ANECDOTES ET TRADITIONS
Les épaves. — La coudraie en mer.
Je vous avais parlé du droit de varech, du dro de prendre à la mer tout ce qu'un homme à chev peut atteindre avec sa lance. Les habitants de^ rivages de la mer n'y ont pas renoncé. En vai les rois ont modifié et restreint pour eux-mêmes le droit de varech, le droit d'épave et le droit d'aubaine. Les riverains ont subi les lois faites à ce sujet, mais ne les ont pas acceptées, et ils s'y dérobent le plus sauvent possible. Jamais vous ne persuaderez au pêcheur que la mer, ce champ immense qu'il sillonne et laboure toute sa vie de la quille de son bateau, ne lui appartienne avec tout
e qu'elle produit, de quelque façon que ce soit, ébris de navires, barriques pleines ou vides, tout €la appartient, selon le pêcheur, à celui qui le iTouve: la Providence l'ôte aux uns et le donne ux autres; elle a ses raisons, sans, aucun doute, ue trouve excellentes, sans les connaître, celui uquel elle donne. Le marin ne croit pas au hasird. Quand il dit ta chance, il veut dire une faveur u CieK
Aujourd'hui, les objets trouvés à la mer sont is de côté par les employés de la douane et cndus. Un tiers appartient à celui qui a trouvé l * objet. Je ne sais pas bien comment sont répartis les deux autres tiers.
Nos pécheurs se résigneraient, tout en gromme-
I Qnt, à se contenter d'un tiers du présent de la
er, si ce tiers leur était franchement attribué ;
ais voici ce qui arrive : l'épave trouvée au large,
^e pécheur perd une marée pour l'amener à terre.
ï^lus ou moins mis à l'abri, l'objet achève de se
^âter pendant le temps laissé aux réclamalions.
ïlnfin, la vente s'opère; le pécheur va à la ville en
chercher sa part. On n'est pas prêt, on le renvoie.
tîe n'est qu'après dix voyages et dix journées per.
dues qu'il reçoit trente ou quarante sous, rarement plus, souvent moins.
De cet inconvénient il est résulté que les gens qui trouvent quelque chose à la mer se partagent en deux classes : lès uns volent les objets, les autres passent à côté sans se déranger.
Il serait cependant facile de remédier à cet élat de choses, soit en fixant une récompense uniforme, qui serait payée au moment même du sauvetage, soit en autorisant le syndic des gens de pêche à établir provisoirement, de concert avec un agent de la douane, la valeur de Tépave, et à livrer immédiatement la part présumée à celui qui Ta trouvée. Après la vente, on régulariserait le partage.
Toujours est-il qu'on ne s'en occupe pas, et que le pêcheur s'approprie sans remords ce qu'il trouve, ou le laisse perdre.
Il y a quelque temps, je vis revenir de la mer un de nos pécheurs; le vent soufflait de Touest et portait la voix à terre. Ainsi on entendait l'homme chanter à tue-tête, d'aussi loin qu'on pouvait apercevoir sa barque, la chanson des Marins âe la Garde^ que chantait autrefois avec tant d'entrain
mon pauvre ami Valin, le garde-pêche d'Élretai, si tristement mort il y a un an, en tombant, la nuit, des falaises sur la plage. (Les falaises d'Étretat ont la hauteur de six maisons de Paris Tune sur r autre:)
Malgré le bruit de la mer, qui montait et roulait le galet, la voix du pécheur arrivait par bouffées :
Tous mes parents vont croire Que je mange mon bien ; Mais ils se trompent bien, Je ne fais que le boire.
J'aime mieux moins d'argent, Chanter, danser et boire ; J'aime mieux moins d'argent, Et vivre plus content I
Cela m'étonna ; ce n'est guère Tusage de chanter à la mer, et, de plus, cette chanson n'est pas de celles qu'on y chanterait. Je ne Tai jamais entendue qu'après une coudraie (repas) ou une fôte.
La mer était un peu forte, et les vagues déferlaient de -façon à commander quelque prudence pour échouer sur la grève. Notre pécheur échoua à la voile sans aucune précaution, et sauta dans
Teaa jusqu'à la ceinture. Je m'approchai pour
aider à hisser son canot jusqu'au-dessus de 1*^ îudue probable que couvrirait la mer montante 'est un service qu'on se doit et qu'on se ren Lutuellement; mais le marin se contenta de 1 rer un peu sur le sable.
— Maître Glam, lui dis-je, le ciel n'est pa eau; laissez-vous donc votre bateau mouillé (î ancre) ? ne craignez-vous pas de mauvais temps ertes, je ne me connais pas au temps comme vous ^ îpendant, m'est avis que les bateaux seront mieu ir le galet qu'à la mer pour passer la nuit qu i venir.
— Monsieur Alphonse, me dit-il, personne ne s mnaltau temps, moi pas plus que vous, un ami al pas plus que nous deux. Il fait le temps qu'il lait à Dieu; il y a changement de temps quand I bon Dieu change d'idée. Quand nous regardons I ciel et la mer, et le soleil, et que nous disons: C'est du beau temps ou du mauvais temps pour emain; » au tant de sottises I nous n'en savons rien, i le bon Dieu veut que mon canot soit détruit, la iev viendra le chercher aussi bien sur le galet ; lie viendra le chercher derrière ma cabane, elle
•a lechercher^ n'importe où il sera. Si, au con-
traire, l'idée du bon Dieu est que mon canot ne soit pas détruit, lamer le respectera et le portera comme un nid d'alcyons.
— Avez-vous fait bonne pèche, maître Glam?
— Moi ? je n'ai rien pris du tout ; mais, après une mauvaise marée, il vient une bonne marée I... Il faut savoir attendre I... je rie suis pas pressé... Je n'ai rien péché, mais je suis content comme ça; personne n'a à y voir.
11 y avait cependant près de nous quelqu'un qui avait, sinon à y voir, du moins à y regarder; c'était un douanier qui était descendu pour jeter un coup d'œil dans le canot,, et qui fit à maître Glam la même observation que moi, en montrant par son attitude qu'il était prêt également à donner un coup de main pour virer le bateau jusqu'au haut du galet.
— jGabelou, mon ami, répondit maîtreGlam,croistu que le bon Dieu aurait le cœur de laisser détruire mon canot et de mettre sans ^pain une honnête famille comme celle de Glam? allons donc! ... Le bon Dieu est notre père à tous, à presque tous 1 tu ne sais pascela...,parcequ'on ne meferajamaiscroire qu'il aime les gabelous autant que les hommes!... Il
136 AU BORD DE LA MEli
n'est pas possible que ce soit lui qui ail fait les gabelous.
PuisGlam s'en alla, abandonnant son canot, reprenant la chanson des jlfam5(/^ la Garrf^, et jetant un regard de défi malin au douanier.
Le collecteur des tailles Dit qu'il vendra mon lit, Je me moque de lui, Je couche sur la paille. . J'aime mieux moins d'argent, Chanter, danser et boire, J'aime mieux moins d'argent, Et vivre plus content.
— Il en a bu plus que je ne lui en ai versé, dit le douanier en haussant les épaules et en le regardant aller.
— C'est singulier, répondis-je, les pêcheurs, n'ont pas coutume d'aller à la mer après avoir bu trop de cidre, et il faut que Glam en ait bien pris avant le départ, pour qu'il lui en reste encore autant au retour, après avoir passé cinq ou six heures en mer. — Donnez-moi un coup de main, ajoutai-je, et nous allons hisser son canot, que la mer, quoi qu'il en dise, pourrait bien briser cette
nuit, si on le laissait là... Il est bon d'avoir confiance en Dieu; mais il ne faut pas cependant refuser d'aider la Providence dans le bien qu'.elle veut nous faire.
Le douanier m'aida volontiers, et nous laissâmes le canot en sûreté.
Le lendemain, une heure avant le jour, nous étions tous sur la grève, poussant nos canots à la mer. Le temps, plus menaçant encore que la veille, nous conseillait de retirer et d'apporter à la terre nos filets et nos appelets de tout genre. Glam était au milieu d'un groupe.
— Vous aurez soin de me retrouver, les enfants I disait-il ; mais il ne faut pas tous faire la même route au départ... Je vous invite à une coudraie un peu soignée ; vous avez chacun votre pain, je fournis la boisson... Je ne bois plus de cidre depuis quelque temps, je trouve ça commun... ; le médecin m'a conseillé de me mettre au vin de Bordeaux, et aujourd'hui j' en régale les amis I . . . Gomme je vous disais, il ne faut pas partir ensemble..., parce que je n'ai pas invité les douaniers, et ça pourrait quelquefois les fâcher... Voilà les amers : D'abord, se diriger ouest-nord-ouest, aii large de la
Hève ; ensuite, voir les petites vitreis du second phare. . . , d'un côté. . . , et de Tautre, Honfleur,. ouvert sur la jetée du Havre... Quand vous arriverez, ça sera servi... Ça n'est pas le moment de prendre des ris dans les voiles ; loin dô là..., que les canots qui ont les jambes longues le fassent voir.
— Et moi, dis-je à Glam, est-ce que je ne suis pas de la fête?
— Oh I vous, vous n'aimez pas trop ça... ; mais pourtant, si vous venez, vous serez le bienvenu... ; Vous avez entendu les amers ?
— Oui... Honfleur ouvert sur la jetée du Havre, et les petites vitres du second phare au ouest-nordouest de la Hève.
— C'est bien ça.
On se remit à pousser les canots à la mer, tous s'entr'aidant avec une ardeur inusitée ; et bientôt, les voiles hissées, chacun, suivant sa marche,semit à courir des bordées. Lèvent était presque contraire, mais la mer commençait à descendre, et le courant portait vers la Hève. Je partis comme les autres, et en peu d'instants la plage de Sainte- Adresse fut déserte.
Glam arriva le premier à l'endroit indiqué,
parce qu'il connaissait la place, et que, d'ailleurs, son canot est un des bons marcheurs de la côte, et lui un des plus habiles marins. Les autres le suivaient à diverses distances ; pour moi, je courais le& bordées un peu longues; car, malgré T invitation que je m'étais fait faire, je soupçonnais quelque chose d'incorrect dans les libéralités de Glam, et je comptais rester à distance.
A l'endroit où Glam amena ses voiles et cessa jle marcher, on voyait flotter quelque chose, com- ^^ Une grosse bouée, sur laquelle il s'amarra en attendant ses compagnons. Quand les cinq canots portant une. dizaine de pécheurs furent réunis, je ne tardai pas à voir de quoi il s'agissait, et je m'éloiguai en courant une bordée dans Test pour re- P'^Gndre mes filets et les rapporter à terre, et aussi Q^-Us le double but de ne pas me mêler à ce qui ^^ passait, tout en ne gênant pas les pêcheurs, '^^îs je retournai à Sainte- Adresse.
ï-«a. journée était presque finie et le soleil était P^^sque descendu dans les nuées noires j quand les "^^ques revinrent à la plage. Elles étaient toutes chargées, les unes de* trois-mailles et d'autres "'ets^ les autres de nasses et depaiiiers pour la
pêche des homards et des crabes. On hissa les canots aa haut du galet, et alors il fut aisé d'apercevoir que Glam avait fait honorablement les choses. Quelquesuns d'entre les pêcheurs s'appuyaient sur les canots plutôt qu'ils ne les poussaient; on chantait, on riait, on jasait, on .accablait les douaniers de sarcasmes.
Un des pêcheurs fit des reproches à Glam de ce qu'il avait attendu si tard pour les inviter; et, de la discussion qui s'ensuivit, je compris tout à fait ce qui s'était passé et ce que je n'avais pu que soupçonner.
Glam, une semaine auparavant, avait trouvé à la mer une barrique de vin qui flottait entre deux eaux. Provenait-elle d'un naufrage, de quelque événement moins grave, d'une lame qui l'avait enlevée de dessus le pont d'un navire? Je ne sais si Glam s'en préoccupa beaucoup; mais il examina ce qu'il allait faire de cette bonne aubaine. La rapporter à terre, conformément à la loi et aux ordonnances, nous avons dit les raisons qui durent militer contre cette honnête intention ; la laisser à la mer, c'était réellement méconnaître un bienfait de la Providence. Glam avait pris un parti ingé-
nieux; il avait amarré soq câble et son ancre sur le* tonneau, et l'avait mouillé^ c'est-à-dire mis à Tancre comme un navire; puis, s'étant ainsi assuré qu'il ne bougerait plus de place, il avait cherché par quel moyen il pourrait se régaler de ce qu'il contenait. Après plusieurs essais infructueux, il était revenu à terre, remettant son régal au lendemain, bien malgré lui, mais après avoir pris exactement ses amers. Jamais, dans la nuit, il n'avait prêté au vent une oreille plus attentive. — Si le temps allait devenir mauvais I si l'on ne pouvait pas aller à la mer demain I... si un coup de vent se déclarait, le câble qui retenait la barique finirait p^r se rompre, et elle s'en irait au gré des courants... Si quelque autre pécheur allait la trouver I... je parle d'un pêcheur peu honnête ; car tout autre, rencontrant une barrique à l'ancre, ce qui ne s'était peutêtre jamais vu, aurait bieii pensé qu'elle appartenait à quelqu'un. Le lendemain, longtemps avant le jour, Glam s'était mis en route, et, après avoir enlevé la bonde du tonneau, il avait, au moyen d'un roseau creux qu'il avait eu soin d'emporter, aspiré et humé pi us de vin de Bordeaux qu'il n'avait jamais bu de cidre. Puis il avait rebouché la barriq ue et était
'revenu à terre. 11 avait la tête un peu lourde; c n,
comme Glam est un homme sage et un pêcheur h bile, il prit sur lui, les deux ou trois jours qui s virent, de n'aller visiter Tépave qu'en revenant la pèche. Le jour où je Tavais vu revenir iv c'est que ce jour-là il avait décidé de convier * ^ es amis pour le lendemain, et qu'il avait voulu se
régaler encore seul une bonne fois avant de paf ^ager sa trouvaille.
Ce que le pêcheur avec lequel il se querel 1 ^sih lui reprochait, c'est qu'il ne s'élait décidé à W.es inviter que parce que le mauvais temps s'anno :»■ çait par des signes certains, et qu'il. avait cra£ ^^ que la mer en fureur ne rompît son câble, p^^^ suite de quoi il aurait perdu le câble, l'ancre et ^ ^ barrique... Tous deux étaient aussi ivres qu'o:^ peut l'être. Ils ne tardèrent pas à parler tous deu^ à la fois; puis, des injures, on en vint aux menaces les plus violentes. « Glam, disait l'autre, si lu n'es pas un lâche, il faut que j'aie ta vie. — C'est toi qui vas mourir, disait Glam; tu peux dire adieu à ta famille I... » Tous deux alors, les yeux ardents,
se précipitèrent l'un sur l'autre... Mais l'ivresse r^
I ^ était arrivée à un tel point, que, se trouvant à |t^
portée de s'atteindre, chacun avait senti un si im - P^rieux besoin de trouver un appui, qu'il s'était, à cet effet, servi de son adversaire, et qu'ils restèrent ^Ppujés l'un sur l'autre, et presque dans les bras ' 'in de l'autre, sans songer 'davantage à leur colère ^^ à leurs terribles menaces. On' n'eut pas grande P^îne, en conséquence, à les séparer et à les reconduire chez eux.
Pendant ce temps, la mer était devenue tout à
fait grosse; le vent soufflait par rafales* violentes.
^^s douaniers, qui s'étaient amassés autour des
Pécheurs en les entendant se quereller, écoutaient,
si^ns comprendre, les paroles qu'ils échangeaient,
^^ dans lesquelles on n'épargnait pas les allusion"s ^ '9. fête du jour. Les pêcheurs partis, ils repor-
lèrent les yeux sur l2t mer... Quelque chose de noir, roulé dans l'écume des vagues, arrivait à terre... Est-ce un marsouin? est-ce une barque Renversée? Non, c'est un tonneau I Un douanier se ^*t dans l'eau jusqu'à la ceinture pour l'atteindre,
^ l*amena sur le sable avec assez de peine.
^tait une barrique parfaitement vide, mais soi-
ii^eusBment rebouchée; On voyait qu'elle avait
^"^tenudu vin, et un des douaniers, après avoir
flairé rintérieur du tonneau, exprima Topinion, mêlée de regret et de surprise, qu'il n'y avait pas longtemps que le vin en avait été tiré.
L'histoire de Romain.
Il y a trois histoires qu'on raconte toujours et incessamment sur notre côte. L'urfe est celle du berger qui se fait pécheur; je vous l'ai déjà dite; c'est la plus courte. Celle-là, tout le monde la raconte, e^t à peu près dans les mêmes termes. Les deux autres sont V Histoire de Romain, et V Histoire du dotianier qui fut emporté par le diable. Gomme elles exigent quelques développements, il n'est pas donné à tout le monde de les conter.
Il n'y a pas un instant de la journée où il n'y ail quelqu'un dans une maison ou sur la plage qui raconte une de ces trois histoires. C'est comme ^ne chanson: je vous dis une des histoires aujourd'hui, vous me la redites demain; nous la savons
aussi bien l'un que l'autre, et cependant, tandis que l'un a toujours du plaisir à la raconter, Tâulre Técou le toujours avec un égal intérêt.
Vous savez l'histoire du berger; commençons par l'histoire de Romain : seulement, comme, moi aussi, je l'ai déjà racontée^, je vous la dirai aujour- ^f^ui un peu sommairement.
C'était à l'époque des grandes guerres del'Em-
P'^® — C'est fort glorieux à avoir dans son histoire,
'Oi*t admirable à lire, mais un peu dur à traverser,
a cause des détails.
Q^e le général qui s'illustre par les armes, que
oïlicîer.de tout grade qui y trouvera la gloire,
avancement et le profit, s'exposent volontairement
et avec une sorte de joie aux hasards des combats,
^^^^ Se comprend ; mais la foule des soldats qui
^^^^nt et meurent ignorés, quelle compensation
P.eusez-vous qu'ils trouvent à la fatigue, aux pri-
^atious, aux souffrances, aux dangers, aux bles-
sures, à la mort? J'ai réellement une moins grande
P^'^pension à l'admiration pour les officiers que
P^^r cette multitude de soldats qui vont gaiement
oir dans ce volume (page 239) : une Léoende normande.
aux batailles, dont la plus grande fortune qui Is puissent rapporter est de n'être ni tués ni estropiés.
Romain était un pécheur, fils de pécheur. Arri"^'^ un ordre de départ pour lui et pour trois autres jeuiB. ^s gens d'Etretat. Ce fut un grand chagrin dans l ^s familles.. Outre les dangers de la guerre et les ct^^* grins de la séparation, il y avait encore Tabani^^i^ où allaient se trouver les bateaux et les file*s. Pour les trois jeunes gens, ils étaient désespérais.
Il n'y a pas quinze ans que les gens d'Être*-^' sortent de chez eux. Avant ce temps, je veux dî ^^ avant les quinze ans qui viennent de s'écouler, ^^^ naissait, on vivait, on mourait entre les de«^^ portes et les deux falaises à: aval et à'amont^ c'e^ '" à-dire dans Tenceinte de l'étroite et pittoresq*^® petite vallée où est situé Étretàt. Ce n'est q*^® depuis que le hareng ne vient presque plus sur n^^^ côtes, qn'il a fallu prendre du service sur lêsn^^" vires marchands et que beaucoup de jeunes geï^^ quittent le pays pendant quelques années. On assu^"^ que le hareng a quitté les côtes de France depu » ^ l'abdication de l'empereur. On avait fait espér^^ que le hareng reviendrait lors de l'avènement d ^
neveu de Napoléon à la présidence de la République, mais cette flatteuse espérance ne s*est pas réalisée. On. comprend donc qu'en ce temps-là c'était avec toute la terreur qu'inspire l'inconnu que les hommes se voyaient enlevés pour le service.
— Quel malheur d'être pris ! disaient les compagnons d'infortune de Romain, — Ma famille, disait l'un, n'a plus que moi pour appui ; mon père est vieux et mes frères sont trop petits. — J'allais me marier, disait l'autre ; c'est bien dur d'abandonner ainsi ma chère Noëmi. — J'allais faire pour la première fois la pèche de Dieppe, disait l'autre.
— Moi, je ne sais qu'une chose, dit Romain :
c'est que je ne partirai pas I
En effet, quand vint le moment du départ, les trois autres partirent en pleurant; mais, quoi qu'on pût dire à Romain, il ne partit pas.
Le sous- préfet averti envoya des gendarmes.
Romain se cacha. € Que je quitte Bérénice, (jue je vais épouser, disait-il, et mes parents pour aller me battre ! et contre qui me battre ? Contre des gens que je ne connais pas et qui ne m'ont jamais rien'fait ! A la bonne heure, si c'était contre ceux
qui m'envoient au service I Ceux-là m'ont faitque ^que chose et sontmesvrais ennemis. » Denouveak-MX ordres arrivèrent. L'exemple était dangereux ; i' fallait prendre Romain à tout prix. ,
Il se réfugia dans un trou de la falaise, à tr«i>îs cents pieds au-dessus de la mer, la hauteur de ci ^■^^ maisons, dans une anfr^ctuosité qui n'avait jam ^^'^ servi d'asile qu'aux goélands, aux mouettes et 3- ^^ guillemots. Là, Béréuice lui portait à manger' '^ nuit, au moyen d'une corde.
On fit le siège du trou à Romain, comme ^" l'appelle encore dans le pays. Et, sur l'injoncti ^^° de l'avoirmort ou vif arrivée de Paris, on lui ti ^^ des coups de fusil. Mais Romain, au fond de s ^^^ trou, ne courait pas grand danger, et les pier*^^^ qu'il faisait rouler sur les soldats en blesser^ ^^ plusieurs. D'ailleurs, on ne,pouvait l'attaquer cii-* ^ la marée basse ; à la marée haute, lamer battait ^^ pied de la falaise.
Un matin, on trouva au pied de la falaise la v;^" reuse et les sabots de Romain, puis on ne le vit pi ^^ sur le bord du trou.
On comprît ce qui avait dû arriver. Bomain, ^^ voulant se sauver, était tombé à la mer, ou il ^'j
était jelé, poussé par le désespoir. Personne ne douta de sa mort, et les poursuites cessèrent.
