‹ Promenades archéologiques, Rome e PompéiChapitre 34 sur 68 · Dans le Plièclre de Platon · texte numérisé non relu

Dans le Plièclre de Platon

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valent pour elle. Les grands personnages, qni aspiraient aux fonctions publiques, étaient bien forcés de s'y établir pour être toujours sous les yeux de leurs électeurs. Ils y furent suivis par les petits propriétaires de la campagne, romaine, quand la misère les eut obligés de vendre leur champ à leurs envahissants voisins. Puis arrivèrent, après les autres, les travailleurs libres qu'on ne voulait plus employer qu'aux travaux pénibles et dangereux, où le riche craignait de compromettre son esclave. Ces pauvres gens finirent par être las de la rude existence à laquelle on les condamnait, et, comme ils savaient que dans la ville ils seraient amusés et nourris aux frais du trésor, ils s'empressèrent d'y émigrer. Une fois qu'ils avaient reçu leur tessère de blé ou d'huile dans les distributions publiques ou leur sportule à la porte des riches, quand ils avaient pris l'habitude d'assister à ces spectacles de toute sorte qui remplissaient le tiers de l'année, il n'y avait plus aucun moyen de les renvoyer aux champs. Les gens sensés s'indignaient de voir grossir sans cesse cette population de fainéants, dont on ne pouvait pas tirer un soldat au moment des dangers publics. Varron se piaint avec éloquence que les campagnes soient dépeuplées depuis que les laboureurs se sont glissés dans la ville l'un après l'autre, et que «ces fortes mains qui travaillaient la terre ne sont plus occupées qu'à applaudir au théâtre ou au cirque ». Mais ces plaintes honnêtes n'étaient pas écoutées; l'élan une fois donné ne s'arrêta plus. Dès l'époque d'Auguste, la grande ville avait fait le vide autour d'elle. La campagne n'était plus remplie que de vastes pâturages ou de maisons de plaisance, et les vieilles cités du Latium ou du pays sabin, qui avaient si longtemps arrêté la fortune de Rome, tombaient en ruine.

Le séjour de Rome devait être assurément fort agréable; on y trouvait en abondance des distractions et des plaisirs

de tout genre accommodés à tous les goûts et à toutes les fortunes. Cependant elle ne put échapper à la condition ordinaire des grandes villes. La vie ardente qu'on y mène çntraîne à la longue une insupportable fatigue. La tension perpétuelle à laquelle l'esprit est condamné l'épuisé, le bruit étourdit, le tourbillon d'affaires où on est jeté donne le vertige, on a peine à supporter cette agitation générale dont le spectacle avait d'abord réjoui les yeux; autant on était heureux d'être arraché à soi-même par le mouvement extérieur, autant on désire avec passion rentrer en possession de soi et s'appartenir un moment. Les plus futiles, les plus mondains, éprouvent des besoins étranges de solitude et de repos et cherchent à les satisfaire. Milton a décrit en beaux vers la joie d'un de ces prisonniers qui secoue sa chaîne et s'enfuit aux champs un matin d'été. Jamais les prairies ne lui semblèrent si vertes ni le ciel si pur. 11 écoute tous les bruits champêtres ; il respire avec bonheur l'odeur de l'herbe fauchée; il jouit de cet horizon large et pur qui repose les yeux, de cet air tiède et doux qui dilate le cœur. Tout le frappe et le charme, les spectacles qu'il a vus cent fois lui semblent nouveaux; le voilà sensible à des beautés qu'il n'avait jamais aperçues, quoiqu'elles fussent toujours sous ses yeux : il a découvert la campagne ! Je me figure que ces impressions étaient celles de beaucoup de Romains qui avaient le courage de rompre un jour leurs attaches pour aller demander un peu de repos au calme des champs, et que c'est ainsi que la fatigue des plaisirs mondains produisit chez eux le goût des plaisirs champêtres.

Le poète Horace était, je crois, de ce nombre. Personne n'a plus célébré la campagne que lui ; il semble, à la façon dont il en parle, qu'il était fait uniquement pour s'y plaire et qu'il n'a jamais aimé qu'elle. On sent

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pourtant que ce goût ne lui était pas aussi naturel qu'à son grand devancier, Lucrèce, et à son ami, Virgile *. Rome lui convenait beaucoup dans les premières années ; il y trouvait des spectacles qui égayaient son esprit curieux et animaient sa verve satirique. Le séjour lui en parut fort agréable tant qu'il put se promener seul du Forum au champ de Mars, et y regarder en liberté les faiseurs de tours de force et les diseurs de bonne aventure ; mais, quand l'amitié de Mécène en eut fait un personnage et qu'il ne lui fut plus possible de sortir de chez lui sans être assailli d'inconnus qui le félicitaient de sa bonne fortune, de fâcheux qui l'interrogeaient sur les aflaires publiques, de solliciteurs qui lui demandaient son appui, il prit la ville en horreur. Ces importunités lui devinrent si odieuses qu'il faillit en perdre sa modération ordinaire : il désira la retraite avec une passion qui a lieu de surprendre chez un sage qui professait qu'il ne faut rien souhaiter avec trop d'ardeur. Aussi vécut-il très heureux dans sa petite maison des champs ; mais je suis tenté de croire que ce qui rendait son bonheur plus vif, c'était le souvenir des importunités de la ville auxquelles il venait d'échapper. Peut-être n'aurait-il pas trouvé qu'il y faisait des « repas de dieux », s'il ne s'était rappelé, pendant qu'il était à table sans façon en compagnie de quelques voisins, l'ennui des grands dîqers de Rome avec leurs lois tyranniques qui forçaient à boire autant de coups que le voulait le roi du festin, et leurs

