Août
A distance, et en me relisant, je me trouve sévère. Cet indigène du Soleil Levant ne m’offrait pas une commission pour faire la sienne. Il attendait de moi un service que l’on peut se rendre entre camarades, sans réfléchir seulement que nous n’en étions pas au degré de la camaraderie qui permet ce genre d’entremise. Il en fut autrement entre Spuller et Emmanuel Arène. L’anecdote se présente tout d’un coup à mon esprit. Si
Mo
j’y avais pensé sur la terrasse du Bürgenstock, je n’aurais pas servi d’intermédiaire au sujet folâtre et timide du Padischah, mais je lui aurais ri au nez, qu’il avait long, sans m’indigner de la confiance un peu spéciale qu’il me témoignait.
Ah ! le brave homme que ce Spuller !
Mais, au fait, tu l’as connu aux Eaux- Bonnes. Venu pour soigner ses bronches fatiguées, il était l'ami du docteur Valéry Meunier. Quoique nos divergences politiques eussent, au bout de quelques années, refroidi mes relations avec celui-ci, qui était modéré. . . sans modération, je lui ai conservé une haute estime. Doué d’une admirable conscience professionnelle et riche, par science et par expérience, d’une compétence qui faisait autorité, le docteur Valéry Meunier aimait à recevoir ceux des hôtes de la station, venus pour s’y soigner ou pour s’y distraire, dont la réunion pouvait constituer une société de choix. J’étais son ami. En 1889, ^ avait contribué à mon élection de député de l'arrondissement d’Oloron, en sacrifiant d’importantes relations person-
nelles à ses convictions et à son devoir républicains.
Je lui savais surtout gré d'avoir converti à ma candidature le maire très influent des Kaux-Bonnes, que des liens anciens devaient plutôt porter du côté de mon redoutable concurrent. .Mais le Dr. Valéry Meunier, à cause de sa personnalité très accusée, aimait à exercer sur ma jeunesse une sorte de tutelle dont la bienveillance n'excluait pas la sévérité. Très sincèrement républicain, il ne dépassait pas les limites du Centre Gauche et il se ralliait à la formule célèbre : La République sera conservatrice ou elle ne sera pas. Ancien ami de Gambetta, il s’était, si je me souviens bien, séparé de lui parce qu’il trouvait ses opinions excessives. Sa politique était celle de Léon Say, mon voisin de circonscription en 1889, dans l’arrondissement de Pau, où le refus, motivé par des raisons personnelles, des chefs du parti républicain avait déterminé cette candidature glorieuse, mais périlleuse à cause de son extranéité. Le talent, l’autorité et l’influence de l’ancien ministre des Finances, membre de l’Académie française, triom-
phèrent de toutes les difficultés. Ce fut pour la ville de Pau une vraie chance d’être représentée par un tel homme.
Sollicité par l’initiative d’Henri Faisans, il fit venir son ami Alphand, qui traça les plans du nouveau boulevard, auquel le maire appliqua toutes les ressources d'une large intelligence et d’une invincible ténacité. Ainsi Léon Say devint le bienfaiteur de la ville qui l’avait adopté.
Mais croirais-tu que républicain modéré sans être modérément républicain, il lui arriva de déconcerter quelquefois ses amis politiques? Loin des Pyrénées, tu ne pus pas suivre ces événements, tandis que je les ai vécus. Léon Say ressemblait, à la fois par ses traditions de famille et par son propre tempérament, à ces conservateurs anglais qui savent, en temps opportun, faire leur part aux progrès nécessaires. Avec un Garet, un Lamaignère et un Faisans, pour lesquels la République était autre chose qu'une étiquette, il ne risquait pas d’être démenti. Mais le Dr. Valéry Meunier ne prenait pas toujours aisément son parti de ces hardiesses. C’est assez te dire que les miennes lui apparaissaient comme
une concession faite à l’audace révolutionnaire. Tôvre de moi, comme on dit chez nous ! Nous eûmes des discussions assez vives. Il s’éloigna ou il se fit plus rare, jusqu’au jour où, laissant de côté la politique, qui nous divisait, nous nous retrouvâmes de nouveau réunis dans la communauté des mêmes goûts. . .
Au cours de ces rencontres de réconciliation, /évoquais le souvenir des soirées des Eaux-Bonnes. Aidé par la rare distinction de sa femme, le Dr.
Valéry Meunier y présidait avec un tact qui mettait tous ses hôtes à leur aise, il est vrai qu’il n’invitait pas tout le monde ! C’était un honneur d’être accueilli chez lui. Parmi ceux que j’y ai retrouvés ou connus, il y avait, entre autres, Francis Planté, Julia Bartet, Agénor Bardoux, François Coppée et Spuller. Tu vois que la République pouvait rivaliser avec les souvenirs que l’Impératrice Kugénie avait laissés aux Eaux-Bonnes.
Quel homme extraordinaire que Francis Planté ! Il vit encore, ayant plus
de 9 3 ans. Le ministre qui lui a décerné, il y a quelque quinze mois, la cravate de commandeur, a témoigné d’un goût auquel il faut rendre hommage : c’était Mario Roustan. Tous les ministres de l’Instruction Publique et des Beaux- Arts n’ont pas le même sentiment de la musique. Imagines-tu que l’un d’entre eux me disait un jour: “ Il a vraiment du talent, ce Gabriel Fauré?” Pour un peu, je me serais mis en colère ! Comment veux-tu que nous imposions nos gloires à l’étranger s’il y a chez nous des ministres qui les ignorent à ce point? Du talent, Gabriel Fauré ! C’est du génie qu'il faut dire. Quand on a écrit ces Nocturnes, ces Quatuors, ce Quintette, ces lieder verlainiens, et surtout cette délicate, subtile et émouvante Pénélope, on va droit vers l’immortalité. . .
Moins heureux que les créateurs, auxquels leurs oeuvres survivent, les interprètes ne se survivent que par un nom.
Rassure-toi, François: je ne vais pas refaire les Stanceo à la Malibran, ce chefd’œuvre où le cœur a inspiré le génie. Mais comment n’y pas penser, à propos de Francis Planté? Il faut l'avoir entendu
pour savoir ce que dix doigts jouant sur un clavier peuvent répandre d’émotion, de douleur, de grandeur, de subtilité, de tendresse, de verve, d’esprit, de gaîté, d'ironie, de malice. Avec lui, comme avec un Paderewski, dont l'étonnante maîtrise m'enthousiasmait il y a quelques mois encore, le piano est un orchestre, auquel il semble que rien ne soit impossible. Ce n’est pas par hasard que je rapproche ces deux grands noms.
Francis Planté et Paderewski ont un génie égal, mais je les loue surtout de servir l'Art sans asservir à leur fantaisie personnelle les Maîtres qu’ils interprètent. Paderewski a encore des années devant lui, pour notre plaisir et pour sa gloire. Avec Francis Planté, il faut maintenant rendre hommage au passé. Mais quel passé ! Aux Eaux-Bonnes, il nous charmait par l’infinie variété de ses dons, par l'étendue de ses connaissances musicales et par sa souveraine impartialité. Il n’était pas l'homme d’une époque, d’une école ou d’un homme.
Rien d’un laudator temporid acti. Il savait toute la musique et il la jouait toute. En la jouant, il la commentait. Ce qu’il ne
pouvait pas faire en public, il le faisait dans cette intimité choisie, sans pédantisme, mais avec une coquetterie raffinée.
Ainsi nous suivions l’histoire de la musique et ses étapes. Il n’arrêtait pas ses progrès à un point déterminé, qui aurait été la limite de son goût. Pourvu qu elles n’eussent pas la folie d’une gageure, les nouveautés ne l'effrayaient pas. Mais il aimait les compliments! Non par vanité, mais parce qu’il y trouvait une adhésion, un encouragement, une excitation. Un soir, les circonstances firent de moi le Laudator. Comme mon admiration était sincère et que ma jeunesse me donnait de 1 audace, j’accumulai, entre les morceaux, les éloges, les félicitations et les épithètes. Excité et comme grisé, Francis Planté, qu’on aurait pu croire fatigué, joua X Appa^ionata avec une perfection triomphante. Comment le remercier ?
J’étais à bout de souffle laudatif. Mais les regards suppliants d’un auditoire d’élite m’inspirèrent un remerciement qui dépassa l’exagération de toutes les hyperboles. A ce moment, Francis Planté, suant, trépignant, criant, se jeta sur moi et, dans une accolade frémis-
santé, il me dit: “Merci, merci, merci.
C’est ce que Berlioz a écrit sur moi. ” Vraiment, je n’en savais rien, et c’est, à n’en pas douter, la seule fois de ma vie que j’aie inventé du Berlioz.
Que dire de madame Bartet? Aucun homme de ma génération n’a connu au théâtre, où il a pu admirer des génies plus tumultueux et d’une inégalité désordonnée, une comédienne qui ait porté plus loin l’art de composer un rôle, de l’adapter au mouvement général de la pièce, d’en saisir et d’en exprimer toutes les nuances, de sacrifier les effets conventionnels à la vérité naturelle, en un mot de faire de la scène la représentation exacte de la vie. Quel que fût ce rôle, antique ou classique, moderne ou contemporain, madame Bartet ne s’y montrait jamais inférieure. Son intelligence, son tact, sa mesure, la rendaient incomparable. Capable de puissance, de force et même de violence, elle avait surtout un charme auquel aucune âme ne restait insensible. Elle était la divine interprète
- s PROMENADES •
du divin Racine. Il y a des rôles où, depuis qu’elle a quitté le Théâtre- Français avec tant de simplicité et de dignité, personne ne l’a remplacée.
Telle elle était sur la scène, telle elle se montrait dans le monde, réservée, discrète, d’une distinction suprême. Il n’y avait jamais en elle aucun cabotinage ni dans le maintien ni dans la voix. Quand elle est venue, il y a deux mois, remettre la croix à Dussane, si digne de l’avoir pour marraine, elle a de nouveau gagné tous les cœurs par sa timidité sincère, par sa délicatesse presque effarouchée, par la grâce de son effacement.
Ainsi, était-elle chez le Dr. Valéry Meunier, habillée avec cette sobriété élégante qui fait le luxe d’une vraie femme. Si on lui demandait de dire des vers, jamais elle ne se “ faisait prier ”.
Comme le salon ne prêtait pas à des jeux de scène, qui exigent d'ailleurs le plus souvent un dialogue, elle récitait des poésies isolées. Quoique parfaite en tout, elle excellait plus particulièrement dans les Fables de la Fontaine, dont elle faisait une “comédie aux cent actes
divers”. Ces récits, qu’on diminue en les donnant à lire aux enfants, ont une profondeur d’humanité qui égale le “bonhomme”, un génie vraiment unique dans toutes les littératures, aux plus grands noms dont elles se parent.
Madame Bartet en dégageait le sens, l’intention et les péripéties avec un art consommé où il n’y avait rien d’artificiel. Elle ne “ sollicitait ” pas le texte pour en faire sortir des “effets” qui lui étaient étrangers : elle l’interprétait selon son caractère exact. Si une Fable devenait un drame ou une comédie, c’est qu’il y avait en elle une comédie ou un drame. La voix caressante et nuancée de madame Bartet donnait aux Deux Pigeons une ampleur, une variété et une vérité émouvantes. Je la lui ai entendu dire plus d’une fois, et toujours avec le succès le plus légitime, mais jamais comme aux Eaux-Bonnes, devant un public restreint, aux soirées du Dr. Valéry Meunier. Quand Taine écrivait La Fontaine et ded Fableo, aurait-il pu penser qu’une artiste d’un tel génie donnerait si poétiquement et si humainement raison à sa thèse, dans cette même station ther-
male qui lui a inspiré quelques lignes assez méchantes de son Noyage aux Pyrénéen, illustré par Gustave Doré?
