Tacite, i/tst., i
quand on aura fouillé les jardins qui recouvrent encore les constructions antiques.
C'est un peu plus haut, vers l'angle du Palatin qui regarde le Forum, que se trouvait le palais de Caligula. On dit qu'il était somptueux, qu'il avait été orné de peintures et de statues enlevées à tous les temples célèbres de la Grèce. Mais le Palatin ne suffisait pas à Caligula; il poussa ses constructions jusque sur le Forum et fit du temple de Castor le vestibule de sa maison. A force de s'entendre dire qu'il était un dieu, il avait pris sa divinité au sérieux et traitait d'égal avec tous les habitants de l'Olympe. Non content de s'être fait élever un temple pour lui seul, où on lui offrait des paons, des perroquets et des oiseaux rares, il voulait prendre sa part des hommages qu'on adressait à tous les autres dieux, ses collègues ; il venait souvent dans le temple de Castor, s'asseyait gravement entre les deux Dioscures et se livrait ainsi à l'adoration des peuples. On raconte qu'il aperçut un jour dans la foule des dévots un cordonnier qui éclatait de rire, et qu'il lui demanda, probablement pour lui donner l'occasion de réparer sa faute, quel effet il lui faisait : « L'effet d'un grand sot », répondit le cordonnier. Ce qui est assez surprenant, c'est que Caligula lui pardonna la hardiesse de sa réponse. Mais il se fâcha un jour contre Jupiter du Capitole, le grand dieu romain, qu'il accusait sans doute de lui manquer d'égards. On le vit souvent, transporté de fureur, murmurer à l'oreille de la statue de bois des mots menaçants. « Il faut qu'un de nous disparaisse », lui répétait-il, et l'on craignait qu'il n'ordonnât, comme il l'avait fait pour d'autres dieux, de couper la tète de la vénérable image pour la remplacer par la sienne, lorsque tout à coup il s'apaisa : « Jupiter, disait-il, lui avait demandé pardon», et passant brusquement de la fureur à tous les excès de la pas-
sion, il ne voulait plus quitter son nouvel ami. Pour être plus près de lui et l'aller trouver librement à toute heure, il fit construire un pont hardi qui passait pardessus les plus hauts édifices du Forum et joignait le Palatin au Capitole,
Ce pont a été détruit de bonne heure, nous n'en avons rien conservé ; mais le souvenir de Caligula n'en est pas moins vivant au Palatin : il reste attaché à un autre débris de la demeure impériale que les fouilles nous ont rendu. Non loin de la vieille porte Mugonia, près du temple de Jupiter Stator, on a retrouvé un de ces passages appelés par les Romains cryptoportiques, qui s'enfonçaient dans la terre et permettaient d'aller d'une habitation à une autre sans traverser les rues ou les places publiques ^ Celui-là est un des plus longs qu'on connaisse ; il prend naissance tout près de la rue Palatine, longe pendant plus de 100 mètres les maisons de Tibère et de Caligula, puis tourne brusquement à droite et continue jusqu'à l'endroit où il rejoignait un des palais aujourd'hui détruits. Il devait être décoré avec soin et prenait jour par des ouvertures pratiquées dans la voûte. C'est là, sous cette lumière douteuse, que le 24 janvier de l'an 41 il se passa un événement terrible dont l'historien Josèphe nous a raconté tous les détails -. Caligula était d'abord si aimé de tous les Romains qu'en trois mois on immola, dit-on, plus de 1 60 000 victimes pour remercier les dieux de son avènement ; mais trois ans lui suffirent pour se faire craindre et détester du monde entier : aussi une conjuration que dirigeait le tribun militaire Cassius Chéréa s'était-elle formée pour en délivrer l'empire. Chéréa, quoiqu'il ne fût plus jeune, conservait certaines habitudes d'élégance dans sa mise et de recherche dans son langage, un air de non-
