‹ Promenades archéologiques, Rome e PompéiChapitre 13 sur 68 · Ovide, Trist., in · texte numérisé non relu

Ovide, Trist., in

parcourir et, ce qui est plus fâcheux, les dépouiller. Elles conservaient encore leurs stucs, leurs pavés précieux, leurs revêtements de marbre attachés au mur avec des crampons d'acier. Des peintures charmantes, bien plus délicates que celles de Pompéi, en ornaient les plafonds. D'admirables statues, entre autres l'Apollon Sauroctone du Vatican, y furent trouvées intactes. On eut grand soin de n'y laisser aucun objet d'art dont on espérait tirer quelque profit; quant aux débris de colonnes et de pavés, on les enleva sans précaution, on en chargea plusieurs charrettes et on les vendit en bloc à un marchand de marbre du Campo Vaccina. Le propriétaire, qui était un amateur jaloux aussi bien qu^un traficant habile, tint sa découverte le plus cachée qu'il put. Il ne laissa pas les autres archéologues en approcher, et l'on raconte que le célèbre Piranesi, qui voulut la voir, pénétra la nuit dans le jardin comme un malfaiteur, au risque d'être dévoré par les chiens, et qu'il en dessina les ruines au clair de lune. Nous avons encore le plan qu'il en prit en toute hâte pendant son excursion aventureuse, et, ce qui vaut mieux encore, celui de Tarchitecte Barberi, qui dirigea les fouilles sous la direction de Rancoureil ^

Il suffit de jeter les yeux sur le plan de Barberi pour voir que cette maison, où l'on crut reconnaître avec beaucoup de probabilité le palais d'Auguste, ressemblait, dans ses dispositions générales, à toutes les maisons romaines. Elle contenait une cour intérieure, ou péris-

1 . Le plan de Barberi a été reproduit dans les Monumenti anlich inediti di Roma, année 1785, par Guattani, arec des dessins très eurieux des principaux monuments qui furent alors retrouvés et qu> ont été dispersés ou détruits ; on retrouvera, sur notre carte an Palatin, une réduction du plan de Barberi. Cette partie de la colline n'est pas visible aujourd'hui, mais on dit qu'on ne tardera pas à la livrer au public et à reprendre les travaux qui doivent nous rendre définitivement ce qui reste du palais d'Auguste.

tyle, entourée de colonnes, sur laquelle s'ouvraient les divers appartements du palais. Ces appartements se composaient d'une série de pièces rondes, carrées, rectangulaires, qui se répondent assez exactement entre elles, et où l'architecte semble avoir cherché à unir la variété à la symétrie *. On y trouva même deux salons octogones, avec des formes si capricieuses qu'elles rappelèrent à ceux qui les virent les constructions bizarres du Borronini. Ce qui causa d'abord quelque surprise, ce fut de voir que si ces salles ou ces chambres sont nombreuses, elles sont en général assez étroites, et qu'aucune ne parait avoir une étendue suffisante pour servir à des réceptions officielles-; mais Auguste, on le sait, affectait de vivre chez lui comme un citoyen ordinaire ; il tenait à passer pour un homme rangé, économe et modéré dans ses goûts; il couchait sur un lit bas et dur, il ne portait que des vêtements tissés par sa femme ou sa fille, il ne faisait jamais servir plus de trois plats à sa table, et il a grand soin de nous dire dans une de ses lettres qu'il jeûnait quelquefois le matin « avec plus de scrupule qu'un juif qui fait le sabbat ». Il y a cependant un peu d'hypocrisie dans cette simplicité qui s'étale avec tant de complaisance. Quoiqu'il affectât des airs modestes, sa maison, on vient de le voir, était somptueuse à l'intérieur. Ce prince, qui vantait toujours les anciens usages, n'en a pas moins fait une révolution dans les mœurs et

1. Parmi les diverses pièces qu'on a retrouvées dans la maison d'Auguste, il y en a une qui manque, comme on sait, au château de Versailles, et que je désignerai par son nom latin de sterquilinium. C'est un véritable monument. Guattani, qui demande la permission d'en parler sema vergogna, en a fait une description détaillée, et en prend l'occasion pour faire remarquer quanlo gli antichi fossero ingegnosi nelV invenùone ed uso délie commodità le piu indispensabili e 7iecessarie alV umana vita. — 2. Quand Auguste, devenu vieux, voulut rassembler le Sénat plus près de lui, il le convoqua dans le temple d'Apollon Palatin. A. GcUe, Aug., 21).

