‹ Promenades archéologiques, Rome e PompéiChapitre 47 sur 68 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

PO M PKI

Les fouilles de Pompéi sous la direction de M. Fiorelli. — Souvenirs qu'on a trouvés de som ancienne histoire. — Ce qui reste à en déblayer. — Convient-îl d'y continuer les travaux commencés? — • Découvertes récentes qu'on y a faites. — La fresque de l'Orphée. Les livres de compte du banquier Jucundus. — La nouvelle Fullonica.

Quoiqu'on ait beaucoup parlé de Pompéi, il reste beaucoup à en dire. Les fouilles continuent et n'ont pas cessé d'être fécondes. Elles sont dirigées depuis 1803 par un des archéologues les plus distingués de l'Italie , M. Fiorelli : c'est une bonne fortune rare et qui a produit les plus heureux résultats. Les personnes qui ne sont pas retournées à Pompéi depuis quinze ans seront frappées de voir l'aspect nouveau qu'a pris la vieille ville. Non seulement tout y paraît mieux ordonné et les travaux s'y poursuivent d'une manière plus régulière; mais, quand on se promène seul le long des rues, qu'on entre dans les maisons par les portes ouvertes et qu'on fait le tour d'un quartier entièrement déblayé, il semble que l'illusion soit devenue plus facile, plus complète, et qu'on pénètre dans la vie antique plus aisément encore qu'autrefois. Ce progrès est dû à M. Fiorelli et à la résolution qu'il a prise de rompre avec les anciennes routines et d'appliquer les méthodes nouvelles. Il ne faut pas se

lasser de répéter qu'on ne se propose plus aujourd'hui, dans les fouilles qu'on entreprend, le même but qu'autrefois. Les gens qui, le l**" avril 1748, commencèrent à remuer la cendre qui depuis seize siècles recouvrait Pompéi, n'avaient qu'un dessein : ils voulaient trouver des objets d'art pour enrichir le musée du roi. Dès lors il est aisé de s'expliquer la manière dont les travaux furent conduits. On fouillait au hasard et en divers endroits à. la fois, selon l'espérance qu'on avait de quelque bonne fortune. Si l'on ne trouvait rien, après quelques recherches on abandonnait la fouille commencée et l'on se transportait ailleurs. Lorsqu'on était embarrassé des décombres, on les rejetait sans plus de façon sur les maisons déjà découvertes, qu'on rendait ainsi à l'obscurité d'où l'on venait à peine de les tirer. Quant à celles qu'on laissait au jour, on ne prenait aucune précaution pour les conserver. Les fresques qu'on n'avait pas jugées dignes d'être transportées au musée de Portici ou de Naples, restaient exposées au vent et au soleil, qui en cfîaçaienl.vitc les couleurs. Les mosaïques achevaient de se détruire sous les pieds des voyageurs et des ouvriers, les murs se lézardaient et finissaient par s'écrouler. Quelques hommes de sens et de science, comme l'abbé Barthélémy, faisaient bien entendre des plaintes sur la façon déplorable dont les fouilles étaient menées; mais, comme après tout elles rapportaient des chefs-d'œuvre et que grâce à elles le musée de Naples était devenu l'un des plus riches du monde, on laissait dire les mécontents. — En réalité ce système barbare, malgré quelques ménagements que le temps fit introduire, a duré jusqu'à nos jours.

Tout a changé avec M. Fiorelli; il a dit, il a répété dans ses rapports que le principal intérêt des fouilles de Pom|)éi était Pompéi même, que la découverte des

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œuvres d'art ne devait passer qu'après, qu'on cherchait avant tout à ressusciter une ville romaine qui nous rendit la vie d'autrefois, qu'il la fallait entière et dans ses moindres masures pour que l'enseignement fut complet, qu'on voulait connaître non seulement les maisons des riches ornées de leurs fresques élégantes, revêtues de leurs marbres précieux, mais aussi les demeures des pauvres avec leurs ustertsiles vulgaires et leurs grossières caricatures. Dans ce dessein tout devenait important, et il n'était plus permis de rien négliger. Aussi M. Fiorelli se décida-t-il, avant de pousser plus loin les travaux, à revenir sur ce qu'avaient fait ses prédécesseurs. Repassant partout sur leurs traces, il fit étayer et soutenir les murs qui menaçaient ruine, releva ceux qui étaient tombés, protégea les fresques et les mosaïques ; en même temps il s'occupa de déblayer définitivement tout ce qu'on avait recouvert de décombres ou omis de fouiller. C'était une entreprise pénible et en apparence peu profitable : car on était sûr de ne pas trouver grand'chose de nouveau dans des terrains déjà explorés. Mais il était nécessaire que tout fût débarrassé et rendu au jour, afin qu'on pût connaître l'ensemble de la ville. M. Fiorelli se résigna donc à ne pas éblouir de longtemps l'opinion publique par le bruit de découvertes imprévues*, et à pour-