'La vérité est qu'il s'était échappé par un chemin impossible et où un chat n'oserait se risquer. Il avait jeté ses hardes pour donner le change.
On he sait pas bien où il se cacha ; mais toujours est-il qu'il n3 quitta pas le pays. La guerre finie, il reparut comme d'ordinaire, et il revint un des trois jeunes soldats qui étaient partis sans lui. Ce lui-ci était très-fier de ses succès guerriers; il croyait avoir gagné deux batailles où il avait eu peur. Il eut le plus grand succès au vHlage.
Or, voici la philosophie de l'histoire : Romain finît par être très-honteux et très-désespéré I Cet homme, qui avait soutenu seul un siège, n'ayant que des pierres contre des balles de fusil, cet hon^me qui, à la volonté de l'empereur, avait presque seul osé répondre : Je ne veux pas t cet homme se crut lâche 1 On ajoute que Bérénice, elle-même, qu'il avait épousée, ressentit pour le soldat rentré dans ses foyers une admiration qui acheva de navrer Romain!
Un joiir enfin, sous le trou qui a gardé son nom, on trouva encore une fois sa vareuse et ses sabots;
mais, dans la vareuse, on trouva le corps de Romain broyé. Il s'était précipité du haut de la falaisç.
Ainsi finit l'histoire de Romain. Savez-vous un plus grand soufflet pour ce qu'on appelle la gloire militaire?
Le douanier emporté par 4e diable.
Quant à l'histoire du douanier qui fut emporté par le diable, Glam me l'a contée hier. Je vais tâcher de me rappeler ses expressions.
Nous étions assis devant ma cabane. Glam m'avait demandé du feu pour sa pipe, et nous devisions de choses et d'autres. Nons rappelâmes l'histoire de la barrique mise à l'ancre et de la joie qu'il avait eue à frauder la douane. Je voulus défendre un peu les douaniers, mais Glam ne m' écouta pas et me fit, pour toute répanse, le récit que vous allez lire.
— Il y avait un certain homme qui était un
SIXIEME PROMENADE loi
grand douanier, un des maîtres des gabelous. Personne n'était aussi habile que lui à flairer la fraude
et aussi âpre à vexer le pauvre monde. Il était la terreur de toute la côte. Beaucoup des plus fins contrebandiers avaient renoncé à la contrebande et s'étaient remis au métier -^d'honnête homme, par suite de quoi ils mouraient de faim, eux et leurs familles; ainsi, on maudissait le douanier dans toutes les maisons, aussi régulièrement et avec autant de dévotion qu'on prie le bon Dieu. On prétend que les plaintes des malheureuiç montent et s'amassent au ciel et finissent par former un nuage d'où, tôt ou tard, la foudre tombe sur les méchants. Je sais bien qu'un douanier qui fait son état et obéit à sa consigne n'est pas tout à fait un méchant; qu'on en amémevuqui étaient assez braves gens; mais celuilà, sa joie était de surprendre le pauvre monde et de tout pratiquer pour engager les gens à se risquer en fraude, afin d'avoir sa part dessaisies. Bien des fois on avait juré de le tuer; mais c'était un homme, à ce qu'on disait, qui ne dormait qu'une fois par mois ; et ce qu'on savait bien,x'est qu'i I était toujours armé jusqu'aux dents. D'autres bruits plus étranges couraient sur lui. On prétendait qu'jl voyait la
fraude au travers des pouchesel des ballots. De là à penser qu'il s'était donné ou vendu au diable, il n'y avait qu'un pas, et ce pas, on l'avait bien vite franchi. Du reste, le douanier avait bien l'air d'un ami de Satan.
» Or, il arriva un jour que le pays en fut subitement délivré, et voici comment on raconte la chose : Le berger de la ferme qui est auprès de la Mare-au^Clerc prétend que sa grand'mère a été témoin de l'événement, et le berger doit en savoir quelque chose; ces gens-là sont savants, connaissent l'avenir, et les plantes pour les maladies, et les paroles pour rebouter les membres cassés et guérir les entorse's; mais c'est une scîence qui ne vient pas de Dieu, mais de... l'autre, et, comme telle, c'est une science maudite; maudits sont ceux aussi qui la possèdent, car on assure que c'est au prix de leur âme qu'ils robtiennent de l'ennemi du genre humain. Ce berger donc, qui est berger de la ferme de la Jlfore-au-Cferc, aura, son tour aussi. On a prétendu que c'était lui qui, l'été dernier, avait jeté un sort sur moi, si bien que j'ai manqué toute la pêche du maquereau; les autres en prenaient à bâbord et à tribord de moi ; et moi.
je n'en voyais pas un seul. Je ne crois pas trop aux sorts, mais il y a des gens qui portent mauvaise chance; ça, c'est connu.
— Revenons au grand douanier, maître Glam.
— Naturellement, puisque c'est son histoire que je "vous raconte. C'était seulement en passant que je disais un mot du berger de la Marc-au-Clerc, parce que je ne serais pas fâché que quelqu'un de plus savant que moi m'affirmât qu'il sera brûlé. Le grand douanier donc, pour en revenir au grand douanier, était devenu quelque chose, comme inspecteur des autres douaniers. Hallait visiter les postes sur toute la côte, depuis Sainte-Adresse jusqu'à Octeville et Saînt-Juan. Il était devenu la terreur des douaniers comme il était celle des contrebandiers. Il était rigide pour le service comme on ne l'avait jamais été avant lui. C'est lui qui a défendu aux employés de la douane d'avoir des chiens la nuit, parce que ces chiens les avertissaient de l'arrivée des rondes d'inspection, et tout le monde s'en trouvait bien; les pauvres employés pouvaient dormir un peu, et, pendant leur sommeil, les pauvres fraudeurs pouvaient faire un peu leur
métier.
» Un jour que le grand douanier allait inspecter un poste ou porter les ordres des chefs, on ne m'a jamais bien expliqué ce qu'il allait faire ni où il
allait, je crois bien cependant qu'il allait jusqu'à Étretat, il rencontra un homme qui semblait faire ' la même route que lui. Il avait Thabitude de regarder les gens avec soin ; il regarda donc celui-là, et sa figure ne lui revint pas. C'était un grand homme sec, dont les yeux étaient très-brillants, et qui, sans se presser^ marchait d'une grande vitesse, en ayant l'air de glisser sur la terre. Le douanier, d'un seul coup d'œil, avait bien vu que son compagnon de route ne portait rien, et, comme son air ne lui plaisait pas, il doubla le pas pour ne point voyager avec lui ; mais l'autre, sans paraître se hâter, se trouva toujours à côté de lui. 11 fit des questions au douanier ; celui-ci lui en fit à son tour, tout en désirant le voir bientôt prendre une autre route.
» — Quel état faites-vous? demanda l'étranger. — Je suis douanier. — Vous avez un grade? Il répondit sans doute en disant son grade, mais je ne l'ai jamaisbien su au juste, et je ne puis vous le dire. — Vous allez?... — Je parcours la côte pour mon
SIXIÈME PROMENADE loo
service. — C'est très-bien.. — Et vous? — Moi?
:inoi, je suis le diable I.
» Le douanier frissonna de la tête aux pieds, puis :îl pensa que c'était peut-être une plaisanterie, et il examina de nouveau son compagnon, mais il :«'econnut alors parfaitement le diable.
— Vraiment, maître Giam! et à quels signes reconnu t-il le diable?
— Je n'en sais rien , mais lui le savait , ^puisque, selon le berger de la Mare-an-Clerc^ il "^lait de sa bande.
» C'est alors qu'il comprit la répugnance que lui avait d'abord inspirée le voyageur et qu'il désira ardemment ne plus l'avoir pourcompagnon.il changea de chemin plusieurs fois et prit des sentiers détournés; mais l'autre était toujours à son côté, devisant de choses et d'autres, comme un voyageurordinaire.
» Le douanier fut quelque temps sans parler; cependant, il ne tarda pas à se demander avec inquiétude pourquoi le diable mettait cette insistance à le suivre.
» — Où allez-vous? demanda-t-il encore au diable. — Partout; il n'y a guère d'endroits où je n'aie un peu affaire.
» A ce moment, ii passait un homme qui conduisait un porc; ce porc était attaché d'une corde à une patte ; mais il ne voulait pas marcher, se couchait par terre ou courait de çà et de là, sans vouloir suivre la route.
» -^ Que le diable t'emporte, maudite bét^l s'écxia rhomme au porc.
» Le douanier, à ces paroles, espéra que ce serait peut-être une occasion de se délivrer de son compagnon de route, et lui dit : — Écoutez, nlon ami, voici un porc que son maître vous donne ; ne Temportez-vous pas, ainsi qu'il vient de vous en donner le droit? le porc n'est pas à dédaigner , c'est un des plus gros que j'aie vus.
a Mais le diable répondit : — Je ne puis le prendre, parce que son maître ne me Ta pas donné de bon cœur.
» Et le douanier continua à marcher, et le diable continua à marcher à côté de lui.
» Comme on traversait un autre village, ils virent un enfant qui pleurait. Sa mère imaginait toutes choses pour l'apaiser; mais les enfants sont de grands tyrans, et^ ne pouvant parvenir à consoler
le sien, la mère s'écria : — Au diable soil le méchant enfant t
» — Pour le coup, dit le douanier, qui espéra encore se débarrasser du voyageur, voici ce que vous ne pouvez négliger. Il est possible que vous n'aimiez pas les choux au lard, quoique ce soit une des meilleures choses du monde, et ça m'explique que vous n'ayez pas voulu tout à l'heure prendre le cochon ; il y a des gens qui valent mieux que vous qui s'en seraient accommodés, maison ne peut pas discuter des goûts. Quant à cette fois, c'est un enfant qu'on vous donne, un enfant ayant une âme, un enfant du bon Dieu ; c'est une aubaine que vous ne laisserez pas échapper, ou je ne vous connais pas.
» — Je ne puis prendre cet enfant, répondit le diable, parce que sa nière ne me le donne pas de bon cœur. Elle dit bien : t Au diable! le méchant enfant! » mais, si le diable voulait toucher seulement un cheveu du poupon, la mère deviendrait une tigresse pour le défendre, et elle m'arracherait les corne$.
» Le douanier continua à marcher, et le diable continua à marcher à côté de lui.
» L'inquiétude du douanier allait croissant. Il entrait dans les postes où il avait affaire et aussi dans les maisons où rien ne l'appelait. A chaque fois, il disait à son compagnon :
» — Je rie vais, pas plus loin, et je vous souhaite un bon voyage. Puis, après être resté quelque temps dans la maison, il en ressortait pour se remettre en route, se croyant débarrassé du voyageur. Mais, chaque fois, au bout de quelques pas, il le revoyait à son côté, et le diable, sans paraître étonné, sans lui faire de reproches, reprenait la conversation où il ràvait laissée; et c'était, du reste, pour quelqu'un qui aurait eu la conscience nette et qui n'aurait pas eu peur, une conversation amusante... du moins, je le suppose, car les gens qu'on vante pour avoir de l'esprit sont ceux qui disant le plus volontiers
du mal des autres, et racontent le plusde mauvaises histoires sur leurs proches, voisins et amis.
» Mais on approchait de... je crois bien que c'est d'Étretat; du moins quand c'est un Étretalais qui raconte l'histoire, il ajoute toujours que c'est près de chez eux que la chose est arrivée. Le berger de la Mare-aH'CIcrc dit que c'est auprès de Criquetot; mais, ouU'c qac ce berger est menteur...
(si c est lui qui m*a jeté un sort pour la pêche du maquereau, je jure qu'il me le payera !), le berger est né à Criquetot, et on aime assez à dire, quand en parle d'une histoire intéressante, ou qu'on l'a >rue soi-même, ou qu'elle est arrivée à quelqu'un que l'on connaît, vu que la chose s'est passée dans sqn village; toujours est-il qu'on approchait..., disons d'Étretat.
» Les habitants reconnurent le douanier. A quelque temps de là, il avait fait condamner plusieurs pêcheurs à la prison pour qtielqucs mauvais cigares passés en fraude. Ils pensaient bien qu'il Tenait encore pour faire du inaf à quelqu'un, €t, du plus loin qu'ils l'aperçurent, ils se le montrèrent du doigt, en criant d'une seule voix :
» — Voilà le douanier? que le diable emporte le douanier 1
» Entendant cela, le diable hocha la tête et dit au
douanier en ricanant : — Voilà que les gens d'ici
.vous donnent aussi à moi; maisc'e^t debon coeur,
et du meilleur de leur cœur ! Et ainsi j'ai le droit
devons prendre, et vous êtes bien à moi f
1 Et le diable l'enleva dans l'instant même, et on n'a jamais su ce qu'il en avait fait.
» Et voilà comment un . douanier fut emporté par le diable.
— Et vous croyez cette histoire-là, maître Glam ?
— Je sais bien, monsieur Alphonse, que d'autres personnes ont dit que le douanier avait été assassiné par des fraudeurs ; que d'autres personnes ont prétendu Tavoir vu plus lard dans une autre ville, où il occupait un poste supérieur. Mais on n*en croit pas un mot, et on est parfaitement d'accord sur ceci : que le douanier a été emporté par le diable... Le berger de \sLMare-au-Clerc^ dit que c'est auprès de Criquetot (si c'est- lui qui m'a jeté un sort pour le maquereau !...); mais le plus grand nombre soutiennent que c'est auprès d'Etretat, à la descente de la cavée, près le château de M. Fauvel, l'ancien maire.
-=- Mon cher Glam, lui dis-je, comme vous êtes un homme de bon cœur et de bon sens, j'ai quelques observations à vous fairo sur l'histoire que vous venez de me raconter. Si je ne faisais que traverser ce village en voyageur, je trouverais l'histoire excellente, et je me garderais devons détromper : les préjugés, les légendes, cela fait partie du pittoresque des voyages ; mais, comme je suis l'un
de VOUS, comme j'espère vivre ici, et comme j'ai choisi ma place dans le cimetière de la commune, je ne voudrais pas vous laisser dans la tête trois ou quatre idées fausses, qui peuvent avoir pour Vous une mauvaise influence.
Et je me mis à accumuler toutes les raisons que je pus trouver contre lessortç, et l'intervention directe du diable dans nos affaires. Et, en parlant, je regardais la mer, comme c'est la coutume de tous les habitants des côtes, par suite d'un instinct naturel et invincible d'admiration. Quand j'eus déveveloppé mon dernier argument, je me retournai v^rs Glam pour voir l'effet qu'avait produit un" morceau dont j'étais assez content.
Glam dormajt, pour me servir d'une de ses expressions, à trente sous par tête^ sans le vin I
J'aime à croire que ce sommeil était uniquement produit par la fatigue de la marée du malin.
Il y a quelques années, deux voyageurs séjournèrent pendant l'automne dans un des petits ports situés au milieu des anses, entre le Ilavre-de- Grâce ctFécamp.
L*an des deux voyageurs, il est inutile de le nommer, était un homme d'à peu près vingt-cinq ans; son visage pâle et néanmoins un peu basané, sa taille, sa démarche annonçaient un homme ro-
buste et accoutumé dès longtemps aux exercices du corps. - .
L'autre était noir avec un collier blanc. Il faut dire que c'était un chien de Terre-Neuve: ses pattes, sa poitrine et l'exlrémité de sa queue en pana-
i.6i AU BOUD DE LA MEK
che étaient également blanches; le reste de sa belle robe soyeuse d'un noir parfait. Il n'y a aucun inconvénient à dire qu'il s'appelait Freyschûtz.
Les pécheurs habitants du port avaient en deux jours jépuisé leur curiosité sur les voyageurs.
Le jeune homme buvait volontiers un verre de genièvre *le malin, écoutait des récits tant qu'on voulait lui en faire, sortait avec les barques quelque temps qu'il fît, tenait son aviron comme un autre, et n'avait pas le mal de mer. En peu de jours, il se fut concilié l'çstime générale.
Pour Freyschûtz, il s'était tout d'abord trouvé en pays de connaissance.
Beaucoup de pêcheurs qui vont tous les ans au banc de Terre-Neuve et à l'île Saint-Pierre, d'où viennent les chiens de cette race, avaient dit en le voyant, dans leur jargon peu intelligible : Un kien de Saint-Pie I
C'était surtout avec les enfants que Freyschûtz se liait le plus intimement. Dans les grandes marées, quelques lames remplissent parfois à une distance assez éloignée les parties basses du terrain, et forment de grandes mares sur lesquelles les enfants font navip;uer de petits bâtiments de leur façon.
Une planche forme la carcasse, la moindre baguette le mât, et des feuilles de chou la voilure ; î Is calculent très-bien le vent, et disposent la voilure de manière à faire traverser la mare au vaisseau contié à cet océan sans tempêtes. Mais le xxioindre coup de vent, la moindre pierre que Teau xu'a pu recouvrir entièrement, suffit pour arrêter Xe navire ou quelquefois le renverser ; et, ces mares ^tànt le plus souvent très-profondes et les naviga- "t.€urs très-petits, car à douze ans l'enfant est de- "venu mousse, il navigue déjà sur la mer partageant le travail et le danger des hommes, alors le X)etit armateur n'avait plus de ressources que ses larmes ; Freyschûtz, nioyennant un morceau de tartine, se mettait à l'eau, allait chercher le bâti- >aient et le rapportait au rivage.
Mais, comme la plupart de mes lecteurs ne se forxnent peut-être aucune idée de la mer, je ne saurais mieux votis peindre son immensité qu'en vous di-. sant que les goélands, grands oiseaux blancs et gris qui, d'une pointe d'ailé à l'autre, n'ont pas moins de cinq pieds, paraissent sur Is^ mer de la taille des hirondelles de nos rivières, auxquelles, du reste, ils ressemblent parfaitement par le vol.
i66 AU BORD DE LA MER
La mer est encaissée dans des falaises \ Los falaises sont de hautes murailles naturelles, soit de terre, soit de rochers, d'une prodigieuse élévation. La plus haute maison de Paris a tout au plus soixante-dix pieds de hauteur, les falaises ont souvent plus de trois cents pieds, c'est-à-dire s'élèvent à la hauteur de quatre ou cinq maisons les unes sur les autres.
La mer, du moins l'Océan, s'avance et se retire deux fois en vingt quatre heures. Quand la marée est basse, c'est-à-dire quand la mer s'est retirée, elle laisse à sec au pied des falaises un espace assez étendu ; son lit est couvert de pierres, de roches, d'herbes, de coquillages^ On peut alors faire sur les rochers d'assez longs trajets entre la mer et la falaise ; mais il faut bien connaître les heufes des marées, la moindre erreur coûterait la vie. La mer monte à une certaine heure, et s'avance en grondant ; si à ce moment on n'a pas atteint quelqu'un des chemins taillés comme des échelles dans la falaise, il faut mourir, et d'une mort hor-
1. Falesitty de faleo ou fels^ mot aUemand qui signifie une roche.
T'îble ; car, je vous Tai dit, la falaise est droite G t lisse comme un mur, et ce mur, la plus haute maison n'en ferait pas le tiers. Aux époques surtout de la nouvelle et de la pleine lune, les marées sont fceaucoup plus 'fortes ; la mer, que Ton appelle slIots grande mer^ descend plus bas et monte beauooup plus haut qu'au moment du premier et du ciernier quartier.
C'était au moment de la pleine lune. Freyschûtz
et son maître partirent pour aller à Fécamp cher-
oher un paquet à la poste. A cette époque du mois,
l a mer est tout à fait basse à quatre heures, et ne
x*ecommence à monter dune manière sensible
cju'une heure après; mais, dès trois heures, on peut
passer sous la falaise. Il n'y avait que deux lieues
à. faire ; pour ces deux lieues, le voyageur avait
devant lui un peu plus de deux heures : en mar-
chant bien, un homme doit faire ce chemin en
une heure et demie.
Le voyageur avait pris son fusil. Il commença d'abord à marcher d'un bon pas; mais la chapelle de la Vierge qui domine Fécamp lui sembla bientôt si voisine, qu'il crut pouvoir ralentir sa marche sans inconvénient.
Et tant de choses sollicitaient sa curiosité i Dans la falaise, la mer avait creusé de profondes grottes toutes revêtues d'une sorte de mousse violette, dont les reflets sont aussi riches que ceux du plus beau velours. Des roches blanches et polies commer du marbre avaient conservé de Teau dans leurs excavations, et des crabes vivants y étaient restés ainsi que de petits poissons.
En d'autres endroits, les rochers étaient couverts d'herbes que l'on appelle algues ou varechs bizarrement formées. Quelques-unes appelées lacets, ne sont en effet qu'un lacet végétal long quelquefois de sept à huit aunes, et ne tiennent qu'à une racine prise dans le roc. D'aulres, larges comnie la main, se divisent à l'extrémité en plusieurs longs rubans. D'autres sont découpées et touffues. Au premier aspecl, tous ces varechs paraissent noirs et sont d'un aspect triste et sévère, mais, en les regardant de façon que le jour pénètre à travers, quelques-uns sont verts, d'autres pourpres, d'autres violets.
Les galets, pierres rondes, qui sont le sable de la mer, sont pour la plupart brillants et transparents comme de l'agate et de l'opale; quelques-
ix iiis sont colorés de rouge et de vert par une sorte d^ mousse impalpable.
I^'reyschutz, de son côté, poursuivait les oiseaux d^ Huer ; les mouettes ou mauves, de la grosseur d ' VI. n pigeon ramier, au plumage moucheté de gris pt de bleu; les goélands, blancs comme des cygnes, a vreo le dos et le dessus des ailes noirs.
es mouettes et les goélands ont le vol rapide et ieux de Thirondelle, et plongent pour saisir dos poissons, se jouent avec joie dans Técume des ^^^^ des, puis disparaissent dans les nuées.
reyschûtz se jetait à la mer pour les poursuivre ; * ^oiame de la mer est si blanche, que la poitrine clo F^reyschûtz paraissait jaune dans cette écume. y avait encore des macreuses^ oiseau noir qui se ^^xiXTit de moules, et dont se nourrissent fort bien *^^ pêcheurs.
*2t: surtout des /awgw^fs, au sujet desquels il existe ^'^^ tradition assez bizarre.