LE PALATIN. li

les habitudes de son temps; personne n'a plus aidé que lui aux progrès du luxe qu'il avait coutume de déplorer. On raconte qu'il fit lire devant le Sénat et le peuple un vieux discours de Rutilius « contre ceux qui ont la manie de bâtir»; il oubliait qu'il en avait donné lui-même le goût et l'exemple par ses constructions magnifiques, et qu'une bonne part des reproches qu'il adressait aux autres retombait sur lui.

« J'ai trouvé Rome de briques, disait-il quelquefois, et je la laisse de marbre. » M. Jordan fait remarquer avec raison que jamais métaphore ne fut plus une vérité. Avant Auguste, le marbre était rarement employé dans les constructions romaines; il devint d'un usage général avec l'empire. Les princes ne furent pas les seuls à en ■ orner leurs demeures, il y en avait à Pompéi jusque dans les boutiques de foulons et de marchands de vin ; mais c'est au Palatin surtout qu'il abonde; nulle part on ne le retrouve en telles quantités, et l'on aurait vraiment quelque peine à se figurer comment les architectes qui bâtirent les palais des Césars pouvaient se procurerai aisément ces marbres rares et précieux, qui venaient de toutes les parties du monde, si une découverte qu'on a faite il y a quelques années n'aidait à le comprendre. Sur les bords du Tibre, non loin de cet étrange mont Testaccio, qui est formé par des tessons de vases cassés, on a trouvé en 1867 un ancien port de Rome. Les anneaux qui attachaient les vaisseaux au quai de pierre, les degrés par lesquels on descendait et l'on remontait les fardeaux sont visibles encore. Autour du port étaient construits de grands magasins où l'on entassait provisoirement les marchandises après leur débarquement. Ils contenaient encore, quand on les a découverts, un grand nombre de blocs de marbre qu'on avait commencé à dégrossir. Les inscriptions gravées sur ces blocs, comme

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sur les pierros du vieux mur de Servius, nous donnent, à propos de leur provenance et de la façon dont on les amenait à Rome, des indications curieuses*. Les carrières les plus célèbres dans le monde entier, celles qui produisaient les marbres les plus renommés, appartenaient aux eitipereurs : ils se les réservaient pour les monuments qu'ils faisaient construire. Les travaux qu'on y entreprenait, le nombre d'ouvriers qu'on était forcé d'employer, devinrent si considérables sousTrajan, qu'on en forma une administration spéciale {ratio marmorurn) qui dépendait sans doute de celle du domaine privé (ratio pntrimonii). Chaque carrière était dirigée par un intendant de l'empereur (procurafor Cœsaris) qui avait sous ses ordres des employés de toutes sortes, des secrétaires, des surveillants, des artistes. Les ouvriers étaientfort nombreux , et se composaient en grande partie de gens condamnés aux mines par les tribunaux de l'empire; ces malheureux, peu faits d'ordinaire à ces rudes travaiix, venaient s'ensevelir vivants dans ces cavernes détestées, sous la dure direction d'esclaves ou d'affranchis. C'était une des peines les plus rigoureuses qu'un juge pût prononcer, et pendant les persécutions on l'appliqua très souvent aux chrétiens. Ce n'était pas tout d'avoir tiré le marbre de la carrière, il fallait l'amener à Rome. Des ports de la Grèce et de l'Asie, d'Alexandrie, de Carthage, il partait sans cesse de lourds navires chargés de blocs énormes qui traversaient la mer avec des peines infinies et en courant des dangers de toutes sortes. Comme les gros vaisseaux ne pouvaient pas remonter le Tibre, on débarquait à Ostie ; aussi le gouvernement y avait-il établi toute une administration chargée de rece-

1. C'est encore l'infatigable Père Rruzza qui a recueilli ces inscriptions et les a expliquées dans son mémoire ntitulé ; Inscrhioni dei marmi gfressi.

voir les marbres et de les diriger sur Rome. Les blocs de grosseur moyenne étaient placés sur les barques ordinaires, mais il fallait construire des navires spéciaux pour les colonnes monolithes, les statues colossales ou les obélisques de granit. Qu'on songe aux dépenses qu'entraînaient ces opérations compliquées, au prix qu'il fallait payer à ces milliers d'ouvriers, d'employés et de matelots! Qu'on se figure ce que coûtait le marbre depuis le jour où il sortait de la carrière jusqu'à celui où on l'apportait dans l'atelier de l'artiste qui devait le tailler! Mais il fallait frapper les yeux de la foule et lui donner toujours de nouvelles merveilles à admirer; il fallait que ccHq félicité publique, dont il est fait mention si souvent dans les inscriptions, dans les médailles, éclatât aux yeux de tous. Pour qu'on ne fut pas tenté d'accuser de mensonge les décrets du sénat qui célébraient à l'avènement de chaque prince la prospérité rétablie et la paix de l'empire assurée, pour donner de cette prospérité des preuves manifestes, il était nécessaire d'accroître sans cesse les fêtes et de multiplier les monuments. C'est ainsi que la magnificence devint, depuis Auguste, une institution politique et un moyen de gouverner le monde. Cette politique fut singulièrement favorisée par d'heureuses circonstances : au moment même où les princes se jetaient dans ces constructions magnifiques pour occuper et éblouir les peuples, une sorte de révolution s'accomplissait dans l'art de bâtir, qui rendait ces prodigalités plus faciles. Pendant plusieurs siècles, nous dit M. Choisy, dans son savant ouvrage \ les Romains s'étaient servis pour leurs monuments de blocs énormes de pierres brutes ou taillées, mais toujours posées l'une sur l'autre sans ciment. Ils n'ont jamais renoncé tout à fait à cette