1. Il ne faut pas oublier pourtant que c'est M. Fiorelli qui a eu l'idée de couler du plâtre dans le vide qu'ont laissé les cadavres des Pompéiens en se décomposant. Quand l'opération est bien faite, le plâtre donne exactement l'image du mort. On comprend en effet que cette cendre humide, qui s'est répandue sur Pompéi, quand elle s'est refroidie, ait conservé, comme un moule, les contours des objets qu'elle avait recouverts. C'est ainsi qu'on a pu réunir, dans le petit musée placé à l'entrée de la ville, une collection de personnages qui sont reproduits comme ils étaient quand la mort les a frappés, les uns luttant contre elle avec désespoir, les autres s'abandonnant sans résistance. C'est un spectacle saisissant et l'une des plus grandes curiosités de Pompéi.

suivre en silence une œuvre plus utile que brillante. Il mit douze ans à terminer ce travail qui semblait ingrat, mais quand il fut achevé on en vit l'importance. Celui qui visitait autrefois Pompéi était à chaque instant arrêté par des montagnes de cendres et des îlots de débris qui embarrassaient la circulation, coupaient les rues, interrompaient les promenades. Même aux environs du Forum et tout près des théâtres il restait des maisons qui n'avaient pas été fouillées. Ces lacunes ont aujourd'hui disparu. La partie découverte de Pompéi l'est entièrement; on l'a toute sous les yeux, avec ses moindres ruelles, ses maisons les plus médiocres, ses boutiques les plus humbles, et l'on peut prendre en la parcourant une idée plus vraie et plus complète de la vie antique. Il faut reconnaître que ce résultat méritait bien d'être acheté par quelques années de travail opiniâtre.

Ce travail de patience et de minutie a conduit M. Fiorelli à faire quelques découvertes curieuses dont il faut dire un mot. Pompéi, au premier abord, produit l'eiïet d'une ville neuve et improvisée. Tout y paraît avoir le même caractère et le même âge. On sait, en effet, qu'après le tremblement de terre de l'an 63, qui l'endommagea beaucoup, on se mit à la rebâtir, et que ce travail était fort avancé, lorsque, seize ans après, elle fut recouverte par le Vésuve. C'était l'époque de Néron, un terrible artiste, qui avait un goût furieux pour les constructions, qui voulait tout renouveler, et qui mit, dit-on, le feu à Rome pour avoir le plaisir de la refaire à la mode du jour. Les manies du maître, même quand il s'appelait Néron, faisaient loi dans l'empire : les Pompéiens ayant à réparer leur ville en profitèrent pour tout changer et tout rajeunir. On agrandissait les temples, on ornait les anciens édifices de façades nouvelles, on couvrait les murailles de stucs, pn les incrustait de marbres, on rempla-

çait les piliers de tuf par des colonnes en travertin; (( enfin, dit M. Nissen, on était tout à fait en train de moderniser la ville, comme, dans l'ancien régime, on défigurait, sous prétexte do les réparer, nos vénérables cathédrales, comme le second empire a rebâti au cordeau Paris et les vieilles cités de la France '. » Ce sont ces restaurations qui frappent surtout aujourd'hui les visiteurs; comme ils passent vite, ils n'aperçoivent que les revêtements de stuc ou de marbre, que les façades solennelles qui furent élevées en toute hâte du temps de Néron; ils n'ont pas le temps de voir que les bâtiments nouveatix ont recouvert^ sans les détruire, d'anciennes fondations. M. Fiorelli, qui a tout regardé de plus près, est arrivé jusqu'à ces solides assises qui ont survécu au tremblement de terre et résisté à l'éruption du Vésuve. Sous la ville du second siècle, il retrouve au moins deux villes ])Ius anciennes, dont il nous trace l'histoire. La plus vieille remonte au sixième siècle avant l'ère chrétienne ; à ce moment, quelques familles, venues on ne sait d'où, prirent possession du sol qui s'étendait entre le Sarnus et la mer. Elles enfermèrent ce sol dans des murailles formées de blocs énormes, pris aux montagnes voisines, et placés l'un sur l'autre sans ciment. Dans cet espace, trop vaste pour eux, les nouveaux habitants s'établirent à l'aise. Leurs maisons, dont les fondations subsistent encore, ne consistaient qu'en une cour couverte autour de laquelle les appartements étaient distribués. Chaque habitation était placée au centre d'un petit lot de terre [hœ/'edium] que la famille cultivait. La ville n'était donc pas alors une agglomération de maisons pressées les unes contre les autres, mais une réunion de familles vivant sur leurs terres à l'abri d'une mu-

