‹ Promenades autour de ma vieChapitre 1 sur 3 · AVANT-LETTRES · texte numérisé non relu

AVANT-LETTRES

Mon ami le docteur François — Du Danger des MÉMOIRES — Aristide Briand — Les MÉMOIRES d’Outre-Tombe et les Choses Vues — Les silences du Maréchal Pétain.

Racine et Auguste Vacquerie — Le Maréchal Foch : sur le front, dans son cabinet et au Ministère de la Guerre. Ses MÉMOIRES — Une visite du Maréchal Joffre.

Souvenirs de la loi de trois ans: Joffre à la tribune — Comment un geste du général Pau faillit tout compromettre devant la Chambre : son rôle brillant au Sénat — J'ai un accident avec Clemenceau.

Mes voyages au G. Q,. G. de Chantilly:

le général Pellé — Joffre dans son bureau, à table et... vers l'Académie —André Tardieu.

La Chanson des Gueux.

Impressions d'hôtel — Horowitz au piano.

La crise de la librairie »— A propos du troisième Cinquantenaire des LIAISONS DANGEREUSES.

Est-ce un livre vrai ? Est-ce un livre immoral ?

Comment les contemporaines l'ont jugé. Plaidoirie pour un chef-d'œuvre. Opinion de et sur Baudelaire : révision du procès des FLEURS DU MAL.

Le retour du soleil — Digression à propos du PlLATUS — La Fondation d'une station alpine — Promenade dans le FELSENWEG — Vues sur l'Oberland bernois — Un dessin de Victor Hugo.

Consultation gratuite donnée au docteur François — La terrasse d'un Palace suisse avant la guerre : les jolies Egyptiennes et le prince Fouad— Une escapade extra-conjugale avec des actrices parisiennes — Une belle espionne polonaise et un officier italien — Proposition levantine.

Aux Eaux-Bonnes, chez le Docteur Valéry MEUNIER. Souvenirs et portraits : Francis Planté — Madame Julia Bartet <— Agénor Bardoux — François Coppée — Eugène Spuller.

Au G. U. : Emmanuel Arène s'amuse de Spuller qui veut s'amuser.

Quelques Souvenirs de ma Première Élection.

Une leçon donnée et un service rendu : de la table à la tribune : il ne faut jamaié démentir le éerveur — La politique a sa cuisine — Je suis appelé MAJESTÉ 1 — La ténacité constitutionnelle

du maire de Verdets — Une langouste trop avancée — J'attelle, une fois, à quatre I

A propos de ma “ fête” — Diderot et l'improvisation — Sollicitude de Poincaré — Mon premier et précoce ministère — Retour en arrière : au confessionnal de ma conscience.

Visites imprévues : Saint-Christal, Lourdios et Juzon. Leurs portraits — Juzon est présenté à la “jeune hindoue”— Un joli mot d'Anatole France.

Souvenirs du lycée de Pau ; La Fuite à Lescar et l'abbé Tilargue.

L'affaire de la rue de Monceau : succès amoureux de Juzon.

Une parodie de François Coppée — Le docteur Camuzet et le peintre Louis Legrand — François, renvoie donc me<) leUred — Je suis moins sàge à la ville qu'à la montagne.

Cet “Avant-Lettre/’ a-t-ii besoin d'être duivi d’un aoertiddement P Peut-être, à La condition qu’il doit net et bref. Le Lecteur qui

attendrait de cette correspondance unilatérale des confidences et des révélations commettrait une erreur et, s’il n’est pas trop présomptueux de le dire, il connaîtrait une déception. Ces

ne sont qu’une très faible partie de ma vie, racontée pour distraire mes vacances à un ami qui me ressemble comme un frère. Personne ne m’a jamais plus ressemblé que le docteur François. Au point que s’il n était pas un médecin, et qui ne fait pas de la politique, je le prendrais pour un autre moi-même !

Ainsi tout est exact, sauf quelques détails de fantaisie, dans ces Lettres écrites au haut d’une montagne, au courant de la mémoire et de la plume. Quelles marchent donc, revêtues de la vérité, vers le destin auquel j’ai eu l’imprudence de les vouer. Aies adversaires peuvent les lire, et même mes amis, puisque je ne dis du mal de personne. Si ce dernier trait est un défaut, qu’on ne me le reproche pas trop : je serais capable de m en corriger.

