‹ Promenades autour de ma vieChapitre 2 sur 3 · V = = PROMENADES · texte numérisé non relu

V = = PROMENADES

J'ai admiré la sobriété et la clarté des Mémoires du maréchal Foch. Ils ressemblent à l’homme La vérité toute simple, sans parure littéraire et sans recherche de l’anecdote à effet. A ne te rien cacher, on en attendait mieux... ou pis ! Ce n’est pas seulement sur le champ de bataille que l’illustre soldat avait la parade brusque et la riposte décisive. 11 fardait mal la vérité et son poste de commandement retentissait d'expressions dont la verdeur pittores-

3 ue aurait difficilement trouvé place ans le Dictionnaire. Le cigare qu’il mâchonnait ne gênait pas la liberté de ses propos. On l’aurait surpris, et peutêtre même irrité, en louant, pour lui en faire honneur, des dons oratoires qu’il ne possédait pas. Il n’avait pas, comme Démosthène, mâché des cailloux sur le bord de la mer pour articuler avec plus de netteté. Sa voix avait je ne sais quel accent rauque et saccadé qui chantait mal. Mais, comme sa pensée n’hésitait pas, il trouvait, tout de suite, le mot juste, auquel il arrivait même d'être assez vif pour enlever du premier coup le morceau. Clemenceau en savait quel-

que chose. Ils avaient eu de terribles prises de bec. Ils s’admiraient, même depuis qu’ils avaient cessé de s’aimer et aucun des deux n’était commode. Le péril et le devoir commun les rapprochèrent. Pourtant, c'est Painlevé qui, ayant su le choisir, passa cet homme de guerre à cet homme d’Etat. Après son rôle brillant dans la bataille de la Marne, suivi de la magnifique marche à la mer, Foch avait connu des heures d’abandon. On le disait fatigué et impropre à l’action. Je le vis pendant l'été de 1917 sur la Somme. Quand il me reçut dans la petite salle à manger de la maison d’un notaire où il habitait, il me dit, sans autre compliment : «Eh bien ! vous, regardezmoi bien : est-ce que j’ai l’air d’un malade ? » Cette attaque imprévue me déconcerta un peu. Je ne savais rien.

En quelques phrases brèves et émues, Foch m’en apprit davantage. Il n’y avait dans ses paroles rapides et heurtées aucune amertume, moins encore aucune récrimination violente, mais j'y entendais, en même temps que je la lisais sur son visage ravagé, sa grande tristesse de ne pas se trouver à sa place, dans

le rôle dont il se sentait digne et dont il aurait voulu qu’on le crût encore capable. Entre Pyrénéens, on s’entend vite. Cette rencontre lit une amitié, dont je conserve la fierté intacte.

Quatre ans après, elle me servit.

J’étais ministre de la Guerre. L'organisation des troupes rhénanes m’avait révélé que l'autorité du chef civil de l’armée ne s’accordait pas avec ses responsabilités. Les événements avaient donné au maréchal Foch, sans qu'il l’eût cherchée par ambition, une situation que justifiaient ses services, mais dont l'indépendance dépassait les limites ordinaires de la hiérarchie militaire. Il pouvait se produire des incidents au cours de l’occupation. Il s'en était produit, dont le ministre des Affaires Etrangères n’avait pas été sans se montrer inquiet. Tout s’était arrangé.

Mais s’il en surgissait de nouveaux, dont la gravité rendrait le silence moins facile, qui devait en répondre devant le Parlement oùles susceptibilités s’étaient réveillées avec une vivacité, que vieux parlementaire, je ne songeais pas à blâmer ? Evidemment, le ministre seul.

Mais il y avait trop de choses qui, à la suite de circonstances exceptionnelles, échappaient, non à la compétence, mais à la connaissance du ministre de la Guerre. Le Conseil des ministres me laissa le soin de trouver les solutions nécessaires. Jechargeaile généralBuat, chef de T Etat-Major Général de l’Armée, d’ouvrir les négociations avec le général Weygand, qui remplissait les mêmes fonctions, pour l’ensemble des armées alliées, auprès du maréchal Foch. Le général Buat était un homme d’une intelligence supérieure, à laquelle s’associaient les qualités de la pénétration la plus fine et du plus robuste bon sens. Quelques services qu’il eût rendus pendant la guerre, il était loin d’avoir encore donné toute sa mesure et sa valeur le désignait pour les sommets.

Mais une mort terriblement brusque brisa son destin. C'est au général AVeygand que ce rôle fut dévolu. Nul n'en était plus digne. Il faut l’avoir, comme moi, vu à l’œuvre pour apprécier toute l’étendue de son esprit si largement ouvert, tout son sens de l’organisation, toute sa loyauté patriotique

qui sait concilier, dans de lourdes et délicates fonctions, l’indépendance du jugement avec l’action disciplinée.

Entre Buat et Weygand, deux camarades qui s’estimaient, l’entente se fit vite sur tous les points secondaires et, dans les points essentiels, sur tous ceux qui relevaient de leur compétence.

Mais il vint un moment où, ayant abordé certaines questions, ils virent qu’elles les dépassaient. D’un commun accord, il s'arrêtèrent pour sauvegarder l’entière liberté de ceux qui les avaient délégués. Je convoquai le maréchal Foch. «M. le Maréchal, lui dis-je, voulez-vous que nous oubliions pendant quelques instants nos situations officielles ? Je serais gêné d’avoir à parler en chef, c’est-à-dire à donner des ordres (j'appuyai sur le mot) à un homme tel que vous. Nous sommes presque des “ pays nous siégeons ensemble à l’Académie et enfin, puisque vous me faites cet honneur, nous sommes des amis. Voulez-vous, M. le Maréchal, que nous abordions dans ce triple état d’esprit les questions dont le général Weygand vous a entretenu ? » . Mes

regards, où il n'y avait que de la confiance, étaient posés sur lui. “ Allez ”, me dit-il, en employant une des expressions qui lui étaient familières. Tu penses bien que j’y allai et que je fis valoir mon opinion avec toute la fermeté persuasive dont un devoir nécessaire me donnait la force. Le maréchal Foch ne m’interrompit pas. Quand j’eus fini, il dit “ Bien. — mais. . . ” et deux ou trois “ mais ” précisèrent, non sans énergie, une question ou même une résistance. Je répondis en accordant à ces raisons, que /avais prévues, mais que j’avais volontairement laissées en marge, la satisfaction qu’elles méritaient.

Le visage du maréchal, jusque là un peu tendu, se rasséréna. “ Ça va ”, dit-il alors, et, en effet, ça alla. Depuis, aucun incident ne troubla nos relations, qui furent toujours confiantes, cordiales et même affectueuses.

Tu ne t’étonneras pas, je le pense, mon cher François, que cette anecdote n’ait pas trouvé sa place dans les AlcmoireJ du maréchal Foch. A côté des grands problèmes qu’ils soulèvent avec une sobriété à laquelle je voudrais quelque-

fois un jpeu plus de flamme, elle n’y ferait qu une petite figure. Pourtant, dans mes souvenirs, elle fixe un caractère. 11 y avait, pour aller droit au cœur de Foch, des jend interdite . Pour le prendre, il fallait savoir s’y prendre et laisser, quand on le pouvait, au compte de ses initiatives les concessions qu’on obtenait de lui. Personne ne lui a jamais reproché d’avoir de la morgue, ou même de la vanité, ou même de la fierté : il portait avec la plus souriante simplicité, dans laquelle il n'entrait aucune coquetterie de modestie feinte, la plus grande gloire qui fût au monde.

Mais, tout au fond, il était impérieux, impétueux et, pourquoi ne pas le dire ?

un peu cassant. Juste comme Clemenceau, qui l’était, il est vrai davantage !

C’est, en apparence, un miracle que pendant un an ces deux hommes aient réussi à s’entendre. Il ne leur fallut, à vrai dire, aucun effort. S’ils purent s’accorder et se soutenir, c’est que chacun, écartant tout le reste, avait le droit de dire : “Je faid La guerre”. Ils la faisaient l’un et l’autre avec une âme virilement française, avec une ténacité

confiante, avec une volonté que rien ne

pouvait ni lasser ni abattre, avec la certitude absolue que, cette fois, il s’agissait pour la France de vaincre ou de mourir...

Oui, de mourir ! de disparaître de la carte des grandes nations, d’être reléguée au second rang, d'être dépossédée, par une affreuse et irréparable disgrâce, du rôle que lui avaient assigné, sous

>ar une affreuse et irréparable disgrâce, lu rôle que lui avaient assigné, sous

l’ancienne Monarchie, sous la Révolution et sous l’Empire, son ardeur héroïque, sa passion civilisatrice et l'unité d’un idéal généreux qui, d’un siècle à l’autre, à travers tant de vicissitudes

intérieures et de contradictions apparentes, en avait fait le flambeau du

monde.

A côté de cela qu’importent les polémiques, les insinuations, les réticences, et ces prétendues révélations que la curiosité, piquée au vif par des indiscrétions habiles, attend de la publication de tels ou tels Mémoires? L'action et la gloire ne sont pas là. Je serais presque tenté de dénoncer aver ’ r ‘ 1 " 1

vanité de l’histoire ingénieux, soutenu ave<

pouvait, malgré quelques parcelles de

vérité, remplacer ce besoin de raconter et de se raconter qui est au fond de la nature humaine.

Il y a d’ailleurs des cas où ce besoin se confond avec un droit de légitime défense. Tel le maréchal Jofïre, dans sesMémoires. Quoique je les aie attendus avec une grande impatience, je n’en ai lu encore que les premières pages.

Déception? Oh! non. J’ai eu, au contraire, la joie de sentir passer de la vie.

Mais, d’un côté, je n’aime pas les publications partielles. Entre deux numéros, il faut faire la soudure, rejoindre les fragments, reprendre le souffle, puis attendre, respirer à nouveau, rentrer dans le pas des chapitres. D’un autre côté, je suis venu ici me mettre au vert ; j’ai rompu avec mes occupations habituelles, et Y Illustration ne me suit pas.

Mais j'ai trop connu Jofïre pour ne pas me jeter, à la rentrée, sur les volumes.

Te rappelles-tu. . . (question oiseuse, car comment pourrais-tu l’avoir ou-

= AUTOUR DE ÆA VIE

bliée ?) la présentation rapide qui te donna, un matin, il y a quelque quatre ou cinq ans, l’occasion et l’honneur de serrer la main du premier maréchal de France qu’ait lait la troisième République? Je te raccompagnais à la porte, que le brave Gustave lui ouvrait sur son coup de sonnette.

Tu m’écrivis, le lendemain, en me remerciant, que tu l’avais trouvé bien essoufflé. Il n’avait que trop raison de l’être, mais je crois ne t’en avoir jamais dit la raison. Par une fatalité vraiment injuste, qui manquait trop de respect, d’admiration et de gratitude, l'ascenseur ne marchait pas ce jour-là, ou à cette heure-là. Le maréchal J offre avait dû gravir à pied mes quatre étages. Il était à bout d’haleine.

J’en étais d’autant plus désolé qu’il se rendait à une prière de la maîtresse de la maison, dont un magnifique éventail, semé de dessins, de signatures, de notes de musique, d’hommages, de souvenirs, tous émanant d’hommes illustres, ne pouvait vraiment plus se passer du nom glorieux du vainqueur de la Marne.

A vrai dire, comme Elle ne le confiait

jamais à personne qu’à moi, ELU lui avait offert de le lui apporter chez lui, mais il s’y était refusé, car sa politesse, qui était toujours du meilleur ton, savait s’accompagner de la plus line bonne grâce. Nous nous excusâmes de ce dérangement, aggravé par la défaillance de l’ascenseur. Il eut la courtoisie de me rappeler la Loi de trou) ano qui nous avait unis..., cette loi dont une Grande Encyclopédie allemande, qui est en cours de publication, a pris prétexte pour faire de moi l’un des principaux auteurs de la guerre de 1914- Ni plus ni moins !

Avoue, François que tu ne t’attendais pas à celle-là ! Moi, qui m’attends toujours au pis, j’en ai reçu un petit coup tout de même. Mais je m’en suis remis.

Hélas î j’ai connu de plus cruelles blessures ! Et déjà l’éventail lui-même est comme un ossuaire des noms les plus glorieux. Les morts vont vite. Quand mon tour viendra, la pièce précieuse et unique ira, par l’accord d’une double volonté, au Musée Carnavalet : elle en est digne.

Ainsi, depuis la loi de trois ans, il s’était établi entre Joffre et moi des relations très cordiales. Il n’était pas orateur et personne n’aurait songé à dire de lui ce que Galliffet disait du général Roger : “Il parle bien, mais il parle trop ”. Autant dire qu’il ne parlait jamais, au sens où le régime parlementaire, le bien nommé, entend et pratique ce mot. D une voix calme, lente, un peu chantante, il donnait un avis clair et bref. Puis il promenait autour de lui un regard tranquille ; c’était une sorte de :

“ Maintenant, à vous, Messieurs”.

Pourtant, au cours de la discussion, je lui demandai de monter pendant quelques minutes à la tribune. Il me regarda avec un étonnement consterné.

“ Mais, Monsieur le Président du Conseil, ce n’est pas mon métier. . . Je ne sais pas... Je ne peux pas...” J’insistai : il fallait vouloir. La Cnambre s’étonnait que le chef d’état-major général de l’Armée n’eût rien à dire dans un débat d’une telle nature. Les partisans de la loi attendaient cette opinion autorisée avec un désir d'autant plus vif que le général Joffre avait été nommé,

sans qu’il eût d’ailleurs sollicité ce poste de périlleuse confiance, par un gouvernement aux tendances radicales. Il se rendit à mes raisons, en me demandant un bref sursis. Le lendemain, il parut à la tribune. Un silence unanime témoignait de l’émotion de l’Assemblée. Joffre allait parler. Il fixa la Chambre avec ce clignement des yeux qui lui était particulier. Puis, ayant donné à sa puissante carrure une position solide, il se mit à...

lire. Il y eut une déception, mais elle dura peu. La Chambre tout entière comprit qu’elle était en présence d’un homme qui accomplissait, avec réflexion, un acte grave. Au lieu de phrases cadencées qui auraient déroulé l’harmonie d’un rythme oratoire, elle entendait un document, précis, pressé et pressant, qui donnait au pays, avec une méthode nettement ordonnée, les raisons du sacrifice que les événements imposaient. Il n'y avait pas un mot de trop, mais le généralissime disait tout ce que, lui, pouvait dire. Etait-ce un succès? Non, si les applaudissements en sont la mesure.