1 , issen, Pompeianisçhe St^die . ^Q

raille commune*. Deux siècles plus tard vinrent les Samnites; c'était un peuple intelligent, civilisé, et qui se laissa vite gagner aux arts de la Grèce. Les Samnites bâtirent une ville véritable, avec de très beaux monuments, dont quelques-uns existent encore et conservent les inscriptions que les magistrats y avaient fait placer. Pompéi atteignit alors un haut degré de richesse et de culture. M. Nissen fait remarquer qu'elle imitait les Grecs beaucoup plus franchement que Rome n'osait le faire à la même époque. Ainsi elle possédait une palestre, où ses jeunes gens venaient s'exercer, comme ceux de Sparte ou d'Athènes; elle avait un théâtre de pierre, tandis que les Romains ne bâtissaient encore que des scènes en planche, qui ne survivaient pas aux jeux qu'on y avait donnés; elle élevait au grand jour un temple à Isis qui ne fut ofliciellement admise à Rome qu'à l'époque des Flavii. C'est donc à ce moment, et bien avant qu'elle ne fut devenue romaine, que la civilisation grecque s'y est si profondément implantée. Les emprunts que la petite ville faisait si volontiers à l'étranger ne l'empêchaient pas de tenir beaucoup à son indépendance. Elle la défendit courageusement contre les Romains, pendant la guerre sociale, et Sylla eut grand'peinc à la réduire. Quand elle eut été soumise, il y envoya trois cohortes de vétérans avec leurs familles, et en fit une colonie qui prit son nom [Colonia Comelia). Sa prospérité n'eut pas à souffrir de ce régime nouveau, qu'elle accepta de bonne grâce. Quelques années plus tard, Cicéron, faisant l'éloge de la Campanie, dit que les villes y sont si élégantes, si

1. M. Fiorelli a résumé ses idées sur les premiers temps de Pompéi et sur son histoire dans l'introduction de sa Descriiione di Pompéi. Ses opinions sont discutées ou complétées par M. Nissen dans ses Pompeianische Studien, et dans les Pompeianische Beitrœge de M. Mau.

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riches, si bien bâties, que les liabitants ont le droit de se moquer des pauvres et vieilles cités du Latium, et parmi ces belles villes, dont les Latins devaient être jaloux, il plaçait Pompéi '.

Depuis que les travaux préliminaires de M. Fiorclli sont achevés et qu'on possède un plan plus exact et plus complet des quartiers qu'on a fouillés jusqu'ici, on a pu reconnaître mieux qu'on ne le faisait auparavant que la ville est régulièrement construite, qu'en général les rues y sont bien alignées et se coupent à angle droit. Il ne faut pas croire que cette régularité ait été introduite à Pompéi par les architectes qui la rebâtirent après son premier désastre. M. Fiorelli pense qu'elle existait déjà dans la ville primitive. Les vieux Italiens qui s'établirent les premiers aux bords du Sarnus avaient une façon particulière deconstruire leurs villes, et ils les bâtissaient en général sur le même plan. Après en avoir formé l'enceinte, ils traçaient deux lignes perpendiculaires, l'une du nord au midi, qui s'appelait cardo, l'autre de l'est au couchant qui s'appelait decumanus : c'étaient les deux rues principales sur lesquelles les autres venaient plus tard s'embrancher. Le .decumanus et le ca)'do sont encore visibles à Pompéi : comme on en voit la direction et qu'il est certain que cette régularité qu'on remarque dans les quartiers qu'on a découverts se retrouvait dans les autres, on peut, avec la partie qu'on connaît, se faire une idée de celle qu'on ne connaît pas. C'est ainsi que M. Fiorelli a pu sans témérité imaginer une sorte de plan de la ville entière. D'après l'étendue du terrain et la direction des rues, il la divise en neuf quartiers, ou, comme disaient les Romains, en neuf régions. De ces neuf régions, trois sont entièrement dé-

1. Cic, De lege agrar., ii, 35. Remarquons qu'il ne parle pas d'Herculanuin.

blayées, trois entièrement couvertes, et l'on ne connaît qu'une faible partie des trois autres. C'est donc do compte fait un peu plus de la moitié de Pompéi qui reste à découvrir et qu'on travaille ardemment à déterrer *.

Mais a-t-on raison de le faire? Au lieu d'y entreprendre des fouilles nouvelles, ne valait-il pas mieux s'arrêter et transporter ailleurs, sur un terrain plus neuf et plus riche, cet effort vigoureux d'investigation ? C'est ce que soutint un jour Beulé, avec une grande énergie, dans un des meilleurs livres qu'il ait écrits'-. Beulé était encore plus un artiste qu'un archéologue. Les trouvailles obscures, qui ne servent qu'à résoudre quelque problème historique et à rendre le passé plus vivant, lui faisaient bien moins de plaisir que la découverte de ces statues, de ces mosaïques, de ces belles frises, qui charmaient son goût délicat. Or, il se rappelait que toutes les fois qu'on avait creusé au-dessous de Portici, dans les profondeurs où se cache Herculanum, on en était revenu avec des objets d'art admirables. « C'est donc là, disait-il, qu'on doit fouiller; c'est sur ces ruines intactes et qui promettent tant de trésors qu'il faut concentrer les efforts et les ressources. » Et avec cette ardeur qu'il mettait à propager ses opinions, il invitait tous les amis des arts, tous les riches amateurs de l'Europe à se réunir pour faire les frais de ces fouilles fécondes.

