Promenades biographiques
D'autres châteaux de Touraine offrent autant, sinon plus, d'intérêt que Clienonceaux.
Chaumont, Luynes et Amboise sont autrement grandioses d'aspect : Usséou Chinon s'encadrent de paysages plus gracieux ; mais tandis que la politique a laissé dans ces grandes demeures des souvenirs tristes ou quelquefois sanglants, on ne rencontre à Chenonceaux que celui des fêtes, des réunions nombreuses et brillantes.
Flaubert y vint-il avec les préjugés d'un érudit ou son impression fut-elle spontanée? Dans tous les cas, lui qui devait se montrer souvent morose durant son voyage en Bretagne, s'enthousiasma pour la Touraine, et la description qu'il en fit dans Par les Champs et par les Grèves s'égaya de tout le plaisir qu'il a ressenti.
Les châtelains de Chenonceaux méritaient certes les éloges que Flaubert devait leur décerner. C'étaient alors M. et Mme de Villeneuve, qui se plaisaient à faire les honneurs de leur domaine avec une simplicité et une amabilité exquises.
M. de Villeneuve était heureux de se pouvoir livrer loin du monde aux plaisirs de la campagne et employait sa fortune à des travaux utiles qui transformèrent Chenonceaux
en un séjour d'une incroyable activité. M1- de Villeneuve y fit venir des jardiniers de premier ordre pour l'aider dans
ses entreprises de culture et on y avait vu. dans les premières années de l'empire, un jeune étudiant du nom de Bretonneau, qui. ayant échoué à Paris dans ses examens de médecine, était venu s'établir au village de Chenonceaux comme officier de santé et aidait de ses conseils de botaniste les jardiniers de Mrae de Villeneuve. Celle-ci. comme témoignage de gratitude, avait su faire disparaître le découragement qui avait interrompu la carrière de l'étudiant et l'avait déterminé à subir sa thèse de doctorat. Il devint un des médecins les plus illustres de son temps. l Flaubert avait donc vu juste lorsqu'il écrivait : « Je ne sais quoi d'une suavité singulière et d'une aristocratique sérénité transpire du château de Chenonceaux. Il est à quelque distance du village qui se tient à l'écart, respectueusement. Bâti sur l'eau, en l'air, il lève ses tourelles, ses cheminées carrées.
« Le Cher passe dessous au bas de ses arches, dont les arêtes pointues brisent le courant. C'est paisible et doux, élégant et robuste. Son calme n'a rien d'ennuyeux et sa mélancolie n'a pas d'amertume.
1. Coïncidence curieuse, Flaubert, lorsqu'il passa par Tours, se rendant à Chenonceaux pour la première fois, fut soigné par Bretonneau.
Voici comment Maxime du Camp a relaté cet événement dans ses Soacenir* littéraire* :
Le début du voyage fut troublé. Dès le quatrième jour, pendant que nous étions à Tours, Flaubert su'ût une crise nerveuse. Je fis appeler le docteur Bretonneau qui était alors une des sommités de la France médicale. Il accourut. Déjà âgé, ayant en lui quelque chose de l'homme da campagne transplanté à la ville, il m'impressionna par son intelligence et par ce regard profond du vieux praticien qui semble scruter l'âme en même temps que le corps. Avec la sincérité d'un vrai savant, il avouait son ignorance et disa;t : ■ Notre science n'est qu'une suite de desiderata et nous en sommes encore à nous demander ce que c'est que la migraine, u II ordonna le sulfate de quinine, mais dans des proportions telles que je fus effrayé et me permis quelques objections.
Le docteur Bretonneau m'écouta avec patience et me répondit : « Le sulfate de quinine n'est bon à rien s'il ne produit dans l'organisme l'effet d'un coup de canon. »
Je n'ai point oublié cette parole ; trois ans plus tard je me la suis rappelée dans les montagr.es du Liban et je m'en suis bien trouvé...
Maxime du Camp.
(Souvenirs littéraires)
En Bretagne.
« On entre par le bout d'une longue salle voûtée en ogives, qui servait autrefois de salle d'armes. On y a mis quelques armures qui ne choquent pas et semblent à leur place. Tout l'intérieur est entendu avec goût. Les tentures et les ameublements de l'époque sont conservés et soignés avec intelligence. Les grandes et vénérables cheminées du xvi" siècle ne récèlent pas sous leurs manteaux les ignobles et économiques cheminées à la prussienne qui savent se nicher sous de moins grandes.