Mais c’était mieux, puisque cette intervention assurait un résultat. Chacun

= AUTOUR DE Ai A VIE =

s’appliqua à commenter tous les termes d’un texte qui tombait de si haut et qui devait aller si loin. S’il m'était permis de reprendre une comparaison que j’ai entendu faire au moment de la mort du maréchal Joffre, je dirais que son allocution fut à la loi de trois ans, ce que l'ordre du jour du début de septembre fut à la bataille de la Marne. Je pourrais même ajouter autre chose, mais je n’ai pas le goût des apologies personnelles . . .

Cette loi de trois ans révéla un véritable orateur parmi les généraux qui nous assistaient, Etienne et moi, en qualité de commissaires, sur les bancs du gouvernement. C’était le général Legrand. Il connaissait admirablement bien tous les termes du problème complexe que posait la nouvelle organisation militaire. Ainsi il répondait par une compétence solidement éprouvée, et qui ne craignait pas la contradiction, à la principale qualité qu’un ministre attend d'un commissaire spécialisé. Mais il

avait un don de parole tout à fait remarquable. S’en doutait-il lui-même avant d’aller au feu, je veux dire à la tribune? Je n’en suis pas sûr. Mais, de séance en séance, d’amendement en amendement, de difficulté en difficulté, on sentait son autorité gagner, personnellement et techniquement, du terrain.

Il s’exprimait avec une aisance et une clarté élégante qui frappaient les esprits.

Il se dégageait d’ailleurs de toute son allure et de toute sa tenue, naturellement distinguée, une sorte de sympathie rayonnante. Jaurès, surpris de trouver, sinon un adversaire à sa taille, du moins un militaire qui servait avec habileté et éloquence le destin de la loi, traitait le général Legrand avec des égards particuliers. Ce fut, à de nombreux moments, une belle joûte.

Le général Pau n'intervint que devant le Sénat. A la Chambre, il faillit, dès le premier jour, tout compromettre, la loi et le ministère lui-même, par un geste dont son inexpérience n’avait pas pu

mesurer les conséquences. C’était pendant la discussion générale. Au cours d’une vive attaque qu'il dirigeait contre le projet, un jeune député radical prononça des paroles qui paraissaient blessantes pour le haut commandement. Au fond elles n’étaient pas bien méchantes, ni dans l’intention ni dans l’expression, et le président, Paul Deschanel, n’eut même pas, s’il m’en souvient bien, l’occasion de rappeler l’orateur à l’ordre.

Mais le glorieux général Pau, qui n’en avait jamais entendu autant, ne put pas en entendre davantage. Il ferma sa serviette, la mit sous son bras mutilé et se leva pour quitter la séance, sans qu’on pût se méprendre sur la protestation dont ce départ était l’expression. Ce fut un beau tumulte. L’opposition, qui était très disciplinée, vit tout de suite le parti

3 u'elle pouvait tirer de l’incident. Etaitadmissible que le pouvoir civil, dont tant d’ordres du jour avaient proclamé la suprématie, fût ainsi bafoué par le pouvoir militaire ? Qu’ allait-il advenir du régime parlementaire? Personne ne se donna le ridicule, qui aurait tué l’agitation, de rappeler le 18 Brumaire, mais

le souvenir des grands coups d'Etat flottait en poussière dans l’air.

Tandis que l'indignation secouait les bancs socialistes et radicaux d'un frémissement continu, coupé ou plutôt nourri par les interruptions et par les exclamations, une sorte de stupeur avait gagné les groupes les plus modérés. On regardait du côté du Gouvernement.

Mon ami Eugène Etienne, ministre de la Guerre, qui avait plutôt des qualités d’initiative et d’action que le sens de la tribune, était d'autant plus débordé qu’il était malade et que la discussion du projet, longue et âpre, ne tarda pas à montrer son état de fatigue. En effet, je dus, pour ce qui concernait le cabinet, assumer toute la responsabilité de ces difficiles débats. Pendant l’incident qu’avait provoqué le geste du général Pau, je n’étais pas à mon banc. La discussion générale, où Paul-Boncour venait de prononcer d’ailleurs un très beau discours, sinon contre le principe, du moins contre les modalités du projet, devait être longue, très longue, et elle ne re-

3 uérait pas ma présence immédiate, 'étais retenu à la présidence du Conseil

par des devoirs plus urgents de ma fonction. Jaurès, non moins habile manœuvrier que grand orateur, vit l’occasion inespérée qui s’offrait à lui de donner au projet de loi une secousse peut-être mortelle. Il déposa un projet de résolution. Comme je t’écris de mémoire, mon cher François, et sans avoir la moindre note sous les yeux, je ne peux en garantir le texte exact, mais je suis sûr qu’il invitait le gouvernement à assurer le respect du pouvoir parlementaire, ou quelque chose d’approchant.

C’était adroit. La séance fut suspendue pour me permettre d’y venir. On m’avait téléphoné aussitôt que l’incident s'était produit. Vains appels. Sonneries inutiles. Je n’étais plus au ministère de l’Instruction Publique. Quand Jaurès déposa sa résolution, les appels et les sonneries s’affolèrent. Rien n’y fit.

On ne me trouvait pas. C’est que, dan d rien savoir de tout ce tumulte, j’avais pris mon chapeau et ma canne pour aller faire un tour à la Chambre. Selon mon habitude la plus fréquente, j’avais parcouru, seul, le trajet à pied. Si j’avais choisi le plus long, que serait-il

arrivé ? Heureusement que le plus court m’avait tenté, la rue de Grenelle, la rue Casimir Périer et la place du Palais- Bourbon.

Quand j’arrivai, je tombai dans un vacarme indicible. Tout le monde se jeta sur moi. A travers ces interpellations contradictoires, j’eus vite fait de démêler la gravité de Tincident, mais je n’en aurais pas compris les circonstances, dont pourtant la connaissance exacte m'était nécessaire, si je n’avais pas emmené dans le cabinet des Ministres, Etienne, qui avait protesté en séance, quelques collègues et deux ou trois amis très sûrs. Renseigné, je rentrai dans la salle, où la séance fut reprise. Je demandai la parole. Qu’allais-je dire?. Tu peux m’en croire si je t’affirme que je ne le savais pas encore très bien moi-même. Evidemment, je ne

f )ouvais pas accepter le projet de résoution déposé par Jaurès. Il y a des invitations qui sont un blâme. Je me serais perdu, dans tous les sens du mot, si j’avais eu cette faiblesse. Mais les Assemblées ont leur point d lionneur qu’il faut ménager. Comme la tribune a

des surprises ! Ce fut l'instinct de conservation qui me sauva. Le spectacle de la Chambre, devenue presque toute silencieuse, me dicta mon langage. Je commençai par déclarer, cela va de soi, que personne ne pouvait mettre en doute la suprématie du pouvoir civil, surtout dans un débat qui touchait à un tel point, si divergentes que fussent,, les opinions, à l’intérêt national. 11 y avait eu un geste. Pouvait-il, à un degré quelconque, avoir eu la volonté de récuser ce pouvoir ? Je contestai l’intention, mais il m’était impossible de nier le geste lui-même. Il fallait l’interpréter, et je courais un risque égal, quoique de deux côtés différents, ou en en disant trop, ou en n’en disant pas assez. C’est là qu’on m’attendait, ou plutôt qu’on me guettait. Alors j’eus l'inspiration de faire de Jaurès lui-même le juge de l'incident. Il me regardait avec ces yeux mobiles et intenses où se reflétait son intelligence souveraine. Je lui rappelai qu’il était la gloire de la tribune française, mais, si maître qu’il fût de sa parole, n avait-il jamais dépassé sa pensée ? Etait-il sûr de n’avoir jamais

employé un mot dont il n'aurait pas eu le regret ? Alors, pouvait-il se montrer sévère pour un glorieux général, qui n'avait aucune habitude des débats, et qui avait donné ailleurs, là où il exerçait son métier véritable, des preuves de son dévouement et de son patriotisme ? Je fis appel à la loyauté de Jaurès ; j’évoquai son esprit de justice et, après avoir affirmé de nouveau que le gouvernement assurerait dans toutes les occasions le respect du droit parlementaire, je demandai, tout simplement, à mon puissant et redoutable contradicteur de mettre fin à l'incident en retirant son projet de résolution. C’était hardi, mais il y avait moins de calcul que d’instinct dans ma hardiesse. Elle réussit. Jaurès se rendit avec bonne grâce à mon appel et la discussion générale se poursuivit. Seulement, depuis ce jour-là, je ne manquai pas à une séance. . .

Imagines-tu qu’après cela j'eus une sorte d’incident personnel avec le général Pau ? Quand je fus revenu à ma olace, je l’entendis, car j’ai quelquefois oreille trop fine, qui disait, dune voix basse, à son voisin, le général Legrand,

peut-être : “ Je ne reviendrai pas ici demain...” Je me retournai légèrement, et, me penchant vers le second banc où il siégeait, je lui dis, avec une douce fermeté : “ Mais oui, vous reviendrez, mon cher général, surtout après ce que je viens de dire, et sans même que j’aie besoin de vous en donner l'ordre ”, et nous nous serrâmes affectueusement la main.

Il revint assidûment, mais je trouvai qu’il valait mieux qu'il ne prît pas la parole. Je gardai pour le Sénat son autorité intacte. Il y prononça un discours tout à fait remarquable, où son expérience des questions militaires s’exprima et s’affirma avec une rare maîtrise.

Mais, décidément, j’étais voué avec lui aux incidents. Cette fois, il n’y avait à aucun degré de sa faute. Tout dans son intervention avait été irréprochable et le Sénat l’écoutait avec une sympathie unanime. Seulement, il y avait Clemenceau ! Mon ancien président du Conseil était partisan de la loi, mais il était, tout naturellement, anti-ministériel . Aussi voulait-il concilier son

adhésion au projet, que lui dictait sa clairvoyance patriotique, avec son hostilité contre le Cabinet. Il crut en trouver l’occasion. . . ou le prétexte dans un passage du discours du général Pau. Il lit l’éloge de ce discours, mais il essaya de me mettre en contradiction avec la thèse du général. Du coup, je me fâchai. M.a responsabilité et mon autorité étaient en jeu. Sans manquer envers mon ancien chef à la déférence que je lui devais à tant de titres, je lui fis comprendre que je ne laisserais pas le Sénat dupe de sa mauvaise. . .

volonté, — car c’est un autre mot que j’aurais dû dire — et ce colloque, plus animé encore que je ne le rapporte, ne nuisit pas au vote final.

Ces souvenirs de la loi de trois ans, provoqués par la relation que je t’ai faite, mon cher François, d’une visite matinale du maréchal Jolïre, ne m’ont pas éloigné de celui-ci autant qu’il a pu te paraître. D’ailleurs je ne me suis pas astreint à une chronologie exacte. Un

ordre dispersé n’est pas du désordre.

Quand les circonstances de ma carrière politique m’ont désigné, en janvier 1931, pour rendre le suprême hommage au vainqueur de la Marne, je n’ai pas pu employer le ton familier dont j’use librement avec toi. Mais il répond à la nature des rapports que j’avais avec mon illustre ami. C’était surtout à l’Académie que je le voyais. Il y venait régulièrement et j’avais l’honneur de l’avoir pour voisin. Cette Maison lui plaisait. Il était sensible au respect unanime dont il y était entouré. Chacun, en s’approchant de lui, avait l’impression de prendre un contact plus intime avec la France. Simple, modeste, bienveillant, il était un excellent confrère. Il parlait peu, étant plus familier avec l’Histoire, dont il avait écrit une page magnifique, qu’avec les subtilités du Dictionnaire. Mais s’il donnait un avis, le plus souvent d'ailleurs sur une sollicitation directe, il frappait tout le monde par la netteté décisive de son imperturbable bon sens.

On s'étonnait, après l’avoir entendu, de n’avoir pas trouvé plus vite la réponse ou la solution que l'on avait obtenue de lui.

éi

Il y avait entre nous d'autres souvenirs que ceux de l’avant-guerre. Pendant la guerre, j'étais allé assez souvent le voir à Chantilly. A cause de la difficulté des communications, il m’envoyait une voiture militaire qui me ramenait à Paris. Ainsi, sans qu’il y eût du temps perdu, je pouvais pratiquer l’exactitude qui était une de ses lois.

Il m’arrivait fréquemment, avant d’être reçu par le général J offre, de causer avec le général Pellé, informé de tout, précis et clair. Sa tâche n’était pas facile. On l’a beaucoup blâmé et on l’a même accablé sous des responsabilités qui dépassaient ses fonctions.

Affable et complaisant, il n’était pas l’adversaire du Parlement, mais il assurait l’exécution des ordres qu’il avait reçus. Discipliné et dévoué, il ne se plaignait pas d’être injustement méconnu. Il servait, mais comme on remplit un devoir et non comme on subit une servitude. Je m’en serais voulu de n’avoir pas rendu hommage à ce galant homme, qui fut un excellent soldat et, d’après ce que l’on m’a dit, un utile diplomate d’après-guerre.

Quand j’entrais dans le cabinet du généralissime, j’étais toujours frappé par la simplicité de la pièce où il travaillait. Dis-moi comment tu habites, je te dirai qui tu es. Des cartes sur lesquelles étaient piqués des drapeaux de multiples couleurs, indiquaient seules la destination de ce bureau d’état-major.

La table n’était pas écrasée sous les paperasseries. Au lieu de garder des dossiers attardés, elle paraissait prête pour recevoir, à l’occasion d’une affaire nouvelle ou d’une affaire reprise, les documents nécessaires à une discussion ou à une décision. Assis derrière cette table, le général Jofïre donnait l’impression d’un homme solide, sagement équilibré, assuré et réfléchi, qui ne disait que ce qu il voulait ou pouvait dire. Il se livrait peu. Pourtant, sans que j’eusse l’indiscrétion de lui poser certaines questions, — et il y en avait qui me brûlaient les lèvres ! — il allait au-devant des désirs qu'il devinait. Ces confidences, que j’utilisais seulement dans la mesure permise, et dont le général JofFre me laissait le seul juge, m’ont donné plus d'une fois l’occasion de corriger des

erreurs ou de dissiper des préventions.

