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plus grande abondance les choses nécessaires à la vie. Nous verrons que malgré le lony commerce qu'ils ont en avtîc les plus méchanls des Européens, ils ont conservé une partie de leur simplicité primitive et que s'ils n'étaient pas cxcilés à la vengeance par les injustices que nous leur faisons, ils se montreraient aussi affables, aussi humains qu'aucun peuple de l'Europe. A ces avantages, qu'on ajoute un esprit susceptible de perfection, l'exercice des arts utiles, un gouvernement généralement modéré, et l'on aura peu de peine à se persuader qu'ils auraient vécu heureux s'ils étaient demeurés inconnus à l'Flurope ou si, loin de nous attribuer le droilde les asservir, nous nous étions fait un devoir d'éclairer leur entendement en accélérant leurs progrès dans la civilisation (1)... ».
Passons ensuite à la description des royaumes de la cfltede Guinée, pour montrer que leurs ressources étaient capables d'assurer à leurs populalionsuneexislence heureuse et paisible, l'auteur observe que ; «La Cûte des Esclaves est aussi fertile que la CtMe d'Or, Elle comprend les royaumes de Kolo, de Popo, de Juidah et d'Ardra qui se suivent immédiatement « qui tous font le commerce des esclaves ». Comme ils se ressemblent à très peu près, tant au point de vue de la population que des ressources économiques, il ajoute ; « Je ne décrirai que celui de Juidah. II excite à juste titre l'admiralion des voyageurs. C'est un des plus délicieux pays de l'univers Ce serait la véritable
image des Champs-Elysées, si nn paya où l'on trafique sans cesse de la liberté des hommes pouvait mériter
l.Frosaard parle des noirs de soq temps avec un optimisme évident : oa ne saurait nier cependant qu'il n'y ait beaucoup de vrai dans sa maaiiire de juger l'influence que les relatioos des blancs avec leur pays, eurent sur leurs destinées.
ce titre. Les nègres de Juidoh sont extrêmement laborieux. Ils cultivent tout, jusqu'aux enclos de leurs villages et de leurs maisons. Leur activité va môme si loin, que, le jour de leur moisson, ils recommencent à semer, sans laisser à la terre un moment de repos. Aussi font-ils plusieurs récolles par an....
Tout le pays est si rempli de vilbyes et si peuplé qu'il paraît ne composer qu'une seule ville, divisée en autant dequariiers et partagée seulement par des terres cultivées qu'on prendrait pour des jardins... Les Français ayant obtenu la liberté d'y bâtir un fort, toutes les nations fréquentent maintenant cette côte, ce quia fait renchérir le prix descsclaves.
Les habitants de Juidah sont le peuple le plus civilisé de la Guinée. Les inférieurs ont un profond respect pour leurs supérieurs, les femmes pour leurs époux, les enfants pour les auteurs de leurs jours.
11 se tient tous les quatre jours un grand marché à Sabi (ou Xavier, la capitale) et un autre dans la province d'Aploga, Ces marchés sont si fréquentés qu'on n'y voit ordinairement pas moins de 5 à (3000 marchands... Pour maintenir l'ordre, le Roi nomme un juge qui, accompagné de quatre officiers bien armés, inspecte !e marché, écoute les plaintes et décide promptement tous les différends. Il a le droit de saisir et de vendre comme esclaves tous ceux qui commettent quelque vol ou qui troublent le repos public. On y vend des hommes, des femmes, et des enfants; du gros et du menu bétail, de la volaille, des oiseaux, des singes, toutes sortes de marchandises d'Europe, d'Asie et d'Afrique, à des prixfortraisonnables... Les hommes vendent les esclaves ; les femmes, les autres marchandises... Le royaume de Juidah fournit tous les mois mille esclaves au marché. Les habitants de Juidah ont
la passion du jeu. Après avoir perdu leur argent et leurs marchandises, ils sont capables de jouer leurs feiDines, leurs enTaiits, de finir par se jouer euxmâmes et de se laisser vendre par celui que la fortune Tavorige... La mort et l'esclavajje sont la peine du meurtre et de l'adultère, et le vol est puni par une amende proportionnée à la valeur de la chose volée.
Le roi de Juidah perçoit une taxe sur tout ce qui est vendu dans son marché, ou importé dans le pays. L'impôt sur les esclaves embarqués dans ses états monte souvent à 500.000 livres par an ».
Plus loin, on nous affirme que < l'esclavage n'iîsl point l'état habiluel des peuples de la Guinée ». Les pères, saurde très rares exceplions, ne vendent point leurs enfants : plus des neuf dixièmes des noirs que l'on vend ou achète ont été réduits en captivité par suite de guerres ou après leur enlèvement par des handits opérant pour le compte de traitants ; ou enfin après condamnation pour crimes.