24 Octobre 1932.

Première Lettre.

Bürgenstock, 2 août 1932.

M.on cher François,

La pluie a été plus forte que tes raisons. Pendant que j’y réfléchissais entre Paris et Lucerne, elles n'arrivaient pas à me convaincre. Certes, tu avais été pressant, éloquent et ingénieux, avec cette autorité d’une vieille amitié qui m’a souvent rendu des services sans jamais m’en demander. Comme la politique te fait horreur et que seul le scrutin obligatoire te fera remplir régulièrement ton devoir civique, dont tu t’acquitteras mal d’ailleurs parce que ton indépendance répugne à la contrainte, tu n’as pas eu besoin de recourir

à ce qu’on appelle mon influence. C’est par les journaux que j’ai appris, il y a deux mois, ta promotion comme officier dans la Légion d’Honneur. Au cours de notre dernière conversation, tu ne m’en as rien dit et je ne t’en ai pas félicité. J’ai eu tort. Après quarante-cinq ans de pratique médicale, tu avais bien gagné cette rosette. Le paradoxe, c’est que tu l’aies obtenue sans avoir rien fait, je veux dire par là sans avoir fait aucune démarche, pour en orner ta boutonnière. Ton député, tout frais sorti des urnes, t’en veut un peu. Il comptait s’en servir pour prouver à ses électeurs que l’influence, ce mot vague qui dit tant, n’attendait oas en lui le nombre des années. iVLais e préfet de ton département avait pris es devants. Peut-être pour lui jouer un tour ! Car il n’était pas très favorable à sa candidature et il ne voulait pas lui laisser le bénéfice d’une nomination, trop tardive d’ailleurs, et qui devait, sous la forme d’une réparation justifiée, rallier tous les suffrages.

Comment donc as-tu réussi, mon cher François, à n’être d’aucun parti dans

une région où les partis sont exaspérés les uns contre les autres et prolongent, sans jamais se lasser, leurs intrigues, leurs défis et leurs divisions ? Ils ne connaissent aucune trêve et la campagne électorale continue toujours. Ah! oui, je me souviens. Tu m’as dit, au cours d’une visite déjà ancienne, que ces luttes t’écœuraient. La raison n’est pas bonne.

Ce sont des abstentions comme la tienne qui font la force des partis extrêmes.

Entre eux, tu pourrais servir d’arbitre.

Mais exercerais-tü cet arbitrage sans avoir un mandat? Et tu n’as jamais voulu en solliciter aucun. Tu t’es méfié du premier pas. Quand on est conseiller municipal, on ne sait pas où ce succès, si local qu’il soit, peut conduire. Au Conseil général? A la Chambre ? Au Sénat? Et plus haut encore? 11 n’est pas nécessaire d’être avocat pour devenir ministre. As-tu eu peur d un portefeuille? J’ai connu beaucoup de médecins qui ont admirablement dirigé l’administration publique dont ils avaient la charge. J’en connais encore.

Ton autorité n’aurait pas été moindre que la leur. Il t’aurait manqué seulement un peu de souplesse. Quoique

béarnais, tu n’as pas l'art des accommodements. Pas trop n’en faut, mais encore est-il nécessaire de leur laisser un rôle que la vie elle-même exige. A vrai dire, tu n’avais pas la vocation. Quand il m’a reçu à l’Académie Française, avec un esprit qui se refusait la cruauté des plaisanteries faciles, Maurice Donnay m’a rappelé l’origine du mot : Vocare, c’est appeler. J’avoue que je n'avais pas songé à cette étymologie depuis que nous usions ensemble, toi et moi, nos premières culottes sur les bancs un peu durs de l’école du père Dalmais. Quel professeur nous eûmes là ! C était un temps où les rudiments comptaient. Ils étaient à une éducation ce que les fondations ou les fondements — je n’ai pas mon Dictionnaire !, mais je crois que les deux se disent, — sont à une maison.