Quand un homme porte de telles responsabilités, il court le risque d’être trompé par la flatterie ou d’être desservi par le dénigrement. Le général J offre écartait les flatteurs et il méprisa, ou du moins il méprisa pendant longtemps, les calomniateurs. Mais, s’il était en présence d’un ami sûr, il comprenait qu’il était sage, sans lui révéler des plans dont le secret peut seul favoriser l’exécution, de lui donner certains renseignements, certaines vues, et même certains espoirs.

Je fus souvent cet hôte. Ceux qui le savaient essayaient à leur tour de servir auprès de moi leur curiosité et d’apaiser leurs angoisses. Parmi eux, je ne fais aucun tort à la mémoire d’Anatole France en le citant. Il m’écrivait de La Béchellerie des lettres d’appel auxquelles il va de soi que je ne manquais jamais une occasion de répondre. Ayant nourri mon optimisme auprès du généralissime, j’en transmettais la substance à mon ami tourangeau.

Au début de la guerre, il avait été maladroit, et c’est le moins qu’on puisse

AUTOUR DE ÆA VIE

dire, car son internationalisme le tenait encore et il n’en avait pas rejeté le pernicieux venin comme le firent un Jules Guesde, un Edouard Vaillant, un Marcel Sembat, un Jouhaux, et comme je ne doute pas que, renseigné par Viviani sur notre attitude irréprochable, ne l'eût fait Jaurès lui-même.

Ny avait-il pas un intérêt puissant à maintenir Anatole France sur le "bon rail ”, comme je me plaisais alors à le dire? Il avait réparé son erreur première en écrivant au ministre de la Guerre : « Faites de moi un soldat».

Cet appel ne fut pas entendu. J’en éprouvai, pour ma part, un vif regret.

A la place du ministre, j’aurais cédé à un vœu qui était, en partie, l’expression d’un remords. " Vous en auriez bien été capable ”, me dit plus tard Anatole France, «mais qu’auriez-vous pu faire d’un vieillard de soixante-dix ans, sincère, mais impuissant à servir 1 » Je lui répondis que j’aurais accepté son engagement volontaire et que je l’aurais affecté à la bibliothèque de Tours en le revêtant de l’uniforme du soldat français. Quelle belle photographie de

propagande î II en sourit. Cette affaire manquée, il y avait d’autres moyens d’utiliser la bonne volonté de l’illustre écrivain. Son génie était intact. Il s'employa. Je ne me donne pas le ridicule de prétendre que je fus l’inspirateur des articles admirables qui composent La Noie glorieuse, mais peut-être ne les aurait-il pas écrits si je ne lui avais pas transmis, en l'exagérant parfois, je peux maintenant te l’avouer, la confiance que je puisais au Grand Quartier Général.

Ainsi l’accueil que me faisait le général Joffre ne flattait pas seulement ma fierté ; il me donnait le moyen de mettre au service de La France des concours d’un prix inestimable.Te rappellestu que mon intervention, aidée par la généreuse clairvoyance de Poincaré, décida le voyage de Pierre Loti sur le front belge, d’où il rapporta des Impressions inoubliables ? Le général Joffre avait d’abord un peu résisté, mais il céda, et il sut reconnaître plus tard ce que l’honneur et l’intérêt français avaient gagné à son autorisation.

Après ces audiences privées, où Eugène Etienne m’accompagna un jour,

le général J offre me donnait l’hospitalité de sa table, j’allais dire de son rœdd, dans la villa toute voisine qu’il habitait.

Une quinzaine de personnes : l’intimité d’un grand chef. Le coup de fourchette du généralissime était célèbre ; je ne m’aperçus pas une seule fois qu’il manquât à sa réputation. Le menu était simple, sain et sobre. On mangeait en silence, ou plutôt, comme le général Joffre ne devenait pas plus loquace en satisfaisant posément son grand et fidèle appétit, son exemple imposait l’abstention de toute conversation suivie. De quoi pouvait-on d’ailleurs parler en ces temps, sinon de la guerre, qui dominait toutes les préoccupations ?.

Mais s’il y avait un endroit et un moment où l’on ne devait pas en parler, c’était dans la salle à manger du commandant en chef, pendant qu’il récu

rait les forces nécessaires à son

labeur.

Ma situation n’était pas facile. Il

était aussi gênant de se taire que de dire quelque chose. Aussi je battais les buissons avec le général Pellé, causeur agréable, qui m’aidait dans cette chasse

■■ PR 0 Aï EN JD ES = —■

aux phrases creuses. J’avais posé, dans les mois qui précédaient la guerre, ma candidature à l'Académie. Un jour, je m’enhardis à dire, pendant le déjeuner, au général Jofifre: " Vous en serez avant moi. . . ” J’étais bon prophète.

Mais mon affirmation, jetée sans rien qui la préparât, parut étonner tout le monde.

Le général J offre, non moins surpris que les autres, me fit une réponse vague qui était loin de ressembler à une ambition académique. Seul un jeune capitaine, assis au bout de la table, jeta vers moi, sans dire un mot, un regard d’assentiment. Il y avait sous son lorgnon posé avec assurance deux yeux d’une vive et pénétrante intelligence. De temps en temps j’essayais avec lui, sur le ton d’une camaraderie affectueuse, une conversation un peu libre, mais, discipliné et ne voulant pas parler plus haut que son grade, il rompait vite les chiens. Pourtant, il n’avait pas besoin d’en dire beaucoup pour donner l’impression qu’il en pensait et qu’il était capable d’en dire davantage. Il avait une façon particulière d’écouter et d’observer qui révélait une forte personnalité.

Comme je le connaissais, je n’en éprouvais aucune surprise. Il avait fait preuve devant l’ennemi d’un grand courage et il n’avait échappé à la mort que par une sorte de miracle. Ramené de la tranchée à l'hôpital, il y reçut la visite de Poincaré, qui le croyait perdu. JVlais non, il devait vivre, pour rencontrer ailleurs Poincaré, dont il fut l’adversaire, avant de devenir son collaborateur et son ami.

Ce jeune capitaine s'appelait André Tardieu.

Troidïeme lettre.

Bllrgenstock, 4 et 5 août.

Bonjour, François. Aimes-tu toujours autant la Chanson ded Gueux ? Il y a cinquante ans, nous en étions fous et nous nous en jetions les vers à la tête. Je crois que tu les savais tous par cœur.

Si tu en avais fait le pari, je ne l’aurais pas tenu. J’en connaissais moins que toi, mais il y avait des pièces entières où j’étais assuré de ne commettre aucune défaillance. Je n’ai pas tout oublié.

Mais je suis, pour l’ensemble, moins enthousiaste. Certes, il v a du talent, de la verve, de l’esprit, de l’entrain, de la déclamation lyrique, et des rimes riches, et des rythmes variés. Seulement, je suis frappé par le côté artifi-

ciel, livresque, et passe-moi le mot, normalejque, du livre. Il manque de sincérité.

C’est une gageure réussie, que personne n’avait tentée avec une semblable audace, mais il y a des défis que leur succès même épuise.

La Cbandon ded Gueux n’a même plus l’attrait du fruit défendu. Quoique Richepin, pour ne pas encourir les risques d’une récidive aggravante, ait dû supprimer les pièces où une magistrature pudique avait relevé un outrage aux bonnes mœurs :

Ici deux gueux s’aimaient jusqu’à la

[pâmoison,

Et cela m’a valu trente jours de

[prison ;

toutes les éditions donnent maintenant le texte intégral.

Est-ce donc que la prescription est acquise? En aucune façon. Un homme condamné peut obtenir sa réhabilitation et même devenir membre de l’Académie Française, mais il n'y a pas de réhabilitation pour un livre dont le bras de justice a arraché des feuillets. Diras-tu qu’on ne poursuit ni les Fleuri du Mai, ni la Cbatuon de<* Gueux? En fait, tu as

= AUTOUR DE ÆA VIE

raison. Mais si un procureur de la République, facétieux ou sévère, s’avisait de commettre un juge d’instruction, je ne vois pas comment celui-ci pourrait rendre juridiquement une ordonnance de non-lieu. Vers la fin de 1929, Briand m’autorisa à déposer un projet de loi qui permettait, avec des garanties prudentes, la réhabilitation d’un livre injustement condamné ou, ce qui revient au même, la révision du procès de condamnation. J’en saisis le Sénat. 11 dort, — pas le Sénat ! — , le projet. A la rentrée, je le réveillerai. D’ailleurs, un rapporteur a été nommé, un homme de haute probité morale et d’un grand sens juridique, qui lui est favorable. Il est temps de créer un nouveau droit réparateur ...

Tu dois te demander ce que La Chandon dej Gueux vient faire dans cette lettre.

C’est qu’il pleut. Tu ne comprends pas encore ? Alors, voici. Je me suis rappelé, en ouvrant ma fenêtre, une pièce qui a

E our titre Ce que dit La PLuLe. Elle dit eaucoup de choses, la pluie, quand Richepin la fait parler ou chanter, et sa vanité n’est pas moindre que son bavar-

dage. Quels services, à l’entendre, ne rend-elle pas? Je ne sais plus les vers, mais je me rappelle qu'elle se fait l’auxiliaire bienfaisante de la nature, qui sans elle. . . Tout cela est possible. .Mais, ici, où elle tombe sans se lasser, je pense à ce que je pourrais lui dire, moi, à la Pluie. Elle est grise, triste, maussade, ennuyeuse. . . et je suis poli en ne lui en disant pas davantage !

Alors, comme je ne peux pas sortir, j’observe et je lis. Il y a beaucoup à voir dans un hôtel. C’est un petit monde qui ressemble à la vie. Il n’est que de bien regarder, en se disant d’ailleurs que ce que l’on voit n’est rien à côté de ce que l’on devine, qui n’est rien à côté de ce que l’on soupçonne, qui n’est rien à côté de ce que l’on ignore. Hier au soir, au milieu des jacassements qui rem-

§ lissaient le hall et couvraient les voix e l'orchestre, deux petits faits m’ont diverti.

Au moment du courrier, un charmant petit garçon de quatre ans s’est approché du bureau du “concierge” et il lui a dit avec importance: “Est-ce qu’il y a une lettre pour moi?” Sur une

réponse négative, le petit garçon est parti en faisant une moue de dépit et en disant à voix haute, pour couvrir son humiliation : "Alors, ce sera pour demain

Pendant ce temps, un anglais, un beau jeune homme, s’était installé, comme la veille, dans un fauteuil bien rembourré, sous la projection d’une lampe qui lui rendait commode la lecture de son journal. Il était chez lui !

Comme vous tous, penses-tu? Plus que cela, mieux que nous tous. Tu sais quelles batailles on se livre dans les halls des hôtels, quand le temps est mauvais, pour avoir une installation confortable. Avant d’aller à la table du restaurant, les gens prudents mettent sur les sièges une écharpe, un sac, un chapeau, une canne, un livre. Mon anglais, qui a le sens des voyages, a trouvé mieux. Il emporte, d’hôtel en hôtel, une pancarte où est écrit en grosses lettres le mot : rejerved. Muni de cette pièce, qu’il a peut-être d’ailleurs chipée sur un bateau, il fait son choix et il s’approprie le fauteuil qui lui convient. Telle une île déserte, il l’occupe.

Son écriteau est le drapeau de sa possession. Cela lui réussit. Personne ne s’approche. Ce n’est pas assez dire. Son autorité s’affirme sur un divan à deux places qui lui fait face. Les deux places sont libres. On en cherche ailleurs, mais quoique le magique reserved n’étende pas jusqu’à elles sa protection, elles restent inoccupées. Et l’anglais, à lui tout seul, a son salon !

Cette brève notation de voyage est, je l’avoue, moins originale que la petite scène dont Biscondau fut le témoin pendant son premier voyage en Espagne, vers les 1890. 11 accompagnait un sénateur, qui avait emmené lui-même un jeune homme dont la famille était très liée avec lui. A Séville, ils eurent la fantaisie de visiter, en tout bien tout honneur, un endroit plus fameux que bien famé, qui piquait les curiosités des voyageurs. . .

célibataires. Quand une dizaine d’agréables “personnes”, habituées à la vie en commun, furent réunies dans un salon aux couleurs criardes, le très jeune homme ouvrit son pardessus, sous lequel, on vit, attaché à son ventre, un écriteau portant ces mots imprimés en grandes

lettres : rejermdo para Jehorad. Tu peux juger du succès ! Les sehorad de la maison rirent à belles gorges déployées pendant plusieurs minutes. L’auteur de cette ’acétie innocente et ingénieuse avait, à ’insu des autres, arraché la pancarte d’un wagon de chemin de fer réservé aux femmes seules. Le sénateur, qui avait été ministre des Travaux Publics, lui reprocha, sur un ton qui s’elïorçait vainement d’être sévère, d’avoir détérioré le matériel national d’un pays étranger, puis, très bon compagnon de voyage, il se mêla à la gaîté générale. Biscondau, dont tu sais l’humeur joyeuse, m’a toujours raconté qu’il n’avait jamais ri d’un aussi bon cœur. Accorde, mon cher François, que nous nous sommes souvent amusés à moins.

Ici, il n’y a que des dehoraj de tenue correcte et conjugalement sérieuses.

Mais, jusqu’en montagne, la manie de l’album sévit. Une charmante femme m’a présenté le sien à signer. Je l’ai oarcouru. Mon Dieu ! qu’un album rend Dêtes ses tributaires, fussent-ils des lommes du plus grand esprit! Les banaités pleuvent les unes sur les autres.

Seul, ou à peu près, quelqu’un y a échappé, mais sa rancune devait être bien tenace à l’égard de certaines voisines trop corpulentes puisque, dans l’hôtel d'une région voisine, il a eu la grossièreté cruelle d écrire sur l'album qui m’a été prêté : “A madame P. G. L.

dont La jeune grâce repooe Léo yeux du opectacLe deo oLeiLLeo graiooeo

Ce goût de l’autographe quémandé se généralise. .Mais il ne développe pas la politesse. Il m’arrive assez souvent de trouver chez moi deux ou trois albums de jeunes filles en voyage, qui font ainsi la collecte en commun. Presque jamais elles ne me remercient.

Mais est-il vrai de dire que ces sortes d’incorrections sont nées du relâchement que la guerre a produit? Je les crois plus fréquentes, sans qu’elles soient nouvelles. C’est sous Louis-Philippe qu’une comtesse authentique envoya un billet de quête à Victor Hugo, dont la réponse était attendue parle valet de pied qui apportait la demande. On a tort de dire que le grand poète n’avait pas d’esprit. Juges-en par la leçon qu’il sut donner à son aristocratique quémandeuse :

Voici vos vingt francs, comtesse, Bien qu’on puisse, en vérité, Manquer à la charité Qui manque à la politesse.