Il y avait à ces soirées, que n’aurait pas fréquentées M.. Teste, un ancien ministre de l’Instruction Publique, M.
Bardoux. Le prénom d'Agénor, fils d'Anténor, ne le rendait pas ridicule.
Je ne crois pas qu'on l’ignorât et je serais surpris que les petits journaux de l’Auvergne et de Paris ne s’en soient pas amusés. Pourquoi baptiser ainsi un enfant d’un nom troyen? A Toulouse, Anténor, qui prête à une rime riche et d’une grande sonorité musicale, aurait mieux réussi? Tout de même, tout de même, il vaut mieux que nos parents nous aient appelés François et Louis. M.. Bardoux était un homme d’une rare culture, qui prolongeait les traditions d’un Guizot, d’un Villemain ou d’un Duruy. Il avait les mêmes maîtresses que Chateaubriand. . . pardon ! je veux dire qu’il aimait les maîtresses que Chateaubriand avait eues, une Custine ou une Baumont,
auxquelles il a consacré des livres dont l’intérêt n’a pas faibli, malgré tant de publications postérieures. Je te montrerai quelque jour les lettres autographes de René à madame de Custine. Elles appartenaient à un magistrat, collectionneur d’autographes, qui les avait prêtées à M.. Bardoux, friand de ce régal inédit.
Depuis, elles sont passées chez l’excellent Charavay, dont la perte est si grande, d'où elles sont venues chez moi, d’où elles iront à. . . qui peut le dire?. . . H abc nt Jua fata. . . epidtolcc. Pour ma part, je ne suis pas attristé par l’idée que la vente publique attend beaucoup de mes reliques. Les bibliothèques d'Etat ressemblent trop à des cimetières où, quand on est mort, c’est pour toujours.
Au contraire, les enchères sont de la vie qui continue, et puisque je suis en veine de citations, sans savoir d’ailleurs de qui est le précédent aphorisme, un peu arrangé, j’emprunte la belle image du grand vers de Lucrèce : Et qua/i curdoreà vitac Lampada tradunt.
Crois bien, François, que je ne dessers pas ainsi la mémoire de 1 un de mes prédécesseurs les plus estimés au ministère
de l’Instruction Publique. M.. Bardoux était un excellent latiniste. Est-ce pour cela qu’il parlait un français très élégant?
Il ne faudrait pas me presser beaucoup pour me le faire dire. Au demeurant, un brave homme, qui ne s’en faisait pas accroire, à l'esprit vif, à la parole preste, ayant beaucoup lu, n’ayant pas moins retenu, et qui animait, chez le Dr. Valéry Meunier, les conversations et les propos. Il me traitait, tout jeune député cjue j’étais, avec une bienveillance dont j enregistre le souvenir avec une sincère gratitude. Quand je fus ministre à mon tour, il ne fut pas le dernier à me féliciter. N’est-ce pas? c’était vraiment un brave homme.
Ton homonyme prénommai — je risque un néologisme — François Coppée, ne l’était pas moins. Celui-là, je l’admirais et je l’aimais. Même quand l’affaire Dreyfus, puis la bonne souffrance, qu’il supporta avec un si grand héroïsme, le jetèrent dans d’autres partis que le mien, je ne cessai pas de lui témoigner les mêmes sentiments d’affectueux respect.
Il était, d’ailleurs, moins d’un parti que d’une croyance. Aux Eaux-Bonnes, il jouissait d’une liberté qui en faisait le plus joyeux compagnon des groupes auxquels il se mêlait. Aucune contrainte ne retenait sa verve et son entrain. Tel un moineau parisien, franc et preste, qui sautille de branche en branche, son esprit allait d’idée en idée, de mot en mot, de paradoxe en paradoxe. Il “argotait” avec délices, et il ne s’interdisait pas, sans d’ailleurs jamais dépasser la mesure, les hardiesses des allusions libertines.
Gavroche impénitent, François Coppée relevait encore ses plaisanteries par un accent qui sentait son faubourg. Il y avait du “ titi ”, qui n’avait pas besoin de se contraindre, dans l’auteur délicieux du Payant et dans le dramaturge puissant de Pour la Couronne. Sa gloire mettait tout le monde à l'aise. Quand j’allais, tout jeune étudiant, applaudir dans Léo Jacoblteo l’admirable Segond-’Weber, je ne me doutai pas que je vivrais un jour dans l’intimité du poète qui avait écrit ce beau drame.
Je ne me souviens pas d’avoir entendu François Coppée dire de ses vers chez
le Dr. Valéry Meunier. Mais il y eut plus tard, bien plus tard, une circonstance solennelle, où je pus juger de la netteté de son articulation, qui scandait les rythmes et les rimes avec une autorité impérative. Quand l'empereur N icolas 11 vint, pour la première fois, en France, en 1897, j’étais ministre de l’Intérieur et c’est précisément aux Eaux-Bonnes, où je me trouvais en villégiature, qu’Hanotaux, ministre des Affaires Etrangères, m’annonça dans une lettre confidentielle cet heureux succès de sa diplomatie. Il eut l’idée de faire appel à trois poètes, membres de l’Académie française — je ne sais pas s’il l'était déjà lui-même — pour rendre hommage, dans la langue des Dieux, à leurs Majestés Impériales.
Sully Prudhomme, François Coppée et de Hérédia s'acquittèrent à merveille de leur tâche, chacun selon son tempérament, mais tous les trois d’une façon digne de la France. Ce fut une belle fête.
Comme tout cela me reporte loin! Tu n’imagines pas les soucis que me donna ce voyage, puisque j’avais, au point de vue de la sécurité de nos hôtes illustres et du maintien de l’ordre public, toute la
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responsabilité. Peut-être te raconterai-je quelque jour ce qui en est resté dans mes souvenirs. Les choses se passèrent très bien. Mais, après quatre jours, Nicolas II, timide jusqu’à l’invraisemblance, quitta la France sans m’adresser, le plus banal, mais j’ose te l’écrire, le plus mérité des remerciements. Quoique animé des meilleures intentions, il n’avait pas appris son métier. Avec les poètes, il ne se tira guère mieux d’affaire. Chacun eut son mot, mais peut-être le même ! !
Que savait-il d’eux ? Evidemment il n’avait lu ni le Bonheur ni les Intimités ni Léo Trophéeo. Un an après, la reine Wilhelmine de Hollande, quoiqu’elle n’eût que dix-huit ans, nous montra qu’une femme, et toute jeune, pouvait connaître son métier mieux qu’un Tsar de trente ans. Il n’y avait pas de poètes autour d'elle.
J’eus, depuis, de trop rares occasions de revoir l’auteur du Reliquaire. Et pourtant me voici le président de la Société deo Amio de Franço 'u Coppée, en remplacement de son disciple et ami Auguste Dorchain, mort des suites d’un accident d’automobile. Pourquoi m’ont-
ils choisi? Ny avait-il donc pas des poètes dignes de cette présidence? J’ai résisté, mais madame Segond-AVeber, qui a conservé son masque romain et sa voix royale, qu'elle sait nuancer en caresses, m’a imposé une volonté qui a, parait-il, été unanime. On peut unanimement avoir tort. N’importe, j’ai dû céder. C’est fait. Ita diid plaçait. Je m'efforcerai de justifier ce choix, même et surtout s’il soulève des étonnements auxquels la poésie sera étrangère. François Coppée n’est plus à la mode. Il y a une injustice, qu’il faut réparer, dans cet oubli, qu’avait précédé un injuste dénigrement. . . Et puis, il y a le souvenir des Eaux-Bonnes ! Et puis, il y a le béret béarnais, que François Coppée portait avec tant d aisance ! Décidément, madame Segond-M^eber a eu peut-être raison . . .
Enfin Malherbe vient !... non, pas Malherbe, c’est Eugène Spuller que je veux dire. Je le ramène de loin à travers des digressions qui ressemblent
aux lacets du Hammetschwand. Mais, cette fois, je ne le lâcherai plus. Tu ne saurais croire, mon cher François, à quel point les jeunes générations ignorent les noms des fondateurs de la République.
Hier au soir, après le dîner, nous étions un groupe de sept ou huit personnes, causant librement, en regardant le lac, où traînaient encore, comme des moires d’argent, les rayons apaisés du soleil disparu. Il y avait parmi nous un jeune homme qui venait d’être reçu à l’Ecole Centrale et son cousin germain, étudiant de la deuxième année de Doctorat à la Faculté de Droit de Paris. A propos des événements d’Espagne, sur lesquels d’ailleurs nous fûmes unanimes pour approuver comme un acte de haute sagesse la grâce du général Sanjurjo, je sondai nos deux jeunes compagnons.
Que savaient-ils du pays voisin ? Je rappelai les relations que j’avais eu l’honneur d’avoir avec Emilio Castelar.
Rien : le nom tomba dans le vide comme les pierres que je m’amuse à jeter du haut du Felsenweg. Mais mon étonnement redoubla quand, reprenant la conversation, je constatai que les pa-
rents, appartenant à la bourgeoisie dite éclairée, n’en savaient pas davantage.
Afin de rentrer en France, je citai la réponse de Castelar à Gambetta. Le grand orateur espagnol, qui venait de faire une conférence en français à la Sorbonne, était félicité par notre grand orateur national. “No eo nada, répliquat-il. Si tu m’entendais dans ma langue, c’est une merveille ” et, pour mieux se faire entendre, il ajouta le mot espagnol si musicalement sonor e,“una maravLLla, te dis-je, una maraoiLLa'. De Gambetta, dont je dois convenir que le nom était connu de tous, je passai à Eugène Spuller.
Un des anciens le connaissait ; pour les autres, pour tous les autres, c’était comme si j’avais prononcé le nom du roi le plus inconnu de la plus mystérieuse des dynasties égyptiennes.
Vexé d’une telle injustice, je rappelai. . . pardon, j’appris à ce petit cercle le rôle que Spuller, tel un Pylade fidèle à un Oreste, avait joué auprès de l’organisateur de la Défense Nationale de 1870. Mais, visiblement, je n’intéressai personne. Les yeux se portaient sur une jeune femme qui dansait, aux
sons aigus d’un jazz discordant, je ne sais quelle danse sans grâce. Elle montrait un dos tout nu, qu’elle avait laissé brûler au soleil, en bas, sur la plage, et ainsi la couleur de sa peau rouge s’accordait avec la musique exotique dont s’inspiraient ses pas irrégulièrement rythmés. Ventre contre ventre, un monsieur en tenue de sport conduisait la danse, si bien qu’une spirituelle comtesse italienne, assise non loin de moi, dit avec un sourire railleur : “ Et maintenant, il n’y a plus qu’à attendre l’enfant”.
Au temps du bon Spuller, les femmes, même Ici autres, avaient une allure moins exotique. Voilà ! Je tiens une transition.
C’est un art difficile, surtout quand il faut raccorder des morceaux séparés par un aussi long intervalle. A propos du Levantin qui m’avait demandé de lui servir. . . d’intermédiaire, je t’avais annoncé un dialogue entre Spuller et Emmanuel Arène. Tu t’attends à une digression sur celui-ci et je vois ton sourire moqueur. Eh bien, non, Monsieur :
je ne la ferai pas, du moins pour l’instant. Je viens à mon histoire, qui est,
naturellement, à la suite de celle du Levantin, une histoire de femme.