« Dans les cuisines, que nous visitâmes également, et qui sont contenues dans une arche du château, une servante épluchait des légumes, un marmiton lavait des assiettes et, debout aux fourneaux, le cuisinier faisait bouillir pour le déjeuner un nombre raisonnable de casseroles luisantes. Tout ce'a est bien a bon air, sent son honnête vie de châfean, sa paresseuse et intelligente existence d'homme bien né. J'aime les propriétaires de Chenonceaux. »
En écrivant ces lignes au mois de septembre 1847, Flaubert savait-il — il n'en fait pas mention — que cent ans pins tôt, presque jour pour jour, Jean-Jacques Rousseau, installé à Chenonceaux avec la famille Dupin, célébrait aussi les agréments de la vie de château qui pour lui se partageait entre la musique, la poésie, la bonne chère et la promenade. Mme Dupin, qui avait pris Rousseau pour secrétaire, se livrait à des entreprises littéraires qui n'aboutirent qu'à des écrits fort courts : Essais et un Petit traité du Bonheur, très vanté par George Sand.
Jean-Jacques, en dehors de sa collaboration aux œuvres de la châtelaine, fournit au théâtre qu'elle avait fait construire dans la grande galerie une comédie en trois actes, l'Engagement téméraire, dont il avoue lui-même la médiocrité, et composa plusieurs trios à chanter et une pièce de vers, V Allée de Sylvie, du nom d'une allée du parc.
Il séjourna à Chenonceaux jusqu'à la fin de l'automne et rentra à Paris.
Plus tard, en 1762, lorsque aj^ant abandonné ses fonctions chez les Dupin, avec lesquels il ne se brouilla pas complètement, il songeait à se retirer du monde, il eut
l'idée de retourner en Touraine. Il ne rêvait sans doute pas un exil morose et une solitude absolue. Mais il ne donna pas suite à ce projet et Jean-Jacques Rousseau ne vint qu'une fois à Chenonceaux. *
Flaubert y vint quatre fois et si dans Par les Champs et par les Grèves il nous a laissé le récit de sa première visite il n'a parlé qu'incidemment - des trois autres qu'il fit en mai 1876, en mai 1877 et en mai 1878.
Et ces trois dernières furent les plus intéressantes. En 1847 il était venu en simple touriste. Mais en 1876 il était invité par la châtelaine de Chenonceaux et , comme Rousseau au xviii" siècle, il y séjourna et mena la vie de château là précisément où il avait reçu, trente ans plus tôt, une impression si favorable.
Une plaquette, aujourd'hui introuvable, tirée à petit nombre et publiée chez MM. Deslis frères3 à Tours, fixa le récit du dernier séjour.
L'auteur, Charles Richard, journaliste de talent, collaborait au Journal d'Indre-et-Loire. Son ouvrage est un petit in-16 de soixante pages, ayant pour titre Chenonceaux et Gustave Flaubert, et divisé en deux parties : 1° le séjour de Flaubert à Chenonceaux ; 2° la galerie de Chenonceaux. Un plan de la galerie complète cette précieuse brochure.
Le château était devenu, depuis 4864, la propriété de
1. En 1 8 i-2 . George Sand, qui s'appelait encore Aurore Dupin, vint aussi à Chenonceaux, chez son cousin Dupin de Villeneuve. Elle trouva dans la bibliothèque les écrits de M,ne Dupin et y reconnut la manière de Jean-Jacques Rousseau. C'est pour cela qu'elle en fit grand cas, car ses louanges n'étaient pas dues à un désir de manifester sa sympathie envers sa famille. Les relations qu'elle entretenait avec elle étaient loin d'être bonnes et elle avait fait toutes sortes de difficultés pour venir à Chenonceaux, dont elle ne parla jamais dans la suite.
2. Dans une lettre à sa nièce Caroline : 1876. « L'hospitalité d'ici
« est charmante. Je couche dans le lit de François Ier... J'ai pour com- « pagnon un peintre charmant. « (Evidemment le peintre Toché.)
Puis en 1878 dans une lettre à Mme Roger des Genettes : <• J'ai passé « cinq jours de la semaine dernière à Chenonceaux, chez Mme Pelouze. « On y a fait en l'an 1577 une ribote ornée de femmes nues que j'ai « envie d'écrire... »