Le "concierge” de mon hôtel a plus de style et de gratitude que la comtesse si justement rappelée aux convenances par la verve de Victor Hugo. Il est chaleur d’autographed. J’évoque ainsi le titre d’une petite Revue dont Anatole France fut le collaborateur et qui publia, si je ne me trompe, la première version, en sers, de la légende de Thaïs. Mon "concierge” a un joli album, qu’il soigne avec la tendresse d’un collectionneur raffiné. Il est trop discret ou trop avisé pour demander une pensée, une maxime, une réflexion, une comparaison, une prédiction. Une signature lui suffit.

Mais il sait choisir. La lecture de son album m'a montré qu'il préfère la qualité à la quantité. C'est si rare chez les amateurs ! Aussi me suis-je trouvé flatté de figurer dans une compagnie qui compte des rois, des reines, des ministres, des ambassadeurs, des violonistes et des pianistes. . .

A ce propos, je veux dire à propos

de ce dernier mot, il y a ici un artiste célèbre, Horowitz, russe ou polonais, je ne sais, mais qui est, malgré sa jeunesse, un des grands maîtres du clavier.

Il excelle dans le Chopin. Comme une interprétation est difficile ! Il ne faut pas qu elle soit une servitude, condamnée à un rôle mécanique, mais il ne faut pas non plus que la volonté d’être original, personnel et créateur, entraîne la déformation de l’œuvre. Kntre ces deux excès il y a la juste mesure du goût. Horowitz la possède au plus haut degré. 11 s’assimile un prélude, un nocturne, une mazurka, une valse du divin Chopin sans avoir l’ambition ou la prétention de se substituer à lui. Je l’ai entendu et applaudi à Paris. IVLais ici il ne joue que pour lui, dans une annexe de l’hôtel, où il use de la pédale avec une habileté telle qu’il réussit à ne gêner personne.

A parler franc, on voudrait l’entendre davantage et de vrais amateurs viennent s’asseoir sous ses fenêtres pour recueillir les miettes sonores de son festin musical.

Quelle peine il se donne pour notre plaisir ! Cinq ou six heures, au moins, de travail par jour. Si grande que soit

l’inspiration, il y a une part de métier dans l’Art, et dans tous les arts. Sachons gré de leur effort aux artistes qui ont la probité laborieuse de leur talent.

Puisque Horowitz se dérobe à l’indiscrétion de ma curiosité, et qu’il faut tuer Le temp<f pour le passer, je m’attache à quelques livres que j’ai pris avec moi, — presque une petite bibliothèque, où je n’ai que l’embarras du choix. Mais ce n’est pas un hasard qui m’a mis entre les mains Le<) Llauonj Dangerciuej. A la veille de mon départ de Paris, M. Maurice Allem m’avait envoyé l’édition nouvelle dont il a établi et annoté le texte. C’est un effort très heureusement réussi. On a, sous un format commode et dans une typographie excellente, tout ce qu’il est nécessaire de savoir de Choderlos de Laclos.

Crois-en, mon cher François, mon jugement, si tu le supposes autorisé, car le désintéressement en est absolu.

J’aime les livres, et nul mieux que toi ne sait à quel point. Déjà à Bordeaux nous

r PROMENADES , - - ■

avions la même insatiabilité, quoique avec des goûts différents. Quand la présentation, entendue dans tous les sens du mot, d’une œuvre ancienne ou nouvelle est parfaite, je le dis. Ne te semblet-il pas que la librairie française est en train de se remettre d’une crise qui a été trop souvent le châtiment d’une spéculation audacieuse? Ce n’est pas le développement du goût qui avait augmenté le nombre des amateurs. Ils étaient trop ! D’une part, la vanité des nouveaux riches se parait de prétentions littéraires que l'acquisition de livres nombreux satisfaisait sans la justifier.

De l’autre, les ventes accusaient des prix tellement retentissants que des bibliophiles ... à terme achetaient tout, à l’aventure, — de même qu’en Bourse les valeurs quelconques trouvaient des acquéreurs qui escomptaient les bénéfices d'une hausse continue. Il a fallu en rabattre. Les vaches grasses ont si brusquement maigri que le cheptel de la spéculation a laissé plus de ruines que d’espérances. On vivait follement : la vie s'est assagie, quoiqu’elle ne soit pas encore devenue normale. Il y a, pour les

livres en particulier, les signes précurseurs d’une renaissance. Les éditeurs s’attachent moins au gain qu'au goût.

N’est-ce pas la meilleure façon de revenir aux gains? Pas tout de suite peutêtre, car les maux de la spéculation ne se guérissent pas d'un jour à l’autre, mais il se forme une clientèle qui apprécie de plus en plus la valeur d’un texte de choix imprimé avec des caractères choisis. Les bibliophiles sont un monde à part. Non Licet omnibuo adiré Corinthum. La Corinthe des livres ne s'aborde pas seulement à prix d’argent, il y faut autre chose. . . Mais tu vas me dire que je suis orfèvre ! Je te remercie, mon cher François, de l’avertissement et j’en reviens aux Eiaioono dangcrcuoeo où je ne risque pas de rencontrer Monsieur Joooe !. . . Ce sont des chemins qu’il ne fréquente pas.

Il y a cent cinquante ans, exactement vers la fin du mois de mars 1782, que ce livre parut. Je vois d’ici, sur un rayon de ma bibliothèque, les quatre volumes in-12 de l’édition originale, reliés en veau. Evidemment, j’aimerais mieux avoir l’exemplaire de Marie-Antoinette.

Sais-tu que la Reine, prise de scrupule à cause du scandale que l’œuvre produisit, ne fit graver ni le titre qui la rendit si vite célèbre, ni même le nom de l'auteur? Aux yeux d’un bibliophile ces réticences rendent cet exemplaire plus curieux et plus précieux. Mais il est hors du domaine privé, où les chances les plus extraordinaires sont toujours possibles, et c’est la Bibliothèque Nationale qui le garde.

A défaut de grives, il faut se contenter de merles. J’ai deux de ces merles, qui sont rares : cette édition originale de 1782 qu’il ne suffit pas de désirer pour la posséder, et l’édition parue, en quatre volumes aussi, en 1787.

Laclos disait de celle-ci, dans une lettre à son fils, qu’elle était la moins mauvaise de toutes celles qui étaient dans le commerce. L’Avertijjement du Libraire ne manquait pas de finesse. On sent que l’auteur tenait la plume. ' ‘ Cette Edition est non seulement à l’usage des personnes qui lisent les livres qu’elles achètent ; mais elle convient tout particulièrement encore à toutes celles qui sont bien aises de juger un ouvrage sans

se donner la peine de le lire ; et ce sont celles-ci que nous avons eues particulièrement en vue dans notre entreprise.

C’est pour elles que nous publions une correspondance où on trouve rassemblé, dans un très petit espace, à peu près tout ce qui s’est dit et peut se dire pour et contre le roman que nous réimprimons ; en sorte que chacun pourra choisir le jugement qui lui conviendra d’en porter, et qu’il trouvera sous sa main toutes les raisons à l’appui de ce jugement, sans être obligé de les chercher dans l’ouvrage, ce qui est assurément plus commode et plus sûr ”.

Il n’est pas possible de piquer avec plus d’esprit la curiosité du lecteur. La Correspondance n’était pas apocryphe:

elle était faite des lettres échangées entre Laclos et Madame Riccoboni, l’auteur d’ Ernedtine, de Fanny et de Catedby, tous romans sur lesquels je ne saurais, mon cher François, te donner une opinion, pour deux raisons : la première, c’est que je ne les ai pas lus; — ne me demande pas la seconde. Pourtant, les lettres de Madame Riccoboni ont du charme, de l’aisance, de l'indépendance.

Son jugement n'était pas celui d’une précieuse, et Laclos avait affaire à forte partie. Madame Riccoboni avait connu son père. " Je ne suis pas surprise, lui disait-elle, qu’un fils de M.. de Choderlos écrive bien. L’esprit est héréditaire dans la famille ”.

Laclos, qui mourut général, était capitaine-commandant, et âgé de quarante ans, lorsque parut son livre. Sa carrière militaire, qui n’était pas exempte de mérites, l’avait conduit dans de nombreuses villes, où il avait pu, comme Rousseau, dont il se réclamait d’ailleurs, “ voir les mœurs de son temps ”, à la Rochelle, à Toul, à Strasbourg, à Grenoble, à Besançon, à Valence. C’est surtout à Grenoble, pendant ses six ans de garnison, qu’il avait fait ses observations, et Stendhal, bien placé pour rechercher la vérité, avait trouvé dans le Dauphiné deux des principaux personnages des LLaüorM dangereujcd.

Que fallait-il pour faire un roman ?

Laclos semble s’être jugé lui-même dans un court article où il dit qu’ “observer, sentir et peindre, sont les trois qualités nécessaires à tout auteur de Romans.

Qu’il ait donc à la fois de la finesse, de la profondeur, du tact et de la délicatesse, de la grâce et de la vérité ; mais que surtout il possède cette sensibilité

S récieuse, sans laquelle il n’existe point e talent, et qui elle seule peut les remplacer tous

Jamais je n’avais mieux éprouvé, mon cher François, qu’en relisant (et combien de fois ne les avais-je pas lues !) les Liauonj dangereux, l’accord parfait de Choderlos de Laclos avec sa définition . Personne ne peut lui contester la finesse, la profondeur, la grâce, la délicatesse et le tact. Oui, le tact. Paul Bourget a justement remarqué que “ l’audace spirituelle ’’ du livre est beaucoup plus grande que son “ audace matérielle”, car " celle-ci ne dépasse pas, sauf en quelques lignes — encore sont-elles presque inintelligibles à qui n’est pas averti — ce qu’il est permis de montrer, du moment que l’on étudie les passions de l’amour Depuis que l’auteur des Sendcitioiu d’ItaLie a émis, il y a plus de quarante ans, cette opinion, je crois bien que le nombre de gens “ avertis ’’, aussi bien du côté des

femmes que du côté des hommes, a singulièrement augmenté, mais cette observation ne diminue pas la force de son jugement : au contraire !.

Aucun mot libre, ou même libertin, ne dépare la prose, à la fois substantielle et subtile, puissante et nuancée, riche et délicate, audacieuse et contenue, naturelle et colorée, des Liaidond dangercudcd.

Quelques contemporains ne sy étaient pas trompés. Grimm, qui était tenté de définir M. de Laclos le “ Restif de la bonne compagnie ”, par opposition à Restif de la Bretonne qu’on avait surnommé le Rouddcau du ruiddcau, tenait en haute estime le talent de l’auteur, la variété, la vérité et l’originalité de son style, son « naturel », sa « hardiesse » et son «esprit». Tilly, qui se montrait moins indulgent, écrivait cependant :

“Ce livre durera autant que la langue”.

Voilà une rare clairvoyance : au bout de cent cinquante ans la langue de ce livre n’a pas une ride.

Quelques loisirs que me donnent les vacances, je ne veux pas, mon cher François, me transformer en critique littéraire. Tu as eu la prudence de ne pas

s AUTOUR DE MA VIE

me le demander. Même si c'était mon goût, je ne me laisserais pas entraîner dans un métier qui n’est pas le mien.

Mais, puisque je me promène autour de ma oie, au gré de ma fantaisie, sans ordre logique ou chronologique, et que je rencontre les Liaisons Dangereuses, je ne résiste pas aux questions qui m’assaillent. Est-ce un livre vrai? Est-ce un livre immoral ?

La vérité des Liaisons Dangereuses pourrait être, sans placer, bien entendu, les deux œuvres sur le même rang, d’un ordre semblable à la vérité du Tartuffe.

Je l’écrirais, même si Laclos, qui ne s’égalait pas à Molière, ne l’avait pas dit à madame Riccoboni, et, pour te

f >arler franc, je l'avais pensé, en lisant e volume, avant même d'en être arrivé à la lettre si curieuse de Laclos. "Quand Molière peignait le Tartuffe, existait-il un homme qui, sous le manteau de la religion, eût entrepris de séduire la mère dont il épousait la fille, de brouiller le fils avec le père, d'enlever à celui-ci sa fortune et de finir par se rendre le délateur de sa victime pour échapper à ses réclamations?’’ Laclos avait raison

de dire que cet homme n’existait pas.

Mais si vingt, si cent hypocrites avaient commis “ séparément ” de semblables horreurs, Molière n’avait-il pas pu les “réunir sur un seul d’entre eux” pour le livrer à l’indignation publique ? De même, Laclos n’avait-il pas pu, comme Molière “ rassembler dans un même personnage les traits épars du même caractère”, pour peindre “ les noirceurs que des femmes dépravées s’étaient permises, en couvrant leurs vices de l’hypocrisie des mœurs ? ”

La défense est habile, quoiqu’elle plaide trop les circonstances atténuantes. Comme le dit ailleurs Molière, comparaison n’est pas raison. Je n’hésite pas, pour ma part, à croire que la marquise de Merteuil a existé, mais je n’admets pas qu elle ait écrit la lettre quatre vingt unième, un chef-d’œuvre incomparable de psychologie, qui est une des merveilles des Liaisons Dangereuse,). A mon sens, Laclos a réuni des “traits épars” d’un caractère que la fourberie, l’hypocrisie, la scélératesse, le cynisme et le vice conduisent jusqu’au crime. La Harpe, qui avait méconnu le

chef-d’œuvre d’un homme dont il proclamait l’esprit, avait raison de dire :

“ On ne veut laisser à personne de pareilles preuves contre soi. . . ” Il avait tort, étant dans la circonstance plus moraliste que critique, de déclarer que “tous les ressorts du roman de Ni. de Laclos sont faux et manqués Je les tiens, au contraire, pris dans leur ensemble, pour vrais et pour réussis, mais je m’accorde avec La Harpe pour reconnaître gu’ “ il est absurde que l’amie de M. de Valmont et son ancienne maîtresse, Mme de Merteuil, qui est avec lui en société de perfidies et de noirceurs, mais qui est peinte comme la femme la plus habile en méchancetés, s’amuse à écrire sur son propre compte toutes les horreurs imaginables, sans nécessité et par forme de commerce épistolaire. . . ” Le “ commerce épistolaire” est trop souvent la rançon des romans écrits par lettres et Laclos mérite ce reproche beaucoup plus que Rousseau, quoique l’auteur de La Nouvelle Héloïoe n'y échappe pas toujours.