Si cet appel est jamais entendu, si les banquiers et les antiquaires apportent à M. Fiorelli de quoi recommencer les travaux coûteux d'Herculanum, je crois qu'il acceptera très volontiers cette offrande généreuse et qu'il sera heureux de diriger de ce côté une partie de ses ouvriers 3.

i. Selon M. Ruggiero, la superficie complète de Pompéi devait contenir à peu près 662 000 mètres carrés; on en a déblayé 2G4424. — 2. Le drame du Vésuve. — 3. L'attention publique a été ramenée, dans ces derniers mois, sur les fouilles d'Herculanum, d'une façon

Mais je doute qu'on obtînt de lui, môme dans ce cas, d'abandonner tout à fait Pompéi, c'est-à-dire le succès modeste peut-ôtre, mais certain et facile, pour les difficultés et les hasards. Pourquoi y consentirait-il en effet, et quelle est la raison qui pourrait justifier cet abandon ? Pompéi, dit Beulé, a donné à peu près tout ce qu'on doit en attendre. Tout se ressemble dans cette ville neuve, rebâtie et décorée en seize ans par les mômes artistes. En supposant que les fouilles soient aussi heureuses dans l'avenir qu'elles l'ont été dans le passé, on n'y rencontrera jamais que la même maison, composée des mômes matériaux, divisée de la môme manière, avec son atrium et son péristyle, ses chambres d'esclaves et de maîtres, ses appartements retirés et publics. Il ajoute que cette maison elle-même, tant de fois étudiée, cette maison élégante où l'on avait toujours l'espoir de découvrir quelque meuble précieux, on ne la retrouvera plus. Les quartiers riches, ceux qui entouraient le Forum et les théâtres, ont été fouillés; on n'a plus guère la chance

assez imprévue. Au mois de septembre dernier on a célébré à Pompéi une sorte d'anniversaire de la catastrophe qui avait eu lieu en 79, c'est-à-dire dix-huit cents ans auparavant. A cette occasion, l'administration des fouilles a publié un volume de notices et de mémoires intitulé : Pompp.i e la regione soiterrata dal Vesuvio neU'anno LXXIX. Parmi ces mémoires, il y en a un très curieux de M. Comparetli, à propos de la villa d'Herculanum où l'on a découvert les fameux papyrus grecs et latins, et qu'il croit avoir appartenu à un riche Romain, L. Piso Ctesoninus, le beau-père de César. On sait que cette villa était pleine d'œuvres d'art merveilleuses et qu'on y a trouvé les plus beaux bustes de bronze qu'on admire au musée de Naples. Dans un autre mémoire, qui suit de près celui de M. Comparetti, M. de Petra, étudiant les rapports des ingénieurs qui, en 1750, dirigèrent les fouilles, a prouvé qu'une partie seulement de la villa fut alors déblayée, en sorte qu'on aurait quelque chance, en continuant aujourd'hui les travaux, de faire peut-être une aussi belle récolte. Il faut avouer que l'espoir de trouver quelque statue de bronze ou de marbre, comme le Faune ivre ou l'Eschine, est assez tentant pour engager à reprendre les fouilles si malheureusement interrompues.

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que de tomber sur des maisons pauvres : et vaut-il la peine de se mettre en frais pour des masures?

M. Fiorclli pouvait répondre qu'après tout ces masures ont aussi leur intérêt. Les classes riches de l'antiquité nous sont assez bien connues : c'est d'elles surtout que la littérature nous entretient , elle nous fait savoir ce qu'elles pensaient et comment elles vivaient. Au contraire, ni les poètes, ni les historiens ne se sont beaucoup occupés des pauvres gens; quel service nous rendrait Pompéi en nous mettant sous les yeux une sorte de tableau vivant des classes populaires de l'empire! Ainsi, quand on aurait la certitude qu'il n'y reste plus que des habitations pauvres, ce ne serait pas une raison d'y suspendre les fouilles. Mais cette prédiction de Beulé ne s'est pas accomplie. On a continué de trouver dans les quartiers nouveaux do Pompéi autant do maisons élégantes que dans les anciens, et l'on y a fait en ces quelques années des découvertes aussi curieuses qu'autrefois. Il n'y a pas de meilleure réponse à faire à ceux qui sont tentés de croire que Pompéi est une mine épuisée, et qui semblent craindre qu'elle ne puisse plus nous payer de nos peines, que de leur montrer par quelques exemples que les dernières fouilles n'y ont pas été moins heureuses que les autres.

D'abord on n'a pas cessé d'y trouver des peintures intéressantes ; il n'y a presque pas de maison qui n'en contienne quelqu'une, et le catalogue que M. Sogliano a dressé de toutes celles qu'on a découvertes depuis douze ans * en comprend plus de 800, parmi lesquelles plusieurs sont fort curieuses. Comme je suis contraint de me borner, je ne signalerai que la fresque de X Orphée,

1. Le mémoire de M. Sogliano est contenu dans l'ouvrage dont je viens déparier, et qui a été publié à l'occasion de l'anniversaire de la ruine de Pompéi.

