Quint., VIII
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paysages dont on vient déparier, les allées étaient bordées par de véritables murailles de verdure. C'est ainsi qu'il a grand plaisir à nous dépeindre une belle allée de platanes dont il est fier. « Mes platanes, dit-il, sont couverts de lierre qui court autour du tronc et des branches et, s'étendant d'un arbre à l'autre, les lie tous ensemble. » Entre eux, pour que le mur soit plus épais, on a planté des buis et, derrière les buis, des lauriers, afin d'achever de remplir l'intervalle. Le buis surtout joue un rôle important dans les jardins romains. Non seulement il forme la bordure des parterres et encadre complaisamment les dessins capricieux qu'on y a tracés , mais on le taille de la manière la plus bizarre. Ce n'est pas assez d'en faire des pyramides ou de lui donnef l'apparence d'un vase, comme à Versailles; tantôt on veut qu'il représente des animaux qui se regardent , d'autres fois on en forme des lettres qui font connaître le nom du propriétaire ou de l'ouvrier '. Ces fantaisies sont à la mode depuis Auguste : on dirait que les Romains, dans une sorte d'enivrement de leur fortune, sont devenus alors plus sensibles à ce que Saint-Simon appelle «le plaisir superbe de forcer la nature ». En même temps qu'ils essayent d'introduire la campagne à la ville , ils amènent la ville aux champs. Pour niveler le terrain sur lequel s'élèveront leurs villas, ils rasent les montagnes, ils comblent les vallées. Dans leurs jardins, ils n'aiment que les arbres dont on a arrêté la croissance ou dénaturé la forme. Il y a bien quelques gens d'esprit, les poètes surtout, Horace, Properce, Juvénal, qui protestent contre ces caprices. Sénèque déclare
1. Ne nous hâtons pas trop de rire de cette manie: ne la voyonsnous pas renaître sous nos yeux? La mode ne s'est-ellc pas établie récemment de tracer dans nos jardins des dessins bizarres avec des fleurs ■? On a déjà formé le ciiiffre du propriétaire, ou en viendra bientôt à écrire le nom tout entier.
hautement qu'il préfère a les ruisseaux dont on n'a pas contraint le cours et qui coulent comme il plaît à la nature, et les prairies qui sont charmantes sans art » ; mais Sénèque n'en habitait pas moins des villas au goût du jour; il avait chez lui des haies tondues, des buis taillés, des arbres contrefaits et tous les autres tours de force qu'il trouvait ridicules : tant il est vrai qu'il est bien plus facile de se moquer de la mode que de s'y soustraire.
Tl est du reste évident que les jardins et les parcs étaient loin d'avoir alors l'importance qu'ils ont prise chez nous. On le voit bien au peu de place qu'ils tiennent dans les descriptions de Pline. Les anciens ne possédaient pas tous les moyens do les varier et de les embellir que nous connaissons aujourd'hui. Plusieurs des arbres qui en font l'ornement leur manquaient; leur flore surtout n'était pas aussi riche *. Leurs jardins étaient donc moins susceptibles d'ornements naturels que les nôtres; aussi y tenaient-ils beaucoup moins que nous. Ge qui remplace tout pour eux, ce qu'ils souhaitent avec le plus de passion dans les villas qu'ils construisent, c'est la vue. Pour se procurer une vue large ou riante, qui embrasse 'un vaste horizon ou s'arrête sur un endroit charmant, rien ne leur coûte. Elle est le premier agrément de leurs maisons de plaisance. Ils consentent à se promener, à pied ou en litière , dans des allées monotones, entre deux haies de charmilles; mais lorsqu'ils sont chez eux, dans leurs salles à manger, dans leurs
1. 31. Fricdlaendcr fait remarquer que l'Europe est redevable au goût si prononcé des Turcs pour les fleurs d'une partie de la magnifique flore de nos jardins. C'est de Constantinople que la tulipe, le lilas, la renoncule, ainsi que le laurier-cerise et la mimosa, ont passé, par Vienne et Venise, dans les jardins de l'Occident. Plus lard la découverte de l'Amérique amena en Europe une importation nouvelle et bien plus abondante de fleurs et de plantes d'ornement.
