LE CHATEAU
Lorsque, en 1862, l'Empereur décida la fondation du Musée d'an litjii iiés préhistoriques et nationales de Saint-Germain, le vieux château de plaisance de nos rois, destiné à le contenir et à recevoir les collections déjà existantes, se trouvait dans l'état de délabrement le plus déplorable.
Devenu successivement, depuis soixante ans, une école de cavalerie, une caserne des gardes du corps, puis un pénitencier militaire, cet édifice n'avait conservé aucun de ses beaux aménagements intérieurs. M. Eugène Millet, architecte chargé des travaux de restauration, n'y trouva plus qu'un dédale de cellules, de corridors , de faux planchers et de cloisons encombrant les grandes salles et ruinant les étages sous leur poids. A l'extérieur, le château était ce qu'il est encore en plusieurs endroits: démantelé, lugubre, et couvert, on ne sait trop pourquoi, d'un enduit noirâtre de l'effet le plus triste. Sa masse était toujours imposante, mais n'avait plus rien de commun avec la primitive et belle création de François I 8r .
A l'origine, en effet, les gros pavillons qui flanquent les angles du château et s'avancent en formant éperons, n'existaient pas ; jamais les contemporains d'une aussi belle œuvre n'auraient eu l'idée d'alourdir ainsi un ensemble harmonieux, d'altérer des silhouettes si nobles, d'assombrir dos façadesen y projetant l'ombre
d'immenses corps saillants qui leur enlèvent toutes vues latérales.
Les vieilles gravures elles plans de3 Sylvestre, dos du Cerceau et auLres, nous montrent le château comme un pentagone irrégulier, dont tous les angles externes, à l'exception de celui du donjon, se terminent par une mince tourelle qui eu marque vivement l'arête sans faire tache, et se répète à l'angle correspondant de la cour intérieure pour y former la cage d'un escalier à vis.
Il appartenait aux temps d'oubli du passé et de changement de modo amenés par le faste de la Cour de Louis XIV, de dénaturer cette belle résidence qui jusqu'alors s'était conservée presque intacte.
Au début de ce règne, la famille royale habitait encore le château neuf construit par Henri IV devant l'ancien, sur les bords de la Seine; Louis XIV y était né, Louis XIII y mourut; mais faute d'entretien ce logis tombait déjà en ruine et il fallut bientôt l'abandonner pour se confiner dans le vieux château. Le roi le trouva bien étroit pour sa Cour, et ordonna à Mansart de l'agrandir ; l'architecte fit place de tout, sabra les plus jolies parties pour y grefferses lourds pavillons d'angle, et gâta le monument sans retour.
Mais, le sacrifice accompli, il arriva que le roi et sa cour n'étaient plus là pour en profiter : Versailles venait d'écloro et faisait tout oublier. Il est probable même que Louis XiV avait conçu depuis longtemps le projet d'abandonner Saint-Germain, mais qu'il en fit continuer les travaux pour donner le change aux populations et ne pas désespérer ceux de sa noblesse qui avaient acquis les terras et les hôtels environnants.
L'enquête dirigée par M. Millet montra en effet que les annexes de Mansarl étaient inachevées et construites avec une hâte, avec une négligence bien significatives-, mal ttasuities au reste du château, elles en sont encore la partie la plus dégradée, la moins solide.
Deux projets de restauration furent alors présentés par l'architecte: i<> conserver le château avec toutes sesanneies et sans y rien changer, en se bornant à renouveler et à consolider les parties
mauvaises on inachevées; ou 2o supprimer ces annexes, nulles comme valeur artistique et comme souvenirs, et restituer le chftLeau tel qu'il était sous François I", faisant ainsi une œuvre d'art et de science archéologique comparable au* belles restaurations de Notre-Dame de Paris, de la Sain te-C ha pelle, et de plusieurs autres restes précieux des belles époques.
Ce dernier projet, prévalut, tant sous le rapport de l'art que sous ceux de l'économie et de l'appropriation du château à sa nouvelle destina tien. Le décret rendu, on se mit à l'œuvre dès le commencement de l'année 1 862.
