AUTOUR DE TRISTAN CORBIERE
Depuis que j'ai publié ' une biographie de Tristan Corbière, j'ai pu correspondre avec quelques-uns de ses admirateurs. Ils sont peu nombreux encore, mais tervents et enthousiastes. Voici quelques documents qui les intéresseront peut-être. Il s'agit des amis du poète, de ceux qui peu ou prou ont compris l'homme et l'œuvre à une époque où on les ignorait complètement.
Il faudrait citer tout d'abord le père du poète, qui fut sinon un écrivain remarquable, du moins un homme d'une rare intelligence ; mais le romancier du Négrier, âgé de soixante-dix-neuf ans quand parurent les Amours jaunes, avait abandonné depuis longtemps la littérature. Il se contenta de sourire en lisant l'envoi que Tristan avait mis sur le faux-titre de son exemplaire :
« A l'auteur de l'auteur de ce livre » et il ne goûta vraiment de l'œuvre de son fils que les Gens de mer.
La valeur purement littéraire du livre lui échappa. 11 ne s'y arrêta pas et s'il s'y fut arrêté, cet ancien adversaire du romantisme eût peut-être été, en 1875, un adversaire du symbolisme. Or, ceux auxquels nous devons de connaître Corbière appartenaient au groupe des premiers symbolistes.
1, Mercure de' France, in-12, 1904.
Tristan Corbière était encore un collégien lorsque son cousin Pol Kalig, de dix ans plus jeune que lui, commença de s'intéresser aux types qu'il dessinait. Ces caricatures, montées sur carton avec cette ingéniosité qu'on retrouve dans tous les essais de Corbière, faisaient des pantins très réussis pour la joie du petit Pol, dont les entrevues avec le futur poète des Amours jaunes se terminaient invariablement par cette phrase : « Tu me feras des bonhommes, Edouard. »
•En dessinant et en découpant Tristan, sans s'en douter, initiait tout doucement à son art celui qui devait plus tard le faire connaître et écrire ces lignes comme un corollaire de ses premières révélations :
« Corbière, mon cousin est tout entier dans son œuvre. Mais il faut y chercher sous la « pose » l'âme vraie du pauvre garçon disgracié par la nature, dissimulant une sensibilité très affinée dont j'ai recueilli les preuves, sous les dehors volontairement sceptiques ou fumistes. A 25 ans on ne décrit que soi et son moi est complexe et ne peut s'expliquer que par les rapports de Corbière avec son milieu. Lisez les Gens de Mer et vous y trouverez l'âme rêveuse du breton : lisez les Raccrocs et vous y trouverez les sarcasmes du breton déraciné, mis au contact de la vie parisienne. Le Poète contumace est un chef-d'œuvre de désespérance.
« 11 a connu la souffrance physique qui l'a admirablement prépare à la souffrance morale.
« Sa langue est parfois sèche, rabougrie, émaillée de concetti, mais toujours nerveuse. Dans la pastorale de Conlie, elle s'élève cependant très haut. Il travaillait ses petites pièces jusqu'à la minutie pour obtenir un maximum de condensation. Sa prose était remarquablement fluide et colorée et il est regrettable qu'on ne puisse publier ses lettres à des intimes, pleines d'une fraîcheur de sentiment
qu'on serait loin de soupçonner chez l'auteur des Amours Jaune-, .
« Il se para de sa laideur, l'accentua avec frénésie ; s'imaginant un paria, il se drapa dans des loques et persista dans cette altitude jusqu'au moment psychologique où il aima, et alors : revirement complet Mais il était un peu tard et il ne tarda pas à succomber en s'éeriant : « si c'était à recommencer ! « fl se dupa lui-même tout en se figurant n'être pas dupe, et il s'en aperçut à la fin ' ».
Pol Kalig collectionnait aussi les anecdotes, il était présent au dîner donné chez les Corbière en l'honneur d'Alexandre Dumas père. Celui-ci s'était installé à Morlaix, avec trois femmes plus ou moins jolies qu'il appelait ses secrétaires. Le paisible hôtel de Provence de la place Dossen fut le témoin d'orgies qu'on raconte encore aujourd'hui aux touristes.
Cependant Edouard Corbière père, auteur du Négrier, romancier célèbre, reçut la visite du vieux Dumas et l'invita à diner. Durant ie repas, une dame placée à la droite de Dumas se mit à lui vanter Quimper et ses environs, puis la cuisine de Quimper et tout ce qui se faisait à Quimper, le nom du chefdieu du Finistère revenant à toutes les minutes sur les lèvres de la dame.