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non qu'elle soit plus remarquable que les autres, mais parce qu'on en a trouvé une qui lui ressemble beaucoup dans l'un des cimetières chrétiens de Rome. Les deux tableaux ne sont guère différents que par leurs dimensions. Celui de Pompéi mesure près de 2 mètres 1/2. Les détails y sont donc mieux accusés et plus visibles que dans la peinture des catacombes qui est plus petite et que le temps a fort effacée; mais l'aspect général est le même. Orphée est représenté assis, une chlamyde légère descend de ses épaules sur ses jambes, il touche avec le plectrum la lyre à neuf cordes. A ses pieds, le peintre de Pompéi a entassé des animaux très divers: un lion, une panthère, un tigre, un sanglier, un cerf, un lièvre; plus loin, des arbres et des rochers, attirés par le charme de sa voix, et un ruisseau qui suspend son cours pour l'entendre plus longtemps. L'artiste chrétien a supprimé tous ces animaux et les a remplacés par deux brebis; il voulait rappeler sans doute le souvenir du Bon Pasteur, qui était l'image ordinaire et pour ainsi dire officielle du Christ dans les premiers temps de l'Église. Mais pour l'ensemble, il a reproduit la fresque païenne. Il pouvait le faire sans scrupule : cette belle figure sérieuse et douce, qui paraît ne s'occuper que du sujet de ses chants sans s'apercevoir des effets étranges qu'ils produisent, a par elle-même quelque chose de religieux. Le christianisme n'avait rien à y changer pour l'accommoder à son culte et à ses dogmes; aussi avons-nous vu déjà qu'il n'a pas hésité à représenter le Christ sous les traits que les païens avaient donnés au chantre de Thrace. La comparaison de YOrphée de Pompéi et de celui des catacombes montre d'une façon manifeste la facilité avec laquelle l'Église naissante empruntait les types antiques, et l'importance qu'on doit donner à l'imitation des modèles grecs dans la naissance de l'art chrétien.

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Il faut s'arrêter un peu plus longtemps sur une découverte très curieuse et fort imprévue qu'on a faite dans la maison du banquier L. Caecilius Jucundus. Au premier abord, cette maison ne se distingue pas beaucoup des autres; elle est au contraire construite sur une rue assez étroite et elle a des apparences modestes. Jucundus ne tenait pas aux dehors, et peut-être môme, en homme prudent, était-il bien aise de ne pas trop afficher sa fortune ; mais quand on pénètre dans la maison, on s'aperçoit bien qu'on est chez un homme riche. La salle de réception est ornée de tableaux mythologiques, et une grande chasse est peinte dans le péristyle. Cette peinture n'est pourtant pas ce que le péristyle contenait de plus curieux : en fouillant au-dessus d'une embrasure de. porte, dans un endroit assez bien caché, on a retrouvé les livres de compte du banquier pompéien.

C'était une grande nouveauté; les livres paraissent avoir été fort rares à Pompéi. Tandis qu'à Herculanum, dont on ne connaît guère que quelques maisons, on a presque du premier coup découvert une bibliothèque, depuis plus d'un siècle qu'on fouille Pompéi on n'y avait encore trouvé ni tablettes de cire, ni rouleaux de papyrus, ni livres de parchemin, ni bibliothèque, ni archive d'aucune sorte. C'est ce qu'il n'est pas aisé d'expliquer ^ Sans doute Pompéi n'était pas un lieu d'études, et les savants n'y devaient pas être nombreux ; mais, môme dans les villes de plaisir, certains livres sont à leur place. Je suppose que, si quelqu'une de nos belles résidences de bains de mer et de nos stations thermales, où l'on ne va pas pour s'ennuyer, était engloutie par un cataclysme

1. L'explication la plus vraisemblable, c'est que la cendre chaude (\m a recouvert Pompéi, a dévoré les papyrus, tandis que le torrent de boue qui a coulé sur Herculanum, et qui s'est élevé au-dessus de cette ville jusqu'à la hauteur de 20 mètres, les a conservés.

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subit, on n'y trouverait pas en la rendant au jour beaucoup d'ouvrages de science, mais une assez belle collection de romans ou de journaux. En supposant qu'il n'y eût pas à Pompéi des livres de philosophie, comme à Herculanum, on devait y lire au moins les poètes qui ont chanté l'amour, puisque leurs vers sont partout crayonnés sur les murailles, et il semble qu'on aurait dû y retrouver depuis longtemps quelques exemplaires des élégies de Properce ou de \'A7't d'aimer d'Ovide; mais tout s'est perdu. Le seul indice qui puisse faire croire que les Pompéiens achetaient quelquefois des livres, et que par conséquent ils en avaient chez eux, c'est l'enseigne d'une boutique de libraires, près de la porte de Stables, qui paraît avoir été gérée par quatre associés. Malheureusement, si la boutique est restée, les livres ont disparu. Aussi est-il aisé de comprendre la joie qu'on éprouva quand on s'aperçut, le 3 juillet 1875, qu'on venait de découvrir non pas une bibliothèque véritable, mais ce qu'on pourrait appeler le portefeuille du banquier Jucundus.