^^ fauquet, gros à peu près comme un pigeon, ^^'' ^oir comme la macreuse; mais, seul de tous les ^*^Osiux de mer, il n'a pas les pieds palmés à la
^^îère des canards, c'est-à-dire les doigts unis ^ ^ une membrane; distinction que partagent les
chiens de Terre-Neuve avec les oiseaux. Aussi dit-on que le fauquet n'est pas fait pour nager, et que c'est par suite d'un miracle qu'il est devenu oiseau aquatique de terrestre qu'il était autrefois. Il y avait jadis à l'île Saint-Pierre des vignes ex: cellentes qui produisaient le meilleur vin du monde. Les fauquets faisaient leurs nids à l'île Saint-Pierre, et s'attribuaient illégalement plus de la moitié de la récolte. Après toutes les tentatives imaginables pour les chasser, on eut recours aux exorcismes de l'Église.
Un prêtre les anathématisa, leur défendit de reparaître sur la terre, et les condamna à vivre désormais de poissons et à chercher leur nourriture dans l'Océan. Mais les fauquets, par leur construction naturelle, nagent assez mal et ne plongent pas du tout; il leur faut donc vivre en parasites, en chevaliers d'industrie, et se procurer par la ruse une nourriture qu'ils ne peuvent se procurer par leur industrie.
Ils suivent les mouettes, et, au moment où, après avoir plongé, elles sortent de l'eau avec un hareng ou tout autre poisson dans le bec, le fauquet le leur arrache adroitementjet s'enfuit à tire d'ailes. Freys
^hlitz et son maître poursuivirent longtemps des ïïioiiettes^ et finirent par en. tuer une.
Cependant, il s'écoulait du temps ; mais la cha- Peî J (e de la Vierge paraissait si près, et, d'ailleurs, * * y avait tant de belles choses à voir qui captivaient ''^meel l'esprit I
Ilia mer commençait à monter, et d'autant plus ^'? t ^, qu'un vent de sud-ouest la poussait du large ; *^^f>endant5 le voyageur ne songeait, lui, qu'à re- ^^ «^der les vagues qui venaient se briser sur le bord. . "^'^ loin, la lame se balance longtemps en se gon- ^'^-xat; à chaque balancement, elle est plus grosse, P'^ î s elle s'élève, et sa crête devient d'un vert trans- P^-^ent. Bientôt elle se déchire et blanchit, la crête ^^•^fcbe, et toute la lame se déroule et la suit, .puis ^'^ î «se sur la mer avec une rapidité dont on ne peut ^^ percevoir à cause du volume d'eau qu'elle en-
ïlle glisse ainsi en grondant jusqu'au bord; là, ^* l« trouve de la résistance, se dresse en arrière ^^^Xnme un serpent, et monte écumante à une hau-
^ ^r quelquefois de dix pieds, et de cent par le ^"^ buvais temps, jusqu'à ce que, affaissée par son
T^^^ids, elle se brise, s'écrase, et coure en bondissant
avec un horrible fracas. Chaque lame va plus loin que la précédente ; en se retirant, elle entraîne avec elle les galets qu'elle a apportés, et leur choc fait entendre comme un bruit de chaînes. Et encore les bandes de pourpre que le soleil couchant laissait au ciel, et qui se reflétaient violettes dans l.a mer.
Une brise froide réveilla le voyageur de son ad^ miration. Il s'aperçut alors que la mer montait depuis longtemps; il siffla Freyschûtz, tira pour le •chien un gâteau de sa poche, et but lui-même .une gorgée de genièvre, puis il se mit en route d'un pas rapide.
La marche est pénible sur les pointes de roche, et surtout sur les galets arrondis qui roulent sous les pieds. Il était souvent forcé de s'arrêter pour respirer. Et, d'ailleurs, malgré le danger de sa situation, dont il commençait à s'apercevoir, il ne pouvait s'empêcher de se retourner de temps à autre pour contempler la dégradation des teintes du soleil couchant ; les nuages, d'abord couleur de pourpre, étaient devenus orangés. Une vapeur rougeâtre montait lentement à l'horizon. Une douce voix de femme l'interrompit dans sa rêverie et lui dit : « Il ne fait pas bon de rester ici, c'est grande
mer aujourd'hui ; dans une demi-heure, lu mer battra la falaise. » Et la femme le dépassa. •
Le voyageur doubla le pas pour la rejoindre, et lui demanda si elle allait comme lui à Fécamp.
— A Fécamp ? dit-elle avec Taccent-de la plus grande surprise; il y a, d'ici à Fécamp, plus d'une heure de chemin, et je Vous dis qu'avant une demiheure la mer battra la falaise ; tout ce que vous pouvez faire , c'est de remonter avec moi par la prochaine avallure qui conduit au poste de douane.
Et, ces paroles lui rappelant son propre danger, ^elle marcha plus vite.
— Mon Dieu I dit-elle uii peu après, ce vent de sur-oue est terrible, il avance la marée !
Et elle marcha encore plus vite.
La sueur ruisselait sur son front, ■r- Marchons moins vile, dit le voyageur, vous vous fatiguez trop.
— La mer ne marche pas moins vite, dit la femme ;.hâtons le pas, au contraire, s'il est possible. Notre situation est plus dangereuse que vous ne le croyez, la nuit arrive et la mer gronde. — Mes pauvres enfants, disait-elle, qui n'ont plus que moi I
— Mais, dit le voyageur, donnez-moi au moins .^^s cet énorme paquet.
— Je le veux bien pour, mes enfants, répondit ^» i'it la femme, car je n'ai plus de forces,
— Vous dites que vos enfants n'ont plus g m- ^ m-jp vous, dit le voyageur; êtes-vous veuve?
— Mon mari est parti, il y a un an, pour 1<— ^^ M le banc de Terre-Neuve ; tous les bâtiments sont revenus, excepté le sien, on n'en a plus eu de nouvelles; ils étaient dessus dix-sept hommes qu ont tous péri. Je n'ai plus, pour nourrir mes enfants, que le peu de filets que mon mari avai laissés à la maison, et qui ne me donnent pa une demi-part dans la pêche du bateau auquel j les confie; en outre, je recueille du varech po faire la soude employée dans les fabriques de verr
Elle s'arrêta et écouta,' car la nuit était tout fait noire.
— La mer est près de nous; je ne comprends p comment nous ne sommes pas arrivés à;ravallure d'un moment à l'autre, la mer va nous gagne nous sommes perdus. — Jetez mon paquet, dit-ell trop heureux 'si nous avons la vie sauve; il fa courir, et courir aussi fort que nous le pouvons.
UNE JOURNÉE SOUS LES FALAISES 17o
Elle commença à courir sur les pointes de roche, voyageur la suivit, elle était épuisée; de temps, temps, elle s'arrêtait, joignait les mains; puis ^ 1 le disait « : Mes enfants ! mes pauvres enfants I » Et, à travers Tombre de la nuit, on voyait l'éme blanche des vagues. Une lame vint leur ouiller les jambes.
— Je ne vois pas Tavallure, disait la femme; CDus sommes perdus, nous sommes perdus I
La mer faisait un horrible bruit.
Pendant ce temps, Freyschfltz courait cà et là,
isant lever les goélands, cachés dans les roches et lioyant de plaisir.
Ils arrivèrent à un endroit où la falaise «s'avan- ^it en pointe; cette pointe était déjà dans Teau.
— On ne peut plus passer I dit la veuve.
Et elle se laissa tomber sur le galet.
La mer grondait toujours, la lune sortit un mo-
^•^Kient d'un nuage et montra les lames si près de la
i^alaise, qu'à peine s'il restait encore un passage.
Le voyageur voulut en vain relever sa com-
p)agae; la fatigue et le désespoir l'avaient écrasée.
Il lui parla de ses enfants ; elle essaya de se lever
et retomba sans mouvement.
Le voyageur se déchirait la poitriae de désespoir. Pour rien au monde il n'eût abandonné ainsi cette malheureuse femme; il la prit dans ses tras et marcha péniblement avec son fardeau. En vain son œil interrogeait la falaise... Toujours le mur lisse et uni de trois cents pieds de haut ! Il vînt un moment où chaque lame lui mouillait les jambes. Freyschûtz commençait à comprendre le danger et poussait de plaintifs hurlements. Une vague roula jusqu'au voyageur et le couvrit tout entier ; il fut renversé, mais sans lâcher son fardeau.
La lune encore une fois sortit du nuage et montra un spectacle affreux. La mer à Thorizon paraissait aussi haute que les falaises; on voyait les lames, blanches et pressées, descendre tout entières sur la terre. Une lame s'éleva à une hauteur prodigieuse, et s'avança en roulant et s'élevant toujours.
Le voyageur posa la ifemme à terre ; il arracha son habit et siffla Freyschûtz.
— Il est inutile de me sacrifier à cette femme peut-être déjà morte, pensa-t-il, et surtout dé me sacrifier sans espoir. Je vais tâcher de me sauver à la nage avec Freyschûtz.
La lame tomha et l'entraîna ; il se cram-
ponna à une roche d'une main, et de l'autre retint La pauvre femme inanimée. Freyschûtz disparut emporté par la vague.
Une sueur froide coula du front du voyageur ; il appela d'une voix déchirante son fidèle compagnon. La mer était toute blanche d'écume.
De cette écume sortit bientôt la large tête noire de Freyschûtz. Après de longs efforts, il revint à son maître, qui le serra dans ses bras.
— Mon pauvre Freyschûtz, lui dit-il, nous allons mourir ensemble. Quelque près de la falaise qu'il marchât, il avait alors de l'eau jusqu'aux genoux, Freyschûtz n'avait plus que le col dehors. Une voix se fît entendre. Une lueur parut dans la falaise.
— Ohé ! par ici 1
— Qui appelle? dit le voyageur d'une voix défaillante.
— Moi, un douanier. Mais ne perdez pas de tgmps.
— Par où ?
Le douanier descendit avec son falot.
C'était l'avallure qu'ils avaient dépassée ^ans la voir.
Le douanier aida le voyageur à monter son fardeau. Quand ils furent en haut, le voyageur regarda la mer; elle battait la falaise avec fureur. On entra dans la cabane du douanier, et l'on ranima la pauvre veuve.
Comme ils arrivaient sur le port de Fècamp, c'était une grande joie. Au déclin du jour, un navire presque démâté avait paru dans la bande rouge du soleil couchant. Les vieux du pays venaient de reconnaître le bâtiment que Ton croyait perdu depuis longtemps; mais la mer était si mauvaise, qif'il n'y avait pas moyen de mettre une seule chaloupe dehors.
On alluma de grands feux sur la jetée. Le navire mit en panne avec le peu de voiles qui lui restaient, car, par un pareil temps, il n'eût osé approcher du port de Fécamp, dont l'entrée était impraticable.
Toute la nuit se passa dans des transes successives de joie et de crainte. Le matin, c'est-à-dire douze heures après, car il fallait attendre la marée, le navire entra dans le port. Les hommes étaient pâles
et maigres ; ils mirent pied à terre, et ne répondirent aux caresses de leurs femmes et de leurs enfants qu'en leur imposant silence parunsignede lamain.
On comprit que, dans le danger, ils avaient fait un voeu. On s'écarta respectueusement. Tout le monde se découvrit la tête ; les marins alors s'agenouillèrent; et, toujours rampant sur les genoux, ils montèrent jusqu'à la chapelle de la Vierge; là, ils entonnèrent un cantique que tout le monde bhanta avec eux. C'est un cantique bien connu sur toute la. côte et qui commence ainsi :
Vierge sainte, exaucez-nous, Notre espoir est tout en vous.
Chère dame de la garde.
Très- digne mère de Dieu, Soyez notre sauvegarde, Pour nous défendre en tout lieu.
Puis les femmes, les enfants, les sœurs embrassèrent en pleurant les pauvres marins que le cœur, seul pouvait reconnaître, tant ils avaient souffert I et, dans les bras de son mari, la veuve ne pensa pas à remercier le voyageur ; mais, en voyant le bonheur de cette pauvre femme, le voyageur ne pensa même pas qu'elle aurait pu le remercfer.
Sainte-Adresse, 1849.
Au commencement de Tété dernier, la mer, dans une nuit de colère, avait brisé mon canot, la Langouste; la douane avait, selon Tusage, constaté le décès de l'embarcation. — Il fallut faire faire un autre canot, et aussi remplacer quelques filets, qui avaient été perdus dans le sinistre. — A cet effet, je pris la route d'Étretat,, et j'allai trouver le père Quertier, qui en avait, m'avait-on dit, quelquesuns à vendre, et qui demeure à moitié chemin à peu
près de Sainte-Adresse à Étretat.
La mère "Quertier, de temps immémorial, — Quertierestsonsecond mari, — tient un cabaret isolé, à une demi-lieue au moins de toute habitation, et bien connu sous le nom de Café Terreux. — Je ne sais si le nom de Terreux vient de celui qui l'aurait fondé autrefois, — ou de ce qu'il est simplement creusé dans Targile de la côte. La mère Quertier est une femme honnête et considérée, — qui vend du café et du cassis (dans le pays, on dit cassif), non pas, comme elle le dit, t du cassif drogué, — mais du cassif tel qu'il vient dans le jardin, sans sucre, sans rien;» — également du pain et des œufs durs; les chevaux y trouvent aussi de l'avoine et de l'eau, et rien ne les déciderait à passer devant le Café Terreux sans s'y arrêter.
Je ne tardai pas à m' arranger avec le père Quertier, qui me céda une partie de ses filets, et, comme il m'offrit un verre de cassif^ auquel sa femme ajouta € une pierre de sucre », nous nous attablâmes dans un coin.
A une autre table étaient quelques hommes de la campagne, qui buvaient du cidre, -r- Deux discutaient avec chaleur, les autres semblaient être le tribunal.
— Écoute, maître Jean, disait un des interlocuteurs, tu as tort, tu ne respectes rien ; tu es connu dans le pays pour un empiéteux. Chaque fois que tu laboures ton champ, tu fais un sillon de plus, — tantôt tu le prends à la sente, tantôt au grand chemin, tantôt à un de tes voisins. Quelquefois, on te fait rendre le sillon ; mais, d'autres fois, on ne dit rien, et tu le gardes ; ça n*est pas comme ça qu'on doit augmenter l'héritage de ses pères : c'est par le travail, c'est en améliorant son fonds, et non en, empiétant sur celui des autres.
— Qu'est-ce que tu viens me parler de sillon et de labour ! reprit celui qu'on appelait Jean; il y a six mois que je n'ai labouré, et je ne labourerai pas avant quatre mois d'ici.
— Ce que je te reproche n'est pas d'hier; je veux parler de ton habitude ; mais ce qui est d'hier, c'est la haie et Içs arbres que tu as commencé à planter au bord de la propriété de M. Léon ***.
— Est-ce qu'on n'a pas le droit de se clore, à présent? Je vous le demande, à vous autres.
— Oui, certes, dit l'un des assistants, on a le droit de se clore.
— Il ne s'agit pas de ça, et tu fais semblant de ,
184 AIJ BOED DE LA MER
ne pas me comprendre, maître Jean. Et à quelle «3 i>tance plantes-tu ta haie ?
. — A peu près à la distance ordinaire.
— Eh bien, moi, je te dis que tu n*es pas à c3 jstance. .
— Pas à distance? — un pied et demi pour ^^jê^ ne sève (haie vivte) d'épines ! — l'article 259 d^ 'a coutume d'Orléans est pour moi.
— Oui-da I — mais l'article 259 dit que '^ haie sera sève d'épines blanches, et pas d'épi «naes noires.
— Qu'est-ce que ça fait?
— Tu le sais aussi bien que moi, ce qu© ^^ fait: l'épine noire trace et envahit l'héritage ^^ voisin!
— Eh bien, alors, il y a un arrêt du parlemeai^ ^^
Rouen du 17 août 1751, qui fixe un pied etd.^^*^^ pour les haies, sans dire de quelle sève, et la coutume normande battra la coutume d'Orléans ^^ Normandie.
— Nous verrons ça. Et les arbres ?
— Il y a règlement du parlement de Grenoble* du 8 octobre 1612, qui dit de planter à six pieds.
— Ah ! lu ne veux plus^ de la coutume normande, à ce qu'il paraît, pour tes arbres. Pourtant ton arrêt\de 1751 en Mievise un brin : il dit de ne pas planter plus près que vingt-quatre pieds.
— Oui, pour de la futaie, mais ce que je plante, c'est des pommiers heuribles (précoces).
— Eh bien, Tarrêt dit alors sept pieds pour tout arbre.
— Alors, je garde l'arrêt du parlement de Grenoble. — D'ailleurs, en quoi ce que ça le gêne, ton M. Léon ***, que mes arbres soient à quelques pouces plus près ou plus loin?
— Oh ! mais c'est que lu es nftilin. Dans quelques années, tu viendras dire: « J'ai un pied et demi à reprendre sur M. Léon. Voyez ma haie. On ne me l'aurait pas laissé planter plus proche que je n'avais droit. » Et tu gagneras un bon pied... Et aussi : «J'ai sept pieds depuis mes arbres. > Et tu voudras bien alors de la coutume normande.
Maître Jean rit lui-même avec un certain air satisfait de voir son habileté reconnue. Tout le cabaret prit part à sa gaieté.
— Maître Pierre, laisse-moi faire mes affaires
avec M. Léon***, ajouta^maître Jean, et je te payerai un pot de cidre quand tu voudras, car que que ça te fait?
Je sortis, un peu pressé par l'heure, car cette conversation me semblait étrange. Un autre voyageur sortit en même temps que moi. Je recommandai au pèreQuertierde m'envoyer mes filets par la voiture d'Étretat, et je me mis en marche pour Sainte- Adresse.
Mon compagnon de voyage avait serré la main à maître Pierre et à maître Jean. — Je lui demandai si c'étaient le maire et le juge de paix, ou deux avocats.
— Euxl — me dit-il, — ce sont deux paysans, deux cultivateurs. — Jean est riche, et Pierre ne l'est p9,s, voilà toute la différence. — Jean a une belle ferme, et Pierre n'a qu'un lopin de terre autour d'une masure ; — aussi il va en journée chez des bourgeois.
— Mais ces textes de loi qu'ils citent?
— Ah ! dame, faut bien savoir un peu les lois; comment qu'on défendrait son pauvre bien sans ça, et qu'on augmenterait tout doucement l'héritage de ses enfants?
— Savez- VOUS aussi les codes ?
- — Je n*en sais pas aussi long que Pierre et Jean,
^^ il y en a plus comme moi que comme eux ;
ffiais ils ne sont pas les seuls pourtant, et il y en a
^® plus forts qu'eux, parce que Jean ne sait pres-
î^e pas lire, et Pierre pas du tout.^Mais on ne re-
f^it pas un Normand sans se donner un peu de
mal.
• Alors, je vous ferai la question que Jean
acli-^çgajl; à Pierre quand nous sommes partis. — Maître. Pierre me paraissait défendre le bon ^^^it:, mais je ne crois guère au désintéressement Sens qui ont pris la peine de devenir de si ^^^"0.ds jurisconsultes. — Que que ça fait à ^^^^-9*6? est-il héritier, parent, ami, ouvrier de ce *'• X^éon***?
- Ni héritier, ni parent, ni ami, — ouvrier ^^^Xquefois ; mais, quand un homme a fourni ses ^ •=* et qu'un autre lui a payé ses journées, ils ne se
^^^Arent rien ni l'un ni l'autre.
C'est juste.
Mais maître Pierre a des raisons pour s'inté- **^^ser à la propriété de M. Léon"*. — Où allez-
— A Sainte- Adresse.
— Moi, à Bléville. Nous allons ensemble presque jusqu'à iacavée de Sanvic. — J'ai le temps de vous raconterça. — Quand nous nous séparerons, nous ne serons pas loin de la propriété en question .
Voilà ce que c'est : — L'année passée, il y a eu des clubs publics; cette année, il'y a des réunions où ne se rendent que ceux qui sont du même avis. — Il y a là des gens qui promettent, offrent de grandes doréjs au peuple, aux pauvres et aux ouvriers, — tartines où il y a du beurre, et môme des confitures dessus, — mais pas de pain
dessous.
D'autre part, les bourgeois, qui ont eu trop peur en 48, n'ont plus assez peur en 49.
Ils sont un petit peu durs au monde et ont l'air de vouloir se revancher de leur peur de l'année dernière. Repoussés d'un côté,' attirés de l'autre, les pauvres et tes ouvriers écoutent ceux qui leur font le plus de promesses, — à défaut de ceux qui leur donneraient le plus.
Et puis il y a une société qu'on appelle de la rue de Poitiers qui a fait distribuer toute sorte de
# MAITRE PIERRE i89
petits livres ennttyeux, qui disaient qu'on voulait ^amener un gouvernement où les pauvreè se partagée raient la fortune des riches. — Ces petits livres disaient que ça ne valait rien. — Mais, au con- ^r^aire, ça fait venir des idées à beaucoup; les uns disoBt que c'est pour dans longtemps; d'autres d* sont que c'est pour le mois prochain, quelques-uns î*^^ c'est pour la semaine prochaine.
Il faut dire la vérité, monsieur : tout ce qu'il ^ ^ de fainéants, de buveurs, de propres à rien,
^■^^■^ t semblant d'être socialistes, mais aussi tout ce
^ ^-■^* i l y a d'égoïstes, d'avares, disent qu'ils agis-
^^-*^ t pour l'ordre. — Quand on regarde bien, on
^-^ * ^ qu'ils n'ont raison ni d'un bord ni de l'autre,
mais chacun des deux partis donne un peu
* ^ou à l'autre. — Les égoïstes, les avares font dire
I serait bon de les mettre un peu au pas, qu'il
^ ^^ bien des choses à faire pour le peuple; que les
^^ ï^^sistances devraient être à bon marché, etc.
^lais, quand on écoute les soi-disant socialistes, ^nd on voit des épaules pas fortes du tout dender les fardeaux les plus lourds, on pense que ^^ autres ont un peu raison et qu'il faut soutenir ^^rdre, dans l'intérêt même du progrès.
De façon que chacun plaide pour soi, et gagne la cause de son adversaire.
