Pol Kalig est le pseudonyme du docteur Chenantais
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Quelques mois après cette lecture, VTerlaine faisait paraître les Poètes Maudits et Corbière y figurait en tête du volume.
Lorsque, vingt ans après, je publiai un essai de biographie de Tristan Corbière, je pus montrer le poète à Roscolf et à Moriaix où s'écoula la plus grande partie de sa vie. Les documents me firent complètement défaut quant à son séjour à Paris.
Cette lacune a été à peu près comblée ces derniers temps par M. Léon Durocher. qui a publié dans le Fureteur breton un article où il nous apprend que le poète fut en relations suivies avec le peintre paysagiste, M. Camille Uuluur, lequel peut tournir à son tour des renseignements assez précis sur la vie de Corbière à Paris.
On sait maintenant qu'il habita d'abord cité Gaillard, puis rue Frochot.
« Du reste, ajoute M. Durocher, relations parisiennes très restreintes. Le génie de la contradiction écartait de lui ceux qui, à. travers ses boutades, ne sachant discerner une nature d'élite, le jugeaient insociable ».
Le neveu du financier Laffite qui l'avait vu à Douarnenez, disait de lui : « Un garçor. insupportable ! Je ne pourrais pas vivre avec lui. Il prétend que le billard est le jeu de hasard par excellence. »
Léon Durocher cite quelques noms de peintres qui formaient avec Corbière l'entourage du vicomte Rodolphe de Ijiutine et de Marcelle qui était depuis dix ans la maîtresse du vicomte. C'est au milieu de cette réunion que Corbière assista à la première de La Fille de Mme Angot, où il rencontra Henri Monnier qui avait connu le père Corbière. L'auteur du Négrier, moins timide que l'auteur des Amours /aunes, avait fréquenté les célébrités de son temps.
Tristan était un solitaire. Venu à Paris dans le sillage de Marcelle, le breton qu'il était changea tout-à-coup d'allures, soignant ses toilettes, faisant, en dépit de son caractère et de ses habitudes, quelques tentatives d'élégance.
...Sa pauvre musc pucelle Fit le trottoir en demoiselle.
Rodolphe de Battine appartenait à une vieille famille de la Sarthe '. Très joueur et ajrant pour cette raison dissipé une partie de sa fortune, il avait environ trente ans quand éclata la guerre franco-allemande. Il ht toute la campagne comme officier.
Blessé aux environs du Mans, il vint, accompagné de Marcelle, achever sa convalescence à Roscoff, où le faux ménage se lia avec Tristan.
En 1874, Corbière accompagna Rodolphe dans une des visites que celui-ci faisait de temps à autre à son père, lequel habitait, à quelques lieues du Mans, une charmante propriété qui n'a pas changé depuis cette époque. C'est un grand rez-de-chaussee dans le stjde du xvne siècle, encadré de deux pavillons, le tout entouré de douves.
Les anciens serviteurs de la famille de Battine se rappellent parfaitement le séjour de Corbière :
« Je vis, me dit l'un deux, un homme singulier de tenue et d'allure, maigre comme un clou, jaune comme un citron. L'ensemble de sa personne était si étrange que mes yeux
1. La famille de Colomb de Batines ou Battine, date du xive siècle et est originaire de la Côte-Saint-André, en Dauphiné.
Un sieur de Batines fut, en 1671, maréchal-des-logis de la compagnie des Grands Mousquetaires et gouverneur d'Ourchie, en Flandre. Gabriel de Colomb, son aïeul, fut capitaine de deux cents hommes en 1585, et Claude de Colomb, son frère, eut une compagnie franche d'infanterie pour la garde du château de Demont. en Piémont.
Le comte de Colomb de Batines, père de Rodolphe et propriétaire, des Aiguebelles depuis 1828, avait épousé Catherine Steilaye de. Baigneux de Coure: val.
Armes. — De Colomb de Batines : Tiercé en fasce de gueules or et sable. L'or chargé de 3 colombes d'azur, becquées de gueule.
Devise. — En fidelta finiro la.vita.
La Comtesse mourut en i87U, le Comte en 1874 et leur fils Rodolphe en avril 1875, deux mois après Tristan Corbière. R. M.
ne pouvaient se détacher de lui. J'étais tout jeune alors : « Regarde-moi bien petit, me dit-il, quand tu vivrais cent ans, jamais tu ne verras un animal aussi laid que moi '. »
Dans la chambre du comte, on voyait une sorte de diptyque en couleurs, dessin de Corbière : d'un côté, le blason de la famille de Battinc et de l'autre le blason que Tristan s'était composé. Au dessous du premier il y avait la devise des Battinc et au-dessous du second ces vers :
Mon blason pas bégueule Est comme moi faquin ; Nous bandons à la gueule Fond troué d'Arlequin.