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chambres, dans leurs cabinets d'étude, ils veulent, de leur fauteuil ou de leur lit, avoir devant les yeux les plus beaux sites : c'est pour ainsi dire de leurs fenêtres qu'ils aiment la nature et qu'ils jouissent de la campagne. Il faut pourtant faire ici encore une distinction : les vues que recherchaient les Romains n'étaient pas toujours celles que nous préférons, et, parmi les sites que nous aimons le plus, il y en a qui n'auraient pas été de leur goût. Leur amour pour la nature avait ses préférences et ses limites. Les grandes plaines, les belles prairies, les terres fertiles, les ravissaient. Lucrèce n'imagine pas de plus grand plaisir, les jours où l'on n'a rien à faire, que a d'être couché près d'un ruisseau d'eau vive, sous le feuillage d'un arbre élevé » , et Virgile se souhaite à lui-même, comme le suprême bonheur, « d'aimer toujours les champs cultivés et les fleuves qui coulent le long des vallées ». Voilà le premier plan des paysages qu'ils aiment, des prés ou des moissons, quelques beaux arbres et de l'eau ; ajoutons-y, comme fond du tableau, quelques collines à l'horizon, surtout si elles sont cultivées sur leurs flancs et boisées jusqu'à leur sommet. Le cadre ainsi est complet ; il ne contient que ces beautés simples et proportionnées qui plaisent par-dessus tout à ces artistes délicats. Mais il faut avouer que, si la nature riche et civilisée les charme, ils comprennent moins la grandeur de la nature sauvage. Cicéron dit en propres termes qu'il n'y a que la force de l'habitude qui puisse nous faire trouver quelque agrément aux sites de montagne. Pendant plusieurs siècles, des officiers romains, des chefs de légion, des gouverneurs de province, des intendants de l'empereur, gens d'un esprit ouvert, d'un goût éveillé, ont franchi les Alpes, sans éprouver d'autres sensations que l'ennui ou l'efl'roi. Ils auraient été fort surpris d'apprendre que des milliers de voyageurs iraient
un jour admirer ce spectacle qui leur semblait si rebutant. On n'allait guère voir alors les hautes montagnes par curiosité. Avant de passer le Saint-Gotliard, si on ne pouvait pas s'en dispenser, on faisait un vœu à Jupiter, pro itu et t^editu, et le poète Claudien dit que lorsqu'on apercevait les glaciers, il semblait qu'on avait vu la Gorgone, tant on était épouvanté *. C'est une conquête assurément d'être devenu sensible à ces grands spectacles, et nous devons nous en féliciter ; mais peut-être avons-nous perdu d'un coté ce que nous gagnons de l'autre. Nous comprenons mieux que les anciens la poésie d'un site sauvage, je le veux bien; mais sentons-nous aussi vivement qu'eux ce que Sainte-Beuve appelle « le charme d'un paysage reposé» ? Quand nous parcourons la haute Italie et que nous sommes arrivés aux environs de Mantoue et aux bords du Pu, la vue de ce pays, autrefois renommé des voyageurs, nous laisse presque indiiïérents. Comme nous avons l'esprit occupé des beaux aspects des Alpes que nous venons de traverser, nous regardons à peine, et non sans quelque dédain, ces campagnes riantes et le grand fleuve calme qui les arrose. C'est pourtant la patrie de Virgile, c'est le paysage qu'il avait sous les yeux dans son enfance, et qui n'est jamais sorti de son cœur. Ces plaines, qui nous semblent sans caractère, ont fait naître en lui l'amour de la nature. Il n'a pas eu besoin, pour la comprendre, de s'enfoncer dans la montagne, de s'élever jusqu'à la région des nci^^es éternelles, et de voir les grands fleuves sortir des glaciers. Il lui a suffi de regarder ces vertes prairies, de se promener le long de ces ruisseaux, sous le pâle feuillage des saules, de prendre « l'ombre et le frais au bord des fontaines sa-
I. Claudien, De bello gel., 310 et suiv. Voyez, à ce sujet, le chapitre de Friedhender sur le sentiment de la nature chez les Romains, à la fin du second volume de la traduction française.