Il y avait autrefois, rue de Richelieu, sur la gauche, tout près du boulevard, quand on la remontait, un restaurant qu’on appelait le Grand U. Le rapprochement de cet adjectif et de la vingt unième lettre de l’alphabet désignait le groupe politique dont Gambetta était le directeur et le distinguait, sans l’en séparer, de l’union républicaine en lettres minudcuLed, qui était la tendance d’un parti. Au Grand U se réunissaient les chefs opportunistes, des sénateurs, des députés et souvent même des ministres, auxquels venaient se joindre, occupant des tables voisines, des rédacteurs du Tempd qui avait ses bureaux et son imprimerie dans ce même immeuble.
Encore tout jeune, pétillant d’esprit et de malice, Emmanuel Arène était un des rois républicains de cette taverne fameuse. Il y était venu trois ou quatre fois avec deux femmes, sa maîtresse. . .
du moment et une amie de celle-ci, l’une brune et l’autre blonde, comme les deux bières que l’on servait dans l’établissement. Spuller, qui ne mangeait pas loin
du trio joyeux, ne perdait pas de vue l’une des femmes. Grand, de forte carrure, un peu appesanti, il était timide.
De toute évidence, il aurait voulu approcher l’objet de son désir, mais Arène s'amusait au double jeu de ne pas lui en donner le moyen et de le laisser incertain dans la question de savoir laquelle de ses deux jolies compagnes était sa maîtresse. Un jour, Spuller ny tint plus. Et voici le dialogue :
“ Emmanuel, dites-moi, je vous prie, laquelle est votre maîtresse, la brune ou la blonde ?
— La blonde.
— Alors présentez-moi à la brune :
vous avez bien vu que je la préfère.
— Pour un mariage ?
— Ne plaisantez pas : elle me plaît et je veux la connaître.
— Mais, mon cher Maître, vous savez comment cela s’appelle ; il y a des métiers que je ne fais pas.
— Emmanuel, vous plaisantez toujours : ces choses là ne sont honteuses cj uautant quelles sont rémunérées ; je ne vous offre pas et je ne vous donnerai pas de l’argent ”.
C’est ainsi que Spullerfit la conquête, ardemment désirée, d’une femme brune.
Je t’accorde que son recours à Arène était moins poétique que celui d’Oreste à Pylade :
J’abuse, cher ami, de ton trop d’ami-
[tié,
Mais pardonne à des maux dont toi
[seul as pitié.
Que veux-tu? On ne jouait pas Andromaquc au Grand U, où ne fréquentaient ni des Andromaque ni des Hermione.
Il faut prendre les temps, les hommes et les femmes comme ils sont. Et moi aussi, n’est-ce pas? Je ne suis pas sûr que toutes ces histoires t'amusent. Heureusement que tu seras le seul à les lire. Ah ! si j’écrivais pour Le public ou pour un public, je soignerais l'ordre des matières, l’ordonnance des faits, leur chronologie. Je m’appliquerais à cette habileté des transitions où Jules Claretie était passé maître... Je ferais des digressions moins longues. . . Mais, entre vieux amis, prend-on de ces précautions ? Je me livre avec toi, à bâtons rompus, au jeu des propos interrompus.
Un magnifique coucher de soleil s’annonce. François, au revoir.
aoCit,
Le soleil couchant n’a pas trompé mon espoir. Ce fut une splendeur féérique dont j'ai encore les yeux tout éblouis. Ne t’attends pas à une description. Elle serait trop inégale au spectacle que j'ai vu. Seul Pierre Loti a su trouver et grouper les impressions qui nous rendent présente cette magnificence de la nature. Sois bien sûr que je n’oublie ni Rousseau ni Bernardin de Saint-Pierre ni Chateaubriand. JVlais, si grand que soit leur génie, et celui de Chateaubriand est un sommet devant lequel mon admiration s'incline, ils restent des littérateurs, qui emploient des mots : Pierre Loti est un peintre qui se sert de couleurs. . . Les autres ont un style : il a, lui, une palette. Et ce n’est pas la même chose.
Je ne veux pas relire ma lettre d’hier.
Je crains d’avoir rabaissé le noble caractère d’Eugène Spuller aux proportions d’une scène un tantinet libertine. Mais tu as peut-être fait toi-même la mise au
point nécessaire. Il est impossible que tu n’aiës pas conservé le souvenir de la conversation que tu eus avec lui au Jardin Darralde quand tu sortais du cabinet du Dr. Valéry Meunier, où tu étais venu prendre des nouvelles de notre pauvre ami Cadier, ravi si tôt aux espérances de la plus belle carrière.
Spuller m’entretenait de Lamennais, qu’il connaissait bien et dont il a laissé un portrait très fouillé et très vivant, mais un peu lourd par endroits. Il y avait dans le génie de l’auteur des ParoLeo d’un Croyant une mobilité qui exige, si on veut en rendre les aspects complexes, de la légèreté et de la grâce. Quoique très fin, Spuller manquait de cette élégance. Mais il avait un grand fond de bon sens, qu’il exprimait avec rondeur et saveur. Tiens ! j’ai reçu de lui une leçon que je n’ai pas oubliée.
C’était au début de mon mandat législatif. Il m’avait pris en amitié, peut-être à cause de l’admiration quej’avais eue pour Gambetta, et aussi parce qu’en i 885 , au moment des élections, où je n’étais pas candidat, n'ayant pas l’âge ! j’avais défendu, dans XIndépendant deo Baooeo
Pyrénéen, la politique tonkinoise de Jules Ferry. Un soir, il m'invita à dîner dans son petit appartement de la rue Favart.
A table, six personnes. Une bonne, qui était d’ailleurs aussi la cuisinière, faisait le service des plats, des assiettes et des verres. Mais, selon une vieille habitude bourgeoise, c’est le maître de la maison qui distribuait les portions aux convives.
Le dîner commençait par une “ potée ”, qui est à la cuisine bourguignonne ce que la “garbure” est à la cuisine béarnaise. Après avoir rempli une profonde assiette, Spuller me la tendit, en disant avec une sorte de solennité familière :
“Pour M. Louis Barthou ”. Confus de cette attention, je fis un geste pour passer l’assiette à mon voisin de droite, Emmanuel Arène, que j’en jugeais plus digne. Spuller, qui préparait une seconde portion, suspendit sa cuiller et, me regardant fixement, il me dit avec une solennité accrue: “M. Louis Barthou, on ne dément jamais Le serveur”. Quelle formule !
quel précepte! quel conseil! Mon geste instinctif n’avait pas l’intention d’un démenti. Tout jeune provincial, je faisais une politesse à une gloire parisienne.
Mais s’il l’avait voulue, c'est Spuller qui l’aurait faite. Il m’avait choisi : je
devais m’incliner, remercier et manger ma soupe. Tu penses que j’eus quelque confusion. Mais la leçon ne fut pas perdue et depuis, dans aucune circonstance de ma vie, je n'ai démenti Le serveur.
T out au contraire ! Bugène Spuller luimême eut le bénéfice de mon expérience.
Ministre de Casimir Périer, en 1893, il prononça à la tribune un discours où il parla de Y esprit nouveau que les circonstances exigeaient. Ce fut un beau tapage.
La gauche extrême s’empara de ces mots pour dénoncer dans la politique du gouvernement le reniement des principes et des lois sur lesquels reposait l’institution républicaine. Comme les oppositions ont beau jeu ! Tout leur profite et il ne leur répugne pas de voir dans une simple maladresse, une intention, que d’ailleurs elles dénaturent. Tu penses bien que l’ami le plus intime de Gambetta n’était 1 1 ’e renier le programme qui
souvenir — mais il y a trente-neuf ans ! —
qu ü avait voulu s en prendre simplement à des procédés administratifs dont
le temps lui paraissait passé. 11 y eut un débat agité ; la conclusion paraissait incertaine. Je ne sais plus, — car au Bürgenstock je n’ai pas Y Officiel, — quels orateurs y prirent part, mais j’ai gardé le souvenir très net de la physionomie de la séance. Le mot de Spuller n’était pas heureux. Il traduisait mal sa pensée. S’il l’avait annoncé et commenté oarune explication préalable, peut-être aurait-il fait accepter, ou du moins ’agitation aurait fait long feu. Mais là, tout de go, c’était une imprudence. Il n’y a pas que le théâtre qui soit, pour employer le mot d'Alexandre Dumas fils, l’art des préparations. La tribune, et n’est-elle pas, après tout une scène?peut revendiquer la même formule. Beaucoup d’amis du gouvernement étaient gênés, mais ne se gênaient pas pour paner de "gaffe”. Il fallait la réparer et mettre les choses au point. Je rédigeai un ordre du jour que Casimir Périer accepta et qui le sauva. Ainsi, sans trop "démentir le serveur”, je lui servis, à point venu, un plat de ma façon dont il me sut gré.
Si haut que la politique porte les sentiments, Tes idées et mêmes les pas-
sions, elle a sa "cuisineQui néglige celle-ci n’est pas un homme de gouvernement. J'ai connu des ministres dont la délicatesse s’était révoltée contre elle avant qu’ils ne fussent appelés à prendre le pouvoir. Leur pudeur austère avait des dégoûts. Ils démentaient les " serveurs”. Pourquoi ceci? Pourquoi cela?
Censeurs sévères, ils désapprouvaient des procédés et des relations qu’ils trouvaient plus compromettants qu’utiles.
Leurs moues, quoique l’indignation en fût sincère, ne rendaient pas la vertu aimable. Je ne parle pas, bien entendu, des hypocrites, qui sont méprisables, mais d’honnêtes gens, dont la psycholog ie un peu courte ne voulait pas admettre les conditions de l’action. Il va sans dire, mais cela va mieux en le disant, que je fais allusion ainsi à des nécessités qui laissent intactes l’indépendance et la probité des mi nistres.
Cela, c’est l’orthographe. Mais, tout en respectant sa correction, il peut y avoir plus d’une façon de l'écrire. La politique ne ressemble pas à ce restaurant parisien où on lit sur la porte : “ Ici on entre par la cuisine”. Et cependant, même
là, les cuisinières les plus propres ne doivent-elles pas se laver les mains ?
Pas à la façon de Ponce-Pilate, qui était un préfet sans courage. Il en faut souvent pour dominer son dégoût, mais va-t-on laisser à d’autres, qui ignorent tous les scrupules, des instruments dont on croit pouvoir tirer parti dans l’intérêt public? C’est Mirabeau qui avait raison en écrivant au comte de La Marck que “ des jacobins ministres ne sont pas toujours des ministres jacobins!. . . ’ et s’il n’a pas dit " toujours ”, je prends l’adverbe à mon compte pour confirmer la règle par l’exception.
Après ce cours de moralité politique, j’éprouve le besoin de quelques pauLo minora. D’ailleurs il n’est pas nécessaire que je quitte la région des Eaux-Bonnes pour en retrouver le vivant souvenir.
Quel dommage que, retenu à Cauterets, tu n’aies pas assisté à la réception qui me fut faite à Laruns, en 1896, par les guides, descendus à ma rencontre en troupe compacte, sur leurs petits che-
vaux dont le hennissement remplissait de joie la cour de la petite gare !.