1. C'est ce qui s'aperçoit, à ce qu'il semble, dans les paysages qu'il aime à dessiner. Quel qu'en soit le mérite, ils ont toujours quelque chose de moins profond et de plus mondain que ceux des deux autres poètes. La mythologie y tient beaucoup de place, et elle n'est pas toujours, comme chez eux, la traduction naïve et l'expression sincère •des grands phénomènes de la nature; ce n'est souvent qu'un de ces procédés dont se sert un homme d'esprit pour jeter quelque agrément dans ses descriptions.

conversations insupportables dont les scandales de la veille et les acteurs en renom faisaient tous les frais. Les malins ont fait remarquer qu'il ne paraît jamais si épris de la campagne que lorsqu'il est retenu à la ville. C'est de Rome, un jour qu'il a subi toute sorte de sollicitations et d'ennuis, qu'il laisse échapper cette exclamation, où il a mis toute son âme : 0 rus, guando ego te aspiciam! Il paraît se refroidir pour sa maisonnette quand il y arrive, et souvent il désire la quitter dès qu'il y est resté quelques semaines. C'est une inconstance dont il s'accuse humblement, mais dont il a grand'peine à se corriger. « Plus léger que le vent, dit-il, je désire être à Tibur quand je suis à Rome, et je regrette Rome quand je suis à Tibur. » Voilà bien le mondain impénitent, qui s'est cru guért parce qu'il a éprouvé un moment de dépit contre ces plaisirs qui l'enchantent, et qui ne tarde pas à reprendre^ son ancien joug quand sa mauvaise humeur est passée. Ce n'est que vers la fin de sa vie que sa conversion fut complète. Il en vint alors à aimer beaucoup plus la campagne que ses meilleurs amis ne l'auraient voulu. Pour elle, il manquait de parole même à Mécène, et, après lui avoir promis de n'être absent que quelques jours, il se faisait attendre des mois entiers.

L'histoire d'Horace devait être celle de beaucoup de Romains de son temps; il n'en manquait pas qui, comme lui, devenaient de grands amis de la campagne pour avoir été trop amis de la ville : ces contrastes et ces retours ne sont pas rares chez les gens qui prennent tout avec passion. Quand la fatigue et l'ennui les chassaient de Rome, ils erraient d'abord autour de la grande ville, qu'ils osaient à peine perdre de vue. Ils voulaient s'éloigner d'elle le moins possible, ils se bâtissaient des maisons de plaisance tout près des portes, le long des grands chemins, sur les deux rives du Tibre. Mais ils s'aperce-

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vaient bientôt que ces villas et ces jardins qui coûtaient si cher, ne les préservaient pas des importuns. La ville, qu'ils voulaient fuir, venait les y retrouver. Les pauvres gens suivent toujours à leur façon l'exemple des riches ; Rome aussi leur était pesante, et ils n'y voulaient pas rester toujours. Les jours de fête, toute une population misérable se précipitait dans les auberges des faubourgs, le long du fleuve, dans les bois sacrés, autour des temples. Ils dansaient « chacun avec sa chacune y>, dit Ovide * ; ils dînaient en plein air ou sous des tentes de feuillage. C'était un voisinage bruyant, incommode, et il n'était guère plus aisé d'être tranquille aux environs de Rome qu'à Rome même. On était donc forcé d'aller plus loin, à Tusculum, à Préneste, à Tibur, et, quand ces lieux, voisins de la ville et devenus trop à la mode, furent à leur tour trop fréquentés, et qu'on n'y trouva plus le calme et le recueillement qu'on cherchait, il fallut aller plus loin encore. C'est ainsi que toute l'Italie, depuis le golfe de Baies jusqu'au pied des Alpes, se peupla de villas élégantes. « Quand cesserez-vous, disait Sénèque aux riches de son temps, de vouloir qu'il n'y ait pas un lac qui ne soit dominé par vos maisons de campagne, pas un fleuve qui ne soit bordé de vos édifices somptueux? Partout où jaillissent des sources d'eau chaude, vous vous empressez d'élever de nouveaux asiles pour vos plaisirs'; partout où le rivage forme une courbe, vous voulez fonder quelque palais, et, ne vous contentant pas de la terre ferme, vous jetez des digues dans les flots pour faire entrer la mer dans vos constructions. Il n'est pas de pays où l'on ne voie resplendir vos 'demeures, tantôt bâties au sommet des collines d'où l'œil se promène sur de vastes étendues de terre et de mer, tantôt élevées au

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