1. Voy., sur le plan, n» o. — 2. Josèphe, Antiq. Jud., xix, 1, 15.
chalance et de mollesse qui le faisaient croire moins énergique qu'il ne l'était : sous ces apparences de petit-maître, il y avait une âme de soldat; c'était de plus un républicain, qui se souvenait de l'ancien gouvernement, au milieu de gens empressés à flatter le nouveau. Galigula, aussi insolent que cruel, ne cessait de le combler d'outrages. Toutes les fois que le tribun venait, selon l'usage, lui demander le mot d'ordre, le prince, pour le railler de ses habitudes eff'éminées, prenait plaisir à lui donner un mot bas ou obscène qui rendait Chéréa la risée des officiers et des soldats. Il semblait le choisir de préférence pour les emplois désagréables. Un jour il le chargea de faire donner la question à une comédienne dont on voulait perdre l'amant; mais la comédienne, malgré les plus affreuses souflrances, refusa de rien dire qui pût compromettre celui qu'elle aimait. Chéréa, mécontent de lui et des autres, honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, indigné des outrages dont on l'abreuvait, se décida à tuer le prince. Après beaucoup d'hésitations, on résolut d'exécuter le projet pendant les jeux palatins qui étaient donnés en l'honneur d'Auguste. Ces jeux se célébraient au bas de la colline, vers l'endroit où s'éleva plus tard l'arc de Titus. On y construisait un thé.Titre provisoire en planches, où la foule se pressait pendant plusieurs jours. Elle était ce jour-là plus nombreuse que jamais, car on devait donner le soir un spectacle étrange, une représentation des scènes de l'enfer par une troupe d'Égyptiens et d'Éthiopiens. Vers midi, l'empereur avait coutume de rentrer un moment dans son palais, pour y prendre un repas et s'y reposer ; c'est laque les conjurés l'attendaient. Il sortit du théâtre avec son oncle Claude et quelques amis, précédé par les soldats germains qui formaient sa garde ordinaire. Quand il eut dépassé la porte du Palatin, il laissa son cortège s'engager dans la rue qui menait au
palais et se détourna pour suivre le cryptoportique : il voulait voir des enfants de grande famille qu'il avait fait venir d'Asie pour les jeux qu'il comptait donner au peuple. On les exerçait dans cet endroit retiré à chanter des hymnes et à danser la pyrrliique. Chéréa, qui se trouvait être le tribun de service, se précipita derrière lui; il eut soin d'écarter les curieux et les courtisans, disant que l'empereur voulait être seul, et le suivit avec les conjurés. Puis, s'approchant de lui pendant qu'il parlait aux jeunes gens, il le frappa d'"un coup d'épée à la tête. Caligula, qui n'était que blessé, se releva sans rien dire, cherchant à s'enfuir. Mais il fut aussitôt entouré par les complices de Chéréa, qui le frappèrent de trente coups de poignard. Au bruit, les soldats de la garde accoururent, et les conjurés, qui ne pouvaient plus revenir sur leurs pas, parce qu'ils auraient rencontré les officiers de l'empereur et les Germains qui venaient le venger, continuèrent à suivre le portique, jusqu'à l'endroit où se trouvait, dit Josèphe, la maison du Germanicus, et par là il leur fut aisé de s'échapper.
Il faut lire dans les historiens le récit du tumulte afîreux qui suivit la mort de l'empereur. Les Germains, qui le regrettaient, tuaient tout ce qui se trouvait sur leur passage, autour du portique et du palais : innocents et coupables tombaient à la fois sous leurs coups. Pendant ce temps, le bruit de l'événement commençait à se répandre au théâtre.Personnen'osait y croire, quoique tout le monde le souhaitât, et ce qui prouve bien, dit Suétone, la terreur sous laquelle on vivait, c'est qu'on s'imagina que le prince faisait lui-même courir la nouvelle de sa mort pour avoir l'occasion de punir ceux qui auraient l'air d'en être contents. Les bruits les plus étranges circulaient; on ne savait que faire, personne n'avait le courage de manifester gtjS sentiments ou de quitter sa place, quand arrivèrent les