Une réunion s'est formée où des pauvres gens et des ouvriers se sont partagé par avance les biens des riches, pour qu'il n j ait pas de confusion au jour où la chose pourra se faire. Maître Pierre est de cette réunion ; comme il connaît bien la loi, on l'écoute volontiers. Quand on a eu fait les lots, on luiaditde choisir; il a choisi le plus petit; il achoisi le bien de M. Léon***, qui n'est qu'une ferme et un •jardin, et il a laissé les grosses parts aux autres. On a applaudi, car on a dit qu'il n'était pas ambitieux et on Ta laissé faire.
Depuis ce temps, Pierre considère la propriété de M. Léon *** comme à lui. Jamais le -fils aîné d'un bourgeois ne s'est cru aussi sûr de l'héritage de son père. C'est pour cela qu'il en défend les limites avec tant d'acharnement; il ne permet à personne d'empiéter sur son bien.
Au commencement, ça allait bien. M. Léon *** ne savait rien de l'affaire, et il prenait souvent Pierre, qui est bon jardinier, pour faire quelques journées chez lui. Il faut voir avec quel cœur Pierre travaillait; il venait une heure avant l'Angélus du
roâtin, el ne s'en allait qu'un quart d'heure après 1* Angélus du soir. — Il ne mettait pas une demiheure à dîner. Il faut dire que M. Léon *** n'est pas grand jardinier, pas très-curieux de ses plantes, i très-ambitieux de ses arbres, et ce qu'il ordonait à Pierre de faire, c'était le plus souvent de ï^âtisser les allées, de faucher les gazons et d'arroser les fleurs autour de la maison ; — mais Pierre ne ^'en tenait pas là. — Si vous saviez ce qu'il a greffé ^ans rien dire de coignassiers et de sauvageons avec ^es greffes de poires nouvelles qu'il, se faisait donx^er de côté et d'autre, et les belles roses qu'il a entées clandestinement sur les églantiers ! Un Viiver, il s'est introduit trois nuits de suite par-dessus Vine haie pour porter du fumier qu'il avait acheté ^t l'enfouir au pied des arbres à fruits. — Il était fcien mécontent de .M. Léon ***, qui laissait ainsi ciépérir les pauvres arbres par lésine; il racontait â tout le monde que les arbres étaient tout couverts cle mousse, tant le terrain s'était amaigri.
La propriété- de M. Léon *** manque d'eau, — il n'y a qu'une grande mare pour arroser, et, dans les mois de septembre et d'octobre, elle était toujours sèche. — ^^Eh bien , Pierre, par une foule de
'igoles creusées à grand'peine, a conduit à cette riare l'eau qui se perdait sur les propriétés voisines, ;t aujourd'hui la mare est la meilleure et la plus ibondante de la contrée.
Mais il y a quelque temps, M. Léon et Pierre se lont fâchés. — Il y a du côté de Toiiest un vieux mur 'uiné et creVassé, dans lequel poussent des pariétaires et toute sorte de plantes; de vieux lierres jui ont peut-être contribué à le renverser, ont Tair aujourd'hui d'être son seul soutien.
M. Léon ***, qui, comme je vous l'ai dit, n'est pas irèS'CurieuxAe jardinage, aime beaucoup le sauvage, ce qu'il appelle un style pittoresque, ce que nous appelons, nous, un genre bachique. Il s'avise d'àdjorer ce vieux mur; — c'est un drôle de goût, — mais c'est son goût, et le mur est à lui.
Comme Pierre travaillait au jardin il y a à peu près trois mois, et qu'il était près de ce mur, M.Léonlui dit : — Ehl maître Pierre, éloignez-vous du mur; il y a dans les lierres un nid de roitelet et vous pourriez effaroucher la couveuse.
— Elle sera bien mieux effarouchée, dit Pierre, quand on va abattre le vieux mur pour le reconstruire.
—Et qui esl-ce qui abattra le vieux mur ?
— Mais Joseph le maçon, iaussitôt que vous lui saurez donné Tordre, et ça pas plus tard que
ntôt, car je lui ai dit de venir vous parler.
— Et qui vous avait donné icette commission, aître Pierre ?
— Le bon sens, monsieur Léon ; je ne suppose
as qu'il .vous plaise de vous trouver déclos un de
es matins, et de voir les charrettes traverser votre
^rdin et les moutons paître dans vos fleurs.
— J*ai consulté ce même Joseph, et il m a as-
uré que le mur tiendrait. debout encore vingt ans.
— Possible, mais ça n'est pas propre^ un mur Cîomme ça.
— Comment , pas propre ! mais il est magnificjue. Je ne donnerais pas pour cinq cents francs le lierre, les pariétaires et les fougères qui poussent flessus; — je ne dérangerais pas pour cinq cents autres francs le petit roitelet troglodyte qui y fait son nid tous les ans.
— Ça n'empêche pas, monsieur, que tout le inonde est d'accord qu'un beau niur. neuf, — en cailloux taillés et chaînes de briques, bien paré et crépi, . et formant des carreaux noirs et blancs
comme un damier, — est plus beau et plus propre qu'un vieux mur en ruine, couvert de mauvaises herbes et de plantes parasites.
. — C'est une affaire de goût, maître Pierre.
— Oui 5 mais savez- vous ce qu'on dit? On dit que vous êtes avare, on dit que vous laissez dépérir votre propriété par lésine, on dit bien pis que cela encore.
— Et que dit-on, maître Pierre ?
— Je n'ose pas trop le répéter, parce que c'est trop fort.
— Allez toujours.
— On dit que vous êtes ruiné, et que vous n'avez pas le moyen de faire réparer votre clôturé.
— Est-ce là tout?
•^ Mais il me semble que c'est bien gentil comme ça.
Trouvant la volonté de M. Léon "* inébranlable, Pierre ne s'est pas tenu pour battu ; — il a officieusement et clandestinement averti le maire du mauvais état du mur et exprimé des craintes sur la sûreté des passants, le mur pouvant d'an moment à l'autre tomber, soit en dedans, soit en dehors du jardin. . •
MAITRE PIERRE 49o
Le maire est venu avec son adjoint. — ^ On a ordonné une expertise. — Il a été décidé que le mur était vieux, ne faisait pas une clôture propre ( tout le monde est, à ce qu'il paraît, d'accord là-dessus), mais que la sécurité publique n'était pas encore intéressée à sa démolition.
Pierre était furieux. — Il me laissera, disait-il en parlant de M. Léon, la propriété dans un bel étati ^— Avec quoi veut-il que je puisse bâtir des murs..., moi? Est-ce que ce n'est pas le devoir d'un propriétaire d'entretenir son héritage en bon état? — J'en aurai au moins pour huit cents francs à refaire ce mur-là. — Et où veut-il que je les prenne ? C'est un brigandage I
Depuis ce temps, quand il travaillait chez M. Léon ***, il répondait à peine aux questions de celui-ci et ne faisait rien que de mauvaise grâce. — ; Cependant, M. Léon *** le gardait parce que, s'il diminuait de politesse pour le. maître, il ne diminuait pas de soins pour la propriété, et son ardeur au travail semblait s'accroître chaque jour. — C'était pour M. Léon *** sans cesse de nouvelles surprises. — Il voyait un matin splendidement épanouie la nouvelle rose jaune de Perse^ rose encore
presque inconnue dans les jardins, là où il ne connaissait que des églantiers. — Une' autre fois, lui qui n'a pas acheté d'arbres depuis vingt ans, il cueillait \e bigarreau Napoléon ou la poire Williams, qui sont des fruits tout nouveaux dans les cultures et que beaucoup de ses amis se sont procurés à grands frais, il y a quelques années.
Mais Pierre, qui s'effrayait de plus en plus d'avoir à rçfaire le mur de l'ouest au jour du partage, Pierre, qui avait fait faire un devis de ce mur par le maçon Joseph, et qui avait appris avec indignation que ça lui coûterait non pas huit cents francs, mais douze cents, — Pierre s'est obstiné à le faire reconstruire par le maître actuel.
M. Léon tient aux fougères et à la pariétaire.
Pierre arracha les fougères et la pariétaire, — il coupa les vieux lierres au pied, à quatre poucessous terre, de façon qu'ils ont jauni et perdu leurs^ feuilles; sans qu'on puisse savoir pourquoi, il at détruit le nid du petit roitelet.
Et, un jour, M. Léon *** Ta surpris — debou t sur la crête du mur, une pioche à la. main . — et le démolissant à coups redoublés.
Cette fois, M. Léon "* s'est mis en colère, il a
railli i'assommeretl'amisdehors. Depuis, M.Léon*" <^ appris la dénonciation au maire, — et,^qui plus ost, les détails du partage et les prétentions de l?ierre sur sa propriété.
De sorte qu'ils sont très-malheureux tous les^ tieux.
Pierre ne peut plus mettre les pieds dans son
futur jardin, — si ce n'est clandestinement, la
riuit; — et dernièrement un gros chien qu'on y
I âche depuis quelque temps lui a enlevé un mor-
c^eau de pantalon et quelque autre chose en sus. —
ïl s'informa aux domestiques : — Travaille- t-on
su jardin? — Après l'ouragan de l'autre nuit, a-
t.-on fait visiter la toiture par les couvreurs? —
-Kntre-t-il du fumier dans le jardin? — Est-il ques-
lion de rebâtir enfin le mur de l'ouest?
Et il n'obtient pas tous les renseignements qu'il voudrait, parce qu'il est tres-sévèrement défendu îiux domestiques d'avoir aucunes relations avec lui.
M. Léon *", de son côté, a l'esprit frappé des prétentions et de l'opiniâtreté de Pierre; — ij en j'éve la nuit; il semble que sa maison et son jardin ne sont plus tout à fait à lui. — Quand il voit
i98 AU BORD DE LA MER
Pierre rôder autour de la maison, il s'inquiète et ne le perd pas de vue; — il a donné des ordres à Joseph pour reconstruire le mur de Touest, parce qu'il ne se trouve plus asse^ clos, et que Pierre pourrait bien s'introduire par là.
Pierre cependant, comme nous l'avons vu tantôt, ne laisse pas empiéter sur sa terre. — Le petit champ sur les limites duquel vous l'avez entendu discuter avec Jean n'est pas enclos dans le jardin, et c'est la seule partie de la future propriété où il puisse maintenant pénétrer. — Il est dévoré d'inquiétudes. En effet, il est comme je vous l'ai dit, habile jardinier; tout le temps qu'il a été chargôdu jardindeM. Léon"*, il taillait les arbres pour les faire pousser en bois, se réservant de ne les mettre à fruits que lorsqu'il entrerait en possession. .
Maintenant, il se demande si on ne va pas les tailler au contraire pour les faire crocheter et donner du fruit. — Si on prend un nouveau jardinier, il n'y manquera pas, ne fût-ce que pour se faire valoir. — Si on n'en prend pas, on ne les taillera pas du tout; ça sera bien pis ; ils seront chargés de fruits, s'épuiseront et se déformeront en deux ou
■Crois ans. Ces espaliers, ces quenouilles qu'il avait joris tant de soin et de joie à conduire, — on les lui livrera dans un bel état !
— Mais voici, me dit mon compagnon, que notre i'oute se sépare; je vais prendre à droite pour Bléville, et vousall^z, vous, descendre la cavée dé Sanvic, pour Sainte-Adresse. — Adieu , monsieur.
Je me mis à descendre en effet la cavée de Sanvic ; — et, chemin faisant, je me disais : Mon compagnon a raison-, on laisse la classe pauvre entre des gens qui promettent tout et des gens qui né veulent rien donner. — S'ils avaient à choisir encore entre des gens qui promettraient beaucoup et d'autres qui donneraient un peu I
Beaucoup de ceux qui s'intitulent socialistes n'ont pas de droits à ce titre. — Le socialisme doit être la recherche des perfectionnements pacifiques de la société, — et ceux-là ne rêvent que ruines et désordres.
Mais il n'en est pas moins vrai que c'est une énorme sottise de s'intituler antisocialistes.
S'il plaisait au parti du mouvement de s'appeler aniis du peuple^ serait-il juste et sage aux amis
de l'ordre de s'intituler les ennemis du peuple?
D'ailleurs, une révolution qui n'apporterait pas de progrès dans l'état de la société ne vaudrait pas ce qu'elle coûte; — si elle ne faisait que prendre les places et les dignités aux uns pour les donner aux autres ^ — il faudrait dire comme mon matelot Buquet: « C'est comme quand on change de logement pour ne faire que changer de punaises. »
C'est Racine, je crois, qui raconte qu'un prédicateur ambulant, se trouvant sur une place de Naples, et voyant que la foule l'avait abandonné pour les kzzis d'un polichinelle, ne s'amusa pas à invectiver le polichinelle ; il éleva son cruciBx et s'écria : Ecco il vero pulcinella ! — Voilà le vrai polichinelle — celui qui dit la vérité, etc., etc. •
Il faudrait dire : « Nous sommes les vrais socialistes, voici notre programme ! » et, ce programme donné, il faudrait le suivre.
Car la même loi et le môme gouvernement doivent, il est vrai, à la fois préserver le riche contre l'avidité et la haine du pauvre, et préserver le pauvre contre la tyrannie, et l'égoïsme du riche.
Alors, on aurait avec soi tous les gens de bon
sens, de bon cœur et de bonne foi de tous les partis. — On n'aurait plus contre soi que les fous et les imbéciles de tous les partis, et l'issue de la lutte ne serait plus ni douteuse ni inquiétante.
Comme je continuais à descendre la cavée, — mon esprit, chassant aux papillons, avait attrapé quatre ^vers quand j'aperçds la mer et Sainte- Adresse; — aussi la chose n'eut pas de suite, — tant je sens bien en face de l'Océan la vérité des paroles d'un vieçx pécheur d'Étretat de mes amis, qui, entendant parler des troubles et des inquiétudes politiques, étendit les deux bras vers la mer, et — me la montrant, bleue et immense comme le ciel, riche et toujours la même, — me dit :
— Qu'est-ce que ça nous fait ?
Voici les quatre vers :
Le blanc veut pour lui seul les abus couservés ; L'autre croit qu'à son tour il est temps qu'il y goûte. Les blancs sont simplement des rovges arrivés, Et les rouges des blancs en route.
Sainte-Adresse, 1850.
Vous me demandez si je ne m'ennuie jamais au boFddela mer; c'esl un beau spectacle, dites-vous, mais uniforme et monotone... .
Pour toute réponse, je vous dirai : Vous n'avez pas vu la mer, venez enfin cet été voir elle et moi, et vous me direz après si c'est uniforme et monotone. Vous aimez les tableaux; eh bien, toutes les cinq minutes, la mer vous présente un nouveau tableau de Gudin ; il y eu a même qui sont remplacés au bout d'une ou deux secondes, et de ceux-là mômes Gudinen a reproduit quelques-uns, grâce à son admi-
rable mémoire. Il y a dix ans que je cherchaii revoir un coucher 4e soleil que j'ai admiré une fois. Eh bien, il ne s'estjamais reproduit;. tous les jours, la nature a créé de nouvelles magnificences depuis dix ans, et ne s'est pas encore répétée.
Et puis aussi, il y a les habitants, les pêcheurs, les marins, que vous aimeriez comme moi si vous les connaissiez. Je ne veux vous parler aujourd'hui ni de leur sage indifférence pour la plupart des choses que se disputent les autres hommes, ni de leur dévouement désintéressé; je veux vous dire seulement combien d'aliment ces gens simples et silencieux peuvent donner rien qu'à la curiosité.
Quand vous serez ici, nous irons ensemble acheter, après dîner, deux cigares chez un épicier -qui demeure au fond du village. Si je ne vous dis rien, vous ne verrez rien; vous entrerez dans une petite boutique, peinte en vert, sur laquelle sont les inscriptions ordinaires : Contributions indirectes. Tabuc. Vous demanderez deux cigares ; un homme de soixante ans vous désignera une boîte dans laquelle vous choisirez vos cigares; vous payerez, on vous rendra votre monnaie; nous sortirons; vous me direz: t Eh bien, après? »
Eh bien, avant de venir ouvrir, dans le villafge où il est né, une petite boutique d'épicerie, cet homme, pendant plus de quarante ans, a été chercher, à travers les mers et les tempêtes, ce sucre el ce café, et ces clous de girofle, et ce tabac qu'il vous vend.
C'est déjà un peu plus intéressant que le débitant de votre quartier, qui va, depuis le même espace de temps, chercher son tabac à l'entrepôt, son sucre et son café rue de la Verrerie.
Mais ce n'est pas tout.
Cet épicier a fait les guerres de l'Empire; il s'est battu vingt fois avec les Anglais; il a été corsaire. Ce n'est pas tout, il a été pris dans un combat naval, sur un navire coulé bas; il a été emmené en Angleterre. Dix fois il a essayé de s'échapper, dix fois il a été repris et resserré plus durement, mais il était décidé à quitter l'Angleterre. Un jour, enfin, il s'est échappé avec un camarade aussi malheureux et aussi résolu que lui ; ils ont volé un petit canot de douze pieds à je ne sais quels pêcheurs anglais. Douze pieds est une dimensioa^que l'inspecteur de navigation trouve absurde et dangereuse sur
laSeine. Onm'apersonnellement,ily aune douzaine
d*années, mis en fourrière, confisqué, détruit un canot que j'avais sur la Seine, parcequ'il n'avait que douze pieds de longueur, et que la prudence paternelle de l'administration ne veut pas qu'on s'expose sur la rivière avec une aussi frêle embarcation.
Une fois en possession de ce canot de douze pieds, nos deux Normands se mirent en route pour revenir en France, et traverser la mer ; ils avaient une petite provision de biscuit et une bouteille de genièvre. A peine avaient-ils quitté la rive, que le ciel devint menaçant ; tout présageait du gros temps. Ils se consultèrent ; ils furent parfaitement d'accord qu'ils aimafient mieux se noyer que de retourner chez les Anglais. Ils firent leur prière et se mirent en route : les présages du ciel se confirmèrent, et, au bout de trois jours, des pêcheurs trouvèrent le canot avec les deux hommes presque morts de faim, de soif et de fatigue; mais, c'étaient des pécheurs français. Ils étaient sauvés, et voilà comment notre homme est venu s'établir épicier dans le village où il est né.
Mais en voici un autre qui passe; celui-ci est encore pêcheur, il mourra pêcheur. Il a plus de soixante ans, il est robuste et vigoureux comme à
q[ u arante ans. Il n'a pas été au service. II était toujours prêt, mais on ne l'a pas demandé. Cependant, i • I ni est arrivé une chose qu'envieraient des mai*i 1:1s qui ont passé toute leur vie au service.
Celait pendant la guerre; des navires anglais rôv d'iîentauxalentoursdelaradeduHavre. Les pécheurs f*^£tnçais avaient ordre ^e rentrer avant la fin du jour, et, de ne pas s'écarter hors de portée de la vue.
j\iaUre Pierre était jeune alors, un peu aventurf^UTc, aimant à éluder les ordres des commissaires ^^ 1 Si marine. D'ailleurs, il n'avait rien pris à la mer d^piiis plusieursjours.il décida lesdeux compagnons î^ i montaient son canot avec lui à dépasser les '*^ttiî tes prescrites ; bien plus, à passer lanuit dehors.
Leur désobéissance fut punie comme dans une ia.ol^. Le jour commençait à poindre lorsqu'une P^^ite goélette anglaise, qui T6i3.\U quœrens quem ^î^'^OTet^ avisa la petite, bart[ue, la héla, et lui fit ^^8 rie d'approcher.
^os pêcheurs virent un peu tard qu'ils avaient
*^i t xme sottise, firent sembltint de ne pas entendre,
'^^ssèrent leurs petites voiles, et se disposèrent à
^^gagner la rade et la terre à la faveur d'un vent
^^Voi-able, espérant que la goélette les mépriserait,
ne daignerait pas se déranger pour une si chétive embarcation, et ne s'aviserait pas de^tirer sa poudre aux moineaux.
Jls se trompaient. Le capitaine de la goélette avait besoin de renseignements. Il renouvela ses signaux, et crut devoir, pour en faciliter Tintelligence, les appuyer d'un tout petit boulet, qui ricocha à quelques pieds du canot, et qui l'aurait percé et fait couler s'il l'avait atteint. Mais Pierre et ses compagnons savaient bien qu'on ne les avait pas visés, et que ce n'était qu'un avertissement, mais que le coup suivant les coulerait, et que d'ailleurs la goélette les rattraperait en deux enjambées. Il fallait obéir. On amena les voiles et on rama de mauvaise grâce, mais on rama vers la goélette; on hissa les trois hommes abord, puis on défonça leur canot, qui coula et disparut. On leur fit des questions auxquelles Pierre refusa de répondre. Un de ses compagnons répondit de hardis mensonges. On allait interroger le troisième, lorsqu'on fut distrait par une alerte. Un brick français venait à toutes voiles siïr la goélette. On mit à fond de cale les trois pêcheurs convenablement ficelés, puis on se prépara au combat.
Je veux bien ne pas vous donner tous les détails de ce combat. Il fut très-acharné. La nuit arriva et sépara les combattants. On s'était fait beaucoup de mal de part et d'antre. Chacun se considéra comme suffisamment vainqueur, et gagna le large. Le navire anglais avait été le plus maltraité, probablement. Le capitaine était tué, le second grièvement blessé. Il ne restait plus que sept hommes de tout l'équipage. On répara les cordages coupés par les boulets ; on remplaça un mât rompu ; puis on se mit en route pour un port anglais. Un point noir, qui avait paru à l'ouest, .monte en s'étendant. Le vent souffle par rafales ; les grains, mêlés de vent et de pluie^ se succèdent rapidement ; la mer se gonfle. Il fallut amener une partie des voiles et une terrible tempête ne tarda pas à se déclarer.
Malgré l'absence du capitaine et lai blessure du second, l'équipage se défendit bravement et habilement contre la tempête. Pendant ce temps, nos trois Normands se désespéraient ; ils avaient, pendant le combat, adressé au ciel de ferventes prières pour que les Français prissent le navire anglais et les délivrassent; mais il fallut renoncer à Qet espoir.