1 . L'art de bâtir chez les Romains, par A. Clioisy. Paris, 1873.

li PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.

façon de construire, où chaque pierre éveille l'idée d'une difliculté vaincue, et qui donne à l'ensemble de l'édifice un air de puissance et de grandeur; mais, comme elle était lente et coûteuse, ils en ont, depuis l'empire, préféré une autre. Au lieu de composer le corps de leurs monuments de grands blocs péniblement amoncelés, ils prirent l'habitude de se servir de matériaux irréguliers, réunis en fragments et reliés les uns aux autres par du • mortier. Ce procédé qu'ils n'avaient pas inventé sans doute, — j'ai dit tout à l'heure qu'ils n'inventaient guère, — mais dont ils firent les premiers un usage méthodique et général, offrait de merveilleux avantages à des gens qui voulaient bâtir vite et à bon compte. « Il leur permettait d'élever des voûtes colossales sans autres ouvriers que des manœuvres, sans autres matériaux que de la chaux et des cailloux. » Nous ignorons aujourd'hui de qui ils le tenaient et quelle période d'essais et de tâtonnements ils ont traversée avant de savoir s'en servir. M. Ghoisy fait remarquer que le Panthéon est à la fois pour nous l'un des plus anciens et le plus beau des monuments construits dans ce système. C'est donc sous Auguste qu'il arrive à sa perfection ; et il était si conforme au sens pratique des Romains, si utile à leur politique, qu'il s'est maintenu pendant toute la durée de l'empire. « Au milieu du [déclin général des arts, dit M. Ghoisy, les bonnes traditions de la construction romaine se perpétuaient sans altération, comme aussi sans progrès. On ne bâtissait pas autrement sous les Antonins que sous les premiers Césars. » C'est l'emploi de ces procédés économiques et rapides, dont on s'est servi avec succès presque jusqu'au dernier jour de Rome, qui a rendu possibles les grandes constructions de l'empire. Tibère n'était pas aussi prodigue qu'Auguste, et il n'aimait pas autant à bâtir ; il y a cependant quelque souve-

nir de lui au Palatin. Il n'habita pas, à ce qu'il semble, la maison de son prédécesseur et il eut son palais à part, qu'on appela de son nom {Domus Tiberiana). Il en est question plusieurs fois dans les récits des historiens, et ce qu'ils nous disent fait connaître l'endroit où il était situé. Parmi ces récits, il en est qui ne s'oublient pas : Tacite raconte que le 15 janvier de l'an G9, l'empereur Galba faisait un sacrifice au temple d'Apollon, près du palais d'Auguste, Il avait à ses côtés l'un de ses amis, Othon, qui convoitait l'empire. Les dieux semblaient contraires, les signes observés dans les entrailles des victimes étaient défavorables, et un aruspice annonçait à l'empereur un péril imminent. Othon s'en réjouissait, car il n'ignorait pas que le moment où allait éclater la conjuration que ses amis tramaient contre le vieil empereur était proche. Tout à coup un de ses affranchis vient le prendre, et, sur un mot convenu, l'emmène avec lui. Othon, appuyé sur son bras, traverse « la maison de Tibère », descend de là sur le Vélabre, et tournant à droite du côté du Forum, il arrive près du temple de Saturne, vers le milliaire d'or d'où partaient toutes les routes de l'empire. Là, il rencontre vingt-trois soldats de la garde prétorienne qui le proclament empereur, le jettent dans une litière et le mènent au camp, « pendant que Galba, dit Tacite, continuait à fatiguer de ses prières les dieux d'un empire qui n'était plus à lui * ». La maison de Tibère devait donc être placée au nord du Palatin, du côté du Vélabre. C'était probablement une ancienne habitation de sa famille qu'il fit agrandir pour la mettre au niveau de sa fortune nouvelle. Il n'en reste aujourd'hui que quelques chambres étroites qui ont dû être des logements d'esclaves; peut-être en retrouvera-t-on davantage

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