Agé d’au moins quatre-vingts ans et patriarche d’une dynastie, le père Lanusse, que désignaient à la fois son âge et ses exploits, leur servait de chef. Je l’avais connu et même j’avais été, pour la durée d’une saison, son locataire, avec ma famille, avant 1889. Il me témoignait de l’amitié. Mais quand j’allai le voir comme candidat, je n'eus pas de peine à comprendre, bien qu’il se donnât de la peine pour me le dissimuler, qu’il ne m’était pas favorable. D’aspois à ossalois, et réciproquement, on se pénètre vite. Ayant servi de guide à l’Impératrice Eugénie, le père Lanusse était plus difficile, à cause de son métier, sur le choix de ses relations politiques que sur ses opinions elles-mêmes. Q.ui étaisje ? Le fils d’un quincaillier d'Oloron.
C’était peu au regard de mon concurrent Jacques La Caze, un brave garçon, qui mettait au service de sa candidature le nom le plus connu et le plus justement estimé de tout le pays, une immense fortune, l’autorité de son père, encore sénateur, et un château dans trois des
huit cantons de l’arrondissement. Je paraissais ne rien apporter qui pût intéresser la prospérité de la station. Au contraire, ne devait-on pas attendre de Jacques La Caze, si riche en riches relations, la présence d’hôtes somptueux, des réceptions, des fêtes, des excursions dans les jolies montagnes qui entourent les Eaux-Bonnes. Aussi le vieux Lanusse, dont le fils me fut moins hostile, fit-il agir son influence, qui n’était pas dédaignable, au profit de mon adversaire.
J’eus cependant la majorité dans la charmante commune.
Sept ans après, j’étais ministre de l’Intérieur. Je choisis les Eaux-Bonnes pour y passer trois semaines de vacances. Comme je n'avais pas gardé rancune à Lanusse d’une attitude qui avait ses raisons, nous étions bien ensemble. Aussi se fit-il un plaisir de venir avec ses guides en tenue de rouge gala, et qui faisaient claquer joyeusement leurs fouets, me recevoir à Laruns. C’est ton cousin, mon ami Abbadie-Tourné, le maire, qui avait organisé la fête. Que lui passa-t-il par la boussole, qu’il avait pourtant bonne, en convoquant tous les
curés du canton ? Je ne sais, mais c’était un mauvais moyen de me défendre contre le reproche de cléricalisme qu’on faisait au ministère Méline. Il faillit m’arriver pis. De grandes affiches avaient annoncé, dans un autre canton,
S ue des fêtes y seraient célébrées par on Excellence M.le Ministre de l’Intérieur. La Dépêche de Toulouse, qui combattait violemment le gouvernement, se gaussa de cet excès protocolaire.
Nuitamment, et parmon ordre, le préfet, qui n’avait heureusement de doux que le nom, fit enlever les affiches. Le coup était paré. Mais ne voilà-t-il pas que le
F ère Lanusse prononça un mot qui aurait aggravé au point de me rendre à tout jamais impossible! Il avait préparé un petit discours de bienvenue. Voulutil se faire pardonner son hostilité d’an tan par un serment d’allégeance ? Ou fut-il repris simplement, dans un trouble subit, par les souvenirs de l'Empire ? Il a emporté son secret. Toujours est-il qu’il m’appela : Majeoté ! Effrayé comme si la foudre était tombée autour de moi, je regardai de tous les côtés pour mesurer l’étendue du désastre. Seuls ma
femme et moi, nous avions entendu le mot proscrit et terriblement ridicule que l'émotion avait étranglé dans la gorge du guide octogénaire. Le péril passé, nous nous amusâmes comme des enfants de cette souveraineté usurpée et passagère. JVlais j’en avais eu froid dans le dos !... Si La Dépêche l'avait su !!!
14 Août
Quelles anecdotes ne pourrais-je pas évoquer autour de cette première élection législative de 1889, qui fut le point de départ de ma carrière parlementaire ?
J ’y mettais une ardeur juvénile d’autant plus prompte et d’autant plus heureuse à franchir les obstacles que, n’ayant pas encore le don d’observer, je ne voyais pastoujours les périls. A vingt-sept ans, j’avais vécu surtout dans les Facultés, dans les livres, dans les études laborieuses. L’humanité m’était moins familière que les Humanités. J’ignorais même toute la finesse, qu’un mauvais proverbe a dénaturée, de la race à laquelle j'appartenais. IVLa bonne humeur emportait tout. Je visitai toutes les communes de l’arrondissement, et quel-
ques unes même deux fois quand il fallait parer à un nouveau péril et remettre en état une situation compromise.
Partout, des réunions publiques, où la curiosité se pressait. Ah ! la belle bataille ! Et quels amis dévoués ! quelle fidélité ! quelle confiance ! Il y en avait parmi eux qui auraient pu tenir le drapeau à ma place, avec l'autorité des services déjà rendus, et je les en avais sincèrement priés. Tous s'y refusèrent.
Ils pensaient qu’une parole jeune et hardie, amoureuse de la contradiction, servirait mieux la cause commune. Leur concours unanime assura mon choix devant un congrès où, plus âgé que moi et déjà conseiller général, un excellent homme, qui rentra ensuite dans le rang avec la plus loyale discipline, me disputait les suffrages des délégués.
Ainsi désigné, je me mis tout de suite en campagne. Les visites à domicile m'agréaient mal. Pourtant, j’allais chez les maires. Amis ou adversaires, j’en rencontrai peu dont l’opinion, franchement exprimée, ne me fixât pas sur leur attitude. Je comptais mes troupes.
Mais il y avait, de temps en temps, des
finesses qui me déconcertaient. A Verdets, un vieux maire, dont le dévouement n’était rien moins que sûr, me reçut avec courtoisie. Il déboucha en mon honneur un vin vinaigré et amer que je déclarai excellent. Nous bûmes à nos santés réciproques. Mais il m’était moins facile de " déboucher " son opinion. A chaque question, il se dérobait. Sans dire ni oui ni non, il me répondait simplement. . . —■ oh, simplement! je choisis mal mon adverbe — qui/ était pour La Constitution. Tu peux juger, François, de la saveur que ces mots prenaient dans notre patois béarnais, que je parlais bien, ce qui était une force. Cinq ou six fois, entre deux “ trinquades ”, ce maire madré m’assura de sa fidélité constitutionnelle sans que je pusse lui faire dire si elle s’étendait à mon élection. Au départ, il m’accompagna jusqu’à ma voiture et sur mon dernier appel, il me répéta : Que souy tara Counstitutiou. Je l’aurais tué !... Mais c’était la mort de ma candidature et je préférai — à béarnais béarnais et demi — le gratifier d’un sourire où il pouvait voir un remerciement.
Si je m’étais refusé, par principe absolu, à “ boire ” dans les cafés et les auberges, je ne pouvais pas décliner les invitations des amis dévoués qui détenaient un mandat public. Ce que j’en ai fait de ces déjeuners, pendant ma première période électorale ! Il y avait partout le désir évident de me bien accueillir, et j’étais en effet bien reçu.
L’hospitalité béarnaise n'a rien à envier à celle des pays les plus réputés. Quant à la cuisine, elle est saine, savoureuse, sans recherches compliquées et sans excès de raffinement, plus près de la nature que de l’art, loyale et digestive.
Tu aimes, comme moi, mon cher François, notre garbure nationale, choux, haricots, pommes de terre, lard et confit d’oie. Comme elle sent bon quand elle bout sur la table ! Et ce confit, servi à part, ne vaut-il pas tous les hors-d’œuvre des restaurants parisiens ! Et les cèpes de nos bois, qui fondent sous la dent, assaisonnés d’huile et d'ail ! Et, dans la saison de leur passage, ces " palombes ” posées à point sur les " rôties ” dont
mm
= AUTOUR DE ÆA FIE
leurs entrailles font la succulence ! Et les truites des gaves! Nous sommes nés, vois-tu, dans un pays privilégié.
En 1889, tous ces plats, sauf les palombes qui n’avaient pas émigré encore, nourrissaient, dans les familles amies, mon robuste appétit, qui était aussi une de mes forces. J’avais un estomac de fer, Quoique je n’aie pas toujours suivi tes conseils de prudente hygiène, j’en ai conservé la solide résistance. Mais à vingt-sept ans ! J’avalais tout... sauf les couleuvres, auxquelles je savais à point nommé servir leur révulsif ! Presque toujours les maîtresses des maisons où j’étais reçu m’offraient le déjeuner du “ pays ”. Mais quelquefois elles recherchaient du luxe et, pour me faire plus d’honneur, elles appelaientdesvictuailles étrangères. Ces importations n’étaient
E as sans péril. Une fois, je dus “ faire onneur ” à mon tour à une langouste qui avait mal supporté le voyage. Du moins, le morceau qui m’en fut servi était-il plus avancé que mes opinions.
Je le flairai tout de suite. Le goût confirma Y odorat. Sauf la vue, je n’ai jamais eu à me plaindre de mes cinq sens.
Cruelle énigme ! Une brève réflexion me démontra qu’il valait mieux courir un risque personnel que de blesser la maîtresse de la maison par un affront dont l’inélégance aurait été dommageable à ma candidature. J élis contre mauvaise langouste bon cœur, ou plutôt bon estomac. Est-ce la sauce qui me sauva du poisson ? Ou la langouste, toute fière d’être devenue rouge, ne voulut-elle pas arrêter en plein essor la tournée a un candidat républicain ? Toujours est-il que je n’eus pas à regretter les compliments et les remerciements que j’adressai à ma jeune et charmante hôtesse.
Aucun malaise ne troubla ma digestion.
Je sus plus tard que, parmi quelques convives légèrement indisposés, il s’en était trouvé un qui avait été sérieusement malade. .Mais la langouste avait bien fait les choses ! Il était le seul de ces "amis” présents contre lequel on eût mis justement en garde ma défiance. . .
Si ces histoires t’amusent, le livre n’en est pas clos. Il y en a une qui m’amusa,
AUTOUR DE AÎA VIE
moi, follement. Jacques LaCaze menait toujours à quatre chevaux. Mes moyens ne m’en permettaient que deux, mais, il faut le dire, ce contraste accusait, à mon avantage, la différence de nos opinions. D’un côté, la richesse aristocratique. De l’autre, la simplicité démocratique. J’eus quelquefois le mauvais goût de dire que, si mon concurrent était élu, il n’enverrait pas ses quatre chevaux à la tribune. On riait. Mais un jour, j’eus, moi aussi, par surprise, un attelage à quatre. Après un excellent déjeuner, où des truites fraîches et un gigot aux haricots blancs composaient le vrai menu de mon goût, je descendis pour aller à Arudy tenir une réunion publique. Ce chef-lieu de canton n’était pas loin. Devant la porte de l’hôtel que je quittais, je vis un magnifique landau à quatre chevaux. Mon étonnement arracha un éclat de rire à l’un des amis avec lesquels j’avais déjeuné. Il m’expliqua, dans un patois pur comme ses intentions, qu’il avait voulu me faire une surprise. Il y avait réussi. Mais pourquoi ?" Il faut bien, me dit-il, que vous ayez, au moins une fois, quatre
chevaux comme La Caze ”. J’essayai de lui démontrer que cette égalité rendait, à mon détriment, la situation inégale, puisque je perdais le bénéfice de ma démocratie ambulante. Bonnes ou mauvaises, mes raisons venaient trop tard : on m’attendait à Arudy. 11 fallut partir. Tu as sous les yeux la topographie d’Arudy ? Une rue droite que coupe presque à angle droit celle qui aboutit à la place. A l’intersection, pendant que les électeurs de la commune s’étaient rendus à la halle, où je devais parler, un vieux paysan et sa femme étaient restés assis sur le seuil de leur
f )orte. Quand la voiture s’engagea dans a seconde rue, l’homme, qui ne. pouvait pao encore me voir, crut, puisqu’il y avait quatre chevaux — signalement jusqu’ alors infaillible — que mon concurrent arrivait. Il se leva et cria, à plusieurs reprises : ‘ ‘ Bibo La Caze ! Bibo La Caze ! ” Mais sa femme me reconnut et accompagnant de trois mots un léger coup de poing, elle l’avertit de sa méprise.