Tous trois avaient au pays des femmes et des enfants et s'alarmaient avec raison du sort de leur famille; de plus, ils se rappelaient tousles récils du sort des prisonniers au pouvoir des Anglais^ et Pierre surtout disait que, puisque les Français n'avaient pu les délivrer, il eût été au moins bien heureux que la goélette fût coulée bas ; qu'il aimait autant être noyé que prisonnier, et que cela l'aurait consolé plus d'à moitié de voir les Anglais se noyer avec lui.
— Quel malheur 1 disait un autre, que nous n'ayons pas été sur le brick avec les Français ! Pour ma part, je ne suis pas soldat, je ne me suis jamais battu, mais j'aurais cogné si dru que ça n'aurait pas nui à l'affaire.
— Ma pauvre femme I mes pauvres enfants ! disait le troisième
— Mais quel temps fait-il ? disait Pierre; le navire roule terriblement , la mer gronde sous la quille, les mâts craquent; je ne m'y connais plus, ou il fait ou il va faire un furieux temps.
Cependant, en effet, la tempête devenait horrible. L'équipage, réduit à sept hommes, dont quelques-uns blessés, avait peine à suffire à la ma-
nœuvre, surtout après les avaries subies pendant le combat. Tout à coup un matelot s'élança de la cale, pâle et esâoufflé.
— Capitaine, dit-il au second, une voie d'eau f Il y a une voie dan« la cale I
Un grand tumulte se fit sur le pont. Le capitaine rétablit le silence et donna l'ordre de se mettre aux pompés. Il fallut que la moitié des hommes se mît à pomper, pendant que l'autre moitié s'arrangerait pour conduire le navire. Cependant, le charpentier chercha s'il verrait la voie d'eau et s'il pourrait la boucher. Mais il y avait déjà une grande hauteur d'eau dans le navire, et l'ouverture, faite sans doute par un boulet, ne pouvaft se découvrir. Au bout d'une heure, les premiers hommes employés à la pompe étaient épuisés; l'eau n'augmentait pas, mais ne diminuait pas non plus. L'effort des pompes compensait seulement l'invasion de l'eau. Les trois autres les remplacèrent. Le lieutenant, quoique blessé, restait à la barre.
L'officier fit monter la barrique de rhum et en donnait lui-môme des rations modérées. Au bout de quelques heures, la tempête était loin de se calmer. Les hommes, fatigués, pompaient plus mol-
2i2 AU BORD DE LA MER
lement. On s'aperçut avec épouvante que l'eau gagnait. On avait fait monter nos pêcheurs sur le pont, à moitié pour qu'ils ne fussent pas noyés, à moitié pour qu'ils n'encombrassent pas la cale. Pour comble de terreur, on s'aperçut qu'on faisait très-peu de route vers la destination du navire. Le vent, favorable pour gagner les côtes de France, était presque contraire pour gagner les côtes d'Angleterre.
— Que faire? disaient les matelots; trois hommes ne suffisent pas pour les pompes ; l'eau gagne, nous ne marchons pas. Nous sommes perdus I
Le second, qui ne se troublait pas facilement, envisagea la situation et en vit tout le danger ; il parlait français, il se fit apporter les trois pêcheurs.
— Vous êtes marins, leur dit-il, vous comprenez ce qui se passe; le navire a une forte voie d'eau dans la cale ; je ne puis mettre aux pompes que. trois hommes, quatre au plus; l'eau gagne ; avant une heure, le navire sera coulé, et nous ne marchons que faiblement, ayant presque le vent debout, comme vous le savez aussi bien que moi. Le navire, d'ailleurs, va mal au plus près; dans cette situation, nous sommes tous perdus I la mer
est trop grosse pour mettre une chaloupe à la mer; dans une heure, vous serez noyés avec nous. Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas I Vous êtes prisonniers, mais vous ne voulez sans doute pas mourir plus que nous ; je vais vous faire ôter vos liens, et vous allez travailler avec nous à la pompe et à la manœuvre pour le salut commun, pour la vie ! Vous me comprenez bien?
— Très-bien, répondit Pierre ; laissez-nous jaser un moment entre nous.
— Je n'ai pas besoin de vous dire que le temps presse.
Pierre et ses compagnons se retirèrent à 1 avant. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'ils revinrent trouver le second, qui ne quittait pas la barre. .
— Vous dites donc, l'Anglais, que vous êtes perdus si nous ne vous donnons pas un coup demain?
— Je dis que nous sommes perdus, vous comme nous. Ainsi, il n'y a pas à réfléchir. Tom, coupez les liens des Français.
— Merci, Tom. Mais il va sans doute falloir nous ficeler de nouveau, car nous ne voulons pas travailler avec vous.
— La peur vous rend-elle insensés ? ou, ignorants que vous êtes, ne comprenez- vous pas Timminence du danger?
— Nous savons comme vous que nous serons tous nojôs avaiit une heure; mais nous ne voulons pas qu'il soit dit qiie des marins français ont aidé les Anglais à les conduire prisonniers dans leurs ports; on se gausserait de nous. '
— Mais vous êtes perdus I
— Nous trouvons cela très -désagréable, mais pourtant ça l'est moins que pour vous : pour des prisonniers, la vie ne vaut pas ce qu'elle vaut pour des hommes libres. Nous-sommes vexés, mais vous l'êtes plus que nous, nous ne travaillerons pas.
Les trois hommes qui n'étaient pas aux pompes pressaient le capitaine de mettre les Français à rouvrage. Ils furent surpris et consternés quand il leur dit en anglais que les Français refusaient positivement d'aider à sauver le navire.
Un des matelots proposa de les jeter à la mer. Le capitaine leur fit comprendre qu'alors toute chance de salut serait perdue, et leur ordonna d'aller relayer leurs trois compagnons à la pompe. Ceux-ci remontèrent épouvantés ; l'eau gagnait
encore, et la marche du navire s'appesantissait.
— Mais, malheureux, disait le capitaine aux pêcheurs, vous voulez donc mourir ?
— Nous aimerions mieux ne pas mourir, mais nous aimons mieux mourir que d'avoir Thumiliation de nous conduire nous-mêmes prisonniers en Angleterre.
— Eh bien, vous serez libres, et, aussitôt arrivés, on vous fera rentrer en France.
— Ceci -est déjà mieux dit. Nous allons, s'il vous plaît, en jaser un peu encore entre nous.
— Mais le temps presse, chaque instant nous approche de la mort I
— Nous le savons bien, dit Pierre, mais ça ne sera pas long.
En effet, quelques minutes s'étaient à peine écoulées, que Pierre revint près du second et lui dit froidement :
— Nous n'avons pas confiance.
— Alors, préparons-nous tous à la mort.
— Il le faut bien.
— Qu'est-ce qui pourrait vous donner confiance?
— Nous conduirons, si vous voulez, le navire au Havre.
— En France ?
— Oui ; en cinq petites heures, l'affaire sera faite, tandis que vous rie seriez pas,en quinze heures au plus rapproché de vos ports.
— Je le sais. Mais nous serions prisonniers.
— C'est comme ça que nous l'entendons.
— Vous êtes fous !.
— Pas plus quevous4 mais nous sommes bien décidés : nous allons nous noyer tous ensemble, ou nous conduirons le navire au Havre.
Pierre s'assit. sur le pont et se croisa les bras. Ses compagnons l'imitèrent.
On appelait de la cale; l'eau gagnait toujours; le navire commençait à s'enfoncer. Un quatrième matelot descendit aux pompes.
Le second .se leva, et à son tour, armant deux pistolets, dit à Pierre :
— Si tu ne travailles pas, je te brûle la cervelle.
— Tué ou noyé, ça revient au môme ; j'en ai même connu qui disaient qu'ils aimaient mieux mourir d'un coup de feu.
Cette fois, ce fut le charpentier anglais, qui entendait le français, qui arrêta la colère du capi-
taine ; puis il alla dans la cale, parla vivement avec lès matelots aux pompes, ensuite avec les deux restés sur le pont, et revint dire au second :
— L'eau paraît moins gagner, mais nos hommes se fatiguent ; il n'y en a que deux pour les relayer; la chose est claire, nous sommes perdus. L'équipage est d'avis de céder à ces chiens opiniâtres. Comme vous le disiez tout à l'heure, il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. Nos pontons regorgent de prisonniers français, nous serons échangés.
— Jamais I reprit le second.
Le charpentier alla transmettre sa résolution aux matelots. Alors, tous abandonnèrent les pompes et montèrent sur le pont, entourant l'officier.
— Vous le voyez, dit le charpentier, ils refusent de s'exténuer plus longtemps pour retarder leur mort d'un quart d'heure. Nous allons vider ce tonneau de rhum et attendre que le navire coule.
L'officîer creva d'un coup de pied la barrique de rhum, dont les douves disjointes laissèrent le rhum se répandre sur le pont.
La fureur des matelots s'exhala en imprécations.
— Mon capitaine, dit le charpentier, nous sommes de bons soldats, mais nous ne voulons pas nous noyer comme des. chiens. — Holà, les Français ! Allons au Havre!
— Si tu répètes ce mot, je te brûle la cervelle, hurla le capitaine en ajustant le charpentier.
On se précipita sur le capitaine; on le désarma.
— Êtes-vous décidés? demanda Pierre.
— Oui, certes, car nous coulons. '
— Eh bien, ficelez-moi ce brave capitaine que j'estime, mais qui paraît décidé à nous gêner. Bien ! maintenant placez-le dans un coin.
Le capitaine jurait, blasphémait ; néanmoins, on exécuta les ordres de Pierre.
— Je prends le commandement du navire, dit .Pierre. Déposez là toutes vos armes.
— Pourquoi ?
— Ne causons pas, ou je m'assieds encore une fois, et nous nous noyons ensemble.
— Mais nous coulons !
— Obéissez donc !
On déposa toutes les armes auprès de Pierre.
Lui el ses compagnons se munirent chacun d'un
sabre et de deux pistolets et jetèrent le reste des armes à la mer.
:— Maintenant, cria Pierre, qui s'était placé à la
barre, tous les Anglais aux pompes f... et Césaire avec eux. Nous deux, attention à la manœuvre, et en route pour la France, et le Havre !
On obéit. L'eau avait cruellement gagné pendant ce débat, mais les Anglais retrouvèrent de la force dans Tespoir du salut prochain. D'ailleurs, avec Césaire, on se trouvait sept aux 'pompes, et le secours ne tarda pas à se montrer efficace.
Pierre commanda la manœuvre et fit changer les voiles pour virer de bord.
Bientôt le vent, qui se trouvait au plus près pour la route d'Angleterre, se trouvait presque arrière pour aller au Havre. Le navire, allégé graduellement par les pompes, s'élança avec rapidité, coupant les lames ou les franchissant.
— Antoine, dit Pierre, descends en bas, et cherche-moi partout des morceaux d'étoffe. Il s'agit de mettre le drapeau tricolore au-dessus du pavillon anglais; ça sera plus convenable pour entrer au Havre.
Antoine chercha si bien, qu'il trouva les mor-
ceaax nécessaires en enfonçant les malles : un bel habit du capitaine tué forma le rouge du drapeau; le drapeau tricoloire exécuté, on le hissa audessus du pavillon anglais.
Pendant ce temps, on faisait grande roule, et on apercevait les falaises blanches de la grève. Les pompes avaient triomphé de l'invasion de l'eau. Les six Anglais pouvaient se diviser en deux parts et se relayer. Les trois Français restèrent seuls sur le pont armés jusqu'aux dents, promettant, foi de chrétiens, qu'ils brûleraient la cervelle au premier Anglaia qui essayerait seulement de monter sur le pont.
Une heure après, la tempête étant presque apaisée, sous les regards d'une foule . innombrable couvrant les jetées, les trois pécheurs entrèrent dans le Havre aux cris de Vive la France I et mirent au quai leur prise, le navire anglais et leurs sept prisonniers. Le navire avait tant souffert, que la part que les pêcheurs retirèrent de sa vente fut peu de chose. Cependant, Pieire acheta la chaumière qu'il habite.
Tenez, le voilà qui, avec sa figure douce et simple et ses grands yeux bleus souriants, vient me de-
mander du feu pour allumer sa pipe. Je suppose que vous serez heureux et fier, quand vous viendrez me voir, de lui serrer la main. Mais il ne faut pas larder beaucoup : Pierre est vieux, et il y a longtemps déjà que ses deux compagnons sont morts.
Sainte- Adresse, 1852.
C'était au moment de la pleine lune, c'est-à-dire à une des époques où les marées sont les plus fortes, et où la mer monte davantage sur les grèves
et descend plus loin en laissant une partie de son lit à découvert.
Le matin, je m'étais promené à pied sec là où en ce moment des navires voguaient à pleine voile. J'avais marché sur les prairies d'un vert sombre, sur les pelouses rouges formées de varechs et de fucus pourprés, herbes de la mer sur lesquelles à présent se jouent les poissons. J y avais trouvé la moitié d'une bombe presque enfouie dans le sable. Quand cette bombe avait-elle éclaté? A deux époques différentes, des navires anglais ont jeté des bombés sur la ville du. Havre et sur ses environs. Cette cruelle invention de l'art sauvage de la guerre
présentait un spectacle assez singulier : deux huîtres y avaient établi leur domicile, et leurs coquilles adhéraient par une des vulves aux parois intérieures de la bombe rompue. Sarcasme de la nature sur ce que l'homme peut faire de plus ter- • rible! Ces deux huîtres, emblèmes du repos, pierres un peu vivantes, ont profité de ce qui faisait tant de bruit en voulant faire tant de mal, pour se faire un logis commode. Ainsi passent nos haines comme nos amours, sans déranger en rien Tordre immuable de la nature. Bizarre chose que -la guerre, qui, au milieu de la civilisation la plus avancée, laisse subsister pour juges derniers et suprêmes des questions de l'humanité la force et le hasard.
C'est pour les grands guerriers que les hommes réservent leur plus sincère et leur plus générale admiration ; ei cependant, sans parler du mal que reçoit de la guerre le peuple vaincu, le peuple vainqueur, celui qui a remporté tous les avantages de la guerre, celui qui a inscrit avec orgueil tous les détails dans ses annales, et qui fait des demidiéux de ceux qui se sont offerts à eux-mêmes des hécatombes de victimes humaines, celui-là ïnême a
VU les enfants arrachés à leurs familles et donnés en pâture au canon pour la renommée d'un seul, celui-làmôme a vu ses campagnes dévastées sous les pas des chevaux, ses maisons incendiées par les bombes, — et des hommes mutilés, des hommes sans bras et sans jambes restent pour témoins de ces actions si" glorieuses. L'homme ne respecte en réalité que ce qui lui fait du mal. — Les premiers dieux dont il ait représenté la figure visible étaient des bêtes terribles, des' dragons fabuleux ou de grands guerriers; genuittimor deos^ c'est la crainte qui a fait les dieux, dit un ancien., C'est une chose singulière et absurde que de voir deux armées en marche pour se détruire; de chaque côté, les soldats ont bien moins à se plaindre du prince contre .lequel ils marchent que de celui pour lequel ils vont se battre : c'est le dernier qui, en effet, les enlève à leurs foyers, à leurs familles, à leurs amitiés, à leurs amours, et qui va jouer leur vie à un jeu de hasard. La civilisation n'est donc qu'un mensonge et une hypocrisie , l'homme n'a changé que certaines de ses manières, il est resté toujours, au fond, un animal cruel, destructeur, sanguinaire, et, si les hommes ne se mangent plus entre eux, c'est que la
viande d homme est dure, coriace et de mauvais goût ; de même que les gens les plus sérieux s'accordent de temps en temps quelques moments de lelâche et de distraction," les hommes ont décidé qu'il fallait garder un moyen permis, et que l'on répulerait honnête de ne pas être toujours emprisonné dans les prétendus progrès de la civilisation, de l'humanité, des lois, de la justice, et autres choses gênantes. On a conservé les traditions de la guerre qui permettent de temps en temps à l'homme de se livrer à ses goûts dissimulés, mai$ non détruits, pour la rapine, pour le meurtre, pour l'incendie, pour le viol, en un mot, pour toutes les choses que les lois répriment d'ordinaire, mais dont il parait que l'homme ne peut pas tout à fait se passer ; et l'on a établi et fixé des cas dans lesquels tout cela deviendrait non-seulement permis, mais glorieux, et où l'an pourrait se donner-de l'injustice, de la cruauté à cœur-joie, non-seulement sans exciter la haine, le mépris et l'horreur des autres hommes, mais au contraire en se conciliant, de la façon la plus certaine, leur estime et leur admiration.
C'est la seule manière d'expliquer que les hommes soi-disant civilisés n'aient pas encore établi
entre eux des lois générales et respectées par tous, qui décideraient des intérêts des peuples, comme dans chaque pays elles décident des intérêts des particuliers, et qui rendraient la guerre quelque chose d'aussi impossible que c'est une chose aujourd'hui absurde, féroce, ridicule et honorée.
Comme je roulais ces choses dans ma tête à propos de la bombe que j'avais trouvée, un homme, que j'avais déjà rencontré lé matin, au' fond du lit de la mer, vint s'asseoir auprès de moi.
— Eh bien, me dit-il, la mer a repris possession de son domaine. C'est maintenant qu'il serait curieux d'être où nous étions ce matin, maintenant que les algues et les varechs ont retrouvé leurs habitants. On s'occupe beaucoup de la direction des ballons, ajouta-t-il ; si on réussit jamais, dans ce problème, qu'en résultera-t-il ? qu'on passera audessus des routes, au lieu de passer sur les routes; qu'on ne verra' que de loin les arbres, les pr'airies, les rivières, qui amusent les regards des voyageurs en voiture^ Ce sera uns exagération du voyîige sur rimpériale, et voilà tout. On verra les mêmes choses, mais on les verra moins : c'est toute la différence. Il n'y a rien dans les plaines de l'air, rien
de visible et de palpable du moins, qui puisse satisfaire ma curiosité. Mais parlez-moi de voyages au fond de la mer, là où les prairies sont couvertes de phoques et de vaches marines, là où les loups sont des requins, là où les cailloux sont vivants -et se mangent sous le nom d'huîtres, de moules, de clavis, d'oursins; là où les arbres sont de corail. — Sans compter les trésors enfouis par les naufrages.
A la bonne heure I ce serait là la conquête d'un autre monde, bien plus autre que ne Tétait TAmérique pour les habitants de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique.. Gela vaudrait la peine de se déranger ; car, pour voir toujours les mêmes choses, au gré de trois ou quatre mauvaises passions et vulgaires appétits toujours les mêmes, avec quelquev. petites variations dans le costume, je vous avoue que je ne sens pas la nécessité de quitter liion fauteuil et le coin de la cheminée. Aussi je ne voyage plus depuis longtemps.
— Vous avez donc beaucoup voyagé ?dis-je à mon voisin de coche dans le seul moment où il me permit de placer un mol.
— Beaucoup.
— Où êles-voiis allé ?
— Partout, et je voudrais aller ailleurs, pour changer; voilà pourquoi je veux aller au fond de la mer.
— A votre place, je dirais : « Je voudrais, » et non : t Je veux. »
— Moi, je m y promènerai la semaine prochaine. Je regardai attentivement mon homme, il n'avait rien d'égaré dans les yeux. 11 continua :
— Vous ne savez donc pas que le prôblèmie est résolu ? — 11 y a un bateau sous^marin qui fonctionne depuis plus d'un an ; — un bateau qui vous descend dans les profondeurs de la mer, et, là, vous tient non pas entre deux eaux, mais les pieds sur le sol de la mer, comme nous étions ce matin,
mais avec de l'eau par-dessus et à de bien plus grandes profondeurs.
— Comment resçire-t-on?
— De la façon la plus vulgaire; on respire de l'air comme nous le faisons dans ce momeilt. L'inventeur du* bateau sous-marin en fait. Il a renoncé au procédé ébauché des premiers essiais de cloches à plongeur, qui consistait à conduire avarement un peu d'air au fond de la mer par des tuyaux mon-
tant à la surface de l'eau. Vous êtes dans le bateau de M. Payérne absolument dans une chambre pleine d'air respirable, comme vous êtes dans votre chambre quand les fenêtres sont fermées. Seulement, comme on n'a pas, au fond dé la mer, la ressource de renouveler l'air en ouvrant les fenêtres, on fait de l'air. Dans les voyages ordinaires surJa mer, on emporte de l'eau douce, et on est fort exposé à en manquer; au fond de la mer, on est plus prudent, on ne se contente pas de l'air qu'on emporte, on en fait pour les besoins de la consommation, comme on fait du pain.
» J'ai déjà obtenu de M. Payerne la permission de descendre au fond de la mer dans son bateau, et je vais aller le rejoindre après-demain à Cher-
bourg, où j'espère obtenir la même permission. Mais' ce n'est pas mon seul but. — M. Payerne est un simple savant qui s'est associé un autre savant; ça n'entend rien aux affaires ; ils s'amusent à faire des choses utiles, à creuser des ports, à détacher des rochers qui présentent des dangers à la navigation ; ils se proposent aussi de se livrer à la pêche des perles et à la pêche du corail, au sauvetage des cargaisons perdues, etc. Mais, moi, si je
pouvais m'entendre avec eux, je tirerais un toul autre parti de Tinventiop. Notez que leur bateau va sur Teau et marche au fond dé Tèau. Vous n'avez pas Tair de quelqu'un qui s'occupe d'affaires et qui pourrait me voler mes idées, je puis vous en dire quelques-unes; vous écrivez, m'a-t-on dit ; quand vous voulez travailler, vous vous enferme» dans votre cabinet, vous choisissez les heures de la nuit ou du matin pouT être moins dérangé par les bruits de la maison et par ceux du dehors; mais vous ne pouvez les éviter qu'en partie. Ne vous serait-il pas commode et at^antageux de vous retirer au fond de la mer pour travailler tranquillement? Croyez-vous qu'un poëme, un livre d'histoire, une tragédie, un ouvrage philosophique, ne gagneraient pas 'beaucoup à être composés dans cette solitude si profonde que l'on est hors du monde et hors de la vie ?
» Que diriez-vous d'un hôtel garni au fond de la mer?