C'était un assez grand coffre, placé dans une sorte de niche, au-dessus d'une porte, et qui contenait un grand nombre de ces tablettes {tabulœ) sur lesquelles les Romains inscrivaient les brouillons de leurs papiers d'affaires, leurs petits billets sans importance, le premier jet des ouvrages qu'ils composaient, enfin toutes leurs écritures courantes, réservant le parchemin et le papyrus pour ce qu'ils voulaient définitivement conserver. Ces tablettes consistaient ordinairement en deux ou trois minces planches de bois, réunies entre elles comme les couvertures d'un livre, et qui étaient enduites à l'intérieur d'une légère couche de cire; on écrivait sur cette cire avec un poinçon de fer. C'est pourtant une matière si frêle, si délicate, si peu faite pour durer, qui a sur-

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vécu à des accidents de toute sorte, auxquels le marbre et le fer purent à peine résister ! On se demande par quel miracle, au milieu d'une ville submergée et engloutie, sous cette pluie de cailloux et de cendres qui recouvraient toutes les maisons, ce bois et cette cire n'ont pas été détruits; on est plus étonné encore qu'après cette terrible aventure ils aient pu traverser dix-huit siècles de ténèbres et d'humidité sans achever de périr. A la vérité, Icj tablettes de Pompéi ne nous sont parvenues qu'en fort mauvais état, ce qui ne surprendra personne. Elles ne formaient plus, quand on les trouva, qu'un assemblaî^e de charbons calcinés, et à peine furentelles touchées des rayons de ce soleil que, depuis dix-huit cents ans, elles ne voyaient plus, qu'on s'aperçut qu'elles se fendaient de tous les côtés et tombaient en miettes au contact de l'air. On eut besoin de précautions infinies pour transporter ces débris précieux à Naples ; là, dans ces ateliers où l'on s'exerce avec une admirable patience à dérouler et à lire les papyrus d'Herculanum, on travailla à séparer les tablettes les unes des autres, à en réunir les morceaux épars, à les ouvrir, et, quand par bonheur la cire n'était pas fondue, à déchiffrer les traces que le stylet de fer y avait laissées. En somme, le succès fut plus grand qu'on ne l'espérait, grâce à l'habile et savant directeur du musée de Naples, M. de Petra, qui surveilla le travail et qui, quand il fut achevé, en fit connaître le premier les résultats au public *.

Ces résultats répondent-ils à la peine qu'ils ont coûtée? — Il est à remarquer que les découvertes de ce genre ont

1. Le mémoire de M. de Petra, intitulé ; le Tavoletle cerate di Pompei, a d'abord paru dans le recueil de l'académie des Lincei. Depuis cette époque, M. Mommsen a étudié les tablettes, surtout au point de vue juridique , dans un article important de VHei-mès (xii, p. 88}. Chez nous, M. Caillenicr s'en est occupé aussi dans la Revue historique de droit français (juillet, 1877).

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été toujours suivies d'une déception. Comme on commence par trop attendre, il est naturel que la réalité ne soit pas à la hauteur des espérances. Après tout, on ne pouvait pas supposer que la maison d'un banquier contînt beaucoup d'ouvrages de haute littérature, et il n'y a pas lieu d'être surpris qu'on y ait trouvé des livres de compte. Le coffre de Jucundus renfermait 132 quittances qu'on lui avait signées, et dont 127 ont été déchiffrées en totalité ou en partie. Presque toutes ces quittances (116 sur 127) se rapportent aux ventes à l'encan, et elles achèvent de nous en faire bien connaître le mécanisme. La vente à l'encan {auctio), qui nous sert aujourd'hui à nous défaire de nos livres, de nos meubles et de nos tableaux, après avoir été d'abord réservée, chez les Romains, aux ventes forcées, c'est-à-dire à celles que l'État faisait des biens des condamnés et les créanciers de ceux de leurs débiteurs, avait fini par être employée pour toutes les autres. M. de Petra fait remarquer que cette façon de vendre était devenue si générale que les mots auctionari ou auctionem facere étaient regardés comme de simples synonymes de vendere. Il y avait dans les villes importantes de grandes salles bâties exprès, avec des cours et des portiques, qu'on appelait atria auctionaria. Celui qui présidait à l'encan, le commissaire-priseur, comme nous l'appellerions aujourd'hui, devait savoir tenir les comptes et dresser un procès-verbal en règle ; aussi désignait-on souvent pour cet office un banquier de profession. Voilà comment Caecilius Jucundus en était chargé à Pompéi. La présidence du banquier avait d'ailleurs un autre avantage : quand l'acheteur, qui devait s'acquitter tout de suite, n'avait pas la somme à sa disposition, le banquier l'avançait. Il faisait donc, dans les opérations de ce genre, deux sortes de bénéfices : d'abord la retenue qu'il prélevait sur la somme totale de la vente