Alors, ma revanche fut complète. Afin de mieux marquer son enthousiasme, le mari jeta plusieurs fois son béret en
l'air et, au bout de la rue, je l’entendais encore qui criait : “ Bibo Barthou ! Bibo Barthou ! ” Je n’eus pas le temps de faire des réflexions sur la fragilité du suffrage universel, et cela valut mieux pour le succès de la réunion, où j’en défendis les droits, que d’ailleurs personne ne menaçait, avec l’ardeur communicative qui suit, comme le disait ou à peu près le père Combes, un déjeuner cordial. . . Et maintenant, si tu me demandes pour qui vota ce bon paysan aux opinions successives, je n’en sais, naturellement, rien. Les bérets ont leurs secrets comme les âmes ont leurs mystères !...
Sixième Lettre de La JHontagnc.
25 août.
Tu es donc bien riche, mon cher François, pour faire ainsi des dépenses inutiles? Ce n’est pas un reproche que je t’adresse, car j’ai été très sensible à ton télégramme, mais tu n’as pas cherché à économiser les mots. .Mon père, qui savait les compter, m’avait appris à renfermer dans une “dépêche” de cinquante centimes — heureux temps ! — le maximum de communications. Il s’y reprenait à plusieurs fois, pour que la brièveté ne risquât pas de nuire à la clarté, mais il réussissait toujours à ne pas dépasser la dizaine. S’il y avait eu un concours, je crois que ses fournisseurs ou ses concurrents lui auraient difficilement enlevé le premier prix : il
excellait dans ces gageures télégraphiques. Ce n’est pas un art qu’il pratiquait, c’est un besoin auquel il répondait. Avec quatre enfants, la vie était dure : il ne fallait rien faire qui gaspillât des ressources gagnées au prix d’un travail difficile.
Tu ne t’étonneras pas, toi qui les a connus, du souvenir reconnaissant que j’envoie, en ce jour, à la mémoire de mes chers parents. Si j’ai pu faire quelque chose d’utile dans la vie, je le dois à leurs efforts et à leur sollicitude confiante.
Ils m’avaient élevé au-dessus de leur condition. C’était un risque. Peut-être n’ai-je pas trop démérité de leur attente, mais sans eux, que serait-il advenu de moi? Je ne m’imposais pas par une de ces vocations particulières, dont on dit qu’elles sont irrésistibles. J’aimais la lecture et je ne méprisais pas le travail, quoique je fusse, pour employer l’expression en usage, effroyablement “dissipé”. On m’avait donné le surnom d 'argent vif pour marquer sans doute la difficulté où j’étais de rester en place.
Seuls les livres et les journaux me retenaient. Leur choix n’était pas toujours
très sage. Ou plutôt, je ne savais pas choisir. Je me souviens d’un feuilleton du Petit Journal, La Morte Vivante, qui troubla mes nuits. Et quel hasard fit tomber entre mes mains Léo Incao, de Marmontel ! Cette lecture me passionnait. Je l’achevai le jour de ma première communion. J’accorde que j’aurais pu lire autre chose, mais, que veux-tu?
il me tardait d’aller jusqu’à la fin de ces aventures péruviennes. Elles ne me gâtèrent ni Pâme ni l’esprit. Rien ne m’en est resté. Il y a quelque vingtcinq ans, j’y ai remis le nez. Piteuse rencontre ! N’en fais pas l’essai. Si tu veux connaître un bon Marmontel, un IVLarmontel de derrière les secrets, prends ses Mémoires : tu ne perdras jpas ton temps. Nul n’a mieux raconté 1 extraordinaire époque où il vécut, et il me réconcilierait avec la littérature mémorialiste si une exception, particulièrement heureuse, ne confirmait pas la règle générale qui inspire mon scepticisme. . .
Donc, tu t es souvenu de la Saint- Louis, et ton message m’est parvenu à la première heure. C’est aujourd’hui ma
fête. Une fête, quand on a semé sur les chemins de la vie tout ce qui la rendait chère, et quand on accomplit ses soixante-dix ans ! Je n’ai pas le cœur en joie. Mais des amitiés comme la tienne me réconfortent et, faut-il te le dire ?
quoique je n'aime pas, ou que je n’aime plus, des manifestations à date fixe. . .
qui fixent trop la date, ton télégramme m’a fait du bien. Merci, et à l'an prochain, si Dieu nous prête vie, et non si \'on nous prête vie, comme l’écrivait ce rédacteur d’une anthologie qui se croyait l'esprit libre en substituant ce mot à l’autre dans une fable de La Fontaine !
Il y a des imbéciles dans tous les camps !
Ce matin, ici, le ciel n’est pas en fête.
Les montagnes et le lac ont disparu. Il n’y a plus rien. Il semble qu'une catastrophe a détruit, pendant la nuit, l’incomparable paysage. Un épais rideau noir barre l’horizon alpin. En bas, on dirait des vagues figées. Lucerne ne se laisse même pas deviner. La tristesse a tout envahi. Que vais-je faire? Il serait fou d'aller au Felsenweg. Je reprends un volume de Diderot, que le "plus
lq
prévu des hasards", comme dit quelque
part Maurice Donnay, a mis dans mes bagages. Après, je reviendrai vers toi, car j’ai besoin d’une présence aujourd’hui que je me sens si seul, et il y a une présence dans un souvenir.
9 heures — Mais on trouve tout, dans ce Diderot ! Aucun des grands hommes du i8 eme siècle n’est plus près de la vie, sinon Voltaire, et encore, sans que je compare leurs génies, je ne sais pas si Diderot n'est pas plus naturellement et plus durablement vivant ! Il a eu des anticipations extraordinaires. Et quel improvisateur ! C’est précisément à cause de ce don, poussé au degré suprême, que je lui passe la plume : tu n’y perdras rien.
L’improvisation n’est qu’une jonglerie de mots si elle ne s’appuie pas sur un fond sérieux. Comment travaillait Diderot?
Ecoute ses confidences à cette grande femme que fut Catherine II : “Lorsque j’ai pris mon parti, je pense chez moi, Le jour; La nuit, en société, dans Les rues, à La promenade: ma besogne me poursuit. J'ai sur mon bureau un grand papier sur lequel je
jette un mot de réclame de mes pensées, sans ordre, en tumulte, comme elles viennent. Lorsque ma tête est épuisée, je me repose. Je donne Le tempo aux idées de repousser: c’est ce que j’ai appelé quelquefois ma recoupe, métaphore empruntée à l’un des travaux de la campagne. Cela fait, je reprends ces réclames d’idées tumultueuses et décousues, et je les ordonne, quelquefois en les chiffrant.
Quand j’en suis venu là, je dis que mon ouvrage est achevé. J’écris tout de suite ; mon âme s’échauffe du reste en écrivant.
S’il se présente quelque idée nouvelle dont la place soit éloignée, je la mets sur un papier séparé. 11 est rare que je récrive, car les différents petits papiers que Votre Majesté a entre les mains n’ont été écrits qu’une fois : aussi restet-il des négligences, toutes Les incorrections légères de La célérité ”,
Sais-tu pourquoi, François, j’ai pris ce passage au vol pour le reporter sur ma lettre interrompue ? Non. Je te vois d’ici, plissant le front et clignant des yeux. Si intelligent que tu sois, et tu l’es plus que ta modestie ne le laisse croire, tu n’as pas compris. J’ai voulu
te montrer : i°) que rien ne change — 2°) qu’il en est de l’improvisation parlée comme de l’improvisation écrite. Ces “ confidences ” de Diderot m’étaient inconnues. Sans cela, quel parti j’en aurais tiré dans mon petit livre sur Le, Politique ! La préparation ambulante ou ambulatoire — j’hésite entre les deux termes et je consulterai là-dessus l’infaillible Ferdinand Brunot — est un procédé commun à beaucoup d’orateurs.
Waldeck-Rousseau et Jaurès, Viviani et Briand, y avaient recours. Après cela, il y avait autre chose et la “lime” pour parler encore comme Diderot, complétait la “ recoupe ”, mais c’était le superflu d’un nécessaire poussé déjà très loin. Ce qui m’a plu, c’est cette façon d’être “poursuivi” par sa besogne, partout, en tous lieux, à tous les moments. J e crois bien que dans Le Politique je parle ainsi de Leronensius, le plus ancien et le plus fidèle de nos amis communs. Mais, puisque nous sommes entre nous, je ne résiste pas au souvenir d’une anecdote. En 1894 je devais prendre la parole dans une interpellation de Jaurès et de JVLillerand sur la poli-
tique générale du cabinet Dupuy. Avant la séance, j'allai au Bois de Boulogne, où je fis, sans me hâter, le tour des lacs.
Je n’avais pas écrit mon discours, mais j'y avais beaucoup pensé, “ chez moi, le jour, la nuit, en société, dans les rues, à la promenade J’avais donné aux idées le temps de “ repousser je les avais ordonnées ; j’avais fait la “recoupe Alors, au Bois, en marchant, j’imaginai que j’étais à la tribune, face à Millerand et à Jaurès, qui alors !...
Je mâchonnai ma harangue. A cette heure, les alentours des lacs étaient déserts. Quand j’arrivai à la Chambre, j’y trouvai Poincaré, qui était ministre.
“ Vas-tu prononcer un bon discours ? ” me dit-il, dès qu’il me vit, avec une affectueuse sollicitude. “ Sait-on jamais ? ” lui répondis-je, mais si je fais celui que je viens de marcher au Bois, j'espère qu’il ne sera pas trop mauvais”.
Dupuy le trouva bon, car, à l’occasion d’une crise partielle, il m’offrit, Poincaré adjuvante, le ministère des Travaux Publics. A moins de trente-deux ans, le cadeau, quoique périlleux, n’était pas de ceux que l’on refuse. Si quelqu’un
de moins sûr que toi lisait cette lettre, il m’accuserait peut-être du péché d’orgueil. Comme il se tromperait ! A peine avais-je accepté que mon incompétence et les difficultés de ma fonction me remplirent d’effroi. Je songeais même à reprendre ma liberté. Un ancien, qui aimait les jeunes, un homme de grand talent et de grand cœur, Deluns-Montaud, m’en détourna. Il avait passé par le ministère des Travaux Publics. Il eut la bonté de me représenter, sinon de me démontrer, que je ne serais pas inférieur à ma tâche et que l’imprudence d’un refus, après parole donnée, serait pire que celle d’une acceptation.
Quand je rentrai chez moi, en prenant par le plus long afin de secouer mes pensées confuses où se mêlaient la satisfaction et la crainte, je trouvai déjà des télégrammes, des lettres, des cartes de visite, des demandes d'emploi à mon cabinet. Celles-ci surtout me firent comprendre que j e ne pouvais plus rien contre mon destin... Ily a trente-huit ans ! Mais non ! Est-il possible que trente-huit ans se soient écoulés depuis mon premier début dans les troupes ministérielles?...