Tout est dans la base. On se pressait moins autrefois qu’aujourd’hui et on gagnait en solidité ce que l’on n’acquérait pas en vitesse. Les méthodes nouvelles valent-elles mieux ? Le père Dalmais nous donnait une éducation générale qui nous était commune. Les vocatlono viendraient après. Mais il nous avait

appris le sens du mot. A quoi serionsnous appelés ? L’avenir seul en déciderait. Il n’y avait pas d’enfant de génie dans la classe, ni un Pascal pour trouver seul les premières propositions d’Euclide, ni un Mozart pour composer des symphonies à l’âge de sept ans, qui n’est pas plus celui de l’imagination que celui de la raison.

Te sentais-tu fait pour devenir un médecin? Je crois me rappeler que tu étais plus batailleur que guérisseur.

J’étais batailleur aussi, et ainsi plus près que toi de ma carrière. Mais nos destinées se dessinèrent au lycée de Pau.

Là, quand un camarade avait reçu un mauvais coup, tu étais le premier arrivé

Ç our lui venir en aide. Et quelle autorité !

In dimanche, pendant la promenade de la classe, près de Meiflon, tu fis avec deux mouchoirs, sans t’assurer, hélas ! de leur propreté, un pansement au poignet de Prémont, qu’une mauvaise mouche avait piqué. Ton adresse nous remplit tous d’admiration. Avant de joindre les mouchoirs, tu léchas la petite plaie avec ta langue. N’était-ce pas ce que nos domestiques nous avaient

appris? Du coup, Prémont, qui poussait des hurlements, les apaisa en gémissements. Je crois que ton pansement, ou plutôt ta ligature, ne lui fit aucun bien, mais du moins ta salive ne lui fit-elle aucun mal. C'est beaucoup. Depuis, plus sûr des résultats que des intentions, tu as appris. L’externat, l'internat. . .

.Mais ne voilà-t-il pas que je te raconte ton histoire ? C’est une diversion instinctive. A Paris, lors de ton dernier voyage, tu as insisté pour que j’écrive mes AIémoire<). Je t’ai résisté. Ici la pluie appuie tes raisons. Elle tombe depuis trois jours, implacable comme un châtiment. Alors, j’ai pris la plume.

Mais, en cédant, je me défends encore.

Je me fuis et je me rapproche de toi.

Heureux homme, dont les souvenirs ne pourraient être que ceux de ta compétence, de ton dévouement et de ta bonté !

Tu exerces la profession la plus noble.

On la dénonce comme incertaine. Mais, hors les sciences dites exactes, et leur exactitude prétendue est-elle une infaillibilité garantie?, qu’y a-t-il de solide, de prouvé, de définitif en ce monde ?

Certes je ne rabaisse pas la profession

de l’avocat, qui met la parole, l'éloquence, le verbe agissant, au service du droit ou de la misère. Mais ne rachètet-elle pas quelquefois sa grandeur par la servitude où elle est contrainte de plaider l’acquittement au profit d’un criminel qui ne mérite même pas les circonstances atténuantes? Je sais ce qu’on peut répondre et ce que ma conscience, troublée pourtant, a dû répondre dans des affaires où elle jouait son honneur tandis que l’accusé jouait sa tête. Avec un malade un médecin n’a pas les scrupules, ou plutôt ils ne sont pas du même ordre, qu’un avocat avec un coupable. Un médecin se doit à tous.

A ses yeux un malade n’est jamais un coupable. Quand des soins sont urgents, s’il est présent, il faut qu’il les donne.

Il ne peut pas opposer un déclinatoire d’incompétence ou de conscience. Tel le prêtre pour l’âme, il exerce un sacerdoce, avec cette différence qu’il s’expose à faire courir au malade des risques que le pénitent ne connaît pas. Evidemment il y a les consultations et, si je peux m’exprimer ainsi, les jpécialLtéd se généralisent. Mais il n'y a pourtant pas des

spécialistes partout. D’autre part, une consultation est un appel qui exige une impression, sinon même une décision première. Seule une autre profession, ou plutôt une autre fonction, comporte de tels devoirs et de tels risques : c’est celle du juge. Mais, la décision rendue, un magistrat a rempli tout son office. Un médecin digne de ce nom, et j’entends la médecine dans le sens le plus absolu du mot, ne se libère pas si vite. Il n’est jamais quitte tant que son dévouement peut être utile. C’est parce que tu as ainsi compris ta profession, mon cher François, que, n’étant d’aucun parti, tous les partis t’estiment.