« L'enlèvement est le moyen le plus productif (de se procurer des esclaves). Ces enlèvements sont faits souvent par les Européens eux-mêmes.
Souvent les vaisseaux négriers remontent les fleuves jusqu'à ce qu'iU trouvent un lieu commode pour jeter l'ancre. De là, ils envoient des chaloupes nu des pataches bien armées devant les villages situéssur les rives. On prend sur ces pataches des naturels familiarisés avec cette pratique. Arrivés devant les habitations, ils tirent un coup de fusil, ou ils battent de la caisse pour indiquer qu'ils ont besoin d'esclaves. Après en avoir rassemblé un nombre suffisant ils les conduisent dans les vaisseau.x. D'un autre cûlé les campagnards qui demeurent près des navires en station mettent immédiatement en vente les esclaves qu"ils peuvent se procurer ou qu'ils tenaient en réserve. Souvent encore des
marchands nègres qui remontent jusqu'à trois cenls lieues dans des canots bien armés pour faire des captures amènent jusqu'à cent esclaves à la fois et complètent bientôt la cargaison des vaisseaux.
II y a sur la rivière de Sierra-Leona dilFèreiits comptoirs appartenant à des marchands d'Europe (1).
Leurs agents entretiennent un certain nombre de bateaux qu'ils envoient sur la rivière pour recevoir les esclaves que leur amènent les courtiers nègres. Par ce moyen ils ont toujours un certain nombre d'esclaves prêts à êlre embarqués lorsqu'il arrive un vaisseau (qui est en affaires avec eux) ».
Ailleurs, cela ne se fait pas aussi facilement : « Un navire négrier mouille-t-il à la côle qui est entre le Cap Monte et celui des Palmes? Les naturels qui ont des esclaves à vendre s'empressent de l'indiquer eu allumant des feux sur le rivage. Le capitaine envoie aussitôt des chaloupes.... Quelquefois les naturels amènent leurs esclaves eux-mêmes. Cette méthode est longue et il y a des vaisseaux qui restent plus d'un an sur cette partie de la côte, avant de compléter leur cargaison ». Dans ce dernier cas, il arrivait souvent que le capitaine fit amener les vergues du navire après en avoir doublé les ancres : on construisait sur le liilac une espècederuulleoùl'on entassait les noirs au fur et à mesure que l'on en recevait de petits groupes ; un des usages de ces maisons formées sur le tillac est d'empêcher les nègres de se jeter dans la mer, afin d'y trouver leur salut ou la mort. Eu effei, ils s'efforcent souvent de le Taire » et malgré toutes les précautions, ) y parviennent. Voici, nous dit-on, encore, comment
1. Il existait de ces Com[)toirs sur toute la côte de Guinée, < faisaieat partout le mênie trafic.
les marchanda nègres qui fournissent ces i procurent des esclaves. Ouelques-uns se cachent dans les forêts ou près des roules, attendant le voyageur sans défiance. D'autres se mettent en embuscade dans les champs pour enlever tous les enfants qui y sont apostés pour cliasser les oiseaux. Il y en a qui se tiennent près des sources d'eau douce afin de saisir le laboureur qui y Tient étancher sa soif. Mais le poste le plus avantageux est dans les prés (la brousse) lorsque l'herbe est haute, ou à cdié du sentier qui communique d'un village à l'autre. Cette pratique est si ordinaire que beaucoup de noirs, quoique leurs habitations soient voisines les unes des autres, n'osent pas se visiter la
En échange des esclaves, les négriers donnaient des marchandises d'Europe; mais aussi de l'or naturel qu'à cet effet ils avaient dû acheter sur une autre partie de la côte. On dirait qu'il y avait entente tacite entre les roitelets ou les marchands indigènes d'esclaves, pour favoriser de cette façon le commerce : en effet, celte sortie du mêlai précieux, puis sa rentrée dans une autre région assuraient à ces gens qui se tenaient tous entr'eux par toule une série de ramifications, un double bénéfice.
Les marchandises que les Européens livraientà leurs agents noirs pour l'échange, et au moyen desquelles ceux-ci se procuraientdes esclaves étaient des cauries, des étoffes, de3fusils,de la poudre, des armes blanches, de la quincaillerie, du fer en barres, des verroteries, etc. « Les spéculateurs varient ces articles suivant la provenance des navires et le goilt régnant du peuple avec lequel ils doivent trafiquer ».