» Mais c'est loin d'être tout; beaucoup d'hommes, désabusés ou touchés de la grâce, ont renoncé au monde et sont allés cacher le reste de leur vie dans la retraite et la solitude; mais qu'est-ce la retraite
des chartreux, qu'est-ce que celle des trappistes, en comparaison de ce que serait celle que l'on trouverait dans une petite Thébaïde sous- marine, au-dessus de laquelle rugiraient les. tempêtes de la mer comme les orages de la vie*? Voilà ce qui pourrait s'appeler se retirer du monde! à la bonne heure I
» Un homme fatigué des hommes se retire à la" caippagne; là, il retrouve les mêmes vices, les mêçnes appétits, les mômes passions qui l'avaient tant choqué dans le monde.; seulement, vices, appétits et passions ne sont pas dissimulés et déguisés par la politesse et l'urbanité : on les voit dans toute leur grossièreté; ils ont pour objet et pour but de plus petites et de plus misérables choses.
» Si vous avez eu votre cœur déchiré par Tinfidélité, la trahison, par l'ingratitude, — emportez vos amis reliés, vos livres au fond de la mer, — vous n'entendrez plus parler des hommes, v(jps ne vivrez plus qu'avec les morts choisis que vous aurez emportés.
» Quel est l'homme qui, au moins une fois dans
»«avie, étant amoureux, n'a pas songé à s'enfuir
avec l'objet de sa passion dans un désert où ils ne
vivraient plus que l'un pour l'autre? Mais il .y a fort mauvaise compagnie dans les quelques déserts qui existent encore : on y est volé et assassiné. On pense aussi à l'île de-Robirison, mais on est arrêté par le souvenir des pas imprimés sur le sable et des festins des cannibales. C'est ce sentiment qui porte deux amants à vouloir yivre exclusivement l'un pour l'autre, qui a fait imaginer aux nouveaux époux de s'enfuir à la campagne au moins pendant quelques jours. C'est la fin de la poésie de la vie, ensuite on entre dans la prose du mariage.
» Il fautcacher son bonheur: on vous pardonnera
• d'être méchant, avare, injuste, mais on ne vous pardonnera pas d'être heureux. Que vous semble d'une lune de miel passée au fond de la mer? Deux époux, deux amants allant vivre l'un à l'autre, l'un pour l'autre, à Irois cents pieds au-dessous du niveau de la mer, c'est-à-dire hors du monde ha-
' bité etjiabitable, cela, je crois, serait un peu mieux que de s'en aller, comme on fait, se réfugier dans ks auberges, dans des chambres mal fermées, où entrent tous les bruits du dehors avec l'odeur de . la cuisine.
» Il y aurait, des bateaux sous-marins, raille autres
emplois auxquels ces savants ne songeront seulement pas.
1 On pourraitétablir ainsi un assez curieux système de prison cellulaire qui laisserait loin derrière lui les plombs de Venise et la Bastille. On descendrait le condamné au fond de la ijier pour un an, pour dix ans, selon le cas, et on le repêcherait à l'expiration de sa peine. Un mari obligé de faire un voyage de quelque durée, se livre aux imaginations les plus désobligeantes. Les romans, les opéras-comiques et la vie, plus invraisemblable cent fois que les opéras-comiques et les rojnans, nous ont appris que les verrous, les duègnes, les eunuques, les grilles et tout Tarsenal de la jalousie, ne sont que jeux pourTamour, et que ça ne présente pas plus de garanties que les principes, le devoir, les serments, etc.
» Je voudrais savoir comment un amoureux pourrait parvenir à échauffer des rayons de sa flamme adultère le cœur d'une beauté que son époux prudent, avant de se mettre en route, aurait préalablement pris soin de serrer dans un petit logis que je lui louerais .dans un coin de l'Océan, au plus fin fond de la mer. Almaviva et Fi.içaro y perdraient
leur français, tout spirituel qu'il est; la voix grêle de la guitare n'y saurait parvenir , et Barlholo n'aurait pas besoin de compter les feuilles de papier laissées à Rosine ; les poissons ne se chargeraient pas de porter ses lettres.
» Voilà, monsieur, une partie de ce que je veux faire, si je parvieuî^ à m'entendre avec ces deux savants que je vais rejoindre à Cherbourg, où ils sont occupés à détacher quelques rochers qui rendent, m'a-t-on dit, parfois l'entrée du port assez dangereuse pour les navires qui tirent beaucoup d'eau.
» Il ne s'agira plus ensuite que de trouver des actionnaires pour montçr l'entreprise en grand.
» On est fort singulier en France, on demande du nouveau, on en exige. — Quand les Français s'ennuient, ils se livrent à des désordres inouïs, ils sont capables de tout, même de choses qui pourraient faire croire qu'ils ne sont capables de rien. Eh bien, en même temps qu'ils demandent si instamment du nouveau, ils ont un peu peur du vrai nouveau ; — le nouveau qui leur plaît, c'est du vieux — retapé, ressemelé, retourné. . — Voilà du nouveau cette fois : on leur livre le fond de la mer,
c'est-à-dire les deux tiers du globe, et personne ne s'en occupe, personne n'en sait rien I
» M. Payerné a été bien longtemps avant de pouvoir faire la première épreuve de son bateau sousmarin. — On lui soutenait que cela ne se pouvait pas : c Mais, moi, disait-il, je ne vous dis pas que cela se peut, je vous soutiens que cela est. »
» Enfin, il avait offert une preuve un peu plus forte de la sécurité de son invention. Il avait offert de descendre au fond de la mer dans un endroit qu'on lui désignerait, et d'y rester un an. Au bout d'un an, il serait remonté à la surface.
« Ceux qui sont capables d'inventer sont rares, dit Pascal; ceux qui n'inventent pas sont en plus grand nombre, et par conséquent les plus forts; et Ton voit que, pour l'ordinaire, ils refusent aux inventeurs la gloire qu'ils méritent. »
» Un inventeur est un homme qui sur un trottoir marché seul à l'inverse de la foule.
» Quand un inventeur, comme un grand poêle, est mort, on s'empresse de le louer, parce qu'on a hérité; on dit .-'t Nous autres Français, nous avons fait cela, i De môme qu'un bourgeois jouant aux dominos devant un bon feu dit : c Nous avons battu
les Anglais à tel endroit et les Autrichiens à tel autre.
» Pour moi, continue .mon homme, j'ai les coudes solides et je saurais bien remonter le courant de la foule. — Si je peux m'arranger avec ces messieurs et trouver des actionnaires, — ^^je veux que, dans dix ans, non-seulement les établissements dont je vous ai parlé existent et se soient considérablement multipliés, 'mais encore qu'il soit du meilleur genre d'avoir sinon une maison de campagne, du moins ^ine petite maison au fond de la mer.
» Les chemins de fer sont dans l'enfance ; la vapeur de Feau est un moteur grossier ; on va tout à rheure avoir l'électricité pour moteur ; on arrivera de tous les points de la France à la mer en quelques minutes. Quoi de plus simple pour les Fronsac d'aujourd'hui que d'avoir leur petite maison au fond de la mer? — cela compromettrait beaucoup moins les femmes; — il est vrai que beaucoup ont bien plus de plaisir à compromettre les femmes qu'à être aimés d'elles, et que beaucoup de femmes tiennent à être compromises, qu'elles veulent qu'on sache leurs folies et qu'elles ont l'air parfois de faire des extravagances par respect hu-
main. Mais — qui sait? — cela pourrait remettre le mystère à la mode.
» Adieu, monsieur, me dit-il en se levant ; vous me croyez un peu fou, je le y^is à votre air effaré; mais vous ne tarderez pas à entendre parler de moi et de mes projets.
Je restai en effet un peu effaré et ébahi, et je me demandais, en réalité, si ce spéculateur était un peu fou ou si j'étais un peu niais, car il n'y a pas tant de fous, et il y a bien plus de sots qu'on ne croit ; mon résumé fut celui-ci. : — Le plus fort est fait, on respire, on vit, on marche, on travaille au fond de la mer exactement comme on le peut faire . dans une chambre quelconque ; et, moi-même, j'ai reçu de l'associé de Tijiventeur — qui est lui-même un homme fort savant et fort distingué — une invitation à nn déjeuner d'huîtres au fond de la mer; — nous prendrons nous-mêmes les huîtres sur leur banc.
^ Une autre chose très- vraie que me disait mon voisin de roche de tout à l'heure, c'est que voilà, je crois, deux ans que ce bateau plongeur exécute des travaux publics, qu'il va et vient au fond de la mer, avec une douzaine d'hommes qui ne remon-
tent à la surface que parce que leur journée est finie. — Eh bien, cela est loin d'occuper dans Tattention publique le môme rang qu'une nouvelle chanteuse débutant^à l'Opéra ou un nouveau gâteau inventé par un pâtissier.
Un matin du mois de juillet, lors de la pleine lune, c'était, comme on dit, grande mer^ c'est-àdire que la mer, à chaque marée, montait et descendait plus que de coutume. Il était trois heures du matin; le' jour ne faisait que de poindre; il n'y avait, au levant qu'une légère bande d'un jaune pâle, et déjà, au couchant, les nuées reflétaient les premiers rayons du soleil, qui ne paraissait pas encore; se colorant, les nuées claires, de rose, les nuées sombres, de lilas.
Romain et Geneviève se rencontrèrent sous la falaise d'Antifer, car la mer alors laissait le galet à découvert. Geneviève portait un fileta salicoques.
à peu près semblable à ceux avec lesquels les enfants poursuivent les papillons dans les luzernes fleuries. Romain n'était, venu là que pour rencontrer Geneviève,
— Ma pauvre Geneviève, dit Romain, le malheur s*acharne après moi. Je m'attends à voir un de ces jours les marins me fuir comme un chien fou, et refuser même, quelque matin, de boire le genièvre avec moi. Voilà deux ans que je vais à la pèche du hareng, et deux ans que le bateau sur lequel je suis ne prend pas -de quoi réparer les avaries des filets. Au lieu de gagner de l'argent pour nous marier, je m'endette et gâte mes affaires. J'ai résolu de risquer quelque chose. On arme^ à Fécamp un bateau pour le banc de Terre-Neuve : ces voyages sont longs et chanceux ; mais il y a un bateau qui rapporte onze ou douze cents francs à l'homme : nous serions riches tout d'un coup.
— Romain, reprit Geneviève, il n'y a guère d'années où il ne se perde quelques bâtiments en revenant du banc ; songe aux mortelles transes dans lesquelles je passerais le temps du voyage; songe que je mourrais de chagrin si je ne devais plus te revoir. Si le malheur te poursuit, ne le brave
pas; nous n'avons pas besoin d'être riches^ les plus durs travaux ne me feront pas peur si je les partage avec toi; je sais faire et raccommoder les seines ; je ne reculerai devant aucune fatigue.
— Non,ditRomain,j'aimeàtevoirbraTe et bien vêtue; je ne pourrais te voir exténuée par un travail au-dessus de tes forces. Il faut courir encore une chance : j'irai au banc; tu prieras pour moi, et le bon Dieu nous protégera tous deux. No cherche pas à me décourager; ma résolution est invariablement prise : je partirai.
Geneviève savait que Romain ne revenait guère sur une. résolution arrêtée; elle leva \ei yeux au ciel, lui serra la main, et tous deux reprirent le chemin d'Étretat.
Geneviève ne disait rien, mais elle était triste. Romain lui dit :
— Je riè^artirai pas seul, Samuel Aubry vient avec moi.
Quelques jours aiprès, Romain, revenant de Fécamp, dit à Geneviève :
— Je pars dans une semaine, le bateau est paré.
Samuel Aubry alla par hasard le soir fumer une
pipe avec le père de Geneviève.
— ' Eh bien, Samuel Aubry, lui dit Geneviève, vous partez donc dans une semaine? — Non pas moi, Tépondit-il. — N'allez-vous donc pas au banc avec Romain? reprit-elle. — Je ne suis pas si fou, dit Samuel Aubry. *
Il s'aperçut alors qu'il en avait trop dit, car il avait promis à Romain de ne pas rappc^rter ce qu'on leur avait appris à Fécamp; mais Geneviève insista de telle sorte, qu'il lui avoua ce qui lui était arrivé.
— Je ne comprenais pas trop, dit-il, pourquoi Ton cherchait des marins pour l'équipage du Triton^ à Yport, à Étretat et partout, quand Fécamp, Dieu merci, ne manque pas de bons et solides matelots. Lorsque nous sommes allés, avec Romain, pour signer notre engagement, nous avons tout découvert : c'est qu'aucun marin de Fécamp ne veut monter le Triton^ et ils ont si bien raison, que^n'offrît-on trois parts et un Ibt de filets, je n'y laisserais'pas voyager même mon paletot. — Qu'est-ce donc? dit Geneviève. — Peu de chose, reprit Samuel Aubry; seulement, je ne parierais pas une mesure de harengs gais pour la vie de ceux .qui partiront. Quand on a lancé le bateau dans le bassin, la proue s'est tour-
née du côté d'Yport, et le bâtimeçl a présenté la poupe à la chapelle de la Vierge. Vous pensez bien aussi que tous les engagements contractés à l'avance se sont trouvés rompus par ce fait, et qu'il a fallu que les armateurs se donnassent un peu de peine pour armer le bateau. — Romain a-t-il donc signé? demanda Geneviève toute pâle. — Romain a signé, répondit Samuel Aubry.Vous savez co»mmemoi que c'est un opiniâtre, et qu'on ne peut lui ôter ce qu'il a dans la tête.
Quels que fussent, en effet, les conseils des amis de Romain et les supplications de Geneviève, Romain persista dans son dessein. La veille de son départ, Geneviève et ses amis l'accompagnèrent jusqu'à Fécamp. Après la messe, on descendit vers la mer, le curé en tête, pour bénir le bâtiment. Arrivés au rivage, hommes et femmes entonnèrent ^ à haute vojx le cantique des marins, si connu sur toute la côte de Normandie, et dont retentissent depuis si longtemps les églises gothiques, aux grandes fêles :
Vierge sainte, exaucez-nous!
Notre espoir est tout en vous ; Clière dame de la garde,
Très-digne mère de Dieu,
Soyez notre sauvegarde,.
Pour nous défendre en tout lieu.
Si voUs daignez nous garder, Nous pourrons tout hasarder ; Quelque effort que le Turc fasse. Nous nous moquerons de Un Eq abattant son audace Par votre invincible appui.
Qu'aucun écqmeur de mer Ne puisse nous alarmer ! ' Que nos vaisseaux, nos galères Et tout autre bâtiment Puissent, malgré les corsaires, Naviguer heureusement !
Soutenez de votre bras Et nos vergues et nos mâts; Fortifiez le cot'datge, ' Les câbles et les haubans, " Pour faire tête à l'orage Parmi la fureur des vents.
Conservez-nous l'artimon, La boussole et le timon.
Lorsque nous courons fortune, Au gré des vents et des flots.
Tendez la main , blanche lune.
Au besoin de vos dévots.
Glaire étoile de la mer.
Montrez-vous dans le danger ;
Dans la nuit la plus obscure, .;; '
Servez de phare et de nord A ceux qui, sous votre augure, Espèrent de prendre porf .
Conservez à tous moments ' Tous nos pauvres bâtiments; Faites que pas un n'échoue, Quand les écueils et le^ flots Font trembler de poupe en proue Les chefs et les matelots. .
Conservez-nous la santé,
La vie ei la liberté ;
Soyez notre ancre maîtresse,
Si l'ancre vient à chasser,
Et donnez-nous quelque adresse
Qui puisse nous préserver. ,
Suppliez votre cher Fils
Qu'il bénisse nos profits ; '
Ajoutez au bon piassage
Un heureux et prompt retour.
Et nous vous rendrons hommage
Avec sentiment d'amour.
Puis tout le inonde se mit à genoux, et le prêtre dit au bâtiment : ?>qu béni^ toi et tous ceux que tu portes t puis il fit le signe de la croix et jeta de l'eau bçnite sur le pont, dans la cale et sur les cordages.
Six mois après tous les navires rentrèrent, à
l'exception du Triton.
Un bruit sourd se répandit que le Tnïo/î s'était perdu avant d'arriver au banc, car aucun autre bâtiment ne l'avait rencontré.
Un navire apporta au Havre une bouteille cachetée qu'il avait trouvée flottant sur l'a mer; elle contenait ces mots :
c L'équipage du Triton^ réduit à sept hommes, sans espoir de secours, démâté, avec deux voies d'eau, se recommande aux prières des chrétiens.
» Jean Mehom; Pierre Mehom, André Martin, Onésime Romain, Nicolas Moreau Jean MoftEAU, Jérôme Toussaint. »
On dit alors des messes pour le repos de l'âme des pauvres matelots trépassés. En effet, le sinistre avait eu lieu, comme la date l'annonçait, avant l'arrivée au banc.
C'est une mort terrible que celle du marin : ce n'est plus cette mort à laquelle on s'essaye toute la. vie par le sommeil de chaque jour, ce n'est plus cette mort qui consiste à s'endormir une fois de plus sur l'oreiller où l'on s'endormait depuis cinquante ané. C'est une mort mêlée de rage, de lutte, de désespoir, de blasphème; on n'est pas préparé
par l'affaiblissement successif des organes: on n'arrive pas à la mort par des transitions imperceptibles ; ce n'est pas un dernier fil qui se brise, ce sont tous les liens qu'il faut rompre à la fois : on meurt au milieu de la force, de la santé, de la vie.
Un soir, il faisait un triste temps, le vent soutïlait du sud-ouest, la mer montait, les lames venaient du large et s'avançaient jusque dans les rues d'Etretat. On entendait au loin rouler le galet comme un bruit de chaînes; à l'horizon, laîner s'enflait et paraissait aussi haute que les falaises.
Tous les pêcheurs étaient rentrés de bonne heure et avaient hissé, à force de bras et dé cabestans,
leurs bateaux jusqu'au delà des premières maisons.
Geneviève pleurait, car, depuis la i)erte de Ronaain, elle n'avait pas eu un moment de joie, et la tempête lui représentait, sous les plus somt)res couleurs, la cruelle fin de son amant.
— Je plains en ce moment, dit Samuel Aubry, ceux qui se sont mis à la mer sans obéir aux pres- • sentiments que le ciel ne manque jamais de donner aux chrétiens. Si mon pauvre cousin Onésiœe avait voulu m'écouter, il serait, à l'heure qu'il est tranquillement assis près du feu avec nous, et j'aurais
le plaisir de choquer mon verre contre le sien.
— Pauvre Romain! dît Geneviève. — Samuel Aubry, dit le père de Geneviève, ne vois-tu pas que Geneviève étouffe de chagrin, et que les souvenirs que tu lui rappelles en sont cause? * — Vous avez raison, maître Jean, dit Samuel Aubry; aussi vaisje boire ce verre de cidre à la mémoire de mon pauvre cousin Romain et n'en plus parler. .
En ce moment, un coup de vent ébranla la maison ; tout le monde se rapprocha dii foyer; un coup retentit sur la porte.
— (Test le vent, ditmaître Jean. — C'est le vent, dit Samuel* Aubrv. — C'est le vent, dit la mère de Geneviève.
Geneviève ouvrit la porte et s'écria :
— C'est Romain I
Elle tomba sur le carreau.
C'était en effet Romain, recueilli seul de son équipage par un bâliment chargé pour une lointaine destination : il arrivait d'Amérique.
Depuis le retour de Romain, ses affaires avaient pris une meilleure tournure; il avait établi un parc
sur la plage. Ce sont des perches plantées circulairement dans le roc; sur ces perches on tend des filets : à la marée haute, la mer couvre la plage et cache les perches ; mais, en se retirant, elle laisse dans les filets des poissons de toute sorte, qu'on va ramasser à la marée basse.
Le parc de Romain lui avait rapporté assez d'argent, et Ton allait publier ses bans avec Geneviève, quand arriva Tépoque de la conscription.
Plusieurs jeiines gens du bourg furent désignés, et entre autres Samuel Aubry et Onésime Romain.
Les deux cousins furent également désespérés; Romain surtout se voyait enlever à un bonheur qu'il allait atteindre après tant de traverses et de chagrins. Il fut écrasé et anéanti.
— Encore, dit-il, si Ton nous menaitsur la mer : c'est une vie, ce sont des dangers auxquels nous sommes habitués; mais faire de nous des soldats, nous faire manœuvrer avec de lourds fusils, avec des habits serrés et incommodes; pous entasser dans des casernes malsaines, nous, accoutumés à vivre dans le vent : c'est pour nous faire mourir. Et puis quitter Geneviève! Geneviève que j'ai eu le bonheur de revoir après un naufrage auquel j'ai échap-
2oO AU BORD DE LA MER
pè seul de tout un équipage! Quitter Geneviève ! ... El, si je reviens, revenir avec une jambe ou un bras de moins, et une balafre sur le visage I Me battre pour des querelles dont j'ignore la cause, et dont les résultats serqnt pour d'autres !
Samuel Âubry formulait ses plaintes à peu près de la même manière; seulement, la conclusion pour tous deux était différente.
^ — C'est bien triste d'être soldat, disait Samuel Aubry.
— Je ne serai pas soldat, disait Onésime Romain.
A cette époque, c'était sous l'Empire, on ne laissait pas vieillir les jeunes spldats dans leurs foyers. On ne tarda pas à envoyer l'ordre de rejoindre le corps auquel chacun était attaché.
Romain était le plus triste de tous, et cependant seul il ne pleurait pas. Pendant que tout le monde était allé à la mairie prendre chacun sa feuille de route, Romain était allé attendre la nuit chez Geneviève. Au crépuscule, il gagna là fjilaise par des détours, descendit par uneavalure taillée à pic dans la falaise, puis attendit dans une grotte que la mer fût tout à fait basse. Quand elle fut basse, il
UNE LÉGENDE NORMAiNDE 2S1
pul passser au pied d'une partie de falaise qui s'avançait dans la mer; puis on n'entendit plus parler de lui.
Pour Samuel Aubry, il fut soldat comme tout le monde : on le mit dans la cavalerie. Longtemps il ne pouvait s'empêcher de se retenir au pommeau de sa selle, à la crinière ou aux oreilles du cheval ; puis il prit un peu d'aplomb. D'abord le bruit du canon le frappa de torpeur ; s'il avait été seul, il se serait affaissé à la place où il était, sans avancer ni reculer; mais son cheval suivait les autres, et les autres le poussaient. Puis l'odeur de la poudre et le bruit le grisèrent; il tira son coup de mousqueton au hasard et en fermant les yeux.