Le pavillon de l'ouest, regardant le chemin de fer, tomba le premier, et démasqua le vieux et magnifique donjon construit par Charles V, respecté et embelli par François 1 er ; car de tout temps, il y avait eu une résidence de prédilection royale à Saint-Germain, résidence destinée, comme tant d'autres, à être profondément modifiée par la Renaissance. Ce donjon , l'un des plus beaux ornements du château, est maintenant complètement restauré: c'est un édifice fier et formidable, aux murs épais de trois mètres, aux larges et profondes embrasures; il renferme les plus belles salles du Musée; celle du haut surtout, construction ogivale et haut-voûtée, est un chef-d'œuvre : c'était autrefois la librairie royale ou bibliothèque du château. Cette salle doil renfermer le trésor composé des collections de numismatique, de tous les bijoux en or et en argent, des pierres dures gravées et des autres objets précieux.
La grande façade qui fait suite au donjon et regarde la forêt est aussi coin pli; le ment restaurée; c'est dans la première moitié de cette aile, jusqu'à la loggia qui en forme le milieu et correspond au grand escalier d'honneur, que sont installées les collections lia Musée.
La seconde moitié n'est pas encore livrée aupublic. Telle qu'elle est, vue de l'extérieur, cette façade est complète et donne l'idée de ceqiieseraplustardrensembleduchàteao ; telle aussion la retrouve exactement dans les gravures de Sylvestre et de du Cerceau, et l'on ne saurait trop admirer la science consommée, le gont et la
sagacité qui ont présidé à ces difficiles travaux d'exhumation et de restitution.
Franchissant le pont de pierre jeté sur le fossé, au pied de la tour, et qui sera remplacé par un pont-levis, on pénètre dans l'intérieur du château. A droite el à gauche de la porle d'entrée, qui doit aussi être renouvelée ('), sont les anciennes salles des gardes. C'est là probablement que Louis XIV attendit Jacques 11 fugitif. On traverse ensuite une longue galerie voûtée, dont les voussures sont ornées de beaux pendentifs sculptés et l'on entre dans la cour d'honneur.
Que nul ne se hâte de critiquer le tracé bizarre de cette cour charmante, et surtout ne redise pour l'expliquer, cette fable populaire qui veut que le château ait reçu la forme d'un D gothique en l'honneur de Diane de Poitiers.
Que l'on examine plutôt l'effet heureux produit de tous les points par ces façades qui fuient eu perspective, évitant toujours la monotonie des lignes parallèles et des angles droits; que l'on se rende compte aussi de la position occupée par l'élégante Chapelle gothique de saint Louis, et l'on verra, dans celte irrégularité si heureuse, non-seulement une marque de goût et d'originalité, mais encore un trait d'habilelé consommée de l'architecte, pour résoudre une difficulté.
En effet, celle Sainte-Chapelle, élevée par saint Louis, plusieurs années avant la Sainte-Chapelle de Paris, était fort vénérée, et quand, au svi c siècle, l'architecte, que Félibien dit être Serlio, rebâtit le châLeau, il ne voulut pas sans dome masquer l'abside, orientée au levant, selon l'usage. A ce point, il dut alors briser sa ligne de bâtiments et la ramener vers la cour intérieure, ce qui, à l'extérieur, dégageait les croisées du maître-autel.
Or, la façade opposée qui devait partir du donjon, ne pouvait lui être menée parallèle, ce qui l'eût jetée trop en dehors, vers la forêt, ni suivre le iracé de l'ancien château, placé d'équerre
(') La porle actuelle, nulle comme valeur d'art, ne date que du. règne de Louis XV; c'est de la maçonnerie et rien de plus.
avec le donjon ; car alors elle eût coupé la première en formant ira angle très-aigu; en conséquence elle dut suivre une direction moyenne. L'architecte prit franchement son parti, adopta l'irrégularité, et par d'habiles combinaisons de façades et de tourelles vers le côté de la Seine, fit de ce tracé, que du Cerceau traite de sauvage quaiIrnHire, un ensemble original et charmant, maisquô l'esprit symétrique et ordonnancé de Louis XIV devait un jour nécessairement détester.