Mais c'était avec les liqueurs spiritueuses que l'on payait le plus grand nombre des esclaves. Rien que dans l'année 1786, le seul port de Liverpool envoya à
ces fins en Guinée près de 7i0.000 pintes d'alcool.
D'ailleurs, les négriers blancs ne valaient pas mieux que les négriers noirs ; ils « baptisaient » sans scrupule l'alcool destiné à la traite après en avoir prélevé une bonne part: ils metlatent des doubles fonds aux barils de poudre, qui en diminuaient la capacité ; ils enlevaient, par aunes, l'étoffe du milieu des pièces qu'ils roulaient ensuite et livraient reficelées, etc., etc. J. Newton dans le Journal de Paris {20 juillet 1788) disait 1 « ce vol industrieux excite entre les blancs une coupable émulation. Les africains à leurtour sont obligés de contracter nos vices pour pouvoirs'en défendre. Ils deviennent jaloux, insidieux, vindicatifs ». Il est à remarquer que le vertueux publîciste qui flétrissait ainsi la corruption de nos mœurs commerciales n'avait pas un mot contre la traite elle-même, cause première de tout le mal. ;
Les esclaves que l'on embarquait là ne provenaient pas tous du pays même. Pour une bonne partie ils venaient de fort loin, et arrivaient par caravanes nombreuses.
Ils passaient, durant leur longue pérégrination, par les mains de plusieurs marchands ; il y en avait qui venaient de plus de 400 lieues dans l'intérieur; dans le pays où on les amenait, sur la côte, personne ne comprenait la langue qu'ils parlaient, tant ils venaient de loin. « On peut les acquérir de première main (dans leur pays d'origine) pour la valeur d'un pistolet ou d'un sabre. Mais, passant par le territoire de difTérentsroisqui vendentle passage, les rétributions qu'ils exigent, ajoutées au profit de chaque marchand, en augmentent considérablement le prix ».
Il serait trop long d'examiner en détail la condition des esclaves tant qu'ils étaient encore à terre, entre les mains des marchands. Disons seulement qu'elle
n'a pas beaucoup changé. Dans les contrées de 1'.^ que où l'esclavage existe encore, et où le commerce des esclaves se fait entre tribus ou peuples voisins, les malheureux sont traités presque exactement comme ils relaient il y a plus de cent ans. Déjà on connaissait la manière de les faire cheminer réunis par trente ou quarante au moyen de longues fourches, el avec des entraves aux pieds. Déjà ils avaient à subir la faim, la soif, les mauvais traitements des marchands dont ils étaient ù la fois les marchandises et les porteurs, car les traitants ne bornaient pas leur commerce à la chair hiimaine et se servaient d'eux pour transporter pendant des centaines de lieues, les objets de leur Irafic... avouable. '
L'on t< 'emparait aussi des nègres, quand on le pou- .' vait après les avoir enivrés ; et les chefs de villages qui avaient besoin de fusils, de poudre, de verroterie, se procuraient par ce moyen la monnaie humaine dont ils payaient leurs achats.
D'autres fois, les négriers européens ou leurs agents européens fomentaient des querelles entre les chefs indigènes, afui que ceux-ci se fassent la guerre ; vainqueur vendait le vaincu au blanc, qui, ]iout cette raison, ne tenait pas à favoriser un chef plutôt que l'autre ; tout ce qu'il demandait, c'était qu'il y en eût un de victorieux.
Bref, louç les moyens étaient bons, et comme tels employés avec le plus complet cynisme.
Les chets noirs avaient senti se développer leur ingéniosité à mesure que leur cupidité grandissait, grâce aux manœuvres corruptrices des Européens.
Comme on l'a vu, une certaine partie des noirs exportés de Guinée étaient tombés en esclavage par suite de quelque condamnation. U est à noter qu'avant l'arrivée des blancs, l'esclavage n'était jamais imposé
comme chiltimenl d'un crime. Il ne commença :"i l"élre que du jour où les rois noirs s'aperçurent qu'il y avait ià pour eux une source de revenus certains. Ils ont multiplié, dit Frossard, les crimes pour multiplier les coupables. Ils ont établi des graduations dans la culpabilité. Enfin, non seulement Us ont statué que les faits graves couleraient la liberté à l'offenseur, mais ils punissent de laméme peine tous les mâles de la famille.
Dans le Gayor, le village entier était rendu responsable de la faute d'un des habitants.
En Guinée, où il était admis que l'adultère était puni de mort, «certains rois, entretiennent un grand nombre de femmes qui n'ont d'autre emploi que de séduire chaque nuit des jeunes gens sans expérience. Le crime consommé, elles dénoncent le malheureux qu'elles ont captivé. Le procès est bientôt jugé. Les lois mettent le coupable au pouvoir du prince, qui l'envoie au marché ».