Il finit par s'accoutumer à tout cela, et son colonel le prit pour son domestique ; il pansait trois chevaux, cirait les bottes, astiquait le fourniment, et était exempt de service; de plus, il ne sortait pas sans avoir la poche garnie..'. Laissons-le cueillir des lauriers.
Un soir, des marins en revenant de la pèche aperçurent une flamme qui sortait de la falaise, à peu près à une dislance du sol de deux cents pieds. La
flamme s'éteignit avantqu'iis eussent atteint laplage, etilleurfutimpossiblede reconnaître de quel endroit elle partait. Mais ils parlèrent de ce qu'ils avaient vu; d'autres pêcheurs se rappelèrent avoir vu la môme chose : on en causa; les douaniers pensèrent que ce devait être un signal pour les contrebandiers; ils profitèrent du premier quartier de la lune, époque où il y a une marée basse vers dix heures du soir, pour observer sous les falaises.
Plusieurs nuits se passèrent en observations infructueuses.
Un matin, on vit un homme sortir avec de grandes précautions de. la maison de Geneviève, puis courir et disparaître par l'avalùrequi conduisait sons la falaise d'amont*.
On surveilla la maison de Geneviève, et plusieurs fois on en vit sortir le môme homme; un jour, on reconnut que cet homme était Onésime Romain. On sut bientôt que c'était également lui qui allumait du feu dans la falaise, où il s'était réfugié dans une grotte depuis le'départ des jeunes soldats; on envoya un exprès au sous-préfet pour savoir quelle conduite on devait tenir à son égard.
Romain, averti par Geneviève, passa trois nuits
à entasser des vivres dans sa caverne, puis à rompre 'le chemin presque impossible qui lui avait permis de monter jusque-là. Le jour où arriva l'ordre de s'emparer de Romain, il s'enferma dans sa retraite et n'en sortit plus. La nuit, Geneviève, au moyen d'une corde, allait lui descendre d'en haut de la falaise du pain et de l'eau. Mais on ne larda pas à surveiller lapauvre ftUe de si près, qu'elle fut obligée de cesser ses voyages nocturnes.
Un fit avec des porte-voix plusieurs sommations a Romain de descendre : il répondit qu'il ne voulait pas être soldat. On lui dit que, s'il ne voulait pas descendre, on le prendrait et on le fusillerait : il répliqua qu'il aimait mieux mourir que d'élre soldat. On tenta l'escalade, mais il n'y avait pas moyen .d'arriver avec des échelles à une hauteur de deux cents pieds ; quelques soldats tentèrent de descendre avec des cordes du haut de la falaise, mais Romain secouait les cordes et les exposait à .se rompre les os. On fit avec la hache quelques degrés dans la falaise pour la pouvoir gravir ; mais Romain faisait tombqr sur les travailleurs, une grêle de pierres qui les décourageait. On en référa encore au sous-préfet, qui' répondit
qu'il fallait, pour éviter qu'un si dangereux exemple -«ùt des imitateurs, s'emparer de Romain mort ou vif, à quelque prix que ce fût. On fit encore des sommations à Romain, puis on lui lira des coups de fusil. Romain, à chaque décharge, s'enfonçait dans sa caverne,, puis ripostait par des pierres et des morceaux de roche. Il soutint ce siège pendant quatre jours.
Au bout de quatre jours, il manquait tout à fait d'eau ; son palais et sa gorge étaient desséchés ; Une fièvre ardente l'épuisait; il songea qu'il fallait profiter de ce qui lui restait encore de forces pour arriver aux moyens de s'échapper ; que, s'il attendait encore un jour, il mourrait de faim et de soif, ou que la vigueur lui manquerait. On était à la pleine lune ; la mer, basse vers quatre heures, était à sa plus grande hauteur à dix heures ; il passa tout le jour à amasser des pierres.
Il faut ici que je vous fasse bien comprendre la falaise.
En cet endroit, elle s'élève à trois cents pieds de haut, c'est-à-dire à la hauteur de quatre des plus hautes maisons de Paris superposées, droite et lisse comme un mur. Une roche, haiite à peu près de cent
pieds, appuyée sur la falaise, s'avance de dixà douze pieds vers la mer. Quand Romain jetait des pierres, les soldats se réfugiaient derrière cette roche.
Quand la mer commença à monter, Romain ne leur permit plus de séjourner en dessous de sa caverne ; ceux qui s'y exposaient recevaient d'énormes pierres. Bientôt les lames vinrent frapper jusque sur la roche. Romain alors épuisa le reste de son artillerie. On lui riposta par quelques coups de fusil, mais l'obscurité dégoûta bientôt les soldats de tirer au hasard; ils se réfugièrent derrière la roche, La mer alors était arrivée à sa plus grande hauteur, c'est-à-dire qu'elle battait la roche et rendait le passage impossible. Romain alors descendit, s'aidant des pieds et des mains, profitant de la moindre pointe et de la plus petite anfractuosité, suspendu à deux cents pieds d'élévation au-dessus des pointes de rocher, marchant où les oiseaux seuls avaient pu marcher avant lui. Les soldats l'aperçurent ; mais la mer, qui venait jusqu'à la roche, ne leur laissait aucun moyen d'aller l'attendre au-dessous de sa caverne ; ils lui tirèrent des coups de fusil ; Romain, avec un incroyable sang-froid, continua son chemin. Après quelques minutes, il disparut
iMi AU BORD DE LA MER
pour eux derrière la roche qui seule les séparait. Les soldats, éloignés de lui seulement de quelques pieds, ne le virent plus.
A peu près à la môme heure, on vit dans Tombre un homme se glisser dans la maison de Geneviève, puis en sortir presque aussitôt. Le lendemain, on trouva sur le galet la blouse et les sabots de Romain, que la mer avait rapportés. Depuis ce temps, on ne le vit plus. Quelques perquisitions que Ton fît dans le pays, on ne put le découvrir.
Hauts faits en tout genre de Samuel Aubry.
Nous avons vu plus haut que Samuel Aubry, exempt- de service et la poche garnie, menait une vie joyeuse; outre les lauriers, il cueillait aussi des myrtes.
Dans les villes de garniso'n, une foule de femmes abandonnaient leurs enfants et leurs maris, beaux, probes, estimés; leurs maris, qui travaillaient durement pour leurs besoins et leurs caprices, elle les abandonnaient avec empressement ,pour Tamour d'un soldat médiocrement bâti, n'ayant de propre
UNE LÉGENDE NORMANDE 2;n
que ce qui est exposé à la vue du sergent ou du maréchal 'des logis, parfumé d'eau-de-vie et de mauvais tabac; car les femmes, en général, aiment â justifier ce lieu commun mythologique de la tendresse de Vénus pour le dieu des combats.
Un jour, l'escadron de Samuel Aubry reçut l'ordre de charger sur un bataillon carré; mais, selon l'usage, ils devaient faire un demi-tour à pauchedès qu'ils seraient à portée de fusil. L'officier qui commandait l'escadron avait un cheval rétif et cm4)orté; il s'enivra du bruit des trompettes et de l'odeur de la poudre, se lança le nez au ven-t, et son cavalier ne put réussir à lui faire faire ledemi- •tour à gauche. Les autres chevaux suivirent le premier. Samuel, se croyant mort ou au moins dangereusement blessé, embrassa le cou de son cheVal et s'abandonna au hasard. Le bataillon fut enfoncé. Trois croix d'honneur ful'ent données à l'escadron. Samuel en eut une.
Cependant, Geneviève fuyait toute société. Elle produisit un écrit de Romain par lequel il lui donnait ses seines, ses appelets et tous ses filets. Geneviève les mettait sur les bateaux pêcheurs lors de
leur départ, et, à leur retour, elle avait droit à un ou deux lots, selon, qu'elle avait confié 'à tel ou tel bateau plus ou moins de filets.
Elle fit réparer sa petite maison; elle acheta une vache et eut une domestique. Tous les garçons la courtisaient et la voulaient épouser. Mais elle' répondait sérieusement qu'elle ne se marierait pas. Il n'était bruit que de sa sagesse; même à la fontaine, où se contaient toutes les histoires du pays, on ne lui prêtait aucune intrigue. Cependant, on finit par voir que Geneviève était enceinte. Elle accoucha, et ne trouva qu'à grand' peine un parrain et une marraine pour son enfant, qui fut baptisé sous le nom d'Onésime^fils de Geneviève^ père inconnu... Le .père de Geneviève lui-même ne voulut plus la voir. Néanmoins, Geneviève ne se désespérait pas. .
Arriva 1814. Le corps d'armée où servait Samuel Aubry fut licencié, Samuel Aubry revint dans ses fovers avec deux ou trois camarades, seuls survivants d'une douzaine qu'ils étaient partis d'Elt'eiat. Leur retour fit la plus vive sensation. Samuel surtout, chevalier de la Légion d'honneur, fut incroyablement fêté. Tous leshonneurs furent pour lui. Son
morceau de pain bénit à l'église n'étailpas beaucoup moins gros que celui du dépositaire de Tautorilé municipale.
Une amnistie fut proclamée dans le môme temps pour les déserteurs et pour les réfractaires. Un matin, Onésime Romain conduisit Geneviève à la messe et lui donna son nom. Onésime était bien changé, il avait tant souffert pendant quatre ans! Cependant, le bonheur ne tarda pas à rétablir sa santé; il travailla avec courage et succès.
Quand on sut que Romain était le père de l'enfant de Geneviève, et que, s'il ne l'avait pas épousée plus tôt, c'est qu'il ne pouvait se montrer sans s'exposer à être pris et fusillé, personne- n'eut plus rien à dire sur la vertu de madame Romain.
Samuel Aubry vivait de sa croix et d'une petite ferme que lui avait laissée son père.
Romain et Geneviève vivaient de leur travail.
Comme le savent tous les pécheurs, la pêche du hareng manque tous les ans depuis la déchéance de l'empereur Napoléon ; ce n'est maintenant que par petites colonnes qu'ils passent sur nos
cotes. Les vieux pêcheurs normands racontent avec enthousiasme que, sous le règne de Napoléon, on ne se donn-ait pas toujours la peine de tendre ^ les appelels ; qu'on prenait les harengs avecr des seaux ; que les mauves flamandes^ grandes mauves blanches aux ailes noires, qui suivent les bancs de harengs étaientsi nombreuses, qu'elles venaient prendre les harengs jusque sur les bateaux, et que, pour les écarter, on était forcé de les abattre h coups de bâton. « Ah ! ajoutent-ils, quand nous revenions le matin au soleil levant, nos paletots étaient couverts d'écaillés de hareng , véritables pièces de dix sous. Aujourd'hui, les kiens (chiens de mer) nous mangent les harengs et les seines. » Il est impossible de leur faire admettre à ce changement de route des harengs d'autre raison que l'exil de l'empereur. Il n'y a rien d'égal à#leur vénération pour sa mémoire, si ce n'est leur haine pour les chiens de mer: il y a dans leur manière de prononcer le mot kiens quelque chose de féroce à la fois et de- dédaigneux. Il faut dire que les chiens de mer leur font un grand tort. Rien n'est si simple quft les appelets destinés à la pêche du hareng : ce sont de longues pièces de filet tendues,
tirées en bas par des pierres, soutenues on haut par des barriques vides. Le poisson qui marche en colonnes serrées trouve un obstacle et veut le forcer ; sa tête passe à travers les mailles, m^iis le ventre Tarrête ; il tente alors de reculer et se trouve pris par les ouïes. Les chiens^ qui les poursuivent. n*ont qu'à choisir, et ils choisissent si bien, que les pécheurs friands ne mangent que lés poissons en partie dévorés, qu'ils appellent bougons. Quelques kiens se prennent dans les seines, et alors chaque homme de l'équipage vient à son tour prendre le captif par la queue et lui frapper la tête sur le bordage; ensuite, un pêcheur lui Quvre le ventre et en tire, avec deux ou trois petits kiens vivants, des harengs entiers et à moitié mangés.
Cependant, Romain, que plusieurs pêcheurs d'Étretat ont parfaitement connu, plus audacieux et plus aventureux que ses compagnons, trouvait toujours moyen de faire bonne pêche: il lui»eût été, si pénible de voir Geneviève supporter la moindre privation. Plusieurs fois, il s'exposa à une mort presque certaine en sortant seul, par un gros temps, parce que Geneviève désirait un bonnet neuL
La poche tinie, dans les longues soirées d'hiver, on se rassemblait quelquefois pour fumer et manger des rôties au ridre, tantôt chez Romain, tantôt chez un autre. Dans les commencements, on aimait à faire raconter à Romain tout ce. qu'il avait souffert et osé pour échapper à la conscription.
Les plus audacieux marins s'étonnaient, Geneviève était fière et heureuse en pensant que c'était pour elle que son mari avait fait de tels prodiges. Mais venait ensuite le tour de ceux qui avaient «em; ils étaient on ne peut plus enorgueillis de la gloire qu'on les avait forcés d'acquérir; chacun d'eux croyait avoir gagné la bataille où il avait eu peur. Les exagjérations les plus grotesques tnouvaient de crédules auditeurs. Pour Samuel Aubry, il affirmait que son portrait était sur la colonne de la pljace Vendôme, formé d^un canon qu'il avait enlevé tout seul.
Les anciens militaires s'arrogeajent entre eux .une iticontestable supériorité sur ceux qui n'avaient pas servi; ils avaient la parole dans les assemblées, désignaient Jes santés, prenaient des airs séducteurs avec les femmes et goguenards •avec les maris; ils ne permettaient à personne
UNE LÉGENDE NORMANDE 2ll3
la moindre contradiction ni le •hioindre doute.
Geneviève elle-même, à force d'entendre chanter des refrains plus ou moins guerriers et patriotiques, tels que : Ah t qu'on est fier d'être ^Français ^ qmnd on regarde la colonne l ou Français et militaire^ ou Français et fier de l'être^ etc., Geneviève se surprit par moments à regretter que son mari n'eût pas fait comme tout le monde et n'eût pas été soldat.
Romain finit aussi par être honteux de s'être dérobé au service militaire; il prit son prodigieux courage et sa résolution pour une lâcheté..
Un jour d'été, il partit pour la pêche du maquereau ; il n'avait qu'une petite barque, et deux hommes seulement l'accompagnaient. A peine eurent-ils gagné le large, que le vent tomba tout à coup. Le maquereau se prend avec des lignes qu'on laisse traîner à l'arrière du bateau, tandis qu'on court des bordées à toutes voiles. Pour la pêche du maquereau, on sort d'ordinaire par un vent d'est, parce qu'il se soutient mieux que tout autre et qu'un vent un peu frais est indispensable pour le succès de cette pêche. Il fut obligé de virer de bord et de revenir: mais il avait à relever ses.
26i AU BORD DE LA MER
filets qu'il avaU tendus la veille pour les homards, l'occasion étant d'autant meilleure que le vent d'est par lequel il était parti l'avait fait naturellemeiU dériver en aval du côté du Havre. C'était presque au-dessous de la Courtine^ vieille fortification ruinée au-dessus de la falaise, que Romain avait tendu 'ses derniers filets. La mer était basse; il suivit le chemin sous la falaise, relevant ses filets, et donnant le butin à ses deux compagnons, qui conduisaient la barque à une demi-portée de fusil du bord. Quand il eut relevé le premier filet, il laissa ses hommes continuer le chemin par la mer, et lui suivit la falaise. Il faisait un soleil dévorant. Arrivé à une profonde caverne, à laquelle une tradition a donné le nom de Trou à r Homme, il y entra' pour s'y reposer un moment.
Il n*y a rien de si beau que ces ^grottes que l'on trouve à chaque instant dans les falaises. Le bas est revêtu d'une roche blanche semblable au plus beau marbre; la voûte est toute tapissée d'une sorte de mousse d'un lilas rouge, qui, dans l'ombre, semble, par ses riches reflets, une immense tenture de velours violet; des. angles des roches pendent des algues et des varechs, sombre verdure de
UiNE LÉGENDE NORMANDE 265
l'Océan, qui paraissent d'abord noirs, et, vus en transparent, sont des plus belles nuances de vert, de violet et de pourpre.
- Romain tira sa gourde et but un peu de genièvre, puis il se disposa à se remettre en route.
Mais, au fond de la grotte, il entendit des soupirs... ; il avança, et à ces soupirs se mêlaient des baisers. ' '
— Partons! dit-il, voici deux amants que je gênerais. — Cependant, il s'arrêta encore au bord de la grotte, la fraîcheur était si agréable I II tira sa pipe, battit le briquet et fuma. •
Le temps passe vite pour les fumeurs. Si vous m'accordez ceci, vous stdmettrez qu'il pjasse encore plus vite pour les amants. Le soleil descendit derrière la haute aiguille placée presque devant le Trou à l'Homme, Romain resta à le regarder coucher. Néanmoins^ la mer montait, et, comme il s'était élevé un fort vent de sud-ouest, les lames
venaient par moment jusqu'à l'entrée de la grotte. Il allait partir, . mais une pensée le fit rentrer dans la grotte.
— Holà, hé I cria-l-il,. mes tourtereaux, la mer monte.
Mais à sa voix répondit un cri d'effroi et d'angoisse.
Romain se précipita au fond de la grotte. Une lulte s'engagea dans Tombre, puis Romain sortit avec Geneviève. Tous deux étaient horriblement pâles. Personne ne sortit derrière eux. Romain jeta son couteau à la mer.
Le lendemain, Romain avait disparu. La mer apporta sur le galet d'Étretrat le cadavre de Samuel Aubry.
Plus en amont, non loin d'Étretat, au-dessous de l'endroit où Romain avait autrefois soutenu le siège, on trouva encore ses sabots et sa blouse; mais, cette fois, il y avait dans la blouse un corps brisé et en lambeaux.
Geneviève prit le deuil. Ce deuil extérieur pour Romain lui permettait de pleurer Samuel Aubry.
Il y a tant de morts qu'on pleure comme le lierrç, qui, après avoir étouffé un arbre, pare sa tête morte de vertes guirlandes!
Tous les bateaux sont partis d'Yport et se sont dirigés vers Dieppe, car c'est là que se fait aujourd'hui la pêche du hareng.
Les vieux marins disent qu'autrefois les harengs venaient se faire prendre sur toute la côte, qu'ils marchaient en si grand nombre et en colonnes si serrées qu'on ne se donnait pas la peine de tendre les seines ni les appelets, qu'on les enlevait avec dep seaux et des baquets. Les mauves (gros oiseaux gris qui suivent les bancs de harengs) étaient si nombreuses, que Ton était forcé de les écarter à coups de hAton. Ce qu'on avait à craindre alors, ce n'était
pas une mauvaise pèche, c'était de voir les filets se rompre sous le poids.
— Mais, ajoutent-ils les larmes aux yeux, ce bon temps est passé! Depuis que les harengs ont abandonné nos côtes, nous sommes bien malheureux; nous avons bien du mal à gagner notre vie et celle de nos femmes et de nos enfants; sans compter q^u'au lieu de rester chez nous, nous sommes forcés d'aller naviguer, avec nos frôles embarcations, dans des parages que nous ne connaissons pas aussi bien, et que nous courons par cela môme beaucoup plus de dangers.
Le jour du départ, il y a eu grand messe le matin. Le messe a été consacrée à la Vierge, car la Vierge est la patronne, la prolectrice des marins ; c'est elle qu'ils invoquent dans leurs plus grands dangers.
Puis on a achevé de parer les bâtiments, et les marins ont mis leur costume de pêche.
Ce costume se compose d'abord du vêtement ordinaire: une chemise de laine, un pantalon, un gilet et une veste de gros drap. Par-dessus, une veste de toile tannée, un cotillon^ c'est-à-dire un large pantalon court, également en toile tannée:
une paire de grandes boites qui couvrent les jambes et les cuisses; des gants en laine blanche, sans doigts, et sur la tête un boiïnet de laine brune ou violette, et le plus souvent amarante ou écarlate. Le tout est recouvert du paletot; c'est un manteau à capuchon.
Toutcet attirail est nécessaire pour éviter le froid, qui empêcherait les marins de faire la manœuvre, et exposerait à la fois leur pêche et leur existence.
Le matin, chaque homme n*a bu qu'un petit verre de genièvre ; car le marin, qui boit autant qu'il peut payer à terre, est extrêmement sobre à la mer; ses provisions se composent de pain, de pommes et de petit cidre.
Le curé est descendu jusqu'à la mer, tout le monde a chanté un cantique, puis le curé a béni les bateaux.
Alors, il a fallu les pousser à la mer à force de bras; quinze hommes au moins sont employés à cette opération. Chaque équipage se compose du * maître et de dix hommes, mais les femmes ne sont pas les moins ardentes à mettre la main à l'œuvre.
Ensuite, on s'est fait de courts adieux, car un quart d'heure ferait manquer la marée, et on ne
pourrait entrer à Dieppe; les bateaux ont déployé leurs voiles et se sont éloignés. Les femmes, les enfants et quelques vieillards, restés seuls à terre, se sont assis sur le galet et ont suivi les bateaux des yeux.
Ce jour-là, loin des autres groupes se tenaient une femme et une jeune fille vêtues de noir. Le chef de la maison s'était noyé an mois de mai précédent, à l'époque de la'pêche du maquereau. Elles suivaient des yeux, en se serrant la main, un des bateaux sur lequel étaient leurs dernières espérances et ce qui leur restait de consolations dans cette vie.
' La mère était vieille et cassée, la jeune fille était j.eune et belle; elles s'assirent sur Therbe, entre les joncs, espèce de genêts épineux dont lies fleurs jaunes sont si nombreuses et si serrées, qu'elles semblent de loin un immense tapis de drap d'or étendu sur les collines.
Voici ce que portait ce bateau, qu'elles voyaient partir le cœur serré d'une si cruelle sollicitude.
Il y avait encore un homme dans la famille, et cet homme était un enfant de quatorze ans ; il partait pour la première fois. Pour la jwemièrp
LÀ PÉGUE DC UAIIENG 271
fois, il allait s'exposer à des dangers qui avaient coûté la vie à son père.