Il n’y a pas loin de soixante ans que nous nous connaissons, menant chacun à part, et de quelles façons différentes !

notre vie d’action. Je suis peu intervenu dans la tienne. A part un mariage imprudent dont j’ai évité les risques à ta bonté, cette fois trop crédule et qui confondait un devoir avec une aventure, je n’y ai jamais joué un rôle sérieux.

Au contraire, tu m’as souvent servi, conseillé et aidé. Ton jugement a la sûreté de ton diagnostic. Comme tu n’es pas mêlé à la complexité des affaires politiques, il m’est arrivé, surtout dans mes débuts, où je suivais les entraînements d’une jeunesse ardente, de mettre en doute ta clairvoyance. A chacun son métier, disais-je. La sagesse des proverbes n’est pas absolue. Pour le tien, je ne pouvais rien : les sciences n’ont jamais été mon fait. Il n’en va pas de même de la carrière que j’ai suivie : le bon sens et la réflexion, venus du dehors, peuvent en éclairer la route. Ton affection vigilante ne m'a jamais perdu de vue, et tu sais de moi presque autant que moi-même. Arcades ambo, disait souvent notre cher maître Daimais, sans goûter peut-être l’ironie du vers virgilien. JVlais pourquoi veux-tu que je me raconte, même à un public restreint?

Je prêterais au dénigrement systématique des uns sans intéresser l’indifférence du plus grand nombre. Quoi que tu en penses, mon rôle n’est pas de ceux qui vaillent des Mémoires. Et qu’importe mon personnage ? Quand la politique a

classé quelqu’un, sa physionomie est faite, et aussi sa légende. 11 essaie vainement de secouer le masque ; au lieu de le détacher, il le fixe. . .

Mais, m’as-tu dit, il y a les événements? Je t’accorde que j’ai beaucoup vu, beaucoup entendu et beaucoup retenu. J’ai même beaucoup plus observé que je ne veux le laisser croire. Je sais bien des choses. Alors?. . . Ne triomphe pas de cet aveu. C’est la façon dont je les ai sues qui fait mes scrupules. Je n’ai jamais écouté ni regardé derrière les portes. Renseigné par mes fonctions ou, ce qui est plus grave, par des confidences, je me sens, sur bien des points, et qui ne sont pas les moindres, tenu au secret. La confiance ne se prescrit pas.

Un abus de confiance à terme n’en est pas moins un abus de confiance, et c’est une fois de plus le cas de dire que le temps ne fait rien à l’affaire.

En veux-tu un exemple? Tu sais à quel point je fus l’ami de Briand. Entre lui et d’autres, j’ai souvent servi d’intermédiaire pour apaiser, de leur plein gré, ou même sur leur désir, des querelles naissantes, pour dissiper des malen-

= AUTOUR DE ÆA VIE

tendus, pour rapprocher des points de vue. Encore gênés entre eux, ils ne se gênaient pas devant moi, leur ami commun. Si je rapportais leurs hésitations et leurs propos, ne serait-ce pas une double trahison? Il n’y avait pas dans l’optimisme de Briand autant de mysticisme

Î u’on l'a cru. Sa foi n’était pas aveugle.

/es résistances publiques n’étaient pas celles qui l’embarrassaient : il leur faisait face. Mais il souffrait des oppositions sourdes, des réticences équivoques, des doutes ironiques, de l’esprit assaisonné de cruauté, qui le minaient dans l’ombre.

On lui rapportait, venus souvent d’où ils n’auraient pas dû venir, des propos où la sympathie n'avait pas marqué son accent. 11 me les répétait avec une tristesse dans laquelle il avait fini par entrer quelque amertume. A son tour, jugé, il jugeait, et sa gouaillerie de gavroche irrité n’était jamais en reste. Te rappelles-tu sa définition de Clemenceau, empruntée au langage de l’ornithologie?