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit des débiteurs que leur insolvabilité fait esclaves : on se figure aisément par quelle procédure le créancier arrive à ce résultat. Nous ne signalerons aussi que pour mémoire les procédés des sorciers qui par leurs prétendus charmes ou philtres arrivent à prouver la culpabilité d'un individu, innocent en réalité de ce dont on l'accuse, pour pouvoir le vendre.
Lorsque les noirs, dont d'autres noirs s'étaient ainsi rendus maîtres par toutes sortes de moyens arrivaient à la c(*>te, les capitaines ne les achetaient qu'après les avoir minutieusement examinés.
C'est du reste ce qui se pratique encore sur les marchés africains. Ceux que l'on trouvait bons pour la traversée, aptes au travail des colonies, étaient marqués !\ la poitrine ou A l'épaule avec un fer rouge, puis conduits î\bord et enchaînés deux à deux.
Quant à ceux que les facteurs européens aclietaient d'avance pour fournir les vaisseaux qu'ils attendaient, ils étaient gardés dans les sous-sols des comptoirs. Barbul rapporte qu'au cap Corse le « Château » renfermail, en sous-sol, une grande voûte où les esclaves, péle-mèle, attendaient leur tour d'être embarqués. Ils recevaient de l'air par une grille placée en haut de la voilte : ils avaient lous l'épaule droite marquée avec un fer chaud de deux lettres D, Y., qui signifiaient « Duc d'York >. II en mourait d'ailleurs beaucoup d'épuisement, de terreur, de chagrin.
Sur les navires, les noirs étaient littéralement entassés, compressés, dans un espace étroit et sans air. Cependant, on ne les maltraitait pas de parti pris. Ils n'en étaient pas moins fort à plaindre, Garneray décrit iiinsi la manière dont les esclaves sont traités à bord d'un navire négrier (1).
D'abord et avant tout, la salubrité du navire négrier étant aussi essentielle à la santé des captifs qu'à celle de l'équipage, les marins tournent toute leur attention vers cet objet.
Pour atteindre ce but on lave à grande eau chaque soir le pont supérieur immédiatement après qu'il est évacué par la traite. Le plancher ayant tout le temps , nécessaire pour sécher pendant la nuit, on évite ainsi l'humidité pernicieuse d'un lavage du malin.
Les noirs séjournent dans le fauX'pont depuis le soleil couchant jusqu'au soleil levant.
Les écoutiiles sont toujours tenues entièrement ouvertes, à moins que le mauvais état de la mer n'oblige impérieusement de les fermer : encore dans ce dernier cas ne le sont-elles jamais entièrement.
i. II s'agit de la Doria, et cela sa passe dans la Mer des Indei; mais les procédés des négriers étaient partout les mêmes.
Les noirs que l'on achète sont amenés à bord au soleil couchant ; ils reçoivent en arrivant, car ils sont ordinairement nus, un simple morceau de colonnade.
Les hommes, à partir de i'àge de vingt ans et au-dessus, sont accouplés deux àdeux et mis aux Ters; une barre rivée à ses deux extrémités et garnie d'anneaux coulants sert à attacher leurs pieds. Du reste après quelque temps d'un examen occulte, on exempte de cette position gênante ceux dont la conduite et les paroles ne respirent ni la vengeance ni larévolte.
Le faux-pont était divisé de l'avant à l'arrière en trois compartiments. Celui du milieu, large de 8 pieds 8 pouces, était réservé aux nègres de haute stature : les deux autres, rétrécis par les façons du navire, recevaient les noirs d'une moins haute stature.
Les femmes et les enfants couchent au milieu de la grande chambre, entre les cabines de l'état-major. Une fois la traite au complet, on indique à chaque nègre la place qu'il doit occuper pendant la nuit et durant toute la traversée, dans le faux-pont. Pendant le jour, on change les places des noirs quand ils sont sur le pont. Les plus ^gés, les plus vigoureux, ou ceux dont on redoute l'esprit d'insubordination, occupent l'avant du navire ; les enfants et les négresses sont tenus sur l'arrière parmi l'équipage:
Tous les matins, une demi-heure après le lever du soleil, on fait monter les esclaves quatre par quatre sur le pont, et on surveille leur toilette; ils sont tenus de se laver la ligure et les mains dans des baquets remplis d'eau de mer et de se rincer ensuite la bouche avec du vinaigre, pour prévenir le scorbut. Cette opération terminée, on visite leurs fers, et on les envoie se ranger aux' places qui leur sont désignées d'avance et qu'ils doivent garder toute la joi
Le
iremier rep;
leur est servi à dix heures : il
consiste, pour chaque individu, en six onces de riz, de millet ou de farine de maïs cuits à l'eau ; on ajoute la plupart du temps à cette ration du sel, du sucre, de la viande ou du poisson salé, mais en très petite quantiU'. Chaque gamelle contient des vivres pour six personnes.