Sur ce bateau aussi étaient les filets du défunt.
Voici comment se partage le produit de la pêche: chaque homme, a une part; puis une part appartient en outre à celui qui a mis sur le bateau deux lots de filets, c'est-à-dire seize seines. Une veuve a le droit de mettre les filets de son mari sur le bateau qui lui inspire le plus de confiance, personne ne peut lui refuser de s'en charger, et elle prend part ainsi au bénéfice de la pêche. La veuve avait confié au même bateau et son fils et les filets de son mari.
— Pauvre mère, dit la jeune fille, espérons que, cette fois, le ciel aura pitié de nous, et veillera sur mon petit frère Moïse. As- tu vu comme il était heureux de partir, comme il a sauté légèrement sur le bateau? — Jamais il n'a tant ressemblé à son père, répondit la vieille femme: c'étaieht les mêmes yeux et la môme ardeur. — Et, ajouta la jeune fille, Samuel Martin aura soin de lui. — Dieu le bénisse aussi, ma fille, car c'est un brave et digne homme, et qui .est bien bon pour nous I
La jeune fille rougit et balbutia, car Samuel
Marliii: Taimait, et elle l'aimait aussi. Jl était riche, le bateau qu'il commandait lui appartenait, et il n'y avait aucun prétexte d'espérer qu'il épousât jamais la pauvre fille.
Mais le brouillard qui s'élevait à l'horizon ne tarda pas à cacher les bateaux. La veuve et sa fille se mirent à genoux et prièrent.
Il y a quelque chose de bien touchant à voir ces prières sous le ciel, sous ce beau dôme de saphir du temple que Dieu s'est créé à lui-même, à l'heure oii les vapeurs du soir portent en s'élevant jusqu'aux pieds de l'Éternel les doux parfums des lleurs, et en même temps les prières des malheureux.
Voici ce qui se passait à bord des bâtiments.. A peine fut-on au large, c'est-à-dire à une certaine distance de la côte, et quand les voiles furent bien disposées-et que les bateaux, à des intervalles inégaux'les uns des autres, eurent commencé à glisser sur la mer, semblables, par la forme et la démarche, à de grands cygnes aux ailes d'argent, que sur chaque bateau le maître s'appuya sur la barre, et dit : — Nous allons prier le bon Dieu et la sainte Vierge.
LA PÈCHE DU HARENG 27:i
Alors, tout le monde ôtason bonnet et l'on pria;
La nuit, on arriva à Dieppe ; on dîna et Ton se remit à la mer, car c'est dans l'obscurité que se fait la pêche. Les bateaux se séparèrent, chacun selon son expérience ou ses prévisions, se plaçant plus près ou plus loin du bord, en amon^ c'est-à-dire vers le nord-est, ou en aval^ c'est-à-dire au sudouest de Dieppe.
Nous ne suivrons que le bateau sur lequel sont
les filets et le fils de la veuve.
En quittant le port, le patron, à la barre, a encore ôté son bonnet et on a encore prié; puis, quand on a été arrivé à un endroit favorable, on a carguô les voiles, pour ne pas donner de prise au vent, et on a commencé à mettre dehors.
Les pèches que connaissent les Parisiens ne peuvent donner aucune idée de la pêche du hareng ; il faut mille fois plus d'art, d'adresse, de ruse, d'attention pour prendre un seul petit goujon que pour capturer deux mille harengs. Avec quel soin sont faites les lignes des pêcheurs de nos rivières! comme le crin en est précieusement égal ! comme - les hameçons sont empilés avec soin! comme ils sont d'un acier fin et arlistcment travaillé I
, Les filets pour la pêche du hareng, que Ton appelle seines ou appelets, sont d'une excessive* simplicité : ce sont de longues pièces de filet en forme de pièces de toile; seulement, la largeur des mailles est bien fixée; on les étend à la mer retenus en haut par de petits tonneaux vides et bien bouchés, et tirés en bas par de grosses pierres ; un bateau quelquefois en étend ainsi sur une longueur d'une lieue. Comme la largeur n*est que de trois brasses, c'est au patron à décider à quelle profondeur on doit les placer.
Après quelque temps, on les relève, on les e'pille^
c'est-à-dire on en ôte les harengs, puis on les tend
de nouveau, etsouventjusqu'à trois fois dans la nuit.
Voici comment se prend le hareng:
Au comimencement dé l'hiver, il quitte les mers
du nord po.ur venir sur nos côtes ; il marché en
longues colonnes serrées, suivi dans l'eau par une
multitude d'ennemis, surtout par les chiens de mer,
et hors de l'eau par de grandes mauves, les unes
grises, les autres blanches, et d'autres blanches aux
• ailes noires. Au moment où j'écris ceci, j'en ai sous
les yeux une que j'ai abattue il y a cinq mois, et
qui a été mise à mort par mon beaiï chien Freys-
LA PECHE DU HARENG 27o
chûtz : elle a près de cinq pieds de rextrémité d'une aile à l'autre ; le corps et le dessous des ailes sont blancs, le dessus seulement est d'un gris très-sombre; la tête est blanche et a la forme d'une tête d'aigle. . La mauve a le vol capricieux de l'hirondelle de nos rivières; son plumage est si épais, que l'on entend souvent les chevrotines ruisseler sur son ventre, elle se secoue alors et continue sa roule. On ne
peut abattre les mauves qu'en les touchant' à la^
tête ou en leur cassant les ailes.
Le hareng ainsi poursuivi n'a garde de flâner sur sa roule; aussi les premiers qui rencontrent les seines poussent dessus et passent la tête à travers les mailles; ceux qui les suivent en font autant, mais la maille est trop étroite pour que le corps puisse aussi passer; ils veulent alors se retirer, mais ils sont arrêtés par les ouïes.
Le chien de mer, hideux poisson qui en est fort avide, n'a plus qu'à choisir, et entame les plus gros et les meilleurs; aussi les pêcheurs regardent-ils comme un manger exquis les morceaux de harengs entamés, qu'ils appellent bougons.
Il n'est pas rare que d'un seul coup de filet on relire de l'eaii vingt mesures de harengs : chaque
mesure contient deux cents harengs; cela fait quatre mille. Il n y a rien de plus beau que de voir à la clarté de la lune retirer les appelels, qui semblent tout lamés d'argent.
Mais les chiens de mer se sont pris aussi dans les filets, et les pêcheurs tiennent leurs ennemis à discrétion. Le chien de mer n'a à attendre alors ni pitié ni merci. La haine de l'équipage s*exerce ingénieusement à le tc^urmenter. Chaque homme, jusqu'au plus petit mousse, vient à son tour le prendre par la queue, et lui frapper la tête sur le bord du bateau ; puis on lui ouvre le ventre avec un couteau, et l'on en retire des harengs quelquefois entiers, avec deux ou trois petits chiens vivants dans le sein de. la mère. Il n'y a rien de plus haineux que l'accent avec lequel les matelots normands prononcent le moi iekiens quand ils les voient. J'ai connu un brave pêcheur, >nommé, je crois, Toussaint, qui prétendait les sentir de très-loin.
C'est ce qui n'arriva pas au bateau de Samuel Martin ; pendant deux mois qu'il resta dans la rade de Dieppe, il ne prit que juste de quoi payer les avaries du bateau et des filets, et les autres bateaux se paraient pour retourner à Yport, qu'il
n'y avait pas cent francs à partager entre tous les hommes de l'équipage du Triton d'Yport,
Le patron consulta ses hommes, et tous furent d'avis de rester encore.
Pendant ce temps,vaici ce qui se passait à Yport : les nouvelles de la pêche étaient, comme ici à la Course, les nouvelles politiques. Quand on voyait une grande quantité de mauves sur la mer, les femmes des marins avaient crédit chez le boulanger; mais, quand il faisait du vent, quand le temps était peu favorable à la pèche, les cœurs et les boutiques des fournisseurs se fermaient.
Tout en se livrant aux soins de leur ménage, aux raccommodages des vieux filets, etc., la jolie Marthe et sa vieille mère s'entretenaient souvent des résultats delà pêche, et surtout du petit Moïse.
— 11 y a eu beaucoup de mouches cet été, disait Marthe, et c'est un bon signe pour la pêche.
Puis toutes deux priaient.
Et Marthe ajoutait tout bas une prière pour Samuel Martin.
Un jour, comme elles étaient à laver à une source d'eau douce qui se découvre à la marée basse sous les falaises d'Yport, le soleil se couchait
comme il se couche en cette saison, vers le Havre, au sud-sud-ouest d' Yport; une vapeur orangée s'élevait à l'horizon, devenant jaune et plus pâle à mesure qu'elle s'éloignait du soleil ; les nuages, au-dessus du soleil, paraissaient d'un bel amarante, et les derniers rayons éclairaient le côté apposé, Tout à coup un. cri partit : « Une voile I ce sont les bateaux I ce sont nos hommes I » En effet, on ne tarda pas à reconnaître, à une distance de deux ou trois lieues, les premiers bateaux qui revenaient. Les bâtiments des côtes sont faciles à reconnaître pour les yeux exercés: ils ont la carcasse plus large, leur beaupré est un petit mât presque horizontal placé à l'avant du bateau ; ce mât, dirigé en haut sur tous les autres navires, est dirigé en bas dans les bateaux pêcheurs d'Étretat, d'Yport, etc. ; alors, on s'empressa de rentrer le lingCj et on prépara les câbles et lesJiaussières, cordes grosses comme le bras, et aussi les cabestans, car il faut virer (hisser) les bateaux sur le galet.
La* nuit ne tarda guère à arriver, on ne pouvait plus distinguer les bateaux, mais on entendait le son des conques percées, sorte de trompes marines par lesquelles les pêcheurs annoncent leur retour.
Quand tout fut prêt pour les recevoir, les groupes se- formèrent sur la plage. Marthe et sa mère étaient montées au plus haut d'une falaise pour découvrir de plus loin les signaux, et aussi pour ne pas laisser voir la violence de leur émotion et de leur anxiété.
Les sensations réelles ne sont pas babillardes; renfermées au fond du cœur, elles ne s'exhalent pas eii paroles.
Alors, dans la nuit de la mer commencèrent à paraître les signaux des diverses embarcations.
D'abord une flamme s'éleva. Un cri partit de la rive : Pierre Martin t .
Et, peu après, le bateau de Pierre Martin arriva en rade.
Des étincelles jaillirent d'un autre point de l'horizon : André Toussaint!
Puis des bouffées de flammes s'élancèrent par trois fois : Nicolas Maillard t
De la paille allumée traça sur la mer un long sillon de feu.
Et le cri répéta sur le bord :
C'est Jean Mathias t . — Mon Dieu I disait la vieille veuve, nous ne
verrons pas la croix de feu de Samuel Martin.
Marthe ne disait rien, mais elle était oppressée et elle joignait les mains.
Il vint un moment où tous les bateaux furent arrivés, et on n'avait pas vu la croix de feu.
Marthe et sa mère descendirent lentement la colline, et vinrent demander des nouvelles.
Samuel Martin avaiteu mauvaise pêche, il voulait faire encore quelques tentatives avant de revenir.
Elles rentrèrent. chez elles, et passèrent la nuit en prières. Le surlendemain matin, on signala le bateau de Samuel Martin, et quatre coups de (rompe le firent reconnaître.
Les vieux pêcheurs étaient sur le galet.
— Ehl eh I dit l'un d'eux, le bateau plonge bien de l'avant. — Mais, dit un autre, c'est un bateau chargé de harengs^, ou je ne m'y connais P51S. — Mais il a*y a pas de harengs sur nos côtes! — Qui sait? il y à vingt ans que nous n'y péchons plus. — C'est peut-êlre pour cela que nous n'en prenons pas.
Le bateau approcha.
Samuel Martin était sur l'avant, il avait donné fë gouvernail à son seconde.
Aux rayons du soleil levant, son bonnet de laine brune et son paletot gris étincelaient d'écaillés de hareng.
— Bonne pêche I bonne pêche ! crièrent les anciens, le maître est tout couvert de pièces de dix }ions.
Après deux heures d'attente, le bateau arriva à la portée delà voix.
— Cent cinquante mesures aujourd'hui, cria Samuel, et deux cent cinquante hier.
Quand le bateau fut viré, quand Marthe et sa mère eurent embrassé le petit Moïse, qui était, lui aussi, tout argenté d*écailles ; quand Marthe et Samuel se furent embrassés du regard, Samuel raconta qu'il revenait désespéré, lorsque le petit Moïse avait dit comme par une inspiration du ciel : « Allons, un coup pour la veuve et pour les enfants du marin noyé! » On s'était mis en prières, on avait mis dehors et pris du premier coup trente mesures de harengs. Le bateau se trouvait surchargé. Tous les pêcheurs avaient embrassé le petit Moïse, qui itenait de leur porter bonheur. .
Ki.
282 Ai: BORD DE LA MER
Je parlais le lendemain, je n*ai pas vu le mariage de Marthe et de Samuel Martin; mars tout le monde en parlait comme d'une chose faite, el tous les marins étaient si heureux^que j'aurais voulu rester au milieu d'eux* Le bonheur, comme le soleil, assainit Tair que Ton respire et réjouit Tâme même des simples spectateurs.
En ma première et verte jeunesse, comme beaucoup d'autres, sans doute, après la lecture de Robinson Crusoe^ je fus pris de Tamour des îles désertes, et je me mis à en chercher une dans un rayon très-restreint.
, En ce temps-là, — il n'y a pas beaucoup moins d'une trentaine d'années, — la campagne n'était pas à la mode comme aujourd'hui.
Si l'on va à la campagne aujourd'hui beaucoup plus qu'il y a trente ans, ce n'est pas que l'amour des champs se soit beaucoup développé ; — c'est qu'il est devenu à la mode d'être riche, d'al-
1er aux eaux l'été et d'avoir sa villa. — Dieu sait et le diable aussi combien de pauvres femmes meurent d'ennui à la campagne, et mourraient de chagrin, cependant, si elles ne pouvaient dire au .mois de juin : « Je vais à mon château ; » et au mois d'octobre : « Je reviens de mon château, j'ai passé l'été à ma terre.»
En ce temps-là, il n'y avait guère parmi les Parisiens que les ouvriers qui allaient à la campagne, et ils n'y allaient que le dimanche. Cette promenade les faisait utiTement sortir de leurs demeures, et le petit vin d'Argenteuil à six sous le litre les faisait sortir de leur vie et de leurs privations..
Pour la plupart, cependent, l'excursion champêtre se bornait à sortir strictement de Paris, car, aussitôt qu'ils avaient dépassé le mur d'octroi et qu'ils ayaient épelé sur les enseigrfes : Bon tin de vigrieron. — Vin d'Argenteuil , etc., ils se gardaier\t bien d'aller plus loin et revenaient « de la campagne » sans avoir vu un arbre ni foulé un brin d'herbe.
C'est alors que je découvris l'île Saint-Ouen, dont je m'emparai. On se rappelle l'effroi dont fut saisi Robi^son <5n reconnaissant dans son île l'em-
L\ VIE SUR L'EAU — SAINT-OUEN 2.So
preinte d'un pied d'homme; — je ne fus pas beaucoup plus enchanté lorsque je m'aperçus qu'une centaine de personnes venaient tous les dimanches encombrer le cabaret qu'avait fondé la meunière ; pendant deux jours, les échos restaient enroués des cris et des chansons d'un bucolique suspect qu'on leur avait fait répéter.
Depuis, Léon Gatayes, en compagnie d'Eugène Isabey, de Camille Roqueplan, de Clément Boulanger, etc., ayant touché à Étretat, j'y abordai après eux, et, plantant mon drapeau sur cette plage, je lui donnai quasiment mon nom comme fil Améric de la terre découverte par Colomb.
Puis je découvris personnellement Dives et Cabourg, dont les vaudevillistes sont à leur tour devenus los Vespuces.
Puis Sainte-Adresse, que j'ai enfin quittée pour Nice, où j'écris ces quelques lignes.
Me trouvant dernièrement à Paris, — il arriva un soir qu'après une longue causerie avec Gatayes, nous évoquâmes de bons souvenirs d'autrefois, et nous vîmes apparaître les ombres des journées da notre^'eunesse, — les unes vives, alertes, avec u! bon rire s'épanouissant sur trente-deux dénis
blanches et acérées, les autres avec l'empreinte de ces douces et nobles tristesses de vingt ans, que nous ferions une bonne affaire de reprendre en échange des bonheurs de quarante ans.
Il nous prit un vif désir de revoir les lieux où nous avions élé jeunes, et si jeunes, et si bien jeunes, et, le lendemain matin, nous nous mîmes en route.
Il me sembla que mes cheveux avaient noirci pendant la nuit.
Nous vîmes de loin une maison dans Tescalier de laquelle j'ai fait quatre cents lieues pour passer devant une certaine porte du troisième étage, tt avec Tespoir qu'on reconnaîtrait mon pas; dans le jardin de laquelle j'ai fait dix mille vers dont je n'ai'jamais osé montrer un seul à celle qui les inspirait.
Puis nous revîmes Saint-Ouen ; là, nous fîmes comme une femme qui aurait, en dansant, rompu le fil de son collier et qui en rechercherait les perles éparsesdans le gazon.
Voici encore les piquets où Ton attachait les bateaux, et où fut longtemps mon canot rayé orange et rioir ; — nous avions bien envie de
crier : t Ohé 1 Bourdin I... ohé I Magdeleine I ...* » — mais nous n'osions pas ; — peut-être ils dorment dans le cimetière de la commune.
Sans rien dire, nous montons dans un bateau qui allait traverser là rivière sous la conduite d* un marinier inconnu; nous nous montrons. du regard un pont en construction sur la rivière; nous avons bien fait de venir aujourd'hui : Tannée prochaine, l'île Saint-Ouen ne sera plus une île. Regardons plutôt ces beaux peupliers, — toujours les mêmes ; le temps ne vieillit pas les arbres, il les accroît ; ils ont grandi, et ils sont toujours verts ; — écoute, le vent joue sur leurs feuilles les airs d'autrefois.
Sur l'autre rive, nous trouvons Bourdin et sa femme, qui nous.embrassent les larmes aux yeux, qui nous appellent Léon et Alphonse ; ils se portent bien,, ils ont bien marié leur fille ; ifs ont fait une petite fortune, fruit du travail assidu, l'économie ; fortune de gros sous, — bronze dont ils ont bâti une maison dont l'aspect me touche plus que celui des colonnes- bâties avec le bronze des canons t
Nous entronsdans leur maison, nous goûtons le
vin de leur vigne. Puis nous allons voir le moulin, là où était le cabaret de la mère Clément, la femme du meunier, qui criait si fort après nods, elle qui cependant nous aimait assez.
La mère Clément est morte ; ce sont des inconnus qui tiennent le cabaret ; nous irons alors dîner sur un autre point de Fîle chez une des filles de la mère Clément.
Puis nous faisons le tour de Tile; — derrière le moulin est ce courant si rapide que nous seuls quelquefois remontions avec la gaffe, en revenant des petits bras de la Seine qui serpentent sous les saules autour de l'île Saint- Denis. De l'autre côté est l'îlot où j'ai écrit Une heure trop tard ; reconnaîlrai-je le saule creux où je cachais mon papier, ma plume et mon encrier?
Voici le point de la rive où, chargés une nuit de' transporter dans l'île c une société », nous passâmes les femmes et négligeâmes les hommes sur la rive opposée; mais ils comprirent J'innocencede la plaisanterie, et l'un d'eux nous remercia le lendemain des respects dont leurs compagnes leur racontèrent que nous les avions entourées.
Ici, nous nous sommes jetés à l'eau ensemble et
nous n'avons pu ramener que mort un pauvre enfant qui y était tombé en péchant à la ligne, sur une estacade avancée.
C'est là-bas que, le dimanche, sous les ordres de Bourdin, en son absence et parfois concurremment avec lui, je m'étais fait passeur et transportais dans l'île les c sociétés » du dimanche.
Quelquefois, on se faisait mener à Saint-Denis et Ton d)nait dans l'Ile; puis, au dessert, on offrait au € brave homme » un verre de vin qu'il buvait « à la santé des dames > .
Ici, je soutins le paradoxe de me baigner une dizaine de fois en plein hiver,conduit par Bourdin, au milieu de la Seine prise sur les deux bords. C'est dans le bassin du canal que, toi aussi, Léon, tu fis la môme expérience ; mais tu n'aurais jamais pu retnettre les boutons de tes vêtements, sans l'obligeance d'une jeune et innocente villageoise qui vint heureusement à ton secours et reçut tes remercîments les plus respectueux.
Et alors nos souvenirs se réveillent et voltigent sur l'herbe de la prairie avec les libellules au corselet d'émeraude.
Te rappelles-tu, Léon? le souvienl-il, Alphonse?
Ohl les dioers gxquis, — et les charmants amours •
Du temps de la jeunesse et des premiers beaux jours !
Un cervelas, du pain, les fruits âpres des haies,
La dernière venue à l'ombre des futaies.
Quels dîners 1 quels amours I si bons, faits d'appftit.
Comme leur souvenir reste vivant dans l'âme I —
Quel cervelas 1 quel pain I quels fruits ! et quelle femme !
On n'en fait plus ainsi dans ce siècle maudit.
Qu'on était riche alors I qu'on est pauvre aujourd'hui I
Qui n'a trop à vingt ans n'aura rien à quarante. • Il faut que la jeunesse immodérée, ardente^ D'une sève excessive enflant ses beaux rameaux, Couvrant de trop de fleurs sa tête verdoyante Fasse la part du cœur, des frimas, des ciseaux* !
Je l'ai dit bien souvent, honorons la vieillesse ! Les vieux sont des amis qui s'en vont — et qu'il faut Conduire avec un peu de tendre politesse.
Mais le temps ne fait pas à liii seul la sagesse. On ne devient pas sage à force d'être sot :
Eût-on cent ans et plus,- je tiens qu'on déraisonne Sur la jeunesse, si l'on croit faire plutôt .Mûrir les fruits tardifs qu'amènera l'automne, En secouant les fleurs dont avril lu couronne!
Soyez jeunes, ô jeunes gens I — et menez votre jeunesse dans les prairies, dans les forêts, sur Tonde et sur ses rives; livrez-vous à ces exercices qui