‹ Promenades archéologiquesChapitre 61 sur 69 · Tacite, Ann., xii · texte numérisé non relu

Tacite, Ann., xii

de dessiner partout des gladiateurs. On en trouve encore un très grand nonabre sur les murailles, et dans les attitudes les plus diverses. D'ordinaire ils sont représentés combattant, tandis qu'à côté d'eux un vieux gladiateur retraité, reconnaissable à son bâton, règle et surveille le combat. Au-dessous, on lit le nom du personnage et le nombre des victoires qu'il a remportées. A la façon élémentaire dont ces croquis sont tracés, on reconnaît vite qu'ils ne sont point dus à des artistes de profession. C'étaient des gens du peuple ou des enfants qui enrichissaient ainsi les murailles de leurs chefs-d'œuvre. Les enfants à qui on laissait prendre un morceau de charbon ou de craie esquissaient un gladiateur, comme aujourd'hui ils dessinent un soldat, et il est curieux de remarquer que la façon dont ces jeunes mains procèdent n'a pas changé. La méthode est la même, soldats et gladiateurs se ressemblent : c'est toujours une ligne plus ou moins droite qui représente le front ei ie nez et deux points qui simulent les yeux. Cependant quelques-uns de ces croquis informes ne manquent pas de certaines intentions comiques. Je recommande à ceux qui auront lesplanches du père Garrucci sous les yeux l'attitude arrogante et l'air de matamore d'Asteropœu s le Néronien, fier sans doute de ses cent six victoires (pi. 11), et surtout l'encolure épaisse d'Achille dit l'Invincible (pi. 12), dont l'embonpoint nous montre qu'on ne maigrissait pas toujours dans ce terrible métier.

Il n'a été question jusqu'ici que de la vie extérieure des Pompéiens : c'est celle qui se voit le mieux à distance. Nous les avons suivis assez facilement au Forum et au théâtre ; il est moins aisé de pénétrer chez eux. Après plusieurs siècles, on a toujours beaucoup de peine à s'insinuer dans la vie privée des gens, à deviner leurs sentiments intimes, leurs relations mutuelles^ leurs

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haines, leurs aiïcctions, leurs joies, leurs douleurs secrètes, tout ce que le roman seul conserve et apprend à la postérité. Cependant nous sommes beaucoup plus heu> reux à Pompéi qu'ailleurs. L'abondance des inscriptions qu'on y a découvertes nous fait au moins entrevoir ce que nous ne pouvons pas tout à fait connaître, et nous permet d'ébaucher quelques petits romans interrompus, que notre imagination achève et dont notre curiosité est charmée.

Les inscriptions étaient alors le seul moyen d'information et de publicité qu'on possédât; aussi étaient-elles très nombreuses dans les villes anciennes. On en retrouve de trois espèces différentes à Pompéi : d'abord celles qui sont gravées sur le marbre ou sur la pierre, tantôt au fronton des temples pour nous apprendre qui les a construits, tantôt sur la base des statues pour nous faire savoir le nom du personnage qu'elles représentent et les fonctions qu'il avait remplies. Ces inscriptions étaient destinées à vivre autant que le monument qui les portait, et le hasard qui nous les a conservées n'a pas commis d'indiscrétion. Il y avait ensuite celles qui étaient peintes avec un pinceau, en rouge ou en noir, sur les murailles des maisons ou des portiques. Celles-là, beaucoup plus curieuses pour nous que les premières, remplissaient l'office de nos affiches d'aujourd'hui. Nous avons déjà parlé de celles dont on se servait pour recommander les candidats au choix des électeurs ou pour faire connaître le jour et le programme des spectacles; c'est par elles aussi qu'un propriétaire apprenait au public qu'il avait un appartement à louer pour les calendes de juillet ou les ides d'août, et que le maître d'une auberge invitait les voyageurs à loger chez lui en leur promettant un bon dîner et toutes sortes de commodités, omniacommodaprœstantur , c'est par elles qu'on réclame les objets volés ou perdus et qu'on annonce

qu'il y aura une récompense honnête pour celui qui les fera retrouver : « Une urne de vin a disparu de la boutique ; celui qui la rapportera recevra 65 sesterces (13 francs) ; s'il amène le voleur, on lui donnera le double. » La troisième espèce d'inscriptions contient celles qui étaient simplement tracées au charbon ou gravées avec la pointe d'un clou ou d'un couteau, soit par des amoureux qui se donnent le plaisir de saluer leur belle en passant, soit par un mauvais plaisant qui est bien aise de nous faire savoir qu'il a la pituite, ou qui traite sans façon de barbares ceux qui ont l'inconvenance de ne pas l'inviter à dîner, soit par quelques malins qui nous apprennent qu'Épaphra est un débauché, que Suavis, la marchande devin, a toujours soif et qu'Oppius est un voleur. Ces (jraffdi^ comme on les appelle en Italie, n'étaient pas faits pour venir jusqu'à nous; la destruction de Pompéi nous les a conservés, et c'est un grand bonheur. On ne se doute pas en vérité combien ces gamineries qui garnissent les murailles, quand la police les tolère, pourraient apprendre de choses à la postérité, si elles arrivaient aussi loin . C'est sans aucun doute ce qui nous fait entrer le plus avant dans l'intimité des Pompéiens.

On trouve un peu de tout dans les graffiti de Pompéi, jusqu'à un compte de blanchisseur *; mais ce qui revient le plus fréquemment, c'est l'amour. La déesse Vénus était la patronne de la ville, une patronne fort respectée, et dévotement invoquée dans toutes les circonstances. Les gens qui vous demandent do voter pour leur candidat aux élections ont soin de vous promettre la protection de Vénus*. Un de ces artistes improvisés dont j'ai parlé, qui crayonnaient partout des gladiateurs, ne trouve rien de mieux, pour protéger son dessin, que de vouer à la colère

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