Vraiment, de Breton à Vendéen, elle ne manquait pas de saveur. Quinze jours avant sa mort, je déjeunai avec lui à Cocherel. La maladie, qui l’abattait

physiquement, n’avait pas éteint sa verve. Condamné à un régime sévère, il avait le soin de ses hôtes, mais, comme appétit, il ne cédait, pour sa part, qu’à celui d’un esprit dont il avait à revendre! Vraiment, puis-je répéter ses malices, ses railleries, ses observations et ses prédictions, auxquels il s’en faut que les événements intérieurs, qui se sont précipités, aient toujours donné tort ? Il racontait, il imitait, il mimait à ravir. Rien ne lui échappait, ni une intention ni une intonation. S’il n’avait pas été un grand orateur, il aurait pu faire un grand comédien, et les coulisses ne lui auraient pas moins bien réussi que les couloirs. Il avait le don de la charge. Méchant? Non, mais rosse, oui, et délicieusement. Il n’avait pas gardé de ses débuts difficiles, où il avait connu des heures de vraie misère, l’horreur de l’humanité. Loin de la rendre responsable de son sort, il la prenait en pitié et il y avait de l’indulgence jusque dans ses mépris.

Il pardonnait plus aisément les injures et les insultes faites à sa personne que l’injustice commise à l’égard de ses

intentions politiques. Tu ne l’aimais pas beaucoup. Certes tu ne mettais pas en doute sa probité, qui pouvait rendre ses comptes, mais tu redoutais les finaddcrled de Stresemann, avant même de savoir que celui-ci, plus bismarckien que républicain et plus allemand qu’européen, s’en vantât, peut-être entre deux chopes de bière, auprès du kronprinz. Quel dommage que je n'aie pas pu te donner l’occasion de le mieux connaître !

Comme tu aimes mieux être convaincu que séduit, votre discussion n'aurait pas été vaine. Il m’est arrivé d’en avoir plus d’une avec lui. D’accord sur les principes et sur l’orientation d’une politique étrangère que l’on critiquait sans pouvoir lui en opposer une autre, j’y aurais voulu quelquefois des corrections, des ralentissements, des précautions. Lui aussi, au fond de lui-même. Mais peuton juger d’une partie quand on n’a pas tout l'échiquier devant les yeux et surtout lorsqu’elle est inachevée encore?

Je t’écris au courant de la plume, sans avoir à aucun degré l’intention d’un panégyrique. Je vois les ombres qui épaississent l’horizon. Mais je ne renie

pas la lumière qui a éclairé la route. La paix ne se fera pas avec une seule génération. N’est-ce pas beaucoup que l’humanité presque tout entière prenne la guerre en horreur ? Joseph de JVlaistre ne recommencerait pas le paradoxe d’une apologie que Foch, non moins bon catholique que lui, a brisé par son mot fameux : “Au-de<f<>u<f de La guerre, IL y a La paix ”, prononcé devant le tombeau de Napoléon. Et Napoléon lui-même...

Mais ceci, François, m’entraînerait trop loin. C’est de ta faute. Qui écrit des Promenadeo autour de oa oie, entre avec une aisance singulière dans la vie d’autrui. Jules Simon, en racontant les Mémoires deo Autreo, avait trouvé un bien joli titre, dont la profondeur égalait la finesse. Tout ce qu on doit désirer, c’est qu’on ne fasse pas des Mémoires...

contre les autres. L’écueil est tentant, et peu y échappent, même ceux qui, voulant être sincères, ne tombent pas dans le pamphlet. Quel homme se prétendit plus soucieux de la vérité que Jean-Jacques, plus désintéressé, plus exact et plus juste ? Or, il n’y a pas de livre plus partial que les Conjeooiono.

= AUTOUR DE ÆA VIE

Cette œuvre de génie, où la Nature a inspiré à son auteur des pages immortelles, est, à l’égard des personnes, un tissu continu d'horreurs morbides qui n’épargnent presque jamais ni les délicatesses de l'amitié ni les pudeurs de l’amour.