Rien de triste et de curieux à la fois comme la distribution du déjeûner. Un peu avant que dix heures sonnent, les nègres, leurs yeux fixés avec avidité sur le guichet de la ramhade qui sert à introduire les gamelles sur l'avant, semblent ne plus respirer : on entendrait la chute d'une feuille sur le pont.
Ces malheureux, excités encore plus par leur gloutonnerie naturelle que par la faim, oublient un moment et l'avenir de la captivité qui les attend et les fers qui les enchaînent : ils vont manger !... Cette pensée absorbe toute leur imagination, toute leur inlelligence ! Enfin, dix heures sonnent; un murmure joyeux s'élève d'un bout à l'autre du navire. Aussitôt quelques hommes de l'équipage, aidés par les nègres adolescents, viennent se ranger de l'avant à l'arrière pour faire parvenir les gamelles jusqu'aux places les plus reculées. Sans cette précaution, pas une seule n'arriverait intacte à sa destination. Il faut voir alors l'avidité avec laquelle les nègres se précipitent sur leurs rations : elle explique leur dégradation et leur esclavage.
Un coup de baUi sur le pont suit immédiatement le repas ; puis, tout étant remis en place et en ordre, on distribue à chacun les travaux de la journée.
La prudence exigeant que l'on occupe le plus possible les esclaves, pour les distraire de leurs pensées de révolte, les uns sont chargés de faire de petits cordages ou de la tresse pour l'usage du bord; ceux-ci trient ou vannent des légumes ou les froments destinés
à leur nourriture journalière; ceux-là enfin gtallent et nettoient avec des briques les planches du faux-pont qui leur serrent de lit pendant la nuit.
Ces travaux terrainés,desinterprètes apprennentaux esclaves de3 chansons peu poétiques, ou leur racontent de merveilleux récits, dont le but est de leur prouver qu'on ne les a achetés qu'afin de les délivrer des mauvais traitements de leurs maîtres, et qu'une fois rendus dans les colonies, ils passeront une vie de délices.
Après ces contes, et lorsque les esclaves paraissent ne plus les écouter avec le même plaisir, viennent les tours de force et les jongleries qu'exécutent les plus adroits matelots. Les nègres, ne connaissant pas le dessous des cartes, acquièrent peu à peu cette opinion que nous leur sommes infiniment supérieurs sous le rapport de la force physique.
A quatre heures sonnant, on leur sert un nouveau repas, semblable en tout point à celui du matin, qui est accueilli toujours avec la même joie vorace.
Alors si le temps est beau les danses commencent car, après manger, rien ne plaît davantage au nègre que danser.
L'orchestre se compose invariablement d'une calebasse ou d'un bambou vide, sur lequel résonnent des cordes, ou bien du tam-tam.
Bien entendu cela est accompagné de chants et de cris, et de battements de mains.
Au moment où le soleil va disparaître, on donne le signal de la retraite : seulement on a le soin, avant de réintégrer les nègres dans leurs logements, de les fouiller soigneusement, afin de s'assurer qu'ils n'ont, pen-
dant leur 'séjour sur le pont, dérobé aucun objet qui pourrait les aider à briser leurs fers.
La nuit venue et la toilette du navire terminée, l'équipage se retranche, ayant ses armes placées à sa portée. Après leaouper.une moitié des matelots prend le quart et le garde jusqu'à minuit, (heure à laquelle elle est remplacée par l'autre bordée). A six heures tout le monde est réuni sur le pout et ne le quitte plus avant la nuit ; car, dans cette pénible navigation de la traite il n'existe de repos pour personne tant que le soleil brille à l'horizon.
On sait que, la traversée terminée, et le navire négrier arrivé à destination, les noirs étaient mis de nouveau en vente sur les marchés des Antilles et du Nouveau Monde. De nouveau palpés, examinés, retournés, soupesés pour ainsi dire, ils étaient enfm achetés par des planteurs qui les emmenaient dans leurs propriétés où ils étaient employés à tous les travaux que leur maître jugeait bon de leur imposer.
RELIGION. — SUPERSTITIONS Le Serpent-dieu et les autres divinités.
