‹ Promenades au DahomeyChapitre 17 sur 27 · Des MarcbaiB · texte numérisé non relu

Des MarcbaiB

dressait à l'Agoye : après avoir yrasseraenl payé ce personnage, on lui expliquait ce que l'on désiraî( : le sorcier cherchait à connaître l'avenir réservé à l'affaire du consultant, en jetant d'une certaine façon les boules déterre d'une calebasse dans l'aulre ; les boules y tombaient en nombre pair ou impair : l'oracle était caché sous ce nombre. Cela ne se passait point ea public, comme le culte des arbres et de la mer : le féticheur el l'inLéresBé étaient seuls auprès de l'idole pendant la cérémonie.

Les fétiches secondaires ou privés sont ceux dont nous avons déjà parlé ; des objets quelconques auxquels on attribue des vertus surnaturelles ; ou bien une foule de petites idoles plus ou moins informes que chacun loge chez soi, dans sa case, ou bien que l'on place en certains endroits sous des huttes ad hoc, par exemple dans les champs que leur jjréscnce doit proléger. Ces idoles portatives sont en terre cuite, en bois, en os, en n'importe quoi.

Malgré leur attachement à des superstitions aussi grossières, les noirs guinéens auraient été de bonne heure, si l'on an croit les anciens voyageurs, dis| à embrasser le christianisme, sinon en masse, du moins en assez grand nombre. Peu après 1666 deux capucins vinrent à Wydah ; ils apprirent la langue du pays et obtinrent quelques conversions. 11 n'y a pas, pour les chrétiens, autrement lieu d'en être fiers. Ces néophytes sans doute ne savaient pas trop en quoi consistait le thristianisme. Ils adoptèrent le vrai Dieu des moines comme ils auraient adopté le premier faux dieu venu. Ne s'adressant à la divinité que pour tâcher de soutirer d'elle quelque protection ou quelque faveur, ils ne voyaient pas d'inconvénients à augmenter le nombre des dispensateurs présumés de grAci;s dont ils avaient souvent besoin. Et ils pensaient probable-

ment que le dieu des blancs, en sa qualité de nouveau venu dans le pays, tiendrait à se montrer plus généreux ou plus puissant que ses collègues des félicheurs.

Ces sentiments là sont certainement encore au fond de toutes les conversions de noirs au christianisme.

Quoi qu'il en soit, le roi voulut recevoir le baptême, et les bons moines voyaient avec joie le moment où tout le peuple gagné par cet exemple en ferait aulanl. Mallieureusement il y avait aussi dans le pays des missionnaires prolestants ; et ceux-ci, fort mécontents de voir toutes ces âmes leur échapper, intriijuèrent et cabalèrent tant que les féticheurs intervinrent. Les féticheurs de leur côté voyaient d'un mauvais œil l'intrusion de ce dieu étranger qui ne demandait pas d'offrandes en nature, et qui défendait la polygamie. Ils excitèrent le peuple qui faillit massacrer les capucins. Le roi lui-même fut menacé. Bref, l'évangélisation s'arrêta là. Et depuis lors, jusqu'à nos jours, le christianisme a fait relativement peu de progrès parmi les populations de la Guinée, qui sont restées en général adonnées à leurs anciennes et grossières superstitions.

Le culte du serpent a encore de nombreux adeptes en Guinée, bien que, pour les raisons que nous avons dites, il en ait beaucoup perdu, et en perde encore de jour en jour. Il était encore à la veille de la conquête un des plus répandus, et il est l'un des plus anciens de cetle partie de l'Afrique. D'où il vient, on l'ignore au juste, quoique une tradition le fasse provenir du pays d'Ardra.

Les hypothèses qui lui donnent des origines asiatiques sont commodes, mais ce ne sont que des hypothèses, qui ne reposent sur rien, Sa belle époque aem-

ble avoir été au siècle dernier : ce culte était alors celui qui se pratiquait le plus générale ment, et c'est celui qui par ses singularités frappa le plus les voyageurs.

Dans la relation de son voyage en Guinée, Des Marchais dit que le aerpeul était le principal objet de la religion de Wydah (Juidah). L'espèce à laquelle on rend un culte, dil-ii, « a la tète grosse et ronde, les yeux beaux et fort ouverts, la langue courte et pointue comme un dard ; le mouvement d'une grande lenteur excepté lorsqu'elle attaque un serpent venimeux. Elle a la queue petite et poinluc, la peau fort belle. Le fond de sa couleur est un blanc sale, avec un mélange agréable de raies et de taches jaunes, bleues et brunes. Ces serpents sont d'une douceur surprenante. On peut marcher sur eux sans crainte. II se retirent sans aucune marque de colère.