pour payer sa peine, ensuite l'intérêt qu'il exigeait de l'acheteur pour l'argent qu'il lui prêtait. Nos tablettes qui, sauf quelques dillérences insignifiantes, sont toutes rédigées de la même fanon, contienneni; la quittance du vendeur au banquier qui fournit les fonds et représente l'acheteur véritable dont il est l'intermédiaire. Ces pièces ont surtout de l'intérêt pour les jurisconsultes ; d'autres, malheureusement en trop petit nombre, une dizaine au plus, nous donnent des renseignements curieux sur les finances des municipes romains et la manière dont ils administraient leurs propriétés. Elles sont signées du trésorier de la ville, et nous apprennent que Cœcilius Jucundus, qui ne se contentait pas des bénéfices que lui procuraient les ventes à l'encan, s'était aussi chargé de gérer des biens communaux. C'est ainsi qu'il avait pris à ferme des pâturages, un champ et imo boutique de foulon qui appartenaient au municipe : il les sous-louait peut-être ou les faisait valoir lui-même. Voilà ce qu'imaginait un banquier do petite ville pour s'enrichir. Les quittances de Jucundus nous font saisir sur le vif une profession que nous ne connaissions guère. Elles ne sont donc pas sans importance; mais surtout elles ont ranimé, dans le monde savant, l'espoir qu'on avait à peu près perdu de retrouver un jour, parmi les. ruines de Pompéi, quelque bibliothèque ou tout au moins une archive un peu plus riche et plus lettrée que celle du banquier Jucundus.

En face de la maison du banquier, on a mis au jour une fullontca, c'est-à-dire une boutique de foulon. On en connaissait déjà plusieurs autres, une surtout qui est célèbre parce qu'elle contenait des peintures intéressantes, qui représentaient d'une façon fort habile et très vivante toutes les opérations du métier. Ce métier était alors très important, Tous les citoyens romains qui se respec-

taient, dans la capitale et dans les provinces, portaient la toge : c'était l'habit élégant, le vêtement officiel et de cérémonie ; il désignait et distinguait les maîtres du monde, '

Romanes rerum dominos genlemque togatam.

Mais, si l'ampleur majestueuse de la toge, l'élégance de ses plis, l'éclat de sa blancheur, surtout quand elle était relevée par une bande de pourpre, en faisaient un des vêtements les plus beaux que l'homme ait portés, il avait le double inconvénient d'être incommode et de se salir aisément. Quand on voulait qu'il fût propre et qu'il fît honneur à celui qui devait s'en revêtir, on l'envoyait chez le foulon. Là, on commençait par le jeter dans des cuves pleines d'eau, de craie et d'autres ingrédients. On le lavait ensuite, non pas en le pressant avec les mains, comme on fait aujourd'hui, mais en le foulant avec les pieds. L'ouvrier qui était chargé de ce soin exécutait sur la cuve une sorte de mouvement à trois temps {tripudium), comme celui du vigneron qui presse le raisin. Par un hasard étrange, le tripudium était devenu la danse nationale et religieuse des vieux Romains; c'était celle qu'exécutaient les frères Arvales, pendant qu'ils chantaient cette chanson aux dieux Lares qu'un hasard nous a conservée, ou les Salions, quand ils parcouraient les rues de Rome au mois de mars en frappant de leur petite épée sur leur bouclier d'airain. Lorsque le linge était ainsi lavé, on retendait sur une cage en osier où il recevait les exhalaisons du soufre; on retirait, on le cardait avec une longue brosse; on le plaçait enfin sous un pressoir qui ressemblait beaucoup à ceux dont on se sert pendant les vendanges. Plus il y était serré, plus il sortait blanc et brillante Ces opérations variées demandaient

1. Dans la nouvelle fullonica, la pièce qui servait d'atelier aux ouvriers est merveilleusement conservée. On dirait que le travail vient

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un vaste local et un personnel nombreux. Les foulons étaient donc en très grand nombre dans les villes antiques. Ils passaient pour être des gens joyeux qui avaient le goût du plaisir et des gais propos; aussi la comédie populaire de Rome aimait-elle beaucoup à s'occuper d'eux et à les mettre sur la scène. Le spectacle des foulons en bonne humeur {fuUones feriati) avait le privilège d'amuser le peuple. La découverte de la nouvelle fullonica nous prouve que les foulons de Pompéi ressemblaient à ceux de Rome. On a trouvé sur le mur du portique où se lavait la laine les restes d'une grande peinture, malheureusement très effacée, mais qui paratt avoir été dessinée avec beaucoup.de verve comique. On croit qu'elle représentait la fête de Minerve (quinquatrus), qui était aussi celle des foulons. On y voit des gens qui se livrent à la joie avec tant de pétulance que leurs jeux se terminent quelquefois par des coups, et que l'un d'eux, qui a été battu jusqu'au sang, vient se plaindre à la justice. Mais les scènes gaies dominent : ce sont des danses, des festins où les convives sont dépeints dans des attitudes grotesques ou obscènes que Rabelais oserait seul décrire. Cette liberté de pinceau nous rappelle que nous sommes dans le pays où fut créée l'atellane.