Je calcule... Mais, de quelque façon que je compte, je ne réussis pas à plier aux fantaisies de mon désir la froide impartialité des chiffres. . . Quelqu’un a dit que les “ géomètres sont de mauvais politiques, parce qu'ils n’ont pas le nez avec lequel on évente les phénomènes fugitifs”. Ce philosophe ne prévoyait pas le nez de mon ami Painlevé. Pour ma part, j’ai toujours passé pour être un mauvais géomètre. Mais ai-je été un bon politique?. Que dois-je penser de moi, de ma vie, de mon action, de mes actions?
Un anniversaire, surtout à soixantedix ans, est la meilleure occasion qui puisse s’offrir à un examen de conscience.
L’idée me tente. Mais peut-on être juge et partie ? Ne risque-t-on pas, si l’on se présente au confessionnal de sa propre justice, de se donner, par amour-propre, une absolution trop générale? Je vais y réfléchir. Le cas en vaut la peine. Et puis, aujourd’hui, le temps est si gris que je pourrais me montrer trop sévère.
Je reviens à mon Diderot. Celui-là, si indulgent, si bon, si généreux, si profondément humain, aurait été un confesseur de tout repos !
Septième Lettre.
26 Août.
Quelle histoire et quelles histoires !
Il m’a été impossible d’achever hier ma lettre festivale et j'ai jeté bien loin cette confession privée dont mon anniversaire me donnait la tentation. A mesure qu’il se dissipait, la fuite du brouillard m’en ôtait la fantaisie. Ce fut un magnifique spectacle. Peu à peu, tandis que les vagues du lac se dégelaient, les montagnes revenaient une à une et le paysage se repeuplait. Je voyais le Pilate se dégager, de bas en haut, avec une lenteur pudique, de l’épaisse chemise qui l’avait recouvert pendant la nuit et toute la chaîne de l'Oberland bernois était rendue à la vie par la lumière renaissante. Mais le soleil ne procédait pas à
la façon d’un magique coup de baguette.
Comme s’il goûtait le plaisir de se faire attendre, il ne dissolvait le brouillard que par des déchirures successives et inégalement réparties. La décomposition du chaos nocturne créait, de place en place, un paysage de ruines. D’une rive à l’autre, des trous immenses se creusaient dans le lac. Lucerne hésitait à revivre. iVLais, tout d’un coup, la désagrégation s’achevait en apothéose. La splendeur d’une lumière bleue coloraitle ciel, l’eau et les Alpes. Le jour triomphant sortait de La nuit comme d’une victoire et le grand vers d’Hugo, au lieu d’accabler ma vieillesse, rajeunissait mon âme, éperdue devant le miracle qu elle contemplait.
Quelle belle matinée pour une promenade au Felsenweg ! Aussitôt dit, aussitôt prêt. Mais le concierge, il serait humilié si je l’appelais un "portier”, me happait au passage. On me demandait de Lucerne, au téléphone. Moi ! Ma surprise était grande. Je n’attendais personne et je maugréais contre l’indiscret qui venait ainsi troubler ma solitude, si bien gardée jusque là. "Allô !
Allô! Qui est là? — Moi. — Qui, vous?
— Tu ne me reconnais pas? — .Ma foi, non ! — Cherche. Ma voix ne te dit rien ? — Elle me dit que vous me dérangez (car je craignais une plaisanterie) et que le plus simple est de vous nommer :
peut-être alors vous reconnaîtrai-je.
— Louis, ne te fâche pas. C’est Saint- Christal qui te parle. . . Tu m’entends bien cette fois? — Oui. . . Ah ! mon vieux, j’ai eu peur d’un facétieux. Où es-tu? Que fais-tu? — Je suis à Lucerne, où m’appelait une question “ferrugineuse”. J’ai vu ton nom sur la liste des étrangers, et j’ai téléphoné pour m’assurer de ta présence. — Toi, si près, Saint-Christal ! Mais viens donc tout de suite. Tu as un bateau dans une dizaine de minutes et dans trois quarts d’heure je viendrai te prendre au funiculaire. . .
Pas de blague, n’est-ce ? Comment, tu hésites ? Je ne te reverrai pas de ma vie si tu ne passes pas ici, avec moi, une journée qui sera magnifique... — C’était bien mon intention. . . Mais... je ne suis pas seul ! — Une femme? — Oh ! à mon âge! Non, Lourdios et Juzon sont avec moi. — Lourdios et Juzon? Bien sûr? Je
ne m’attendais pas à ce triple bonheur.
Vite, vite, au bateau... Vous n’avez pas trois minutes à perdre. Je vous attends”.
Mon étonnement ne cessait pas. En voyage, il faut s’attendre à tout, mais rien n’est plus rare que la rencontre imprévue d’amis véritables. Voilà une chance que j’ai eue peu souvent avec toi. Ce n’est pas que tu ne prennes des vacances, mais, depuis que nous sommes allés à Bayreuth ensemble, je n’ai plus réussi à te décoller de ta maison de campagne. Ah! tu les aimes, tes prés et tes vignes, tes oies et tes poules, tes canards et tes cochons, et tu l'aimes aussi, la jolie petite rivière du Vert qui serpente à travers ton domaine, où poussent ces troènes d’une espèce plus blanche que ceux de Tristan Derème.
Est-il déjà arrivé? C’est, je crois, sa saison. Quand on a un voisin de cette qualité, et qui " cause ”, comme on dit chez nous, avec tant de subtile finesse,
on est presque excusable de ne pas quitter un coin de terre où la poésie vient rejoindre la nature. Je dis presque, car trois semaines, pour voir du pays...
et un ami d’enfance, ce n’est pas long !
Que tu m aurais fait plaisir hier ! Vraiment, François, tu m’as manqué, ou plutôt tu nous as manqué. Les oreilles ont dû te tinter fortement. . . Mais il faut que je te présente nos personnages.
Saint-Christal n’a guère changé. Avec sa longue barbe et ses abondants cheveux blancs, il ressemble de plus en plus à un patriarche. Il a toujours cette coquetterie du peigne dont nous nous amusions au Café François I er , surtout quand nous la comparions à la calvitie de Verlaine. 11 ne porte plus delorgnon.
Il l’a remplacé par de fortes lunettes, qui chargeraient sa figure d’un poids trop lourd si ses yeux, étonnamment jeunes, ne pétillaient pas d’esprit sous l’épaisseur des verres. Comme il suffit d'un rien pour se “ remettre ”, un mot, une intonation, un geste, il n'en faut pas davantage pour qu’on se retrouve tels qu’on aurait été la veille. Pourtant, je n'avais pas revu Saint-Christal depuis l’Exposition des Arts Décoratifs. Sans le vouloir, il m’y avait fait une heureuse concurrence. . . heureuse pour lui, s’entend ! Tu sais que nous avons le même goût des verreries modernes. J’avais
vu un Marinot de toute beauté, qui me plaisait par la délicatesse de ses couleurs et par l’originalité de sa forme, un chefd’œuvre, quoi ! de l’admirable artiste.
Devais-je, ou plutôt pouvais-je céder à la tentation ? Je me donnai, en me promenant, un quart d’heure pour réfléchir.
Quand je revins, résolu à l’achat, au bout de. . . cinq minutes, l’étiquette :
vendu me fit douloureusement sentir la faute de mon indécision. Saint-Christal, — un nom qui aurait mieux convenu à un verrier qu’à un ingénieur — était passé par là! Nous déjeunions ce même jour ensemble. Je lui racontai ma mésaventure, dont j’étais tout marri. Il me regardait avec une douceur affectueuse; puis, après m’avoir dit qu’il était l’acheteur, il m’offrit de me passer l’acquisition. Je refusai. Ses instances sincères n’y firent rien. Je pris une autre pièce de Marinot, qui, à l’examen, ne me fit pas trop regretter la première. Ainsi tout s’arrangea au mieux de nos préférences.
Mais c’est peut-être le Musée des Arts Décoratifs qui y perdra ! Car Saint- Christal a trois enfants et sept petits enfants, tandis que moi !...
Saint-Christal, quelle que soit la saison, est le prisonnier de la couleur qu’il s’est choisie. Tel Clemenceau, qu’il ne me souvient pas d’avoir jamais vu vêtu autrement, il s’est voué au bleu avec un gilet crème. Montagne, mer ou plaine, il ne lui importe guère : il a d’ailleurs une allure si personnelle et si distinguée qu’il ne passera jamais pour un démodé.
Il parle toujours d’une voix lente et nette, qui donne aux mots toute leur valeur. Qu’étaient-ce donc que ces questions “ferrugineuses" dont il s’occupait ? En l’entendant au téléphone, je pensais à des eaux minérales et je m’étonnais qu’ancien inspecteur général des Ponts et Chaussées, il eût, après avoir pris sa retraite, ainsi changé la direction de sa vie. Il me rit au nez.
Administrateur d’une grande Compagnie, c’est toujours aux chemins de fer qu’il s’intéresse, mais il y a une partie de la Suisse où ces questions sont dites “ ferrugineuses”. Je ne crois pas que le Dictionnaire de l’Académie adopte ce sens, mais je ne l’emporte pas dans mes bagages et je ne peux pas vérifier !...
A la différence de son camarade de l’Ecole Polytechnique, Lourdios est terriblement chauve et il frise, si je peux dire, l’obscénité. Le drôle d’homme !
Avec la pointe grisonnante de sa barbe et le retroussement effilé de ses moustaches, on le prendrait pour un bonapartiste qui a fait de son poil un programme.
Au contraire, il est resté passionnément radical. Pourquoi a-t-il refusé plusieurs fois la candidature à la Chambre ?
Aucun candidat, qu’il fût plus modéré ou plus avancé, n'aurait eu raison de sa verve endiablée et de son esprit caustique. Il aurait tenu la tribune avec éclat. J’ai cru comprendre que vous n’étiez plus très bien ensemble, mais j’ai voulu d’autant moins approfondir la cause de cette mésintelligence que Lourdios a pour toi une grande estime. De l’estime, oui ; de la sympathie, non. . .
Quoi donc alors ? Tant pis si je fais, en t’écrivant, une gaffe que j’ai évitée dans la conversation. Est-ce qu’il n’y a pas eu entre vous la femme. . . d’un notaire?
François, tu me raconteras cette histoire.
Ancien ministre de la Justice, je suis friand du " tabellionnage ”, et si tu me
fais une confidence, je te paierai de retour. . . plus largement que tu ne peux le croire !.
Ah. ! ce Lourdios ! Vêtu de marron, il étalait les larges nœuds d’une cravate flottante. Il aime les arts. L’exposition de Manet l’avait enthousiasmé : on le serait à moins. Mais, solide sur la peinture, il a du côté de la musique d’efîroyables lacunes, Pourtant il croit s’y connaître. A deux reprises, il a mis au compte de Debussy L’Apprenti Sorcier, sans faire cadeau, il est vrai, à Paul Dukas du Prélude à L’Apres-Alidi d’un Faune. Bon garçon tout de même ; loyal et jovial. Quel dommage que vous ne vous aimiez pas !.
De qui donc Condorcet disait-il :
" On est toujours dans son tort quand on se fâche avec Lui ?— Mais vous même?