Les serpents fétiches ne nuisent à personne : ils sont si apprivoisés qu'ils se laissent prendre et manier. Leur unique antipatnie est contre les serpents venimeux dont la morsure est dangereuse. Ils les attaquent dans quelque lieu qu'ils les rencontrent », 11 est d'ailleurs facile de distinguer les serpents sacrés, inoffensifs, de leurs congénères dangereux. Ceux-ci sont noirs ou noirâtres, longs de deux brasses : ils ont environ un pouce et demi de diamètre. On les reconnaîtrait encore à leur tête plate, qu'ils tiennent haute en rampant. Ils ressemblent aux serpents venimeux des Antilles.

Le serpent sacré est beaucoup plus gros, et plus court, il n'est guère long que de sept pieds et demi, et sa grosseur atteint celle de la cuisse d'un homme.

Des noirs assurèrent à Des Marchais que le père de cette espèce était encore vivant et était d'une prodigieuse grosseur.

Tous les voyageurs (1) s'accordeiil sur ce fait que le serpent He l'espèce dite sacrée non seulement n'est pas venimeux, mais encore que la morsure des autres reptiles lui est mortelle, et, bien qu'il soit plus gros et [dus fort que ses congénères en général, dans un comhat avec ceux-ci il a rarement l'avantage. Les noirs (encore aujourd'hui) sont fort attachés à tous les serpents de l'espèce sacrée. Ces reptiles vont et viennent dans les cases s^ns que personne songe à les chasser. Ils se rendent d'ailleurs ntilcs en détruisant les rats» et, comme on les sait înofFensifs, il n'inspirent d'inquiétudes à personne. Du temps de Des Marchais, la bienveillance (|u'on leur témoignait allait encore plus loin: « il n'y a pas de nègre qui ne se croie heureux de rencontrer des serpents de cette espèce et qui ne les loge ou ne les nourrisse avec joie. Ils leslrailenl avec du lait. Si c'est une femelle et qu'ils s'aperçoivent qu'elle soit pleine, ils lui construisent un nid pour mettre ses petits au monde, et prennent soin de les élever jusqu'à ce qu'ils soient en état de chercher leur nourriture.... S'il arrivait i quelqu'un, noir ou blanc, d'en tuer ou d'en blesser un, toute la nation serait ardente à se soulever. Le coupable, s'il était nègre, serait tué ou brûlé sur le cliiimp, et tous ses biens confisqués. Si c'était un blanc et qu'il eût le bonheur de se dérober à la furie du peuple, il en coûterait une bonne somme à sa nation pour lui procurer la liberté de reparaître ». On pourrait faire un volume de toutes les anecdotes rapportées sur les serpents sacrés. Mais, entre nous Européens, à parler franc, ce sont des animaux bien sans gène, qui se fourreul partout, se logent où il leur plaît, et au.\quels personne n'ose

. Des Marchais, Bosman, Snelgrave, etc.

toucher, soit par sincère fiitichisme, soit de peur d'être accusé de sacrilège ».

Si les serpents dans leurs allées et venues sont entourés de la soUicîtude générale des noirs, c'est seulement dans un endroit spécial. qu'on leur rend un culte proprement dit,

Le principal temple du principal serpent ou grandserpent de Juidah se trouvait à peu de dislance de la capitale de ce royaume. Leyro/jrf-scr/ie/iijauleLnps de Bosman était de « de la grosseur d'un homme, et d'une longueur incroyable». C'était celui-là que l'on regardait comme l'aïeul de tous ceux qui erraient dans le pays.

11 avait d'autres temples ailleurs ; dans les principaux centres de population. Mais le plus important était celui de Wydah.

Voyons quelles élaîent les attributions du Grand- Serpenl. «Les habitants de Juidah l'invoquent dans les pluies et dans les sécheresses excessives, pour la fertilité des terres et l'heureux succès de leurs moissons; dans les affaires qui concernent le bien public et le gouvernement ; dans les maladies de leurs bestiaux ou pour obtenir qu'ils eu soient préservés; enfin, dans toutes les nécessités et les peines qui leur paraissent surpasser le pouvoir de leurs fétiches ordinaires (1) ».

Il va sans dire que l'on comblait de cadeaux et , d'offrandes cet heureux serpent : il en recevait à lui seul plus que lous les autres fétiches ensemble. On lui offrait toutes sortes d'étolFes, d'objets précieux, mais surtout des bœufs, des moutons, des volailles, Les féticheurs n'étaient pas à plaindre, et plus on leur donnait plus ils demandaient. Dans les circonstances très gra-

l.Des Marchais.

ves, quand la nation par exemple était menacée, le grand-prêlre exîijeait même ries sacrifices humains, soit parce que, à force d'abuser de la crédulité de ses semblables il avait fini par croire lui-même en la vertu de son fétiche, soit pour frapper davantage l'imagination populaire par une otfrande plus solennelle.

Les plus grandes fêtes en l'honneur du Grand-Serpenl avaient lieu à l'avènement des rois : elles étaient au nombre de quatre.