Ce qu'il faut remarquer, c'est que la nouvelle fullonica, la maison de Jucundus et celle qui contenait VOrphée sont voisines l'une de l'autre. Si dans un seul coin de la ville on a pu trouver, presque à la fois, tant de curiosités, n'en faut-il pas conclure qu'on fait bien de .continuer les travaux et qu'on peut s'attendre, en les poursuivant, à des découvertes encore plus heureuses ?

à peine de cesser; les bassins où l'on plaçait le linge sont intacts, et il semble que les robinets de fer, qui sont restés à leur place, vont y faire couler l'eau du Sarnus. Dans un coin, on voit une urne pleine encore de la matière crétacée qu'on y avait mise la veille ou le jour même de l'éruption.

POMPKI. 305

Ce q-ic nous apprend surtout l'ompéi. — La vie de province dans l'cinpirc romain. — Difficulté de la connaître. — Comment Pompéi nous la met sous les yeux.^ — Tout l'empire reproduit les usages de Home. — L'aristocratie de Pompéi. — Caractère des maisons pompéiennes.

Ces découvertes nouvelles, s'ajoutant à celles qu'on a faites depuis un siècle et demi, font assurément de Pompéi un des lieux les plus intéressants du monde. Par un privilège rare, on s'y instruit autant qu'on s'y amuse, et ce voyage, qui fait le charme des curieux, est encore plus agréable aux gens qui veulent apprendre. Aujourd'hui qu'on a déblayé près de la moitié de la ville, et qu'il est devenu si aisé de la parcourir, il convient de se demander quel genre particulier de profit on peut trouver à la visiter, et ce qu'elle enseigne surtout aux esprits sérieux qui l'étudient.

Il me semble que la grande utilité de Pompéi pour nous, c'est de nous faire connaître la vie de province dans l'empire romain. Nous savons très bien de quelle manière on passait le temps à Rome; les anciens auteurs sont pleins, à ce sujet, de renseignements précis. On peut, avec les lettres de Gicéron, refaire la journée d'un homme d'Etat. Les satires d'Horace nous peignent au naturel l'existence d'un flâneur dont l'occupation principale consiste à se promener au Forum ou le long de la Voie sacrée, à regarder les joueurs de balle au champ de Mars, à causer avec les marchands de blé ou de légumes, et le soir à écouter les charlatans et les diseurs de bonne aventure. Juvénal, plus indiscret, nous laisse entrevoir l'intérieur d'un afl'reux cabaret, rendez-vous des matelots, des voleurs, des esclaves fugitifs, et au

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fond duquel 'les employés des pompes funèbres dorment côte à côte avec les prôtres mendiants de la Grande Déesse. Ce qui nous échappe, c'est la vie de province ^ Il est probable que nous la connaîtrions mieux, si nous avions conservé tout le théâtre latin. Comme les habitants des grandes villes aiment, assez à plaisanter du ridicule des petites, on peut supposer que les auteurs de mimes et d'atellanes ne se faisaient pas faute d'en rire. C'est ce que prouvent les titres de quelques-unes de leurs pièces et les courts fragments que nous en avons conservés. Pomponius et Novius s'étaient amusés plus d'une fois à peindre les mésaventures d'un candidat. II s'agissait sans doute des élections de quelque petit municipe : les Romains n'auraient point souffert qu'on se moquât de celles de Rome. Dans une pièce intitulée la Sétinienne, le poète Titinius avait mis sur la scène une de ces provinciales endurcies qui s'imaginent facilement que le monde entier tourne autour de leur village : c'est à lui qu'elles ramènent tout, elles croient que tout est fait pour lui. Celle-là, pendant qu'on lui montre Rome, ne songe qu'à sa chère Sétia. « Ah! répond-elle à ceux qui lui font voir le Tibre, quel service on rendrait au territoire de Sétia, si on pouvait l'y faire couler! » Par malheur, ce ne sont là que des fragments bien courts; ces pièces ont péri à peu près entièrement, et le peu qui nous en reste ne fait qu'exciter notre curiosité sans la satisfaire.

Si nous nous adressons aux écrivains qui nous sont parvenus tout entiers, nous nesommes guère plus heureux. En général, ils ne nous parlent de la province que pour nous dire la répugnance profonde qu'elle leur cause.

1. J'cnlonds ici le mot province au sens français, tout ce qui n'était pas l'ionic, et par conséquent ritalic aussi bien que la Gaule ou l'Espagne. Les Romains faisaient une distinction, et ils ne comprenaient pas l'Italie dans ce qu'ils appelaient la province.

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