Quelles confessions sont sincères? Je rendrais volontiers ce plein hommage à celles de Saint-Augustin si je n’avais pas le souvenir de trop de recherches ou, si tu préférés un autre mot, de trop de trouvailles littéraires, quoiqu’il ne soit pas défendu de bien écrire pour bien penser. Ce serait un blasphème de lui comparer Alfred de Musset. L’enfant du dl'ecLe, qui était un enfant de génie, s’est moins abandonné à une confession qu’à une déclamation lyrique, éloquente et passionnée. S’il avait tout dit, les aveux qui souillent quelques pages de Rousseau ne seraient auprès des siens qu’une sorte de gageure presque innocente.

Et que sont les ATémolrej d’Outre- Tombe ? Au point de vue littéraire, un chef-d’œuvre unique. Mais polie et repolie, raturée et surchargée, mise au

goût du jour et de l’heure, leur vérité ne relève pas de l’histoire. Elle est parée pour les obsèques solennelles d’un génie qui entoure son immortalité des bandelettes d’un style incomparable.

Combien les Cbûded Nued, moins apprêtées, ont plus de relief et de ressemblance ! Ces miettes, que Victor Hugo laissait tomber négligemment de sa table magnifique, suffiraient à nourrir une renommée. Aucune retouche n’affadit l’éclat naturel et spontané de ces récits, de ces tableaux, de ces portraits, qui ne pâlissent pas auprès d’un Saint- Simon lui-même. Ce que Victor Hugo a vu, il le dit, et il ne dit que ce qu’il a vu. Les facultés de sa vision sont prodigieuses. Avant Pierre Loti, mais il faut dire depuis Saint-Simon, aucun œil ne pouvait se comparer au sien dans les Lettres françaises, et il conserve sur Pierre Loti l’avantage d’aller, du premier coup et du premier contact, jusqu’au fond des âmes dont les hasards de la vie lui offrent la rencontre. Mais, quand il se met en scène, son orgueil l’enivre et, malgré tant de beautés réelles, 1 ’ Hidtolre a,un Crime associe aux

erreurs d’un réquisitoire sans nuances les excès d’une apologie personnelle que les faits ne confirment pas toujours. Tu serais mal avisé, mon cher François, d’en conclure que j’ai cessé d’être hugolâtre pour devenir bonapartiste. Ce serait deux façons de ne pas me reconnaître, ou même de me méconnaître et, moins que tout autre, tu peux t’y tromper. L ’Histoire d’un Crime, dont le titre est d’ailleurs admirablement trouvé pour frapper l'attention et pour exciter la curiosité, reste dans la catégorie de ces Mémoires dont la variété est trop souvent suspecte pour être retenue sans contrôle par l’Histoire. Je lui préfère Napoléon Le Petit. Un tel livre n’a pas la prétention d’être un témoignage : il est un pamphlet. Ce sont les Châtiments en prose. Il ne faut pas lui reprocher d’excéder la mesure puisque, s’il la respectait, il ne répondrait pas aux conditions du genre et qu’il ne s’accorderait

S as avec les passions de l’écrivain. Mais n'est pas riche de ses seuls excès. A côté de pages où éclate l’indignation d’une ironie qui flagelle, il y a des beautés sublimes, où la polémique cède la

place à l'imagination, et qui sont dignes d’une anthologie. Je ne sais pas s’il y a encore en France des bonapartistes constitués en parti d’action. La Corse elle-même est tout entière républicaine.

Mais s'il en existe, ils ne doivent pas plus s’interdire Napoléon le Petit que je ne m’interdis, sans confondre pourtant le talent avec le génie, la lecture des Odeurs de Paru ou de tant d’autres Mélanges de Louis Veuillot. Il faut savoir admirer par goût littéraire même ce que l’on déteste par passion politique.

Voilà ce qui s’appelle une digression !