Le culte consistait en chants et en danses, ainsi qu'en processions que faisait à son temple le roi, suividesgrands et d'un cortège immense de guerriers et de musiciens.

Le roi et les féticheurs exploitaient tour à tour la superstition des Guinéens ; mais il est à présumer que le roi n'en restait pas moins sincère dans son idolâtrie, tandis que les prêtres suvaient fort bien ce qu'ils faisaient. En effet, dans chaque ville ou grand village, le tempie du dieu payait une redevance au roi. On croyait généralement que le serpent sacré aimait lu beau sexe... humain, et par la vertu de son pouvoir inspirait une sorte de démence furieuse aux jeunes personnes qu'il avait distinguées. Pour les en guérir, il fallait les conduire dans le temple, où elles restaient enfermées plusieurs jours, pendant lesquels les féticheurs pourvoyaient à leur subsistance. Elles ne pouvaient en sortir que lorsque leurs parents avaient payé ce qui avait été dépensé pour elles, et les prêtres avaient soin de dresser leur note au prix fort. Bosman dit que la somme réclamée à chaque personne se montait en moyenne à 5 livres sterling, et qu'il y avait en permanence dans les temples un nombre fort grand de ces prisonnières. Les prisonnières sortaient toujours du temple guéries, ce qui est d'aulanl plus croyable, disent les auteurs des relations sur ce sujet, qu'eHes

n'avaient rien en y enlranl, et que la folie dont elles donnaient des marques n'était qu'une comédie jouée à l'insûyation de quelque féticheur.

Il faut ajouter que beaucoup de femmes, après avoir suivi dans le temple le traitement particulier sur lequel les voyageurs n'ont laissé aucun détail, se vouaient au culte du serpent. Elles devenaient ainsi prfiiresses ou bèias, La qualité de ftéla conTérait des privilèges enviés. On les appelait « enfants du dieu ».

Au lieu d'être comme les autres femmes dans un certain état de servilité, les prêtresses mariées exerçaient dans leur maison, sur leur mari et sur leurs biens, un empire absolu.

Leurs maris devaient les servir en toutes choses, et ne leur parler qu'à genoux. Aussi les Guinéens ne tenaient-ils pas beaucoup à épouser des prétresses, et ne s'y résolvaient-ils que par intérôt, lorsqu'elles possédaient de grands biens, ou appartenaient àde hautes familles.

Le recrutement des b^las se faisait de différentes façons. Outre que beaucoup de jeunes filles se consacraient comme ou l'a dit au culte national après un séjour dans le TempiCj les vieilles prêtresses se procuraient d'autres sujets en s'emparant, à des jours marqués, des fillettes de 8 à 12 ans qu'elles rencontraient. Elles les amenaient au Temple, où après avoir appris les danses et les chants sacrés, elles étaient consacrées, dans des cérémonies bizarres, au dieu de Wydah, Elles pouvaient dès lors retourner chez leurs parents, mais elles restaient à la disposition du ^rand-prètre pour figurer dans toutes les cérémonies du culte.

11 nous a paru intéressant de donner ces détails sur un des cultes les plus curieux et les plus anciens de l'Afrique fétichiste: car dans peu d'années certainement toute trace en aura disparu, gritce à l'influence

earopéeone. Coinaie on l'adilplashaul, certaines hypothèses placent en Asie les origines du culte et de la religion du serpent de h Guinée.

Il est bien rrai que l'on peut établir un rapprochement assez étroit entre ce que les vovageurs observèrent à Wydah et ce qui se passait chez les anciens juifs. Un auteur anglais, Atkins, admet que Ophir, où les vaisseaux du roi Salomon allaient chercher la poudre d'or, n'était autre chose qu'une ville située sur la Càte de Cor. Partant de là, il suppose que les gens de ces vaisseaux auraient laissé en Guinée des notions du culte du serpent, introduit en Palestine par les juifs qui commerçaient avec l'Asie. D'ailleurs ces équipages pouvaient élre autre '■hose que juifs, et ils étaient peut-être d'un pays où la superstition duserpcnl était en honneur.

Ce serait à la même origine que se rattacheraient la pratique de la circoncision, usitée très anciennement chez les Guinéens, beaucoup d'institutions sociales, et jusqu'au nom ancien du pays (Juidah). Le même auteur pense que les superstitions et coutumes dont il s'agit peuvent aussi avoir été apportées là par terre, d'Egypte, dans des temps très reculés ; car il était de tradition en Guinée que des caravanes venant du nordest du continent fréquentaient autrefois la Côte des Ksclaves et les pays adjacents. Enfin, comme on n'est pas obligé de croire que toutes les coutumes humaines ont une commune origine parce qu'elles se ressemblent, on peut admettre que le serpent était adoré en Guinée tout simplement à cause des services qu'il rendait, de même que le bœuf, le i;hat et autres animaux étaient adorés ou vénérés en Egypte à cause de leur utilité.

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