crées » , d'écouter le soir « le gémissement des ramiers et les chants lointains du paysan qui coupe ses arbres. » C'est ainsi que s'est éveillé dans son âme ce profond sentiment de la vie universelle et cette sympathie généreuse pour la nature qui nous ravit dans ses vers. — Avons-nous donc autant gagné qu'on le prétend, si, à force de progrès, nous sommes devenus incapables de comprendre les sites et d'aimer le pays qui ont inspiré de si beaux ouvrages ?
Pour revenir, en finissant, à la villa de Tibur et au prince qui l'a construite, il me semble qu'Hadrien et sa maison de campagne nous donnent en somme une idée assez juste de la façon dont les Romains comprenaient la nature et en jouissaient, et que cette façon n'est ni aussi déraisonnable ni aussi éloignée de la nôtre qu'on le suppose. Comme les curieux de nos jours, Hadrien courut beaucoup le monde; il visita de préférence les pays dont les beautés naturelles sont relevées par de grands souvenirs historiques : c'est un goût qui ne semblera étrange à personne. La nature l'attira aussi pour elle-même, et nous voyons qu'il fit ce qu'on ne faisait pas de son temps, il gravit l'Etna et le mont Casius. Mais quand il voulut se construire une maison de campagne pour ses dernières années, il ne la bâtit pas sur les flancs du Casius ou de l'Etna, et il fit bien. Ce sont des spectacles qu'on est charmé de voir une fois, en passant, mais qu'il ne convient guère d'avoir toujours sous les yeux. Il choisit un de ces sites plus limités, moins grandioses, qui n'écrasent pas l'homme par leur sublimité, qui ne surexcitent pas toujours son admiration, ce qui fatigue à la longue, mais qui au contraire calment et reposent. Pour savoir si son choix fut heureux, nous n'avons qu'à retourner un moment à la villa de Tibur et à contempler l'admirable vue dont on jouit du Pœcile. Plaçons-nous sur le rond-point circu-
laire qui le termine et qui a été disposé pour que rien de ce beau spectacle ne fût perdu. Soyons sîirs qu'il s'y trouvait des bancs de marbre, et qu'Hadrien et ses amis sont venus souvent s'y asseoir au déclin du jour. Dev.ant soi, on a Rome ; c'est elle qui attire d'abord le regard. On l'aperçoit tout entière à l'horizon, avec ses tours et ses dômes qui se dessinent dans le ciel. — Qui sait si, en plaçant sa villa en face de sa capitale, Hadrien n'a pas voulu se donner le plaisir d'un piquant contraste? Le poète a dit qu'il n'y a rien de plus agréable que d'entendre les vents hurler quand on est tranquille dans sa maison : peut-être semblait-il à ce prince, fatigué du pouvoir et de la vie, que ce spectacle de l'activité lointaine lui rendrait le repos plus doux. — Mais si Rome attire d'abord l'attention, les sites environnants s'en emparent bientôt et la gardent. Près de soi, de tous les côtés, les collines s'élèvent et montent peu à peu, devenant plus vertes et plus riantes à mesure qu'elles s'éloignent davantage de la plaine. A gauche, on aperçoit les sommets des monts latins ; à droite, les montagnes pittoresques de la Sabine, Mentana, Monticelli, et plus loin Palombara, au pied du mont Gennaro. H est impossible d'imaginer un horizon plus simple et plus large à la fois, plus de grandeur et de calme, plus de variété et de proportion. « Ce n'est pas seulement un paysage, dirait Pline le Jeune, c'est un tableau* ». On s'arrache difficilement à ce spectacle, et l'on se dit, en le quittant, qu'il est impossible de soutenir que des gens qui savaient si bien choisir la situation d'une maison de plaisance n'aimaient pas la campagne et ne comprenaient pas la nature.