Corp. inscr. lai., iv, 1393. — 2. Ibid
de Vénus pomi/éicnne celui qui se permettra d'y toucher : Abiat Venere Pompeiana iratam qui hoc lœserit^. Lucien nous apprend que c'était alors l'usage d'écrir« des déclarations d'amour sur les murailles. Il y on a beau coup à Pompéi, et, comme l'orthographe en est très diverse, on peut en conclure qu'elles ont été écrites par des gens qui appartiennent à des classes dilTércntes de la société. Quelques-uns, pour célébrer leur belle, se contentent d'emprunter des vers à des auteurs en renom, à Properce, à Ovide surtout : c'était c le poète des amours légers », et aucun n'était plus à la mode parmi les jeunes gens. D'autrefois les vers sont tirés d'écrivains aujourd'hui perdus; quelques-uns même semblent composés tout exprès pour la circonstance, et il y en a qui ne sont pas mal tournés pour des vers de province. « Que je meure, dit l'amant heureux, si je souhaite d'être un dieu sans toi ! Ah t pet'eam sine te si deus esse velim ! A moi les amoureux! dit l'amant irrité, je veux rompre les côtes à Vénus. Quisquis amat veniat,Venei'i volo rumpere costas\n On en a trouvé récemment d'assez jolis, et qui sont certainement d'un bel esprit du pays. C'est un amoureux qui s'adresse au voiturin qui le conduit : € Muletier , lui dit-il, si tu sentais les feux de l'amour, tu te hâterais davantage pour retrouver ta belle... Je t'en prie, presse le pas, allons; tu as bien assez bu, allons ; prends ton fouet et agite-le; mène-nous vite à Pompéi, où m'attendent mes chères amours^! » Le plus souvent les déclarations sont en prose; tantôt c'est l'amant qui supplie doucement : « Ma chère Sava, aime-moi, je t'en prie. » Tantôt c'est la belle qui répond : « Nonia salue son ami Pagurus. » Ces amoureux ont quelquefois un tour assez délicat, même un peu raffiné, qui nous rappelle que nous
1. Corp. inscr. lat., iv, 538. Je ne change rien à ce latin barbare. —2. Ibid.. 1928 et 18-24.— 3. Bull, dell'insiit. dicorr.orcA., 1877, nov.
sommes dans le siècle de Pétrone : « Ma petite poupée, qui es si jolie, celui qui t'appartient tout entier m'envoie vers toi *. » J'aime mieux cette déclaration plus simple et où il me semble que le cœur parle plus franchement : « Methé, la joueuse d'Atellanes, aime Chrestus de tout son cœur. Que Vénus leur soit propice, et qu'ils vivent toujours en bon accord'! » N'oublions pas ce congé donné en bonne forme à un amant malheureux, et qui ne souffre pas de réplique : « Virgula à son ami Tertius : tu es trop laid ! Virgula Tertio suo : indecetis es ^. »
On comprend bien que je ne puis pas tout citer. Je ne veux pas trop abuser de la permission qu'on accorde au latin de braver l'honnêteté. Si j'osais mettre sous les yeux du lecteur ces inscriptions libertines qui s'accordent si bien avec les peintures du musée secret, je lui donnerais, je le crains, une fort mauvaise idée de la moralité des habitants de Pompéi, et malheureusement cette idée serait juste. On prétendait généralement alors que les mœurs étaient bien meilleures dans les provinces qu'à Rome. Tacite et Pline se plaisent à vanter partout la vie honnête et frugale qu'on menait dans les municipes italiens; il semblerait, à les entendre, que si Rome était le rendez-vous de tous les vices, la vertu commençait immédiatement après l'enceinte de Servius. Je crains bien qu'il n'entre dans cette opinion un peu de cette illusion qui nous fait croire que nous serions beaucoup mieux partout où nous ne sommes pas. En tous cas, elle n'était pas vraie pour la ville que nous étudions en ce moment. 11 est possible qu'on ne trouvât point la vertu à Rome, mais il certain qu'il ne fallait pas non plus la chercher à Pompéi. Cette charmante ville était située dans un pays enchanteur, où tout porte à la volupté, où « l'éclat ve-
t. Corp. micr. lat., iv, iiU. — 2. Ibid., ?457. — 3. Ibid., 1881.
loiité de la campagne, la tiède température de l'air, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions des fleuves et des vallées sont autant de séductions pour les sens que tout repose et que rien ne blesse. » Elle était voisine de Naples, qu'on appelait déjà Naples la fainéante, otiosa Neapolis^ et qui justifiait si bien le proverbe que l'oisiveté est mère des vices; elle était placée en face de Baïes, le plus beau lieu du monde, mais un des plus corrompus, de Baies dont Martial dit que les Pénélopes qui avaient le malheur de s'y aventurer, y devenaient des Hélènes*. Tout se réunissait donc pour faire de ce pays un séjour dangereux à la vertu, et les inscriptions comme les monuments nous prouvent que Pompéi n'avait pas résisté à ces séductions puissantes du climat et de l'exemple.
On voit quels services nous rendent ces réclames électorales, ces affiches sérieuses ou gaies, ces plaisanteries crayonnées en passant sur les murs par des écoliers en gaieté, ces réflexions naïves ou rossières d'amoureux et de libertins. Nous possédions les rues et les maisons de Pompéi, mais vides et muettes; les inscriptions et les graffiti semblent nous rendre les habitants. Pompéi se ranime et se repeuple pour nous quand nous les lisons. Nous ne sommes plus au milieu de ruines tirées à grand'peine de la cendre qui les couvre depuis dix huit cents ans, mais dans une ville vivante, et quand nous la parcourons, elle nous apprend, beaucoup mieux que les livres, ce qu'on faisait, ce qu'on pensait, et comment se passait l'existence datis une ville de province au premier siècle de notre ère.