J’en ai plus le sentiment, d’ailleurs, que le regret, puisque tu m’as mis la plume à la main et que j’avais à cœur de te donner mon sentiment sur cette littérature mémorialiste que tu aimes. Je ne l’aime pas moins. Mais ce qui est pour toi une distraction, où tu oublies les soucis de ta profession, est trop souvent pour moi une sorte d’occupation professionnelle. Comment ne lirais-je pas, par exemple, les livres consacrés à la guerre ? Leur tort est d’être trop. Ils inondent la librairie et ils l’encombrent presque autant que la pluie, qui tombe

avec la tranquillité d'une habitude irrésistible, inonde, sous mes yeux désolés, la montagne et la plaine. Je n’y vois rien. De ton côté, vois-tu plus clair dans l’histoire diplomatique, militaire, politique et anecdotique de la guerre depuis que chaque acteur y explique son jeu

S ropre. . . aux dépens du voisin? Lun es plus grands parmi les chefs militaires, et que l’histoire grandira encore, n a rien écrit et ne veut rien écrire. C est le maréchal Pétain. Il dit pourquoi dans son testament. J’ai quelque idée, et j y insiste, que son rôle ne perdra rien à cette sagesse. Le silence n'a pas toujours tort, s’il laisse aux documents le soin de commenter l’action.

Deuxieme Lettre.

Bürgenstock, 3 Août.

Mon cher Ami,

La pluie... Tiens ! cette lettre commence comme la première ! Vais-je m’en excuser? Non. D’abord, il pleut, il pleut, il pleut, et mon obsession n’est que trop naturelle. Et puis, si je me souviens bien, Racine ne me donne-t-il pas l’exemple, le seul que j’aie le droit d’invoquer hélas 1 de la même particule monosyllabique qui ouvre trois de ses tragédies. Mnémosyne, viens à mon secours ! Je ne m’attache pas à l’ordre chronologique.

— D’abord, Athalie :

Oui, je viens dans son temple adorer

[l’Eternel.

— Puis, Andromaque :

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle.

— Ensuite, Iphigénie, en Aulide :

Oui, c’est Agamemnon, c'est ton roi qui

[t’éveille.

Mnémosyne, merci. Tu es fidèle à ceux qui te cultivent.

Mais ce n'est pas moi, mon cher François, qui ai fait la première remarque de cette triple répétition. Je dois en restituer le mérite, s’il y en a un, à Auguste Vacquerie. Est-ce dans Profilé et Grimaceo qu’il a pris un brevet pour cette découverte? Peut-être. Mais je me rappelle bien sa joie cruelle de critique inflexible. Comme si l’on ne pouvait pas admirer deux maîtres à la fois, il ne nanquait pas l’occasion ou le prétexte de diminuer Racine pour exalter Victor Hugo. N’est-ce pas chez lui que l'on trouve la comparaison entre le chêne et le pieu ? Je suis sûr de cette opposition paradoxale sans garantir la portée exacte du texte ou plutôt sans avoir le droit d’y trouver l'expression de l’opinion personnelle de Vacquerie. Mais, au fond, même s’ils ne l’avouaient pas, les romantiques en étaient arrivés à ce point. C’est

plus que trop. Certes Victor Hugo est un chêne immense sous lequel les Etats- Unis d'Europe, qu’il avait annoncés, essaient péniblement leurs pousses.

Mais l’arbre racinien porte, dans un rajeunissement perpétuel, quelques-unes des branches les plus délicatement fleuries, les plus élégantes et les plus pures du jardin des Lettres Françaises. Quoi qu’en ait dit Madame de Sévigné, attachée à Corneille comme Vacquerie à Hugo, Racine n'a pas paddé, ni le café non plus ! On peut être une femme d’esprit sans avoir un jugement infaillible. . .

Je reviens à la pluie, qui, elle non plus, ne passe pas. Je crains qu’hier elle ne m’ait rendu à la fois bavard, maussade et injuste. D’autres que toi pourraient s'y méprendre. Je ne retire rien de l’hommage que mérite le silence posthume, et même “anthume”, du maréchal Pétain. Mais cet éloge traduirait mal ma pensée ; ou plutôt il la trahirait, si l’on pouvait y voir un blâme à l’égard de ceux de ses camarades militaires et confrères académiques qui ont déjà parlé et écrit.

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