— J’ai eu tort Il est impossible de se brouiller avec Juzon. Condorcet n’y aurait pas réussi. Il est si drôle, si gai, si amusant, si pittoresque, si fantaisiste, si divers, si constant, si imprévu, si dansant, si remuant, si chantant, si parlant, ce cadet d’Ossau! Tu ne le connais pas et tu ne peux pas savoir ce que tu perds
à ne pas le connaître. Il n'était pas de notre lycée. Elève du collège congréganiste, il s'est jeté avec un tumulte ingénu dans les opinions les plus extrêmes.
Je suis toujours étonné quand on veut lier quelqu’un à son éducation première, par la loi des causes et des effets. Je serais plutôt porté à soupçonner une sorte de contraste mystérieux entre les principes et les conséquences. Evidemment, il ne faut pas généraliser, mais deux exemples frappants s’offrent à ma mémoire. Denys Cochin, élevé dans un lycée, prêtait aux idées conservatrices le concours de sa fine éloquence, tandis que Marcel Sembat, enfant des Pères Jésuites, appuyait de son esprit infernal la doctrine socialiste. Diras-tu que ces exemples sont des exceptions? Oui, mais pas des exceptions tellement exceptionnelles que je ne puisse sans grand effort en augmenter la nomenclature.
A son rang, qui n’est ni des premiers ni des derniers, Juzon s’y trouve. Grand buveur de livres, il associe à un grand bon sens un jugement très ferme et une volonté très tenace. Tu sais mieux sans doute que moi quelle sorte de farine
lactée l’a enrichi. Parti de rien ou de peu, il a eu un des premiers, sinon le premier, cette idée simple, mais féconde, que seul un bon produit crée l’efficacité d’unebonne réclame. En d’autres termes, il a eu l’habileté, mise en valeur par des affiches de Cappiello, de pratiquer honnêtement un commerce lucratif. Il est riche, riche, riche, mais il ne renie pas ses origines démocratiques, dont je lui reproche plutôt d’exagérer les manifestations extérieures. A cela il répond qu’il ne trompe jamais personne. C’est vrai. Il ne se crée pas un rôle. Tel il est, tel il se montre, familier et exubérant, le verbe haut et le geste vif, mais il ne manque ni d’esprit ni de tact, et je sais qu’il a remis à leur place, dont ils n’ont plus eu envie de sortir pour se frotter à lui, des personnages qualifiés qui, d’ailleurs, ne lui ont pas gardé rancune.
Sa galerie de sculpture est célèbre. Elle n’est pas abondante parce qu’il a pris pour devise. . . artistique : peu et bien, mais à la différence de tant d’amateurs improvisés qui demandent des conseils pour ne pas les suivre, Juzon sait choisir ses références, et, ce qui est mieux, il se
rend à leurs avis autorisés, qu’il préfère aux incertitudes de son goût personnel.
Il n’a pas, à ce point de vue, l’ostentation d’un parvenu, mais il ne veut pas qu’ “ on lui manque”. Un collectionneur étranger voulut un jour forcer sa porte.
Quoiqu’il l’ouvre aisément, Juzon tient à être maître chez lui. Aussi fit-il répondre au visiteur mal élevé qu’il le recevrait volontiers s’il voulait prendre la peine de lui envoyer une lettre. Vexé, l’étranger lui écrivit en mettant sur l’adresse cette suscription, qui avait l’intention d’être insolente : M. Juzon, meunier. La réplique fut prompte et dure. Comme l’aîné de ses enfants habitait avec lui, il répondit : Le meunier et don fiLd vous attendront demain au soir à neuf heures. Juzon savait bien son La Fontaine !
Mais pourquoi, si petit, attire-t-il l’attention par l’extravagance de ses costumes? Il m’est arrivé hier matin au Bürgenstock en culottes grises, en bas noirs, en chaussures jaunes et ferrées. Sa chemise bleue, qu’aucun vêtement ne recouvrait, n’avait pas de col. Une tignasse ébouriffée repoussait son béret, qu'il ne
quitte jamais. En descendant du funiculaire, il crut plus décent de remettre sa veste. Quelle horreur! Où donc avait-il trouvé ce ton verdâtre? L'ensemble faisait le plus singulier personnage, et qui riait, et qui criait, et qui gesticulait, et qui patoisait ! J’en étais gêné. Mais lui, rien ne le gênait. Au bout de cinq minutes, la terrasse était conquise. Seul un ex demi-roi boudait. Vieux républicain, Juzon n’en avait cure. S'il s'était aperçu de ce mépris, il l’aurait tenu pour un honneur. Comme on sentait vite que, sous cet accoutrement bizarre, il y avait la bonté d’un cœur généreux, on s’approchait de lui avec sympathie. Je n'ai jamais vu de revirement plus complet.
Je fis des présentations. Sans être un homme du monde, mon ami, qu'un curieux hasard m’avait fait rencontrer pendant la guerre dans une association de bienfaisance, se tirait d’affaire avec une grande aisance. Rien ne l’embarrassait. J’avais presque le remords d’avoir eu quelque honte de lui. Juzon était moins gêné avec les femmes qu’avec les hommes. Il accompagnait de révérences qui accentuaient la petitesse de sa taille
les mots qu’il leur disait, et qui étaient ceux qu’il fallait leur dire. La vie d’hôtel m’avait procuré le plaisir de connaître une charmante jeune femme, qui avait reçu de sa mère, hindoue et mariée avec un français, une peau admirablement brune, comme les bains de soleil n’en donnent pas, et des yeux noirs magnifiques, profonds comme une nuit lumineuse. Cette délicieuse Lakmé avait quitté à l’âge de deux ans son pays natal. Sa grâce parisienne, sa retenue et sa distinction lui valaient, malgré sa jeunesse, tous les hommages. Je lui présentai Juzon. Comment allait-il s’en tirer. “ Madame, lui dit-il en s’inclinant devant elle, je crois avoir eu l’honneur de vous rencontrer chez Anatole France.
N’est-ce pas de vous qu’il a dit, en rendant un juste tribut à une jolie femme :
“Elle était petite et, quand on la tenait, il n’y amit pao loin à chercher pour trouver tout ce quon en voulait”. Ce compliment imprévu aurait pu passer pour une impertinence s’il n’y avait pas eu “la manière”. La jeune hindoue et son mari ne furent pas les derniers à sourire.
Mais je dois t’avouer ma surprise. Où
diable Juzon, ce Juzon que son costume d’arlequin de la montagne rendait tout de même ridicule, avait-il déniché, pour la placer avec tant d’à-propos, cette phrase exquise d’Anatole France? Il ne voulut pas me le dire. Ah ! Béarnais ! Béarnais !
— et combien il l’était ! — on vous prend rarement sans vert. . . Si tu étais près de moi, François, tu me répondrais avec ton habituelle promptitude d’esprit :
“nous sommes du pays du Vert-Galant”, et tu reniflerais les histoires que nous nous sommes racontées. Patience, patience : tout vient à point à qui sait attendre, et il ne faut pas servir le dessert avant les hors-d’œuvre. D’ailleurs, je n ai pas le loisir d’achever aujourd’hui cette lettre, déjà trop longue. Peut-être t’écrirai-je demain.
Huitième Lettre.
28 août.
La journée s’est passée hier sans que j’aie pu prendre la plume. J’ai beaucoup marché et beaucoup bavardé. Quand on a fait des connaissances dans un hôtel, on n’est plus son maître. Les relations vous attirent et elles vous emprisonnent.
D’ailleurs, je n’ai pas à me plaindre.
J’ai réussi à éviter des gens qui ne me plaisaient pas, et je goûte le charme des compagnies que j’ai choisies. Il n’est pas commode d’obtenir ce résultat. J’y suis pourtant parvenu. La myopie est une gêne dont je souffre souvent, mais elle a ses avantages : ceux qui voient mal trouvent dans leur infirmité un facile prétexte pour n’avoir pas vu ceux — et
celles ! — qu’ils n’ont aucun plaisir à regarder. A quelque chose myopie est bonne...
M.es trois amis ont pris avant-hier le dernier bateau. Le temps ne nous avait paru long, ni aux uns ni aux autres.
Nous avions tant de choses à nous dire !
Même quand on se connaît très bien, on se connaît moins qu’on ne le croit.
Il y a dans chacun de nous des coins obscurs et comme des chapelles secrètes où personne ne pénètre. Ainsi, de toi et de moi. Je suis sûr qu’on ne trouverait pas une amitié qui soit plus ancienne, plus intime et plus confiante que la nôtre. Est-ce à penser que nous savons tout l’un de l'autre? Non. Evidemment, nous n’avons pas l’intention de nous cacher quelque chose, car il n’y a rien que nous ne puissions nous avouer, mais nous ne nous sommes pas toujours tout dit. Se le dit-on à soi-même? J’ai su, par un hasard qui t’étonnera, l’aventure qui t'est arrivée rue des Remparts, à Bordeaux, deux ou trois mois avant la guerre. Il peut être dangereux de revenir, par curiosité, aux lieux où l’on connut la joie d’avoir vingt ans. Ainsi,
vieux cachottier, tu as "rencontré”, et, paraît-il, dans tous les sens du mot, la...
petite fille de Martine. Rencontre passagère, n’est-ce pas? Tu me raconteras cette histoire. Comme elle était belle, Martine, au temps de notre jeunesse !...
Moi aussi, j aurai mon anecdote et tu seras bien surpris d’apprendre quel professeur, dont l’enseignement de la vertu n’était pas d’ailleurs la fonction, me trouva un soir chez elle. Oh ! sa tête, sa tête ! Il ne me garda pas rancune et sa boule blanche me prouva, au moment des examens, que la jalousie ne nuisait
E as à son impartialité. C’était un brave omme, et Martine une jolie coquine, mais si jolie vraiment !...
Avec Saint-Christal, Lourdios et Juzon, nous avons attisé les cendres de notre passé. Mais pas, tout de suite, celles que tu peux croire ! Proviseurs, censeurs, professeurs, maîtres d’étude, tous ces visages qui nous furent chers ou hostiles ont revécu devant nous. La présence de Juzon nous permettait de faire des comparaisons entre des établissements différents où 1 ’éducation n'était pas la même. La conversation soulevait
de graves problèmes. Nous y avons les uns et les autres contrôlé nos souvenirs.
Il y aurait beaucoup à dire, mais est-ce la peine, puisque tout se résoud dans la liberté de l’enseignement, dont je reste le partisan déterminé?. . .
Au cours de ces histoires, ton nom, mon cher François, a ressuscité en moi une petite rancune que je croyais bien morte. Car tu fus le principal auteur de La fuite a Levcar. Oh ! cette brusque échappée de toute l’étude, sur la route de Bayonne, pendant la promenade du dimanche, sous les yeux ahuris d’un maître impuissant ! Que faire devant, ou plutôt derrière, quarante élèves qui ont pris les jambes à leur cou ! Il parlait, il criait, il suppliait, mais nous courions si vite que ses conseils et ses prières tombaient, comme des balles mortes, dans l'espace de plus en plus élargi qui nous séparait.
Quand tu vins, dans la salle où je travaillais, seul et tranquille, pour m'annoncer votre projet, je résistai à une escapade qui mettrait tous les torts de notre côté. Alors au nom de la solidarité lycéenne, tu employas les grands
pas tout à fait volé. Je revois sa figure rasée de près, son teint rouge, la fixité peu bienveillante de ses yeux bleus. Il était d’une intelligence remarquable.
Alais la bonté lui manquait. On chuchotait qu’il était entré dans les ordres par dépit d’amour. Peut-être. Prêtre irréprochable, il ne marchandait pas aux autres la dureté de ses reproches.
