‹ Promenades archéologiques, Rome e PompéiChapitre 48 sur 68 · PO.MP · texte numérisé non relu

PO.MP

Elle n'était pas plus à la mode alors qu'aujourd'hui parmi les lettrés et les beaux esprits : tous déclaraient d'un commun accord qu'il n'était pas possible de vivre hors de Rome. Sans doute on était bien forcé de reconnaître que c'était un des séjours les plus malsains du monde. La Fièvre y avait eu des autels dès le règne de Numa, et les prières qu'on lui faisait depuis si longtemps ne la désarmaient guère. Sénèque avoue qu'il suffisait de quitter un moment cette lourde atmosphère de poussière et de fumée pour se sentir mieux portant; mais on ne la quittait jamais volontiers. Cicéron, pendant qu'il y vivait tranquille, ne se gênait pas pour dire, même dans ses discours publics, que c'était une ville fort laide et très mal bâtie, que les maisons étaient trop hautes, et les rues trop étroites ^ Il changea d'opinion dès qu'il fut forcé d'en sortir. «Qu'elle est belle!» s'écriait-il en y rentrant- : il lui suffisait d'en avoir été banni quelques mois pour la trouver admirable. Cependant il la quitta encore quelques années plus tard pour aller gouverner laCilicie; mais cette fois aussi il se mit à la regretter aussitôt qu'il l'eut perdue de vue. Il n'était pas arrivé dans sa province qu'il s'occupait déjà d<^s moyens d'en revenir le plus tôt possible. Pendant qu'il administrait des pays plus grands que des royaumes, qu'il commandait des armées, qu'il recevait les compliments du Sénat sur ses victoires, il ne se consolait pas d'être si loin du Capitule, il écrivait à son ami Cœlius des lettres désolées dans lesquelles il lui recommandait de ne jamais quitter Rome et de vivre toujours à cette lumière : urbem, urbem, mi Rufe^ cole, et in hac luce vive ! ^ A la rigueur, on comprend qu'un homme d'État ne consentit pas à perdre le Forum de vue ; il avait trop d'intérêt à ne pas s'en

1. Cicôroii, De lege agr., n, 35. — 2. Id., Pro red., ad pop., 1. — 3, Id., Ad fam., u, X"!.

éloigner. Ce qui surprend davantage, c'est que les pauvres gens eux-mêmes, à qui la vie était si chère et si difficile à Rome, s'obstinaient aussi à y rester. Juvénal a décrit d'une façon fort éloquente à quelles misères un pauvre client comme lui y est tous les jours exposé. Pour se donner le courage d'en sortir, il se vante à lui-même le séjour de Sora, de Fabrateria, de Frusinone, charmantes villes où l'on ne risque pas d'être écrasé le matin par les voitures et assassiné le soir par les voleurs, où l'on peut acheter une maison et un jardin au prix que coûte à Rome la location annuelle d'un obscur taudis. «Ah! se dit-il avec une émotion qui nous touche, c'est là qu'il te faut *vivre, amoureux de ta bêche et soignant bien ton petit clos; il te rapportera assez de légumes pour régaler cent pythagoriciens. C'est quelque chose, n'importe où, n'importe dans quel coin, d'être propriétaire, ne fût-ce que d'un trou de lézard* ! » Et pourtant Juvénal ne parvint pas à se convaincre; il demeura à Rome, où Martial nous le fait voir se fatiguant le matin à gravir les rampes du grand et du petit Cœlius pour aller faire sa cour aux riches qui le protègent. Stace au moins montra plus de résolution; il voyait sa réputation croître, sans que sa fortune augmentât; il était le premier poète de Rome et l'un des plus misérables; il lui fallait pour vivre chanter les amours deà gens riches et célébrer sur tous les tons les vertus de Domitien. Ce qui lui faisait le plus de peine, c'est qu'il avait une grande fille à marier, une fille pleine de talents, qui jouait de la lyre et chantait à ravir les vers de son père. Malheureusement il n'avait pas de dot à lui donner, et « sa belle jeunesse s'écoulait stérile et solitaire-». Il prit le parti de retourner à Naples, son pays, où il espérait trouver une existence plus facile et

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