Tristan Corbière, que la présence d'Alexandre Dumas intéressait prodigieusement, ne le quittait pas des yeux et, remarquant un mouvement d'impatience et de stupéfaction du gros homme, se leva tout à coup et, l'index dirigé vers l'invitée : « Monsieur Dumas, fit-il, cette dame est de Quimper ! »
Au lycée de province où il fit ses études, Pol Kalig n'imita en rien son cousin Tristan, qui s'y était révélé
1. Pol Kalig. — Voir Les Marches de Provence, numéro Corbière.
paresseux comme un cancre, gâcheur de vie, hors de propos.
Pol, au contraire, travaillait sérieusement, ne voyant plus Corbière qu'à l'époque des grandes vacances, qu'il passait en partie à Roscoff et, au mois d'octobre 1878, il débarquait à Paris pour y faire sa médecine. Intelligence vive avec des aptitudes très diverses, il avait ce goût et ce don innés du dessin qui est héréditaire dans sa famille.
Entré à l'hôpital de la Charité, il y rencontra Léo Trézenik, qui débutait dans la littérature sous le nom de Pierre Infernal, mais n'avait pas encore abandonné ses études médicales, comme il devait le faire peu de temps après.
Pol Kaiig, d'abord intrigué par rénorme chevelure blonde de Trézenik, se lia d'amitié avec lui. Ils cultivèrent tous les deux le dandysme d'après Barbey d'Aurevilly, qui était pour Trézenik le maître des maîtres. Il avait loué un appartement au bout de la rue Rousselet, d'où, il surveillait les allées et venues de Barbey d'Aurevilly auquel il emprunta ses cravates étincelantes.
Un jour, chez Delphine, un café de la rue de Sèvres, Trézenik présenta Kalig à l'auteur de l'Ensorcelée, et celui-ci l'accueillit par ces mots : «Vous, vous avez du sang espagnol dans les veines ! » Et il ne se trompait pas.
Les deux amis se montrèrent aux Hydropathes, qui venaient de quitter un sous-sol de brasserie rue Monsieurle-Prince pour un autre établissement près de la halle aux vins, et se lièrent avec Emile Goudeau, Alphonse Allais, Fragerolle, Sapeck et surtout Gh. Cros. Je dis surtout, car les connaissances scientifiques de Kalig en même temps que ses aptitudes de peintre et de musicien en faisaient un des esprits les mieux doués pour comprendre ce cerveau prodigieux de poète et d'inventeur que fut Ch. Cros. Celuici initia Pol Ralig à sa Mécanique cérébrale, œuvre qui ne fut malheureusement jamais publiée et qui. d'après Kalig, eût eu au moins autant de succès que ies autres découvertes de l'auteur.
C'est alors que Pol Kalig parla des Amours jaunes à Trézenik, qui se procura pour vingt-cinq sous un exem-
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plaire chez Vanier. Il en fit ses délices et changea son pseudonyme de Pierre infernnl pour celui de Trézenik, beaucoup plus breton, disait-il '. C'est de cette époque que datent les Gouailleuses, recueil de vers paru un peu plus tard chez Vanier et publié en attendant dans le Ta m -'Fa m et le Carillon.
Kalig aussi faisait des vers, mais ses examens et concours lui prenant beaucoup de temps, il produisit moins que son camarade. Un mot de Corbière substantiel et concis leur fournissait matière à un sonnet, mais l'imitation de Corbière n'est pas apparente chez Trézenik.
Elle est au contraire très visible chez Pol Kalig.
Le h Uime crachait sa boue, épais catarrhe ; Tout était gris. La bruine envahissait Paris, Rivant à tous les nez un diamant bizarre... Lui suait dans sa peau, son dégoût incompris. Se jeter à la Seine était trop mélodrame : Il fendit sa torpeur d'un g-:ste décide ; Il awiit trouvé pis — se jeter à la femme — Suicide comme un autre et bien moins démoJé. Il voulait s'amuser : ou la Morgue ou l'alcôve. Dans une étuve à bocks il entra comme un fauve En secouant au gaz sa crinière d'ennui. Un étrange parfum semblait émaner d'elle... Alors au chatoiement nacré de sa prunelle Il empoigna son luth et rima ça pour lui...
Ces vers servent le frontispice à une plaquette publiée chez Vanier en 1881 et intitulée Amour de Chic, réunion de douze sonnets dans le genre ironique avec quelques points de départ à la Corbière.
Voici d'autres vers du même, ceux-ci complètement inédits et plus personnels :
Ton cœur était, dit-on, comme un lac immobile Que la glace avait pris depuis bien des hivers, Ni l'ardent messidor ruisselant au travers Des ciels lourds et chargés de volupté tranqudle,
1. Trézenik, petite épine, traduction de son vrai nom Léon Epinette.
Ni la tiédeur des soirs distillant le printemps, Ni l'ouragan crevant en cascades fumeuses N'avaient pu dégeler les profondeurs lormeuses De ce lac insensible à l'haleine du temps. En vain des amateurs, don Juan sans malice, Avaient risqué cent fois l'acier de leurs patins, Ils s'en allaient meurtris, tous ces pauvres pantins, Sans avoir entamé la glace Vierge et lisse. Sur ce rinck idéal, je voulus à mon tour Tracer une arabesque à la courbe savante Et je gravai partout ce nom qui t'épouvante, Le nom de l'Inconnu que l'on appelle Amour.