Etait-ce par conviction démocratique qu’il nous dit un jour le plaisir qu’il aurait à frotter nos vêtements propres contre la blouse, salie par le travail, d’un ouvrier manuel ? Le respect que nous avions pour lui tenait à une contrainte dans laquelle il n’entrait aucune affection. Je la rappelle sans haine, et je suis bien sûr que tu partages mon sentiment, qui n’est pas un ressentiment.
L’abbé Tilargue, né violent, savait mal se contenir. Il était maladroit. Ce fut sa dernière maladresse, et la plus grave, qui me permit d’épargner à notre escapade les sanctions qu’elle méritait. Cinq jours auparavant, l'aumônier irascible avait ouvert brusquement la porte de deux études pour menacer les é n’iraient pas au confessionna
eves qui . D’une
voix sèche et les yeux brillants de colère, il parla de “lâcheté” et de “trahison”. Puis il claqua la porte avec fracas. Cette irruption n’était autorisée ni par les règlements ni par les convenances. Nous en fûmes tous émus. Nous étions trop jeunes, dix-sept ou dix-huit ans, pour invoquer la liberté de conscience outragée, mais la brutalité du procédé était si choquante qu’elle fit naître en nous une indignation irritée qui n’avait pas eu le temps de s'apaiser encore, et qui, à vrai dire, n'était pas tout à fait étrangère à notre voyage vers l'ancien évêché de Lescar.
J’en pris texte ou prétexte auprès du Recteur. Son visage s’assombrit. Il ne s’attendait pas à ce qu'une gaminerie créât un gros incident. Je n’avais pas élevé le ton jusqu’à la grandeur d'un principe. Nous avions été insultés, et nous n’étions pas contents : voilà tout.
Mais, si nous avions été punis, que serait-il advenu au dehors, avec les parents et avec la presse ? Le Recteur rentra à Bordeaux. Notre proviseur, un brave homme, nous sermonna en son nom avec une douceur attristée et
émouvante, car nous lui avions fait une peine qu’il ne méritait pas. Notre silence accablé lui prouva la sincérité de nos remords. Et ce fut tout. Si j’avais eu le grand tort de prendre ma part de la faute commune, je l’avais réparée en réussissant à ooud ou, si tu veux, à noud sauver. Mais le die ood non oobid, que l’admirable professeur Edet nous avait expliqué en rhétorique, ne me fut pas épargné. L’abbé Tilargue me rattrapa au Prix de La Niile, que sa voix prépondérante me fit refuser. En 1880 ! 11 y a prescription ! Que son âme repose en paix !
Mon rôle dans toute cette affaire m’a valu les compliments de Juzon, sans que je m’en fasse un honneur ! Au contraire, Saint-Christal et Lourdios ont partagé mes regrets. Mais toi, y penses-tu encore? Il a fallu la plus singulière des rencontres, dans le canton de Lucerne, pour que nous ayons parlé de cette trop vieille histoire. Il y en a eu d’autres que nous nous sommes rappelées avec plus de plaisir. A défaut d’un
Jurançon, que l’on ne trouve naturellement pas ici, un excellent vin du "pays’’ nous avait mis en verve. Ce vin et Juzon pétillaient. Il nous a raconté son histoire de La rue de Monceau, car il annonce avec cette gravité la plus comique des gamineries. Nous en avons ri aux larmes.
Mais cela peut-il s’écrire? Il y faut le ton, le geste, le mouvement, l’accent.
Juzon avait vint-cinq ou vingt-six ans. Un ami le présenta un soir, dans un dîner, à une femme dont l’âge se rapprochait du sien. Jolie? Juzon ne le dit pas, mais il se rappelle que, loin d’être laide, elle était très bien faite, plus grande que lui, spirituelle et instruite. Elle lui plut tout de suite et il l’amusa. Divorcée, à torts communs, elle aurait été irréprochable, si un vieux comte n’avait pas subvenu au superflu de son existence. Elle ne le trompait pas, mais sa fidélité tenait moins à son amour qu’au souci de ne pas se créer des tracas inutiles. Ce fut Juzon qui troubla sa tranquillité. Elle avait refusé de céder aux sollicitations pressantes d'un publiciste célèbre : un ami, oui : un amant, non. Il lui écrivait des lettres de
la passion la plus délicate. Brutal dans son journal, où il faisait à tous les ministères une opposition de parti au nom d’un régime déchu, violent, insolent, friand de la lame, il était, surtout avec les femmes, qu’il adorait, charmant dans l’intimité. Juzon fut à même de s’étonner du contraste qu’il y avait entre sa haute taille, qui s’accordait avec une forte corpulence, et l’élégance de son écriture presque féminine. La jeune femme, que son noble amant, retenu par les liens du mariage, ne voyait jamais le soir, consentit à recevoir Juzon, mais à la condition, formelle et acceptée, qu’il sût se contenter d’une conversation amicale et d’une tasse de camomille.
Ils causaient tous les deux, comme de vieux camarades, lorsque la femme de chambre apporta une carte. C’était le journaliste, qui prétendait avoir à faire une communication importante et urgente . Ce sont des mots qu’un long usage n’a pas encore affaiblis. A neuf heures ! Piquée par la curiosité, car elle n’avait rien à craindre, la maîtresse de la maison ne refusa pas la visite. Que faire de Juzon ? Il était trop tôt pour le
risqua la partie suprême : la couverture était faite et il entra dans le lit qu’elle lui ouvrait.
Quand la jeune femme, enfin débarrassée du visiteur, dont la communication n’avait d’urgent et d’important que l’impatience d’un violent désir, revint à sa chambre à coucher, son regard se porta vers le fond, du côté de la fenêtre, où une table ronde, d’un joli style Louis XV, supportait toujours deux ou trois livres.
Le fauteuil était vide. Pas de Juzon.
“Où êtes-vous?” cria-t-elle, étonnée de cette absence. “ Ici ”, lui répondit une voix assurée qui venait du lit. Eh oui! Juzon y était, mais en poussant la porte qui s'ouvrait de ce même côté, elle ne l’avait pas vu. Quel dommage que tu n’aies pas entendu Juzon ! Je ris encore de sa mimique, si expressive que nous étions présents à la scène. Ni Crébillon fils ni Laclos ne l’auraient mieux racontée. Et quel dialogue ! “ Que faites-vous là — Je vous attends — Vous êtes fou? — De vous — Vous allez me faire le plaisir de sortir. — C’est un autre plaisir que je me promets.
— Et vous trouvez cela drôle? —Fichtre
non! si cela dure ainsi. Venez vite”, et Juzon, à ce moment, réédita sans le savoir le mot de Nieuwerkerke à une princesse illustre. Cette réponse fermement spirituelle ne dérida pas la jeune femme. " Vous êtes un insolent. Je vous laisse cinq minutes pour sortir et pour filer. Sinon, je sonne. . Sonner qui ? La femme de chambre ? La concierge ? C’était faire un scandale sans profit. Auraient-elles pu croire que cet homme, presque aussi “ nu que le discours d’un académicien ’’, occupait ce lit par un coup de surprise et de folle audace ? Juzon balbutia des excuses :
il se fit suppliant, prometteur et câlin.
Au lieu d’être odieux et ridicule, il devint irrésistible. Tu devines le reste, et c’eot dire aoocz que de ne Le dire point, comme je l'ai lu dans un Conte de La Fontaine. Et si après cela tu ne désires pas connaître Juzon ! Je te T amènerai, car il a d’autres histoires. . .
Auprès des siennes, les nôtres te paraîtraient fades, quoiqu’une nuit d’orage près de Saint-Girons ait valu à Saint-Christal une singulière aventure ! ! !
Mais je saistfâ va La jeune Hindoue, comme
il est dit dans Lakmé. Son mari, qui n’a pas tort de l’adorer, vient de m'inviter à aller voir avec eux le soleil qui va se coucher magnifiquement sur le Titlis et sur laYungfrau. Bonsoir, François.
Neuvième Lettre.
Bürgenstock, 3o août.
Cette lettre, mon cher Françoid, dera trèd brève. Voila. Léo nttt’.i au ciel de vont mided en grève.
Il fait trèd bleu, trèd pur, trèd beau, trèd chaud; enfin, Je duid lad; cette foid, J avoir la plume en main.
Excuse cette parodie. Elle ne vaut ni Le homard à La Coppée, ni tant d’autres pièces exquises des Sonneto du Docteur.
Comme il avait de l’esprit, ton confrère bourguignon ! Il a écrit un livre classique, et qui durera. Maisjelui sais gré, autant que de ses vers, d'une bonne action artistique. C’est lui, le Dr Camuzet, qui a amené à Paris, Louis Legrand, em-
S loyé, je crois, dans une banque à Dijon, ont il avait découvert le talent en visitant le soir un cours professionnel.
Qui ne voudrait avoir eu dans sa vie une chance pareille ! L’occasion m’en a été refusée, mais je sais bien quel ministre de l’Instruction Publique donna à Louis Legrand, illustrateur et peintre, la rosette delà Légion d'Honneur. . . à Louis Legrand, condamné autrefois, à cause d’un dessin inoffensif, à la prison pour outrage aux mœurs ! Ni la justice ni la médecine ne sont infaillibles. Sur cette belle déclaration de principe, qui a du moins le mérite de nous ramener ensemble à l'humilité, je vais te tirer un beau coup de béret.
Il a fallu que je t’aime beaucoup, mon cher François, pour t'envoyer cette série de lettres. Tu m’as dit qu’elles t’amusaient. Je te crois, d’abord parce que je te sais franc, et ensuite parce que je m'y suis, moi, suffisamment diverti. On a plaisir à sortir de son genre habituel.
Je ne tiens pas pour mino, comme le bonhomme Corneille, les amuoementd de la distraction. Quand j’ai voulu, jusqu’ici, me distraire de la politique, au sens original comme au sens imagé du mot, j'ai trouvé dans les Lettres, dans l’Histoire et dans la Musique de quoi occuper
mon esprit. Mais il m’est très peu souvent arrivé de me mettre personnellement en scène. Tu m’y as attiré. As-tu eu raison ? Quoique j’aie écrit au gré de ma fantaisie, sans plan préconçu, sans ordre chronologique et sans méthode logique, le fond de ces lettres de la montagne est sincère. Tu m'y as retrouvé. Si d’autres les lisaient, qu’en penseraient-ils? Tu les as communiquées à quelques-uns de nos camarades, dont l’indulgence a excusé mon audace. Mais pourraient-elles plaire, fût-il restreint, à un vrai public? On n’a pas que des amis dans le monde. La vie est une concurrence continue. Et il y a les légendes ! Et il y a les potins ! Et il y a les calomnies ! On ne connaît la vraie figure de personne. Laisse-moi pourtant me rendre cette justice qu’en t’écrivant dans l’intimité la plus confiante, je ne me suis ni fardé ni grimé. Aussi je n'ai pas peur de me relire. Renvoie-moi donc mes lettres. Je serai à Paris la semaine prochaine. Quel état d’esprit y prendrai-je? Moins sensé peut-être à la ville qu'à la montagne, je ne me sens malheureusement pas incapable de me laisser
arracher ces feuilles volantes pour les livrer à l’impression. Sera-ce une imprudence? Donne-moi là-dessus un bon conseil. Je te promets de le suivre dans l'exacte mesure où il s’accordera avec ma résolution.
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE PREMIER JANVIER MIL NEUF CENT TRENTE TROIS SOUS LA DIRECTION DE
Robert LANG