Donc la marquise de Merteuil n’aurait pas fait à un complice, qui peut

= = PROMENADES = =s

devenir un traître, une confession aussi terriblement compromettante. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne se soit pas rencontré une femme, au moins une, capable de “ se livrer à la débauche en feignant de se rendre àl’amour ”, et capable aussi, par vengeance, de provoquer la séduction irréparable d’une jeune fille absolument innocente, fiancée à un ancien amant qui avait quitté cette méchante femme pour une autre maîtresse. Je m’appuierais sur le témoignage de Stendhal, qui affirmait avoir connu Madame de Merteuil, si le nom qu’il donnait n’était pas contredit par certaines confidences de Laclos. . . Serait-ce donc, j’y réfléchis brusquement, qu’il y avait plus d’une femme, à Grenoble ou ailleurs, dont la vie ressemblait à celle de la marquise corrompue dont les Liaisons Dangereuses n’omettent aucun trait ni aucun vice? Charles Nodier, mal avisé en qualifiant ce chef-d’œuvre de “Satyricon de garnison”, déclarait qu’il avait plutôt dix clefs qu’une. . . Mais pourquoi ne pas s’en remettre à Laclos lui-même? Il disait à Tilly qu’il avait connu à Grenoble, où elle était la maîtresse d’un de ses cama-

= AUTOUR DE ÆA VIE

rades, une marquise “ dont la sienne n'était qu'une faible copie, une marquise de L. T. D. P. M. dont toute la ville racontait des traits dignes des jours des Imr )ératrices romaines les plus insatiables”. Etait-ce, comme l’a proposé M.. Gaston Capon, qui a l’adhésion de M.. Maurice Ail em, la marquise de La Tour du Pin-M.antauban? Les initiales donnent une forte créance à cette opinion, mais ne sont-elles pas de l’invention de Tilly, sujet à caution et mauvais sujet? Alors, sans pousser plus loin la recherche de l’identité, j’en reviens à un témoignage écrit de Laclos. Il disait dans sa première lettre à madame Riccoboni.

“AI. de L. commence par féliciter Aladame de R. de ne pas croire à l’existence des femmes méchantes et dépravées; pour lui , éclairé par une expérience plus malheureuse, il assure avec chagrin, mais avec sincérité, qu'il ne pourrait effacer aucun des traits qu’il a rassemblés dans la personne de Madame de Al.

sans mentir à sa conscience, sans taire au moins une partie de ce qu’il a vu. ”

Ainsi, mon cher François, si j’étais chargé de faire une enquête rétrospective sur la marquise de Merteuil, je

concluerais à son existence. Elle n'est pas née de l’imagination de Choderlos de Laclos : il l’a prise sur le vif et il l’a peinte d’après nature. Qu’elle sorte de la nature, ou, d’un mot, qu’elle soit un motwtre, je le reconnais. .Mais il y a des monstres d’immoralité comme il y a des monstres de laideur et de déformation physiques. Consulte là-dessus, quand tu viendras à Paris, le professeur Ladaisous. J’ai dîné avec lui, il y a quelques semaines, chez notre ami Louis Vitalis. Il nous a raconté, inter pocLiLa, des choses terribles. Aucun nom n’a été prononcé et aucune personne ne pouvait être reconnue. L’indiscrétion professionnelle, si elle cite des cas pathologiques, sans laisser soupçonner quelles en sont les victimes, est une contribution nécessaire à la connaissance du cœur humain. Les horreurs de la vie n’ont plus de secret pour Ladaisous. Mais il a l’âme pitoyable. C’est d’ailleurs à la compassion que vous arrivez presque tous. Un médecin méchant est à la fois une exception et un paradoxe. Si la pensée de Plaute : homo homini lupu<t, qu’on a d’ailleurs le tort fréquent d’attri-

buer à Hobbes, reste vraie dans les relations des peuples, malgré les efforts de la solidarité internationale, il faut lui en substituer une autre pour louer les bienfaits de ta profession : bonio homini bomo.

Combien je regrette de n'avoir pas provoqué de la part ^de Ladaisous, qui était prodigieusement en verve, des observations sur la marquise de iVLerteuil ! Je ne l’aurais pas pris sans vert. Tout jeune étudiant, il fréquentait le grenier des Goncourt, qui étaient des amis d'enfance de son père. Les auteurs de La Ecmme au X VIlI emc oi'ecLe avaient dû émettre devant lui les hypothèses qu’ils ont risquées, non sans de fortes raisons d'ailleurs, sur les modèles des Lia'uonJ Dangcrcajcj.

IVLais l’illustre professeur avait-il besoin de références? Je suis sûr qu’il a rencontré, au confessionnal de sa clinique, plus d’une madame de Merteuil.

Ces sortes de femmes excellent à se donner des apparences trompeuses.

Tilly rapporte dans ses Mémoire J que la marquise de Conflans, devenue plus tard marquise de Coigny, recevait Laclos

dans son hôtel avant la publication des Liaisons Dangereuse*). Quand le livre parut, elle donna l’ordre à son suisse de lui fermer la porte. “Je n’y suis plus pour lui ; si j’étais seule avec lui, j’aurais peur”. Tilly ajoute que cette future amie du duc de Lauzun n’avait pas mieux valu que la marquise de Merteuil, à laquelle elle pensait même avoir pu servir de modèle. Quoiqu’il n’y ait plus beaucoup d’hôtels et qu on rirait au nez de celui qui demanderait le suisse, les fausses vertus n’ont pas cessé de provoquer les fausses indignations.

Si je crois le roman vrai, et d’une vérité qui révèle une “ sensibilité précieuse”, est-il immoral? Son succès fut immédiat. Aucun témoignage ne vaut sur ce point celui de madame Riccoboni.

“ Tout Paris s’empresse à sous Lire, écrivaitelle à Laclos, le is\ avril 1782, tout Paris s’entretient de vous. Si c’est un bonheur d’occuper les habitants de cette immense capitale, jouissez de ce plaisir. Personne n’a pu le goûter autant que vous... "Ainsi la ville entière s’occupait des Liaisons Dangereuses. Grimm n’en disait pas moins que madame Riccoboni. “Depuis plu-

sieurs années, il n’a pas encore paru de roman dont le succès ait été aussi brillant. . . Mais il y avait dans ce succès une part de scandale. Moufle d'Angerville, qui continuait les Mémoires secrets de Bachaumont, et qui prétendait rédiger un Journal d’observation, observait le 29 avril que ce “livre à la mode' faisait la matière des conversations. Quinze jours après, le 14 mai, il rendait compte de l’opinion générale. “ Le roman des Liaisons Dangereuses a produit tant de sensations, par les allusions qu'on a prétendu y saisir, par la méchanceté avec laquelle chaque lecteur faisait l’application des portraits qui s’y trouvent à des personnes connues, il en est résulté enfin une clef générale qui embrasse tant de héros et d’héroïnes de société, que la police en a arrêté le débit, et a fait défendre aux endroits publics où on le lisait de le mettre désormais sur leur catalogue ”.

Laclos dut aller à son régiment pour travailler à sa justification. C’étaient surtout les femmes dont il avait soulevé l’indignation. Pour juger le livre, il fallait le lire. L’heureux prétexte !

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Elles le lisaient. .Mais à chaque page,

elles s’écriaient : cela cela ne

saurait être! Madame Riccoboni, femme honnête, mettait Laclos en garde contre un " système” qui risquait de l’accabler sous la "malédiction de la moitié du monde ”, excepté la sienne pourtant, ajoutait-elle, car elle était prête à pardonner, et même à excuser l’auteur, autant qu’elle le pourrait sans se faire arracher les yeux. Pourquoi, ayant une si grande facilité et un style si aimable, ne les employait-il pas à créer des caractères que l’on eût le désir d’imiter.

"Vous prétendez aimer les femmes?

Faites-les donc taire, apaisez leurs cris et calmez leur colère...” Laclos ne demandait pas mieux. Il conservait des amies que son " criminel ouvrage” n’avait pas détournées de lui. Mais la réprobation féminine n’en était pas moins générale. Elle condamnait une "dépravation, qui irritait et qui n’instruisait pas.

Qu’est-ce à dire ? Il y a dans les Liaisons Dangereuses des scènes libertines, de celles qu’on excuse chez Crébillon

quand il a du talent, et de celles qu’on

admire dans les Contes de Voltaire, où elles sont faites de génie. Mais les situations risquées où Laclos engage le vicomte de Vaïmont, qui est le Lovelace des Liaisons Dangereuses, sauvent leur audace par la délicatesse d’un style que ne souille aucun mot de mauvaise compagnie. Il y a plus : aucune scène et aucune situation ne sont dépeintes de façon à provoquer l’excitation au plaisir.

Elles amusent par leur esprit, mais elles ne pervertissent pas parleur immoralité.

Je me rappelle un mot charmant et profond d un grand avocat, Cléry, qui plaidait, en audience publique, devant la Cour d’Assises de la Seine, pour l’auteur d’un livre poursuivi. C’était ou Chariot s’amuse ou Autour d’un Clocher. Le représentant du ministère public n’avait pas eu le réquisitoire heureux. Cléry, qui avait une verve terrible, feignit de venir à son secours. Je suis sûr du sens général de ses paroles, que j'ai entendues, mais il faudrait y mettre le ton. "M. l’Avocat Général, vous avez été embarrassé pour donner au jury la définition du livre obscène. Malgré la couleur de ma robe, qui m’impose un autre rôle, je vais venir

à votre aide. Vous connaissez le vers célèbre :

“ Tout homme porte en Lui un cochon qui

[oommeiLLe ”

M. l'Avocat Général, le livre obscène est celui qui a été écrit dans le but de réveiller le cochon”. Après ce trait d’esprit, assaisonné de quelques réflexions non moins heureuses,le livre fut acquitté.

Si je plaidais pour les Liaioono Dangereuoeo, je revendiquerais en leur faveur devant un jury littéraire le bénéfice de cette définition. Mais, comme M e Cléry pour son client, j’aurais d’autres raisons à faire valoir.

D’abord, auprès des femmes. La marquise de Merteuil rassemble sur sa tête des traits qui lui donnent, malgré sa grâce et son esprit, la figure de la femme peut-être la plus perfide, la plus immorale, la plus corrompue et la plus dangereuse que le roman français ait peinte. Mais que sont les autres? La présidente de Tourvel, honnête et pieuse, succombe, par amour et par surprise, au piège le plus habile qu’un “roué” ait tendu à une pudeur qui résiste, mais qui sait mal se défendre. On peut en

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croire Tilly. “ Le portrait de madame de Tourvel est adorable et a fait verser bien des larmes à la jeunesse des deux sexes. Que de jeunes personnes aimeraient mieux mourir comme elle que de vivre comme son odieuse rivale ! V oilà un hommage à la vertu. Que de jeunes gens ont rêvé une telle maîtresse, ont fléchi le genou devant son image et prosterné leur imagination devant son ombre ! C’est encore un tribut au véritable amour ! Mais aussi c’est là toute la part de la vertu dans ce livre”.

Cette dernière phrase est de trop.

Que fait donc Tilly de madame de Volanges, mère imprudente et candide, qui ne protège pas sa fille contre le danger de certaines relations, mais dont la bonté, la droiture et le dévouement s'expriment dans des lettres du goût et du coeur les plus délicats ? Que fait-il surtout de madame de Rosemonde, cette octogénaire que l’expérience d’une longue vie irréprochable a rendue si bienveillante, si indulgente, et, d’un mot plus simple et plus large, si intelligemment humaine ? Mesdames, ne vous plaignez pas. Laclos, qui s’était beau-

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coup occupé de vous, et qui, à cause de cela même, ne pouvait pas ne pas vous aimer, vous a dit le fond de son âme et la vérité de son roman. “ J’ai répandu l’alarme et dévoilé de coupables artifices ; qu’ai-je fait en cela, que servir les femmes honnêtes, et pourquoi me reprocheraient-elles d’avoir combattu l’ennemi qui faisait leur honte et pouvait faire leur malheur? ” Mesdames, remerciez Laclos.

Mais ne crois-tu pas que les Liaisons Dangereuses posent une question plus générale ? Pour ma part, puisque je vagabonde dans des digressions qu’aucune unité de sujet ne m’interdit, il faut, mon cher François, que je l’aborde. Y a-t-il dans l’admiration quasi unanime que provoquent, au bout de cent cinquante ans, les Liaisons Dangereuse*) un déclin de la moralité publique ? Le problème est le même que pour Les Fleurs du Mal. Quel dommage que Baudelaire n’ait pas appliqué au chef-d’œuvre de Choderlos de Laclos les qualités d’ana-

lyse qui sont un des traits les plus durables de son génie ! Il se trompait rarement. Je crois même que Paul Valéry a proclamé l’infaillibilité de son jugement. Sans aller aussi loin que mon illustre et cher confrère, dont la profondeur de l’esprit n’a d’égale que la fidélité du cœur, je reconnais que l’auteur des Curiosités Esthétique*) a presque toujours devancé son temps. La hardiesse à la fois réfléchie et instinctive de ses opinions a découvert du génie dans un grand nombre d’œuvres d’art où la curiosité, peu esthétique, de certains de ses contemporains voyait tout juste du talent.

Qu’aurait-il donc écrit sur les Liaisons Dangereuses ? Une note de son Education des Femmes marque sa ‘‘ sympathie” pour le livre. Jusqu'où? Quoique encore trop brève, une autre note en dit davantage : ‘ ‘ Livre de moraliste aussi haut que les plus élevés, aussi profond que les plus profonds”. Je voudrais cette épigraphe à toutes les éditions des Liaisons Dangereuses.

Mais Baudelaire, qui est une autorité, est-il une caution ? Cette question, à

laquelle se ramène sa dituation, vaut qu’on la précise. J’admire le génie qui nourrit Led ELeurd du Mal, mais je ne sacrifie pas à ce recueil célèbre toute la production poétique du XIX èrae siècle français. Il s’est formé autour de Baudelaire, non pas une école, car il n’a pas eu et il ne pouvait pas avoir des disciples, mais une église hors de laquelle l’art lyrique n’a pas de salut. Au lieu d’élargir et d’agrandir, à mesure qu’on saisissait mieux l’étendue du friddon nouveau, le pavillon que Sainte-Beuve avait concédé aux ELeurd du Mal avec une clairvoyance peut-être un peu trop parcimonieuse, il s’est créé un culte et une dévotion dont l’intransigeance tient du fanatisme.