0(1 n'étonnera sans doute pas le lecteur en lui disant que le panihéon guinéen,et en particulier dahoméen comprend des divinités très diverses. A vrai dire, aucune d'elles n'a, dans la pensée des idoliîtres, d'attribulions bien nettes ni bien définies. On adore un peu tout ce dont on a peur. Quelques roîa, quelques chefs, dont l'huoianité ne paraît pas avoir eu beaucoup à se louer de leur vivant, sont au rang des dieux, parce que sans doute on les redoute encore. On rend un culte plus ou moins complet à des esprits, à des génies, parce que l'on suppose que s'ils ne peuvent pas faire du bien aux hommes, en revanche ils pourraient si on les négligeait, leur faire beaucoup de mal. L'on professe au moins un superstitieux respect à l'égard du ciel, des astres, du tonnerre, des hautes montagnes ; en un mot de tout ce qui peut frapper une imagination bornée, ou inspirer de l'inquiétude. Four les Dahoméens proprement dits, les anciens rois sont des dieux ; en tout cas, de puissants personnages de l'au-delà, car c'est uniquement pour se les rendre propices que leurs successeurs avaient inventé ces horribles grandes-coutumes pendant la célébration desquelles le sang des victimes coulait si abondamment.
Au-dessoua de ce que nous appellerons les dieux,
il existe à toute époque un certain nombre d'individus auxquels la crédulité populaire confère une sorte de divinité. Tel était pour n'en citer qu'un, le Roi de la TVh//, espèce de sorcier dont le nom seul terrorisait la population do Porto-Novo et môme le roî ToDTa, et qui, naturellement, aurait été incapable de montrer d'une façon quelconque en quoi consistait le pouvoir qu'on lui attribuait.
Ce rusé personnage devait surtout son prestige à ce qu'il ne se montrait jamais que la nuit, et de fort loin, aux gens du pays, et n'adressait jamais la parole il personne. Sa démarche, ses gestes, savamment calculés et auxquels il s'efforçait de donner quelque chose d'hiératique, étaient les seuls moyens qu'il fût en état de mettre en œuvre pour s'imposer aux noirs. Ce Roi de la naitÇmil hanalement,gr(lceauRésidentdel'rance qui réussit enfin à ouvrir les yeux de ToEfa sur la vanité de ses prétentions. Impliqué dans un complot, il fut honteusement chassé du pays après avoir tremblé qu'on ne lui coupât le cou. Sa terreur, son attitude humble et piteuse lorsqu'il se sentit aux mains du bourreau le discréditèrent à tout jamais. Il était brûlé et fut trop heureux de pouvoir s'en aller sain et sauf du pays où tout le monde avait si longtemps frémi à son nom.
II y a une quantité d'objets qui soa\. fétiches, soit par destination, soit simplement parce qu'on veut bien les regarder comme tels. Ce sont par exemple des pierres, des rochers, des arbres : certaines plantes, certains animaux, et notamment le serpent, dont on pariera plus loin avec détails, car il tient une grande place dans les superstitions de la Guinée.
Une case dans laquelle il s'est passé un fait étonnant ou mémorable, un bflton, peuvent être fétiches. Les fétiches ne sont pas mieux considérés que les choses ou personnes divines. On ne s'adresse à eux que lors-
qu'on a besoin de leur protection, ou que l'on craint leur colère.
Quand ou est malade, c'est comme de juste au féticlie compétent que l'on s'adresse pour obtenir la guérîson, car chaque fétiche a sa spécialité.
Et môme, les intéressés ne s'adressent-îls pas directement à lui ; c'est par riatennédiaire du sorcier qu'ils l'implorent.
On peut mettre au rang des fétiches, ou à un raag au-dessous, les gri-gris, amulettes que porte au cou ou au Itras tout noir qui se respecte.
De ces gri-gris il existe une infinie diversité. Une arête de poisson, une dent de requin, une graine, un caillou, un bouton de culolte, un bout de chiffon, une perle de verre peuvent être gri-gris.
C'est le sorcier qui les fabrique de toutes pièces, ou les arrange, qui leur inculque leur pouvoir mystérieux et qui les vend. Le commerce des gri-gris est lucratif, car il en faut beaucoup par personne. L'on doit avoir un gri-gri contre chacun des dangers qui peuvent menacer un homme. Telle chose est gri-gri pour les coups de fusil, telle autre pour les coups de sabre. Celle-ci préserve du mal aux dents, telle du mal d'yeux. On ne peut énumi^rer l'immense liste des maladies, des périls, des embûches, des traverses, dont une collection de gri-gris peut préserver celui qui enest porteur.
