Septembre
La mer et les marins ont été pour les premiers écrivains qui se sont essayés dans le même genre littéraire un décor romantique favorable aux histoires fantastiques préférées des lecteurs de 1830.
Edouard Corbière veut que la mer soit à la fois le sujet et le cadre ; il a observé les marins, il les aime tels qu'ils sont, toujours intéressants selon lui sans qu'il soit besoin de les mêler à des intrigues compliquées. Il fait un roman de ses propres aventures, décrit un bouge de Roscoff ou les pontons d'Angleterre, parce qu'il a vu ce bouge et parce qu'il fut fait prisonnier des Anglais à la suite d'un combat où le petit navire qu'il commandait en second avait été coulé par une frégate ennemie *.
Le Négrier toutefois est plutôt un ensemble d'épisodes qu'un véritable roman. Les Pilotes de î'Iroise, paru dans la même année, a déjà plus de tenue. Et le Banian, publié en 1836, offre un intérêt particulier.
Un « banian », selon la définition donnée par l'auteur lui-même, est un Européen nouvellement débarqué sur une côte lointaine qui, pour ne réussir qu'à vivre misérablement, se livre avec avidité au petit trafic et au bas négoce que repousse la délicatesse des autres Européens et des gens comme il faut du pays.
Ce sont des matelots des navires français qui ont marqué de cette épithète un peu flétrissante l'épaule des malheureux passagers qu'ils voyaient descendre à terre le ballot sur le dos.
Le personnage inventé par Corbière et surnommé le banian est donc, au début de l'histoire, une sorte de camelot, et l'auteur le fait aussi antipathique que possible.
1 . Il n'était pas rare, vers 1811, qu'un homme de lettres ait commencé par être soldat. Un membre de l'Académie française, Viennet, auteur d'un gran 1 nombre de médiocres vers et contemporain de Corbière, montrait avec orgueil le manuscrit d'une tragédie qu'il avait, cousu dans la doublure de sa capote, à la bataille de Bautzen. Le manuscrit, à demi traversé par une balle, avait protégé le soldat-poète. Les débuts et les idées de Viennet offrent quelque analogie avec les débuts et les idées de Corbière.
Plein d'audace et dénué de scrupules, paresseux et poltron, le banian parvient assez rapidement à la fortune.
La description d'une fête donnée par ce parvenu à Saint- Pierre de la Martinique montrera une des faces du talent de Corbière, qui n'est pas toujours brutal dans le choix de ses descriptions.
« ... ftn pénétrant avec la cohue des invités de toute l'île dans la salle immense construite pour la fête, je fus d'abord ébloui de l'éclat soudain d'un millier de bougies inondant de leurs vives clartés le feuillage vert des orangers et des citronniers transplantés avec leurs fleurs, leurs fruits et leurs parfums dans le frêle et gracieux édifice dont ils couronnaient le faîte. Un dôme de guirlandes, de verdure et de branches de palmier, en retenant sur la tête des danseuses couvertes de pierreries l'air embaumé qu'enflammait le feu des lustres, répandait dans l'enceinte de ce palais enchanté la fraîcheur épurée que la brise du soir parvenait à faire pénétrer à travers cette mobile toiture ; car, par une prévoyance fort ingénieuse, le dessus de la salie ne se trouvait recouvert que d'une tente fort légère, élevée de quelques pieds seulement au-dessus du pourtour de l'enceinte.
k Une musique ravissante, s'exhalant du feuillage dans lequel l'orchestre était caché, donnait à cette réunion des plus jolies femmes de la colonie quelque chose de féerique et de merveilleux. Les pas des danseurs ne s'entendaient point sur les riches tapis qu'ils foulaient : la clarté des lumières, se projetant sur des toilettes aussi éblouissantes qu'elle, donnait aux formes fugitives des danses et des
valses je ne sais quoi d'insaisissable et d'aérien
Vers minuit cependant il fallut
s'arrêter : un vent bruyant, soudain, vint ébranler la toiture si peu solide qui protégeait tant de plaisirs et d'enivrement. La lueur vacillante des lustres et des candélabres s'obscurcit même sur ses mille trônes de cristal et d'or, et le son des instruments se perdit un moment dans les cris aigus de la folle brise
« Les femmes furent un peu effrayées, une légère confusion régna dans les groupes... Le banian ne demandait pas mieux : les éléments ce soir-là étaient avec lui... Il traverse rapidement le théâtre de sa gloire, pour donner un ordre. .. Bientôt un nuage de gaze verte dérobe à tous les yeux l'éclat déjà incertain des lumières : un bruit pareil à celui de la foudre gronde sur la réunion tumultueuse jetée toul à coup dans l'obscurité et les daines sentent, avec peur, tomber sur leurs toilettes de la pluie, de la neige, que laisse descendre le feuillage sous lequel la loule s'était crue à l'abri des intempéries de l'air : on s'inquiète, on s'agite, on crie, on va luir, lorsque le nuage de gaze se dissipe et laisse voir, à la faveur de la clarté renaissante, une pluie de pétales de roses blanches, d'oeillets blancs, une neige de fleurs enfin... Et, prodige inouï ! pendant ce court moment de charmante frayeur, des tables immenses couvertes des mets les plus rares, des vins les plus limpides, des sorbets les plus délicats, des tables chargées de tout ce que la terre produit de plus exquis pour le goût, les 3-eux et l'odorat étaient sorties du sol, du sol où l'on dansait une minute auparavant et que la baguette d'un enchanteur
avait frappé
Les froides imaginations qui n'ont
admiré que les solennités dansantes de noire méthodique Europe ne pourraient se figurer le spectacle qu'offrait a trois heures du matin la fête du Banian : ce n'était plus un terrestre amusement, c'était un enchantement divin * . »
Après toutes ces splendeurs, nous assistons à la ruine du banian qui, à la suite d'événements tragiques, après avoir exercé les métiers les plus répugnants, finit misérablement à Paris, non sans que ses mensonges et ses trahisons n'aient fait çà et là de nombreuses victimes.
La psychoiogie de cet aventurier ne différerait pas sensiblement de celle de tous les aventuriers de romans du même genre que le Banian, si Corbière n'y avait ajouté