Rodolphe de Battine mourut quelques mois après Corbière, en 1875. Marcelle hérita des débris de la fortune du comte. Elle était encore à Paris en 1887. Je n'ai pu savoir, malgré toutes mes recherches, ce qu'elle devint depuis.
11 est surtout regrettable de ne pouvoir publier la correspondance de Corbière avec Marcelle durant le temps qui précéda le premier séjour du poète à Paris.
Le peu que j'ai vu des lettres de Corbière me fait croire que la publication de sa prose serait du plus haut intérêt littéraire.
Dans les Amours /aunes, c'est le Corbière de parade que nous voyons, le dandy à rebours, celui que Pol Kalig appelait un tendre comprime. Dans sa Correspondance, nous le verrions tel qu'il fut, avec sa tendresse véritable et exprimée dans un langage exquis. L'intérêt des deux livres s'augmenterait du contraste qu'ils nous offriraient.
On a inauguré en 1913, à. Morlaix, un monument Corbière. Le bronze où figurent Corbière l'ancien et Tristan, a
1 II parlait à chaque instant de sa laideur.
Léon Durocher rapporte, dans le F. B., un propos analogue : • Un garçon de la brasserie Fontaine disait à Corbière : « On est venu vous demander. — Qui ? — Un monsieur qui vous ressemble. — Je ne lui en fais pas mes compliments. — F. B. avril-mai 1912. •>
pour auteur M. Bourdelle qu'on ne saurait trop féliciter pour la manière simple et émouvante dont il a traité ce sujet difficile.
Quant à Edouard Corbière, quelques portraits et un médaillon de David d'Angers suffisaient pour indiquer au sculpteur la figure intelligente et énergique du marin romancier. Mais avec Tristan, où saisir sa physionomie entre les caricatures effroyables qu'il a laissées et l'unique photographie que Ton possède de l'auteur des Amours Jaunes ?
Ses caricatures le montrent dans les accoutrements les plus bizarres, triste et dénué de fringance. La photographie, au contraire, nous présente un Tristan bien peigné, à la barbe soigneusement taillée, presque un dandy au regard dédaigneux.
M. Bourdelle, s'inspirant plutôt de l'œuvre du poète et des indications biographiques que des portraits, a merveilleusement pénétré et synthétisé Tristan Corbière, au point de l'avoir fait exact pour les quelques personnes qui l'ont connu
M. Bourdelle a compris que le Corbière parisien était un Corbière de parade et que ld vrai Corbière était un breton ingénu, amoureux de la mer et des landes mélancoliques, un sentimental qui à Paris, voulait paraître tout autre.
C'est la bohème, enfant : Renie Ta lande et ton clocher à jour [.es mornes de ta colonie Et les bamboulas au tambour.
Chanson usée et bien finie Ta jeunesse... Eli, c'est bon un jour !.. Tiens : — c'est toujours neuf — calomnie Tes pauvres amours... et l'amour.
Il est incontestable que les farces de Corbière qui étaient sa manière de poser pour l'unique comme il disait, se répétaient fréquemment, sous des formes diverses. Son ami, M. Le Gad, l'hôtelier de Roscoff, en savait quelque chose,
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Corbière, certains soirs, s'avançait vers lui, le regardait dans les yeux, et d'une voix terrible : « A demain ! », disait-il, en même temps que sa main décharnée se posait sur l'épaule de son- ami ou que son index menaçant et prometteur d'une rapinade se dirigeait vers le front inquiet du même Le Gad. Celui-ci, alors, devait s'attendre à tout.
Une nuit, ce fut sa devanture complètement. démontée, Corbière ayant emporté les volets de bois avec lesquels il s'en alla boucher hermétiquement, du côté de la ville, un passage habité dont l'autre extrémité donnait sur la mer, si bien que les habitants de ladite ruelle se trouvèrent le lendemain matin, à marée haute^ prisonniers des flots et de Corbière.
Mais le même Le Gad m'a dit aussi les tendres reproches qu'il lui était permis d'adresser à son ami Tristan et insista souvent sur cette admiration que le terrible ironiste avait pour son père, admiration qui ne se démentit jamais.
Et c'est encore un trait de caractère que M. Bourdelle a su rendre dans un mouvement très touchant qui ajoute à la belle simplicité de l'œuvre et explique aussi pouruuoi le monument Corbière est un double médaillon.