Toute la poésie est dans Baudelaire et il n’y a de poésie qu’en lui. Un hommage qui s’accompagne de restrictions est dénoncé comme une impiété. Ne vous avisez pas de dire, devant certaines personnes, qu’il y a dans Led Fleurd du Mal, des vers plats et prosaïques, des négligences, des obscurités, des inégalités et des défaillances. Vous êtes pris pour un béotien, auquel la distance n’est pas le seul obstacle qui l’empêche d’aller

à Corinthe. Ces excès de zèle servent mal la gloire qu’ils veulent défendre.

Mieux vaudrait un jage ennemi. Je ne suis pas cet ennemi. Je fais à Baudelaire sa part, qui est grande, très grande même, avec son caractère si spécial, mais je croirais manquer à la sagesse, à la justice et au goût si j’humiliais devant lui un Lamartine, un Hugo, un Vigny ou un Musset.

Ceci dit, je m’accorde avec ses adorateurs les plus fervents pour protester contre le jugement de 1867 qui a condamné six pièces des Heure1 du Mal comme “obscènes et immorales”. Quelle sottise ! Quand il publia, en i 855 , dixhuit pièces dans la Revue dev deux Mondes, Baudelaire leur donna pour épigraphe six vers des Tragiques :

On dit qu’il faut couler les exécrables

[choses

Dans le puits de l’oubli et au sépulcre

[encloses,

Et que par les escrits le mal ressuscité

Infectera les mœurs de la postérité ;

Mais le vice n’a point pour mère la

[science,

Et la vertu n’est pas fille de l’ignorance.

Ne crois pas, mon cher François, que je voyage avec Théodore Agrippa d’Aubigné, quoiqu’il soit, au point de vue littéraire, un bon compagnon de route. Ne fais pas non plus à ma mémoire l’honneur excessif de supposer que, sur un simple appel, et au courant de ma fantaisie, elle m’apporte ainsi des vers des Tragiques. La vérité est plus simple. J’ai pris avec moi une édition des FLeurd du Mal, que des notes éclaircissent sans l’alourdir.

Elle débute, cela va de soi, par la célèbre dédicace à Théophile Gautier, le ‘ ‘ parfait magicien es -Langue française”, plus exactement devenu en 1861 le parfait magicien es-Lettred françaises ” Baudelaire avait projeté une dédicace plus longue où l’hommage à son “très cher et très vénéré maître et ami”, dont il n’osait pas invoquer le “noble patronage”, s’accompagnait de la défense des “fleurs maladives” qu’il lui envoyait.

“Je sais que dans les régions éthérées de la véritable Poésie, le Mal n’est pas, non plus que le Bien, et que ce misérable dictionnaire de mélancolie et de crime peut légitimer les réactions de la morale,

comme le blasphémateur confirme la religion

Après la condamnation de son livre “saturnien, orgiaque et mélancolique”,

3 ui “ plongeait dans les gouffres”, Bauelaire, désabusé, ne prenait pas son parti du “malentendu fort bizarre” auquel il attribuait sa “mutilation” judiciaire. Il avait écrit plusieurs projets de préface où son ironie amère se donnait librement carrière. Une phrase m’a frappé. “ On m’a attribué tous les crimes que je racontais”. Ce fut le sort de Laclos avec les Liaisons Dangereuses, du moins s’il faut en croire Moufle d’Angerville. “ Parce qu’il a peint des monstres, on veut qu’il en soit un, foenum habet in cornu, Longe fuge ”. Ne trouves-tu pas que le rapprochement est saisissant?

Aujourd’hui Baudelaire, en attendant la révision judiciaire des Fleurs du Mai, est, au point de vue des intentions de son chef-d’œuvre, si hautement réhabilité dans l’estime littéraire et même dans l’opinion publique, qu’il peut servir de caution aux Liaisons Dangereuses. Après avoir été interdites par la police de

Louis XVI, celles-ci furent condamnées sous Louis XVIII et sous NapoléonIII.

Qui s’aviserait de les poursuivre aujourd’hui? Même en matière littéraire, il arrive un temps où le ridicule tue.

Quand Baudelaire se targuait d'avoir mis" quelques ordures 'dans son livre, "pour plaire à MM. les journalistes”, il s'amusait aux dépens d’une critique qui ne l’avait pas compris. Etait-il sincère en disant : "Ce livre n'est pas fait pour mes femmes, mes filles ou mes soeurs ? ” S’il n’est pas fait pour les jeunes filles, c’est à cause de sa profondeur, et non à cause de ses prétendues "ordures”. Mais quelle femme cultivée rougirait d’avoir lu et d’admirer LeoFleuro du Mal ? L’immoralité ne s’est pas accrue ; l’hypocrisie a diminué : hypocrite Lecteur, — mon oemb table, — mon frère! 3 ’en dis autant des Liaioono Dangereuses.

Quelle femme vraiment instruite ne rougirait pas de ne les avoir pas lues?

Quant aux jeunes filles modernes, quoiqu’elles soient assez averties pour ne rien ignorer de ce que le vicomte de Valmont apprenait à la trop innocente Cécile Volanges, cette cruche qui se remplit,

je ne mettrais pas le roman entre leurs mains. Est-il le seul chef-d’œuvre que leur patience doive attendre ? Mais je comprends la joie de Laclos auquel une mère écrivait en lui restituant le manuscrit de la Correspondance: “Je croirais rendre un vrai service à ma fille en lui donnant ce Livre le jour de son mariage...”

Ouf, mon cher François. Oui, ouf !

quoique cette allitération ne me plaise guère. Mais si mes digressions ne te

f daisent pas davantage, prends-t-en à a pluie. Sait-on jamais ce que dit La pluie ... ou ce qu’elle fait dire ? Richepin n’a pas pensé à tout.

Quatrième Lettre.

Biirgenstock, 6 Août.

Quel est cet appel ? Il est six heures du matin. Un rayon lumineux et doré filtre à travers les persiennes. Je saute de mon lit et je vais ouvrir la fenêtre.

Le soleil m’éblouit. Le ciel, tendu de bleu, n’a plus une ride Que sont devenus les nuages qui, pendant quatre jours, ont noyé tout le paysage ? Il semblait que la pluie ne dût pas cesser. La nuit, comme une fée mystérieuse, magique et bienfaisante, a tout changé. Hier, c’était l'hiver, froid et brumeux, qui commençait à décourager ma patience. Ce matin, l’été resplendit.

Quel spectacle ! Au delà de la plaine féconde et verte, où tintent joyeusement des clochettes, des collines boisées

forment le premier plan : j’aime leur grâce reposante. Mais une chaîne de murailles déchiquetées et couvertes de neige les domine. Quels noms portent ces montagnes? Je les ai connus. Pour l’instant, il ne m’importe guère. Je ne dresse pas un inventaire et je ne veux pas me donner une fatigue inutile.

L’heure technique viendra peut-être.

Aujourd’hui, devant la beauté d’un tableau incomparable, je laisse mes yeux enivrés flotter sur l’immense horizon.

La nature, rafraîchie, rajeunie et odorante, m’envoie un message, dont je reçois avec ferveur l’écho vivant. Les vers célèbres de Baudelaire m’obsèdent :

Comme de longs échos qui de loin se

[confondent

Dans une ténébreuse et profonde

[unité,

Vaste comme une nuit et comme la

[clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons

[se répondent.

Une autre impression me saisit. La musique prolonge en moi la poésie, qu’elle complète et qu’elle achève. Depuis que nous avons entendu ensemble, il n’y a

5 as loin de cinquante ans, la Symphonie 1 aotoraie aux Concerts Colonne, combien de fois n’en ai-je pas, mon cher François, recueilli les accents émouvants ou pittoresques? Je ne renie pas les Dieux de ma jeunesse et je prendrais volontiers pour épigraphe le vers si profond de Verlaine : de La mu/ujue avant toute chooe.

Je le revois, au café François Premier, l’infernal et divin poète, boitant, criant et buvant. IVLais, alors, savions-nous ? La manille nous occupait plus que Sageooe. Si nous avions su ! Les autographes précieux étaient là, à portée de ma main. Si j’avais su !.. . Mais non. . .

Je regrette seulement de n’avoir pas offert, grat 'u pro poeoia, un verre de bière au pauvre Lelian !...

De La musique avant toute chooe ! Seule elle peut tout dire, puisque seule elle exprime l’inexprimable. Devant le panorama fait de grandeur et de splendeur harmonieuses qui se déroule devant moi, l’action de grâces de la PaotoraLe chante dans ma mémoire. Je me sens l’âme de ces paysans qui, l'orage passé, saluent avec une joyeuse reconnaissance une divinité protectrice. . .

Oui, mon cher François, le lumineux et radieux spectacle de ce matin triomphant me remplit d’une admiration où il entre je ne sais quelle ferveur d’adoration.

11 heures.

Je n’ai pas traîné dans ma chambre. Il me tardait de voir le lac dégagé des brumes qui me l’ont presque caché depuis mon arrivée. M.a chambre, que j’ai choisie pour sa tranquillité, ne donne que sur la montagne. De l’autre côté de l’hôtel, la vue porte sur le Pilate et sur Lucerne. J’aime ce Pilatuo, comme ils disent ici, avec ses quatre pointes, ses échancrures, son magnifique isolement.

11 n’est pas un des géants de la montagne, car il n’a que 2.12 3 mètres et ce n’est pas une altitude qui l’élève jusqu’au rang des Altesses alpines qui l’environnent. Mais il a, si je peux m’exprimer ainsi, une personnalité plus marquée que beaucoup d’entre Elles et son nom si original l’a rendu célèbre dans le monde entier.

Doctiu cum LibrOy j e pourrais te raconter, mon cher François, les légendes qui

s’attachent à ce nom. Je n’en retiens qu’une. Quand Joachim Vadianus, autrement dit de UT att, en fit l’ascension au début du i6 eme siècle, il existait, audessous du sommet, un très petit lac, ou plutôt un marais, dans lequel il y avait du danger à jeter des objets. S’il y tombait quelque chose par hasard, le lac ne s’en irritait point, “comme s’il comprenait que ce qui se fait forfaitairement ne peut point être imputé à mauvaise intention.” Mais tout objet jeté à dessein l’irritait et il se vengeait de cette injure par des tempêtes terribles et des inondations désastreuses. On prétendait à Lucerne qu’on avait mis à mort des gens dont la provocation avait entraîné ces dommages. Si tu en doutes, consulte les Commentarii Lu Pomponium melam que Vadianus publia à Bâle en iÔ22. Le célèbre voyageur saint-gallois ne prenait pas d’ailleurs la légende à son compte. Il ne croyait pas non plus que Pilate se montrât une fois par an sur ce lac, en habit de cérémonie, pour le plus grand malheur de ceux qui, l’ayant aperçu, ne pouvaient pas survivre plus de douze mois à cette vision

indiscrète. .Mais un simple guide n’a pas les mêmes raisons de suspecter une légende qu’un recteur de l’Université deVienne. Aussi celui qui accompagnait Vadianus et deux de ses amis leur lit-il promettre par serment qu’ils ne jetteraient rien dans le lac, auprès duquel il leur recommanda, à plusieurs reprises, “ la modestie et le silence ”, comme "s’il les eût conduits dans un endroit

sacre.

En ces temps anciens, si j’ai bien compris le récit de AVatt, c’est le marais qui s’appelait Pilate et la montagne Trakmont. Mieux vaut prendre le premier nom : je ne crois pas que le second aurait connu la même popularité. Partis au point du jour, Vadianus et ses compagnons ne rentrèrent à Lucerne, après un voyage pénible, qu’à la nuit, longtemps après le coucher du soleil.

Aujourd’hui, le funiculaire, au pied duquel le bateau vous laisse, permet de faire le trajet, soit à la montée, soit à la descente, en une heure et quart. Malgré la légende, j’aimerais mieux, si j’étais plus jeune, voyager comme Vadianus.

Mais je ne gravirai pas le Pilate. J’ai

AUTOUR DE Al A VIE

conservé d'une ascension déjà ancienne une impression si forte que je ne veux pas m’exposer à une déception. Les recommencements me font toujours peur.

Quand on est arrivé à un certain point de la vie, il ne faut pas courir le risque des désenchantements.

Vu de la terrasse de mon hôtel, le Pilate, en cette matinée radieuse, ne m’a pas désenchanté. Aucun brouillard ne l’enveloppait. Il dressait vers le ciel ses pyramides, hères de leur nudité pudique. Je l’attends ce soir, au coucher du soleil. J’en ai vu de si beaux le colorer de leurs magnifiques reflets! Aurai-je une désillusion? Le ciel est si pur que je ne la redoute pas. . .

A la droite du Pilate, Lucerne aligne l’élégance de ses quais pittoresques, que dore un matin extraordinairement lumineux. J’aime cette vieille ville, avec ses ponts de bois, et surtout avec son pont couvert, dont les ornements font un véritable musée historique, qui arrachait à Michelet un cri d’admiration. Mais j’ai la volonté de n’y redescendre qu’au moment de mon départ. En été on y étouffe, tandis que sur mon Bürgenstock. . .

Excuse, mon cher François, cet adjectif possessif. Le Bürgenstock n’est pas à moi, mais il est à mes souvenirs les plus chers. Il y a peu de lieux au monde qui m’attachent à eux davantage, à la fois par ce qu’ils sont et par ce que ma vie, aujourd’hui doublement mutilée, leur doit d'émotions douces et tendres. J’ai retrouvé ici une partie de mon coeur. . .

C’est il y a trente-sept ans, en 1896,

S ue je suis venu pour la première fois au iürgenstock. Depuis, avant et après la guerre, j’y suis revenu souvent. C’est mon coin préféré dans ce pays que j’aime pour la liberté que ses beaux sites laissent à mon repos. Sa réputation, qui a grandi vite, n’est pas ancienne.

En 1868, Eugène Rambert, l’un des écrivains du pays romand qui ont le mieux décrit la montagne suisse, y vint sans y trouver grand monde, mais un sûr instinct l’y avait conduit. Vingt ans après, quand il racontait son voyage dans ses Adceiubiw et FLâneried, cette petite montagne était connue. Aujourd’hui elle est célèbre.