11 va sans dire que les idoles représentant certaines divinités sont fétiches au premier chef, et en môme temps gri-gris en faveur des cases qui les abritent.
Tout le monde a vu dans les musées ethnographiques ou dans des collections particulières de ces horribles idoles quasi informes, grosses, courtes, taillées à coups de serpe, avec des membres rudimentaires et
un visage dont la laideur dépasse tout ce que l'on peut imaginer. Ces affreux magots sont souvent encore enduits en arrivant dans nos pays, de la graisse ou d'autres sales substances dont ils ont été arrosés dans les sacrifices. C'est devant cela qu'une bonne partie de l'humanité noire se prosterne en tremblant. Aujourd'hui, la religion — si on peut donner ce nom à l'amas de grossières superstitions dont se repaît l'imaginalion des noirs — a fait comme partout ailleurs : elle s'est dénaturée. La croyance en général s'est attiédie : le fétichiste est beaucoup moins convaincu qu'autrefois de la vertu de ses gri-gris et du pouvoir de ses sorciers. Il n'a point cessé d'y croire, mais sa ferveur a diminué très sensiblement. Puis, par suite du mélange de races que les guerres ont entraîné, le panthéisme primitif s'est compliqué : des dieux nouveaux, des superstitions nouvelles sont venus prendre place auprès des anciens : il se passe un peu dans le panthéon nègre ce qui se passa dans le panthéon romain, mais avec cette différence que malgré tout les croyances du monde romain et des peuplesqu'il s'étaitassimilés signifiaient quelque chose, tandis que les croyances des nègres ne signifient rien.
II y a eu aussi le « progrès » ; le contact du blanc, sceptique et railleur, que les noirs voient renverser les idoles et mener les féticheurs à coups de pied au derrière, sans que cet impie soit nullement foudroyé. Rien sans doute ne vaut les démonstrations de ce genre pour ébranler la foi la plus robuste, fut-elle celle d'un Guinée n.
Il y a eu aussi l'importation en Afrique de l'alcool, qui est un puissant dissolvant de croyances, idolâtriques et autres.
Bref, pour beaucoup de raisons, si l'on veut se ren-
dre compte de ce que peut être la religiosité des Guinéens en général, il faut débroussailler lechamp actuel de ses superstitions; en écarter toutes celles qui n'y tiennent pas une place marquante et qui n'ont pas un caractère autochtone, et ne considérer la religion que dans son ensemble ; ne la voir que telle qu'elle était avant l'importation des croyances et sous-croyances étrangères. H y restera encore de quoi occuper honnêtement les plus zélés mythographes,
A ce point de vue, c'est l'ancien royaume de Juidah qu'on doit regarder comme le principal centre idolâtrique de la Guinée; ce sont les croyances ou les superstitions de ce pays qui ont rayonné dans les pays environnants où elles se sont implantées, tout en stf modifiant et s'allérant plus ou moins sous l'influence des difTérents milieux.
Ce qui justifierait au besoin notre opinion, c'est que la ville de Wydah, capitale de cet ancien Etat, était autrefois et est encore considérée comme une sorte de ville sainte.
Les judéens donc croient en général à l'existence d'un Dieu unique, qu'ils placent au-dessus de tout, et par conséquent des fétiches. L'Univers est son ouvrage : il jouit de la toute puissance et de l'ubiquité. H peut punir le bien et récompenser le mal, mais il s'occupe peu de ce que peuvent faire les hommes, étant trop loin, trop au-dessus d'eux. Il est doue inutile de s'adresser à lui.
Les hommes, pour obtenir quelque chose de lui, doivent s'adresser aux fétiches, objets ou choses matériels, mais qu'il a revêtus de certaines vertus, et qu'il a chargé de gouverner le monde. Comme on l'a dit, l'homme ne s'adresse pas directement au fétiche : il fait intervenir le sorcier ; celui-ci n'est point d'institution divine ; il s'est institué lui-même, ce qui était plus sûr. Toujours
est-il que c't:st lui qui en réalité mène le monde noîr.
Ainsi, on ne s'adresse pas à Dieu, on ne lui fait pas de sacrifices : il n'est pas même bien sûr que l'on ait peur de lui, quoi qu'il ait créé le tonnerre que l'on redoute. Tout se passe entre l'hotnrae et le Téticheur (sorcier) et entre celui-ci et les fétiches. On est beaucoup plus préoccupé de l'enfer, dont on soupçonne l'existence, parce que l'enfer est plein defeuqui dévore les coupables.
