourtant de les rassurer, tout n'est pas aussi bouleversé qu'ils peuvent le croire, et le changement est plus à la surface qu'au fond. Les quartiers populaires ont conservé presque partout leur ancien aspect. Si, par exemple, après avoir parcouru le CorsOf on poursuit sa promenade au delà de la place de Venise, à travers les rues escarpées qui mènent au Forum, on retrouve tout à fait l'ancienne Rome. Ce sont bien les mêmes maisons qu'on a vues autrefois, aussi vieilles e aussi sales. Les madones sont restées à leur place, audessus de la porte d'entrée, et l'on n'a pas cessé d'allumer pieusement devant elles une lanterne tous les soirs. Si par hasard on lève un peu plus haut les yeux,
vers les larges fenêtres sans rideaux, on est sûr d'y trouver assez de loques étendues pour contenter les amis les plus exigeants du pittoresque et de la couleur locale. Les cabarets, qui ressemblent à des caves, avec leurs grandes portes ouvertes, contiennent toujours ces joueurs nonchalamment accoudés sur la table, auprès d'un fiasque d'Orviète, et tenant des cartes grasses à la main. Quant aux osterie qui longent la rue, je ne crois pas qu'elles aient beaucoup changé d'apparence depuis l'empire romain, et je songe en les voyant à ces wncfœ popinœ dont Todeur réjouissante causait tant de plaisir à l'esclave d'Horace.
Nous voici donc déjà, avec un peu de complaisance, en pleine antiquité. Si nous voulons que l'illusion soit encore plus complète, s'il nous plaît d'avoir un moment ce qu'on pourrait appeler la sensation véritable de Rome, celle que nos pères ont éprouvée en la visitant, celle qu'ont décrite Chateaubriand et Goethe, allons un peu plus loin, au delà des maisons et de l'enceinte : pour être sûr de la mieux comprendre, il n'est pas mauvais d'en sortir. Passons, si vous le voulez, par la porte Pia et suivons la vieille voie Nomentane. Après avoir salué en passant la basilique de Sainte-Agnès et le temple rond qui servit de sépulture à la fille du Constantin, on arrive au ïeverone, qu'on passe sur un pont très original qui porte encore des constructions du moyen âge. Quelques pas plus loin, à droite, s'élève une colline d'une étendue et d'une hauteur médiocres; il faut la gravir avec respect, car elle porte un grand nom dans l'histoire : c'est le Mont-Sacré. La démocratie a remporté là, il y a plus de deux mille ans, l'une de ses premières victoires, et pour l'obtenir elle a usé d'un moyen lont elle se sert encore très volontiers, la grève. Un beau jour, l'armée romaine, c'est-à-dire toute la popu-
lation valide, quittant les campements où les consuls s'obstinaient à la retenir, vint s'établir sur cette montagne, décidée à y rester tant qu'on refuserait d'acceptei ses conditions. Il lui suffit d'attendre pour vaincra L'aristocratie, effrayée de sa solitude, se lassa de résister, et elle permit au peuple d'instituer le tribunat. Que de souvenirs se pressent à l'esprit du haut de cette colline! Cette immense plaine ondulée qu'embrasse le regard est celle où, suivant l'expression d'un historien, les Romains firent l'apprentissage de la conquête du monde. Tous les ans, il leur fallait combattre les petits peuples énergiques qui l'habitaient, et l'on s'y livrait des batailles furieuses pour la possession d'une bicoque ou le ravage d'un champ de blé. C'est là que, dans une lutte de plusieurs siècles, ils acquirent l'expérience de la guerre, l'habitude d'obéir et le talent de commander. Quand ils franchirent ces montagnes qui encadrent de tous côtés l'horizon pour se répandre sur le reste de l'Italie, leur éducation était faite : ils possédaient déjà les vertus qui les rendirent capables de tout conquérir. Depuis lors, que d'événements glorieux! que de fois ces grands chemins, dont on suit encore la direction à la ligne de tombeaux qui les bordent, ont vu revenir les légions triomphantes ! que de noms illustres rappellent à la mémoire ces fragments d'aqueducs, ces débris de monuments qui couvrent la plaine! — Et nous avons ici l'avantage qu'une fois ces grands souvenirs ranimés, rien n'en peut distraire. Dans les pays fertiles, habités, pleins d'agitation et de mouvement, le présent nous arrache sans cesse au passé. Comment continuer à rêver et à méditer, quand le spectacle de l'activité humaine sollicite à chaque instant notre attention, quand les bruits de la vie arrivent de tous côtés à notre oreille? Ici, au contraire, tout est silence cl recueillement Aussi