Sa chance a voulu qu’elle rencontrât un homme remarquable, dont la ténacité

égalait la clairvoyance, F. J. Bucher- Durrer. Depuis mon dernier voyage, on lui a élevé un buste, à moins que je ne l’aie pas vu alors, dans un bosquet discret où sa tête solide et ses robustes épaules s’appuient sur la pierre grise d’un de ces rochers voisins qu’il sut asservir à sa volonté : Gründer ded Kurorted. Ce “fondateur” a un regard direct et franc qui atteste la droiture, la franchise, la netteté des vues, l'énergie, le sens de l’action. Quand il mourut, en 1906, en Egypte, où il surveillait la construction d’un grand hôtel, Bucher-Durrer avait soixante-douze ans.

Le Bürgenstock lui doit une prospérité dont il ne recueillit pas lui-même tous les fruits. Son coup d’oeil avait découvert un site incomparable. Du haut de ses 880 mètres, il domine six lacs, étincelant à la fin du jour comme de vastes miroirs où le soleil couchant noie ses couleurs changeantes, des vallées verdoyantes, des pâturages, des forêts ombreuses, des précipices, de frais villages dont la succession élégamment ordonnée pose sur les rives les décors d’un théâtre de plein air. Quels efforts

n’a-t-il pas fallu pour construire ce funiculaire, pour dégager ces lacets, pour asseoir ces terrasses, pour ouvrir ces routes, pour élever cet ascenseur de montagne qui, dans sa hardiesse aisée, dépasseles plus hauts de l’Europe? A travers les rochers de l’Hammetschwand, un chemin hardi monte en douces gradations jusqu’à un belvédère d’où la vue s’étend sur le lac des Quatre-Cantons et sur les Alpes royales qui lui font une incomparable couronne. Ce feUenweg est une chose unique en Suisse, et je doute qu’il y en ait une de semblable au monde.

Il suffirait à faire du Bürgenstock la perle du Lac des Quatre-Cantons, die perle dej Nlerwelddtatter-Seed, comme s’exprime ici la fierté alléchante et un peu lourde des guides prometteurs.

La clairvoyance d'Eugène Rambert ne i

s’y était pas trompée : il avait vu ce que F. J. Bûcher a réalisé. Entre les trois sommets, d’où le Lac des Quatre-Cantons se montre en entier — à partie golfe d’Uri, que ses montagnes dérobent — le Pilate, le Nieder-Bauen et le Bürgenstock, c’est vers ce dernier qu’allaient ses préférences. Il ne croyait pas qu’on

= AUTOUR DE AîA VIE =

S ût trouver dans les Alpes une ligne e profil aussi verticale. De fait, elle domine le lac immédiatement et perpendiculairement. Quand il arriva au sommet, le spectacle le frappa au point qu'une vie de patriarche, disait-il, ne pourrait pas effacer cette impression de sa mémoire.

Ce fut mon cas la première fois que je vins ici, et aussi le cas de mes autres voyages. Allais-je retrouver aujourd’hui mon admiration ? Je t’ai dit, mon cher François, la crainte que j’ai toujours des désenchantements. D’ailleurs, tu la connais bien, puisque tu en as été le témoin.

Tu n’étais pas avec moi quand je visitai Biskra en 1887. Je fus émerveillé, et il me sembla que ce devait être l’un des plus jolis coins du monde. Quoique je n’eusse pas encore beaucoup voyagé, je n'eus pas besoin de Fromentin pour goûter le charme de cette oasis délicieuse.

Il est vrai qu'une Ouled-Naïl !... Peutêtre l’absence de ce bronze vivant futelle, en partie, la cause de ma déception, mais je me rappelle que ma mauvaise humeur, en 1892, gâta ton plaisir. Il y a sept ans, ma déconvenue a encore été

plus grande. A vrai dire, ne sommesnous pas trop souvent les propres auteurs de nos déceptions ? C est Royer- Collard, si je ne me trompe, qui a dit que no lu ne no no oouvenono que de nouo-mênieo.

Je crois la pensée vraie et profonde. A notre insu, nous nous mettons dans les choses. Quand nous ne les retrouvons pas telles qu’elles étaient dans la satisfaction de nos souvenirs, il peut arriver que nous ayons changé plus qu’elles.

Quel beau sujet pour la composition de philosophie du Concours Général ! Si tonpetit-fils Jean, dont la pensée précoce m’étonne, devait le traiter, il ne serait pas incapable d'enlever le premier prix à ses concurrents des lycées parisiens.

Comme je comprends que tu sois fier de lui ! Je regrette que tu n'aies pas pu me le confier dans ce voyage. Il aurait, j’en suis sûr, poussé un cri de joie en gravissant le Felsenweg et, contrairement à ce qui se produisit entre toi et moi àBiskra, je n’aurais pas démenti son impression.

Je refais mon parcours. Au départ les rives du lac se déroulent comme un panorama enchanteur. Après Lucerne,

dont les quais animés brillent au soleil, voici la verdoyante Weggis, qui a la tentation d’un frais sourire. A mesure que je monte, les sommets de la chaîne jusqu’ici à demi cachés par les arbres se dégagent et se dessinent, le Righi, la Hohfluh, les Mythen. Ces joyaux de la couronne alpine ont, sous le ciel bleu, un relief saisissant et grandiose. L’irrégularité de leurs croupes et de leurs hauteurs, loin de nuire à l'harmonie générale, crée un paysage mouvementé dont l’œil s’attache à dégager les formes et à suivre les accidents. Mais, le long de la rampe, au-dessous de moi, une véritable forêt de sapins et de hêtres descend vers le lac, qu'elle surplombe. Accrochée à la muraille des rochers, cette masse verte contraste avec la limpidité bleue du ciel et de l’eau. C’est une féerie. Des bateaux parcourent le lac et le frisson qu’ils lui impriment laisse derrière eux l'éclat de sillons argentés. Un zeppelin, venu de Lucerne, coupe l’air et rase le sommet des premières collines. Il semble qu’il y ait entre la nature et l’homme une émulation pour composer les traits du tableau le plus varié qu’il m’ait peut-être jamais

été donné de voir. Avant de reprendre

Dente àl’autre, ate-forme qui

haleine pour passer d une un belvédère offre sa p s’avance au-dessus et au-delà de la forêt.

Quand on s’appuie sur la rampe et qu’on regarde vers le bas, on plonge tout droit dans l’abîme. Ceux qui ont peur du vertige n’osent pas aborder ce carré de ciment d'où l’on jouit pourtant d’un des plus beaux coups d’œil de cette situation merveilleuse. Le chemin, devenu plus raide, est si bien tracé que la marche, surtout pour celui qui a la sagesse de ne pas hâter le pas, ne cesse jamais d'être une promenade. Peu à peu de nouveaux sommets apparaissent, couverts d’une neige immaculée. Le Titlis se dresse, avec ses 3 . 23 g mètres, comme une forteresse de glace. Mais, sur un autre plan, derrière lui, des géants le surpassent, un Ober-Aarhom avec ses 3.6^2 m., et surtout le Finsteraarhorn qui élève au-dessus de la Jungfrau, ellemême gagnée d’altitude, les 4.275 mètres dont il tire la fierté d’être la plus haute montagne de la Suisse. A travers de courts tunnels percés dans le roc, on aborde une sorte de trottoir bordé de

barres de fer, qui laisse à sa droite et à sa gauche un abîme ouvert. . .

Mais ne vas-tu pas croire, mon cher François, que je suis devenu le Tartarin du FcUenwegl Que ton amitié se rassure.

Je ne suis pas monté si haut pour tomber si bas. Je ne me suis pas chaussé des socques fantastiques de l’immortel héros d’Alphonse Daudet et, en guise d’alpenstock, j'avais une canne à la main, cette même canne avec laquelle j arpente, autour de mon logis parisien, l’avenue Victor-Hugo ou l'avenue Henri Martin.

Mais, tout de même, tout de même comme disait Briand en variant le ton de cette locution proverbiale qui lui était familière, tout de même, tout de même, le chemin du Felsenweg, où il ne peut arriver aucun accident, est accidenté de la façon la plus pittoresque. Ces quelques mètres jetés dans l'espace témoignent d'une grande hardiesse. Les gros souliers cloutés des maçons qui les réparent au printemps ont, de ci de là, creusé dans le ciment leur empreinte figurative. L'ouvrage est bon. On a comme une sorte de plaisir de conquête à frapper du talon ce trottoir sonore. Quand on l’a franchi,

on arrive, en quelques pas, à un second belvédère. La vue plus étendue découvre, au tournant du Lac des Quatre-Cantons, des villages, d autres lacs, une immense plaine verte et, barrant l’horizon, la chaîne imposante des grands sommets inaccessibles. Une rapide descente conduit à Honegg, d’où un chemin ombragé, qui coupe deux kilomètres de plaine, ramène en ligne droite au Bürgenstock.

Quoi qu’en dise notre ami Cousinet, plus amoureux de la mer mouvante, la montagne n’est pas monotone. Nulle part elle n’ofïre plus qu'ici des aspects imprévus et variés. LaTrogenalp, riche de ses sapins toujours verts, répand sa fraîcheur sur la route. .Mais l’œil, fasciné, regarde vers le massif neigeux d’Engelberg dont la blancheur éclate au soleil.

A mesure que l’on avance, un nouveau sommet surgit, tel le AVatterhorn, dont les 3.708 mètres font un des colosses de l’Oberland Bernois. Mais il faut arriver jusqu'à la place du Bürgenstock, que l’on appelle ici, par une sympathie ironique, la place de la Concorde, pour découvrir, là-bas, au loin, groupés dans une harmonie fraternelle qui brave l’é-

= AUTOUR VE MA VIE

ternité, le cube irrégulier du Monch, la pyramide abrupte de l’Eiger et la pointe aiguë de la Jungfrau.

Ainsi les définissent les guides. Mais qu’importent à mon enthousiasme ces dénominations géométriques? Leur précision n’ajoute rien à la poésie d’un spectacle unique, dont, au départ, j’avais volontairement détourné les yeux. Je ne suis pas de ces lecteurs qui, pour satisfaire leur curiosité impatiente, vont tout de suite au dénouement. L’ordre logique d’un développement méthodique convient mieux à mon goût latin. Les sommets d’une chaîne de montagnes

f meuvent se comparer aux pages d’un ivre. Du Righi à la Jungfrau il y a une progression continue, que la fantasque irruption du Finsteraarhorn interrompt sans la compromettre. Cette Jungfrau, si elle n’est plus une vierge, est la Reine de l’Oberland Bernois. Elle n’a rien perdu de la majesté souveraine qui exaltait le génie de Schiller. Vue delà terrasse du Bürgenstock, où l’on n’aperçoit pas la souillure que lui a infligée l’audace des hommes, elle apparaît revêtue d’une blancheur immaculée. Conquise, elle

reste conquérante. Sans l’avoir jamais gravie, je me suis autrefois approché d’elle. Je l’aime mieux à distance. Làbas, elle est une puissance, une force de la nature, qui a ses ombres. D’ici, elle apparaît comme une grâce, rayonnante, souriante et miraculeuse, qui atteste un bienfait amical des Dieux. Mais ce n’est une surprise ni pour mes yeux ni pour mon cœur. La splendeur de ce jour invite à la confiance et mes souvenirs ne pouvaient pas me tromper. . .

J’y ajoute une émotion nouvelle.

Parmi ces géants de la montagne, les Mythen n’attirent pas les regards. Ils sont comme les parents pauvres d’une famille somptueuse. Le plus élevé d’entre eux ne mesure que îgoô m. Qu’est-ce à côté de la cime triomphante du Finsteraarhorn? Malgré son isolement qui détache la forme élégante de ses deux pointes inégales, jene l’aurais pas plus remarqué que ne le font les autres voyageurs si je ne m’étais pas souvenu d’un admirable tableau de Victor Hugo, accroché à l’une des parois de mon cabinet de travail. C’est en 1839 que le poète, monté sur le Righi, dessina

avec une prodigieuse maîtrise la montagne sans gloire, de laquelle se détachaient peu à peu les rayons attardés du soleil couchant. Je revois d’ici, nettement, ce chef-d’œuvre, qui serait digne de servir de frontispice au Voyage aux Alpeo. Victor Hugo y a noté l’heure, l’altitude calculée en pieds, et d’autres détails que ma mémoire ne précise pas.

Mais ce que je ne saurais oublier, c’est l’habileté souveraine qui distribue la lumière dans ce dessin émouvant, et surtout, au milieu de l’ombre grandissante, cette robe de blancheur dorée qui revêt le Mythen, avant qu'il ne s’endorme dans l’obscurité de la nuit...

Cinquième Lettre.

Blirgenstock, 7 août.

JVLon vieux François,

Kst-ce la série? Aujourd’hui ressemble à hier plus qu’une goutte d’eau à une autre. Puissent demain et de nombreux lendemains ressembler à aujourd’hui !

En attendant, je pratique le carpe diem d’Horace. Venu ici pour une cure de silence, de solitude et de repos, je n’ai pas le projet de faire de grandes excursions. Mais la marche sera une des lois de ma vie quotidienne. Le Felsenweg et le Honegg sont à la portée de mes pieds. Je ne crains pas la monotonie des mêmes promenades. D’abord, elles ne sont pas toujours les mêmes. Les jeux de la lumière changent l’aspect des

choses et une heure diffère de celle qui la précède autant que de celle qui la suit. Quoique je pousse parfois la méthode jusqu’à la manie, je ne suis pas l’esclave de ma montre. Et puis, s’il faut tout te dire, je marche moins pour voir, pour observer ou pour butiner que pour faire un exercice nécessaire.

Là-dessus, tu connais mes habitudes et même, au risque d’oser un grand mot, tu sais quels sont mes principes. Chacun de nous est, dans une large mesure, le maître de sa santé. Evidemment, il y a des maladies auxquelles il ne suffit pas de vouloir échapper pour en être indemne.

Que deviendraient les médecins ? Les faiblesses natives de l’organisme et les accidents laissent à leur dévouement un champ dont l’étendue ne se limite pas.

.Mais la santé courante, la santé normale, si je peux m’exprimer ainsi, dépend, pour chaque individu, de son propre contrôle, de ses soins réfléchis et continus, de sa ténacité et de sa volonté.