Telle qu'elle est aujourd'hui, la Chapelle, chef-d'œuvre supérieur à beaucoup d'ferib à la Saiiila-Chapelle <Je Paris, est rendue méconnaissable par les déplorables additions de Mansart; mais bientôt le corps de logis qui la surmonte et l'écrase, aura fait place à un comble aigu couronné d'une floche dont la silhouette élancée formera tin heureux pendant au campanile du vieux donjon. L'intérieur aujourd'hui vide, délabré, privé d'une partie de ses jours, reprendra sa ligure primitive. C'est dansson enceinte, rappelonsle, qu'en 1238, Baudouin II, empereur de Consiantinople, céda solennellement à saint Louis les reliques pour lesquelles on éleva la Sainte-Chapelle de Paris. François 1" y épousa Claude de France, et Henri d'Albret, roi de Navarre, y devint l'époux de Marguerite de Valois, sœur de François I"; Louis XIV, né au château neuf, y fuibaptisé quelques jours avant la mort de son père Louis XIII (•).
Entre la chapelle et le donjon' s'étend, au-dessus de l'entre-sol, la fameuse salle des Fêtes, vaisseau immense et voûté qui tient toute la hauteur et la longueur de la petite aile de l'ouest. De sa splendeur passée, elle n'a conservé qu'une gigantesque cheminée monumentale ornée encore de la salamandre et de la couronne de François I"; c'est le seul objet du château qui n'ait point été altéré par la main des hommes.
(') Louis XIV n'est pas né, comme on le croit généralement, dans ce débris du château neuf appelé le pavillon Henri IV. Ce pavillon était anciennement une chapelle, où Louis XIV fut simplement ondoyé après sa naissance.
Sous le dallage de la salie on trouva des programmes de spectacle remontant à l'année 1789; on sait en effet que jusqu'en 1791 la grande salle du château fut un théâtre fort en vogue.
L'aspect de la cour intérieure est maintenant très-curieux : à gauche, l'aile du nord nous montre sa façade rajeunie, brillanle de grâce et de force, sous les riantes couleurs de !a pierre blanche encadrée par la brique. Sur les contre-forts saillants, de fines nervures montent entremêlées de médaillons qui retrouveront leurs faïences émaillées d'autrefois; puis, de grands balcons sous de vastes fenêtres ; partout des aspects de fête, de larges bienvenues à l'air, au soleil, aux souvenirs de l'Italie.
Derrière ces fenêtres, par l'une desquelles Louis XIV, bravé par le duc de Lauzun, jeta sa canne, dit Saint-Simon, pour n'avoir pas à frapper un gentilhomme, et au haut de l'escalier d'honneur, charmant ouvrage encore empreint des traditions du moyen âge, sont les anciens appartements d'apparat : salles du trOne, de conseil on de festin ; c'est dire que tous les grands noms qui ont illustré la Cour de France y ont brillé, depuis Clément Marot jusqu'aux Fénelon et aux Bossuet.
De l'autre coté, derrière les façades noires et délabrées, se trouvent les anciens appartemenls royaux; c'est là que naquirent Henri 11, roi de France; Marguerite de France sa sœur, duchesse de Savoie, la protectrice de Ronsard et de du Belley ; Charles lit, duc d'Orléans, le fils préféré de François I' r , puis la célèbre Marguerite de Navarre, première femme d'Henri IV. C'est aussi là que, plus tard, moururent en bas âge trois des enfants de Louis XIV, mais que vinrent au monde, au milieu de circonstancié émouvantes, le comte de Vermandois, fils de M 1 »" de la Vallière, et le duc du Maine, flis de la marquise de Mon tespan. C'est là enfin que sont morts, presque abandonnés, dans la détresse et l'ennui, Jacques II roi d'Ecosse, et la reine sa femme.
Depuis eux, tout fut mort ou obscur dans les destinées de ce château si brillant autrefois. Comme Versailles il renaît enfin [ainsi que pour lui, de brillants souvenirs vont trouver leur sauvegarde dans un but utile et hautement sérieux : l'étude et l'histoire des
origines de l'homme et de son développement à travers les premiers âges ; puis d'une façon plus spéciale, la recherche des origines gauloises et nationales. Avec le temps, le droit d'aînesse du château de Saint-Germain a donc changé de nature, mais on le voit, il se maintient. A, Rhoné.