loin que Vœ'û peut s'étendre, il n'aperçoit qu'une plaine nue, couverte à peine d'un maigre gazon, sans arbres que quelques pins parasols disséminés, sans maisons que quelques auberges pour les chasseurs. Le paysage ne frappe que par son ensemble; c'est une monotonie, ou plutôt une harmonie générale, où tout se fond et se mêle. Rien n'attire à soi l'attention, aucun détail ne ressort et ne détonne. Je ne connais pas de lieu au monde où l'on se laisse plus entraîner à ses pensées, où Ton échappe mieux à son temps, où, selon la belle expression de Tite Live, il soit plus aisé à l'àme de se faire antique et de devenir contemporaine des monuments qu'elle contemple. Ce précieux avantage, la campagne romaine l'a tout à fait gardé, et il est difficile de prévoir quand elle pourra le perdre. On fait beaucoup pour l'assainir et la peupler, mais la mort est entrée si profondément dans le sol apauvri qu'il est probable qu'elle ne sera pas dépossédée sans peine. En attendant, jouissons du privilège que ce pays conserve de nous mettre mieux qu'aucun autre en communication avec le passé. Quelque effort que fasse Rome pour s'orner et s'embellir, pour se mettre à la mode du jour, c'est l'antiquité qu'on y va surtout chercher, et, grâce à Dieu on l'y trouve encore. Avec ces grandes ruines qui l'encombrent et ce désert qui l'entoure, elle n'a pas pu et db pourra pas de longtemps se dohner un air aussi moderne et aussi vivant qu'elle le voudrait. Il est heureux pour elle et pour nous qu'elle y ait si peu réussi. C'est cette sorte d'engourdissement où elle paraît plongée qui fait une grande partie de son charme, et il me semble qu'on pourrait lui appliiiuer ce qu'un poète de la Renaissance disait de la Nuit de Michel-Ange que c'est son sommeil même qui lui conserve la vie : perche dorme, ha vita.
Importance du Forum jusqu'à la fin de l'empire. — État dans leque il se trouvait au commencement de ce siècle. — Fouilles de M. Pietro Rosa. — Essai de restauration de M. Dutert. — Administration de M. Fiorelli.
Tout invite du reste les gens qui visitent Rome aujourd'hui à s'occuper de préférence de l'antiquité : c'est l'antiquité qui sembla d'abord avoir le plus profité des événements de 1870. Le nouveau gouvernement devait beaucoup aux souvenirs anciens; pour affirmer que Rome méritait d'être libre et de disposer d'elle-même, que l'Italie avait le droit de la réclamer pour sa capitale, on s'appuyait volontiers sur l'histoire de la république et de l'empire, on parlait sans cesse du sénat, du Forum, du Capitole, et les revendications nouvelles gagnaient beaucoup à être protégées par ces grands noms. C'était une dette que le gouvernement italien avait contractée envers le passé et qu'il se mit en mesure de payer aussitôt qu'il fut installé à Rome. Dès le 8 novembre 1870, un décret du lieutenant du roi instituait une surintendance des fouilles pour la ville et la province, et en chargeait l'habile explorateur du Palatin, M. Pietro Rosa. Huit jours plus tard, les travaux du Forum commençaient.
Il est naturel qu'on se soit d'abord porté de ce côté. Le Forum a joui de cette bonne fortune rare d'être resté en tout temps le centre et le cœur de Rome. Dans presque toutes nos capitales modernes, l'activité et la vie se déplacent avec les siècles; à Paris, elles ont passé successivement de la rive gauche à la rive droite delà Seine et d'un bout de la ville à l'autre bout. Rome s'est
montrée plus fidèle h ses anciennes traditions. Depuis le jour où, selon D^i.js d'Halicarnasse, Romulus et Tatius, établis l'un sur le Palatin et le Célius, l'autre sur le Capitule et le Quirinal, décidèrent de se réunir, pour traiter les affaires communes, dans cette plaine humide et malsaine qui s'étendait du Capitole au Palatin *, elle n'a jamais cessé d'être le lieu des réunions et des délibérations de la cité. Dans les premières années, il n'y avait pas d'autre place publique, et elle servait à tous les usages. Le matin on y vendait toutes sortes de denrées, dans le jour on y rendait la justice, on s'y promenait le soir. Avec le temps les places se multiplièrent; il y eut des marchés spéciaux pour les bestiaux, pour les légumes, pour le poisson (forum boarium, olitorium, piscatorium) ; mais le vieux Forum de Romulus conserva toujours sa prééminence sur tous les autres. L'empire lui-même, qui changea tant de choses, ne le déposséda pas de ce privilège. On construisit autour de lui des places plus vastes, plus régulières, plus somptueuses, mais qui ne furent jamais regardées que comme des annexes et des dépendances de ce qu'on s'obstinait à appeler par excellence « le Forum romain ». Il résista aux premiers désastres des invasions, et survécut à la prise de Rome par les Wisigoths et les Vandales. Après chaque bourrasque, on s'occupait à le réparer tant bien que mal, et les barbares eux-mêmes, comme Théodoric, prenaient quelquefois la peine de relever les ruines qu'ils avaient faites. La vieille place et ses édifices existaient encore au commencement du septième siècle lorsque le sénat eut l'idée malheureuse de consacrei à l'abominable tyran Phocas cette colonne doot Grégorovius nous di'