Dans une pièce intitulée Estudiantin a, l'imitation de Corbière réapparaît : à peine de la littérature :
Je te vois soucieuse, Sois donc moins sérieuse, Il faut rire aujourd'hui.
Je ne fais rien qui vaille ' Et mon esprit travaille Cherchant baille que baille Un remède à l'ennui !
Vois donc à la fenêtre Chanter et disparaître Les pierrots sans souci.
Au ciel pas un nuage Et le soleil fait rage En dorant notre cage Pour nous chasser d'ici...
Envolons-nous bien vite, Dis, veux-tu, ma petite, Dans le bois de Meudon Comparer à la mienne Son alcôve éolienne, Son ombre à ma persienne, Sa masse à... l'édredon ?
Le sonnet suivant est daté de Roscoff. Là, Kalig s'est souvenu des Gens de Mer, où il y a une berceuse en nord-ouest mineur et la transposa.
SONATi'. EN NOBU-OUBST MAJKUK
Les nuages massifs taillés dans l'horizon S'écrasent dans la mer : au loin gronde la houle Dont la Qrête poudrée et coquette se roule En bavant sur l'écueil dans une pâmoison ;
Andante de galets qui sautent sur la grève, Maëstoso la foudre ouvre les lianes du grain, 8e heurte à tous les rocs, rebondit et soudain Tombe avec un bruit sec comme un ballon qui crève
Clignant son œil narquois, point d'orgue d'ouragan. Le phare par instants dans le noir étincelle Et paillette d'argent la plage qui ruisselle.
Alors je viens m'asseoir au concert-océan. Salé par les embruns je déchiffre en Œdipe La sonate de Dieu, seul en fumant ma pipe.
En 1882, Pol Kalig quitta Paris pour retourner dans sa province. L'année qui suivit ce départ, Trézenik commença son roman la Jupe, qui fut publié en 1887, chez Monnier. C'est l'histoire des quelques années vécues avec Kalig. J'en extrais ces lignes qui montrent assez exactement un des aspects du cousin de Corbière :
« La chambre de Keibihan, bizarrement disposée, tenait le milieu entre un salon et un atelier de peinture. Avec un art approfondi, subtil et raffiné, mais incontestablement égoïste, Kerbihan, en effet, faisait de la peinture ; de la peinture rare, exquise, cherchée et trouvée. Et pourtant, aucun salon ne lui avait refusé de toile : aucun boutiquier du boulevard n'avait jamais exposé de tableaux de lui. Il avait une façon spéciale de faire de la peinture. Trouvant dans cet art, le seul qu'il admît, des jouissances profondes, distinguées et toujours renouvelées, il s'installait des heures devant sa toile, son unique toile, et laissait son
pinceau évoq uer les paysages fantastiques qui hantaient son imagination. Puis, la page finie, et parfaite, il prenait son couteau et raclait la toile, pour recommencer le lendemain. C'est que Kerbihan ne peignait — comme il faisait tout — que pour lui ».
Il y a dans le même roman un chapitre curieux sur les débuts du symbolisme.
En même temps qu'il écrivait La Jupe, Trézenik devenait directeur de Lutêce et entreprit de faire connaître Corbière à Paul Verlaine.
M. Charles Morice qui iaisait partie de la rédaction de Lutèce et partageait l'enthousiasme de Trézenik pour les Amours Jaunes, a raconté avec émotion dans une conférence ' cette entrevue :
« Cette nuit d'hiver 1883. dit M. Charles Morice, durant laquelle nous lûmes, Trézenik et moi, tour à tour, le précieux volume, de sa première à sa dernière page, au maître de Sagesse, est un des plus chers souvenirs de ma carrière littéraire.
« Quelques vers, cités de mémoire peu auparavant, avaient excité la curiosité de Verlaine. Comme Trézenik ne voulait pas se séparer de l'exemplaire qui lui avait été prêté par le docteur Chenantais -, c'est Verlaine lui-même qui sollicita une lecture en commun.
« Inoubliables heures ! Du commencement à la fin — notez bien ce trait singulier — Verlaine ne cessa de rire, et, aux passages les plus émouvants, les plus poignants, son rire nous interrompait : du rire où il y avait des larmes. Et ce rire, expression naturelle de l'enthousiasme chez c.tte âme toute de prime-saut et divinement enfantine, était si beau que nous l'admirions lui-même comme un poème.
« A coup sûr, Verlaine reconnaissait en Corbière un frère de son génie ».