Ici et là OQ croit à une autre vie : il n*y a guère d'unité dans les croyances à cet égard. Ce qui est cerlain c'est que les Dahoméens croient à l'existence d'un autre monde au-delà de la mort, puisque c'est dans ce monde mystérieux que continuent à exister les prédécesseurs de leurs rois auxquels de temps à autre on envoie des soldatsetdes serviteurs après les avoir décapités.
Cette croyance peu commune dans le reste de l'Afrique, semble être très ancienne en Guinée ; on peut en dire autant de la pratique de la circoncision, que les noirs connaissent depuis longtemps et à laquelle presque tous se soumettaient encore au commencement du XIX' siècle.
Au-dessous de la divinité suprême, viennent les fétiches : ils peuvent être divisés en deux classes, les fétiches très importants, et ceux qui le sont moins. Les premiers sont les fétiches publics, on pourrait presque dire nationaux (1) : il y en a quatre ; le Serpent, les Arbres, la Mer et VAgoye.
Le Serpent est celui que les Européens connaissent le mieux ; nous lui consacrons plus loin quelques pages,
1. Rappelons que la conquête a beaucoup modifié les idées dea noir a, et les modifiera plus encore.
et avant de parler de lui, nous allons dire ce que l'on sait de plus intéressant sur les autres.
Les arbres fétiches ont le pouvoir de guérir les maladies et surtout les fièvres. On leur fait faire par leur féticheur des offrandes de gâteaux et de différents mets , que l'on dépose à leur pied, pour obtenir ce qu'on leur demande.
L'offrande devient la propriété du féticheur, à moins que le suppliant ne la rachète par un don d'une autre nature, dans le but de laisser les victuailles offertes au pied de l'arbre, où les animaux de la brousse viennent les dévorer. Cet acte de haute piété est ce que l'arbrefétiche trouve de plus méritoire.
La mer inspire aux ûiiînéens et surtout à ceux de l'intérieur, un effroi superstitieux. Behanzin avait été prévenu par maints oracles qu'il perdrait son royaume s'il voyait la mer, et il se gardait avec soin d'approcher de la côte. Il perdit bien son royaume, mais ce n'est pas parce qu'il avait vu la mer; c'est au contraire parce qu'il avait perdu le pouvoir qu'il fut obligé de la voir, et même de la franchir (1).
Jusqu'en ces dernières années, les Judéens faisaient des sacrifices à la mer, comme ils en faisaient aux arbres. Les offrandes consistaient en objets précieux pour le pays, que l'on jetait solennellement dans les flots pour apaiser leur courroux; si ces marques de soumission restaient sans résultats, le chef féticheur organisait avec tous ses subordonnés et compères une grande procession que l'on faisait sur le rivage, avec accompagnement d'invocations, de musiques et de chants. La procession se terminait, au bord de l'eau,
1. Aprèa la chute du royaume de Dahomey, Behanzin fut déporté à la Martinique.
par l'égorgemenl d'un bœuf, fourni par la populalio la mer recevail le sanrj de l'animal pour sa part, et les féticheurs gardaient le corps pour la leur. Ce sacrifice, après l'autre, était giiniiralemenl écouté : la mer se calmait enfin.
Mais les noirs ne se rendaient pas compte que depuis le jour où ils s'étaient décidés à taire les premières offrandes le temps s'était écoulé, et que si les flots se calmaient après avoir été assez longtemps agités, cela tenait à des causes naturelles ; et ils attribuaient aux artifices des fétîtheurs leur réconciliation avec l'élément redouté.
Quant à l'Agoye, c'était une horrible idole de terre cuite qui présidait aux conseils et favorisait les entreprises de ceux qui l'imploraient. Un voyageur en donnait celte description : « Elle a l'apparence d'un crapaud, plutôt que celle d'un homme. Elle est accroupie sur un piédestal d'argile rouge, revêtue d'une pièce d'étoffe rouge, bordée de cauries. Sa tête est couronnée de lézards et de serpents, entremêlés de plumes rouges, et l'on en voit sortir, au sommet, le fer d'une lance qui traverse un gros lézard, au-dessous duquel est un crolssanl d'argent.
Le cou de l'idole est entouré d'une bande de drap écarlale d'où pendent quatre cauries. Elle est placée sur une lable dans la maison du grand sacrificateur (fétJcheur). Elle a devant elle trois calebasses dont l'une contient quinze ou vingt boules de terre » {!).
Cette idole était haute d'environ 18 pouces : le piédestal avait un pied de haut, et le couronnement de l'Agoye, ou fer de lance qui surmontait sa tête était également haut d'un pied.
C'est par l'intermédiaire du féticheur que l'on s'a-