La gymnastique et l’hygiène, voilà, en deux mots, les moyens préventifs qui sont à la portée de tous et qui dispensent souvent d'un régime curatif.

Oh ! je sais, la gymnastique est ennuyeuse et il n'est pas gai de faire tous les matins, au saut du lit, un quart d'heure ou vingt minutes d’exercices.

Mais comme on est payé de cet effort !

La discipline que l’on s’impose est, physiquement et moralement, rémunératrice. Elle paie en gros intérêts. Saistu que Clemenceau, s’il ne faisait pas l’oraison matinale que lui avait recommandée Renan, avait un masseur qui, pour lui conserver la vie, la lui menait dure? Sans ces mouvements quotidiens, il n’aurait pas résisté aux devoirs, aux fatigues et, en un certain temps, aux plaisirs de sa terrible existence. Je suis sûr que tu ne me contrediras pas. . .

quoique, ayant sur ce point les mêmes principes que moi, tu ne les aies pas transformés en habitude. Tu n’es pas de ceux qui disent : " Je n’ai pas le temps”. C’est la seule réponse que je n’accepte pas. Qu’on invoque la paresse, la flemme, l’ennui, le goût du lit, soit. Je ne trouve pas que ces raisons soient très sages. Mais le temps !... Onia toujours si on veut l’avoir, et la santé ne vaut-elle pas un effort ? Autrefois, les médecins

f )ayaient d'exemple, en faisant à pied eur tour de ville.

Te rappelles-tu le docteur Casamayor- Dufaur et le docteur Foix dans la vieille rue Sablière ? Aujourd’hui l’auto remplace les jambes. Tantpis! Qui marche bien se porte bien.

Docteur, ma consultation est finie...

— Allons donc, tu plaisantes ! Entre vieux copains, il y a des questions qui ne se posent pas. Tu me donneras une bonne poignée de main, et le compte sera réglé. D’ailleurs, je viens d’exercer illégalement une profession qui n'est pas la mienne. Mon excuse est dans mon expérience. Tous les jours, depuis mon arrivée ici, j’ai fait une promenade matinale d’une heure et demie. Si je ne t’en ai pas parlé, c’est que lapluie et la brume n’avaient rien d’attrayant. Au-dessous de moi, je voyais un lac gris et triste.

Autour de moi, aucune montagne. De loin en loin une éclaircie découvrait un sommet, mais il avait à peine mis le nez dehors que, dégoûté, il le rentrait.

Si belle qu’elle soit, la terrasse magnifique que la ville de Pau doit au génie administratif d’Henri Faisans perd tout

AUTOUR DE MA FIE

son charme quand les Pyrénées, au milieu desquelles trône notre cher Pic du .Midi d’Ossau, se sont revêtues de leur voile impénétrable. La présence des montagnes est un voisinage : elles ne deviennent une compagnie que si on les voit. D’ailleurs leur vue est changeante.

Pas ce matin. Entre le Felsenweg d’hier et celui d’aujourd’hui, ma joie satisfaite n'a trouvé aucune différence.

J’ai eu le même émerveillement. Mais des souvenirs d’avant-guerre, les souvenirs des temps heureux, se sont levés sous mes pas. La terrasse du Palace est déserte. Comme tous les pays, la Suisse traverse une crise. L’industrie hôtelière, dont elle vit, est profondément atteinte. Il serait paradoxal qu’il en fût autrement. Les voyages coûtent cher.

Ils sont devenus un luxe. Au Bürgenstock l’allemand est la langue courante.

Mais ce ne sont pas des Allemands qui la parlent. On est en Suisse alémanique.

Les gens riches ou aisés de Zurich, de

Bâle et de Lucerne prennent ici leur villégiature. Silalangue, quoique moins gutturale, pouvait tromper sur leur nationalité, leurs manières, simples et cordiales, familières et familiales, rectifieraient l’erreur. Ils n’ont pas l’allure conquérante que j’ai connue à trop d’Allemands pendant les années qui ont précédé la guerre. Ceux-ci affectaient de tenir le haut du pavé sur la terrasse où leurs talons rendaient le son d'un éperon invisible. Il y avait dans leurs propos et dans leurs manières une morgue de parvenus. Quoiqu’elle ne ressemblât pas à une provocation, qui aurait été intolérable, elle était une gêne. Heureusement que la terrasse était assez grande pour qu'on pût se tenir en compagnie dans des coins isolés, loin des éclats bruyants de leurs voix et de leurs rires.

Ah ! les beaux moments que j’ai passés là! Il y a eu dans tous les siècles des heures où, selon le mot de Talleyrand, on connaissait la “ douceur de vivre". La connaissait-on? Les vrais bonheurs se révèlent surtout quand on les a perdus. Cette terrasse du Palace avait tant d’animation, de charme et de

grâce que je ne peux pas en évoquer le souvenir sans émotion.

Quelles jolies égyptiennes j'y ai rencontrées ! Au milieu d’elles, le prince Fouad, avant d’avoir une Cour royale, qu’il ne pressentait pas, tenait avec la plus courtoise et la plus avenante simplicité, la cour d’amour la plus distinguée et la plus décente. Evidemment, le protocole ne perdait pas tous ses droits, et nous savions semer la conversation des ALtesse et des Monseigneur qui marquaient et respectaient les distances.

Mais l’affabilité du Prince les rapprochait. Il avait l’art d’ouvrir à quelques privilégiés un cercle de la meilleure com-

f >agnie, où la camaraderie s’associait à a déférence et la bonne humeur au bon ton. Très instruit, très renseigné, ayant à la fois des goûts littéraires et des curiosités scientifiques, le futur roi d'Egypte savait animer la conversation, où il laissait passer, si même il ne la provoquait pas, la plaisanterie des anecdotes savoureuses. Aurais-je besoin, si par impossible il la connaissait, d’excuser auprès de Sa Majesté, l’indiscrétion. . . discrète de cette lettre? Je suis sûr du

contraire, puisque, ayant eu l'honneur d’être à Paris il y a environ quatre ans, le voisin de table ou l’hôte du roiFouad, j’ai retrouvé en lui la même bienveillance, la même aménité, l’encouragement du même sourire et, si j’ajoute : la même amitié, c’est pourla France que je parle...

Ah ! les jolies Egyptiennes ! Habillées au goût de la dernière mode parisienne, elles étaient d’un temps où les femmes n’empruntaient pas aux hommes leurs coiffures, leurs vêtements, leurs manières ou plutôt, ce qu’il y avait de moins bon dans leurs manières. Au lieu d’affecter les allures d’un garçon manqué, elles avaient, sans bégueulerie et sans hypocrisie, le secret, qui se perd, de rester des femmes. Et comme elles l'étaient, si gentiment, si aimablement, si naturellement! Au point même qu’elles pouvaient être jalouses ! L’une, surtout. Il y avait dans sa jalousie comme une sorte de maladie dont rien ne pouvait la guérir.

Bon type aux façons rondes et joviales, son mari ne la trompait pas. Du moins, je le crois. Mais qu’en sais-je? Sait-on jamais ces choses 7 Et toi-même, François?. . . Pourtant, elle fut trompée. . .

AUTOUR DE AI A VIE

par moi. Oui, l’anecdote me revenait en mémoire ce matin, quand je parcourais la terrasse.

Il y avait à l’hôtel deux femmes de théâtre, la mère et la fille, d’une tenue irréprochablement correcte. Deux bourgeoises, dont l’une avait l’air d’être la sœur aînée de l’autre. Sans leur nom, qui rappelait leur profession, elles auraient passé inaperçues. Mais les actrices parisiennes exercent sur les étrangers un attrait irrésistible. Mes Egyptiens n'y résistèrent pas. Tout près d’ici — tout près à vol d’oiseau — le Stanserhorn offre du haut de ses 1.900 mètres une vue de montagne qui est d’une beauté particulièrement saisissante. On est (fans les glaciers. Quelle promenade à six ne pourrait-on pas faire, sans perdre trop de temps à rompre la glace! Oui, à six, les deux actrices, et nous, les quatre hommes, hors le Prince, retenu par sa grandeur. . . à la terrasse. Mais comment s’y prendre?

11 ne fallait ni éveiller la jalousie de L . . ., j’allais dire son prénom! ni blesser l’amour-propre de ses amies. Je fus chargé de la négociation Seule une

=-r PROMENADES =====

femme, assez parisienne pour excuser une aventure où la fidélité conjugale ne pouvait courir aucun risque, fut dans le secret. Qu’inventai-je auprès des autres?

Je ne le sais plus. La difficulté était de leur faire admettre une “ stanserhornisation” sans elles. Je réussis si bien que la jalouse me dit: “Allez! je n’ai confiance qu’en vous !. . . ” Sa psychologie était vraiment un peu courte. Au funiculaire, nous retrouvâmes les deux artistes.

Je prends à témoin le père Hugo que

La chooe fut cxquioe et fort bien ordonnée.

La journée nous parut charmante.

On peut s’amuser en tout bien tout honneur.

C’est ainsi que dans les funiculaires, sur les bateaux, devant les glaciers et à la table d’hôte nous nous amusâmes, ou nous crûmes nous amuser, ce qui revient au même. Et personne ne sut rien de cette oizette innocente ! Comme on était heureux, à peu de frais, avant la guerre !

Pourtant, on la préparait. Déjà l’espionnage étranger employait des femmes

au service des renseignements. Si tu me demandais quelle est la plus belle “créature” que j’aie connue, c'est-à-dire vue, dans ma vie, la mémoire de mes yeux n’hésiterait pas. Telle la Victoire de Samothrace, qui aurait retrouvé ses bras splendides, celle-là s’avançait en conquérante sur la terrasse, hère sans défi, droite sans raideur, sûre d'elle, grande et élégante, avec des yeux bleus qui éclairaient un visage un peu allongé, d’une pureté parfaite. On savait parles indiscrétions du coiffeur que son opulente chevelure blonde descendait jusqu’à ses pieds. Elle avait une ligne impeccable dont la souplesse aisée faisait valoir la riche splendeur de son corps. Tous les regards allaient vers elle, qui acceptait leurs hommages et leurs désirs avec la sérénité d’une déesse impassible. Qui était-elle? Qui pouvait le dire? On la savait seule, mais personne ne se serait risqué à interrompre la solitude farouche dans laquelle elle vivait.

De temps en temps, un jeune homme, légèrement plus petit qu'elle, mais d’une belle allure, qui ne perdait pas à se ranger à ses côtés, venait lui rendre

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visite. Quand ils marchaient, d’un pas égal, sur la terrasse, ils formaient un couple magnifique. Aussi brun qu elle était blonde, il avait un air plus hautain, cjui n’était pas loin de ressembler à de 1 insolence. De lui, on n’avait rien pu savoir. Un mari, un fiancé, un amant ?

Les langues allaient leur train.

Quoique l’approche de cette femme vraiment merveilleuse ne parût pas sans risques, l’un de mes amis de l’hôtel avait senti croître en lui une passion dont il me fit l’aveu. Je le mis en garde contre une imprudence qui aurait pu être fâcheuse à bien des égards, mais il ne me

F romit de rester tranquille que si je aidais, rentrés à Paris, à connaître la vérité et l’étendue de ses chances amoureuses. La fonction que j’exerçais me rendait une enquête facile. Elle ne fut

Î )as longue. Inconnue au Bürgenstock, a Pallas de la terrasse ne l’était pas ailleurs. Polonaise d’origine, elle passait

f )our une espionne redoutable, trèsinteligente, très adroite, prudemment audacieuse, qui avait mené plusieurs intrigues avec une souveraine et heureuse habileté. Seule sa beauté l’aurait desservie,

à cause de son éclat même qui la faisait trop vite reconnaître, si elle n’avait pas toujours su dérouter les recherches par la variété machiavélique de ses artifices et de ses précautions. Elle s’était plus d’une fois laissé aimer, mais elle n’avait aimé et elle n’aimait qu’un homme, son compagnon des promenades sur la terrasse, qui était un officier italien. Ainsi renseigné, j’épargnai à mon ami une liaison dangereuse ou plutôt une aventure qui l’aurait conduit loin, très loin, trop loin. Sous des dehors indifférents, la belle “ créature ” guettait l’occasion qui, dans la circonstance, aurait été singulièrement lucrative. Il faut se méfier des terrasses et des halls cosmopolites.

Il peut arriver aussi qu’on y rencontre, au cours de relations trop rapides, des types dont la drôlerie est impayable et qui vous dédommagent par un mot ou par un trait des sollicitations importunes sous lesquelles ils vous accablent.

Un levantin, petit, gros et rond, aux yeux de malice fureteuse, avait réussi à

se glisser dans notre groupe. Son obséquiosité nous gênait et sa curiosité nous inquiétait. Comme il était en relations d'affaires avec un de nos amis d’Egypte, il nous avait été impossible de l’écarter tout à fait. .Mais souvent, quand on le voyait venir, on changeait de conversation. Il avait compris. Ayant l’habitude des marchandages, il se contentait d’une demi-intimité. C’est à moi, hélas ! qu’il réservait ses confidences. Il avait vu, sans être venu au Stanserhorn, que je causais assez fréquemment avec les deux artistes parisiennes. Il m'interrogeait sur elles. Je fréquentais peu les théâtres, dont je ne savais pas grand’chose. Alors, je m’amusai à inventer des histoires.

Mon imagination eut un singulier résultat. N’ayant aucun goût, je l’entends au sens d’un désir, ni pour la mère, ni pour la fille, ce n'est pas pour protéger mes chances du côté de celle-ci, que je forgeai de toutes pièces le récit d’une aventure où la mère jouait un rôle très...

parisien. Il n’en fallut pas davantage pour fixer le choix, jusqu’alors indécis, de mon jovial interlocuteur. Vraiment, il voulait mener l'affaire à bonne fin.

= AUTOUR DE Al A VIE =

.Mais, comme c’était une affaire, le prix ne lui était pas indifférent. Il émettait des hypothèses et il risquait des chiffres :

je le laissais dire. Une fois, il me demanda brusquement si deux cents louis — d’avant-guerre ! — pouvaient lui assuser les faveurs fardées de la mère. Je répondis que oui, pour m’en débarrasser. Alors, lui, simplement: «Voulezvous lui en parler?.. ». Ce jour-là, nous n’en dîmes pas davantage, ni le lendemain, qui était celui de son départ. Et c’est ainsi que ma dignité froissée protégea la vertu, peut-être corruptible, d’une actrice du Boulevard.

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