Mme de Bassanville: Scclons d'autrefois
Elle disait encore « ..que le bon Dieu, en la formant, avait peu soigné la façade, mais que fort heureusement il s'était occupé de la solidité de l'édifice. » « En effet — ajoute Mme de Bassanville — elle jouissait d'une sauté florissante et si le choléra de 1849 ne l'avait pas traîtreusement enlevée en quelques heures, elle serait morte centenaire, à en juger du moins par l'apparence. »
iMme de Mirbel pouvait donner beaucoup au luxe, elle n'avait pas d'enfants, la fortune de son mari eiail considérable et elle y ajoutait encore ies revenus de son (jinceau aime du public.
Elle recevait Sylvestre de Sacy et ce fut le directeur de l'Ecole des langues orientales qui lui présenta Eusèbe de Salle. Celui-ci adressa aussitôt à Mme de Mirbel son roman AU- le- Renard. Elle le remercia en ces ternies :
« J'espère avoir le plaisir de vous voir demain, uousieur, mais néanmoins je ne veux pas mettrv plus de retard à vous remercier de votre livre et snrtout du plaisir qu'il m'a fait.
Il a été un bien bon auxiliaire pour m'aider à supporter d'affreux maux de dents et a changé en nuits presque agréables des heures d'insomnie.
Ne prenez pas cela pour un compliment, c'est la pure vérité ,• il me fallait une leciure aussi attachante pour pouvoir lire dans ces moments d'angoisse où l'on donnerait sa vie pour quatre sols 11 n'est pas possible de mieux conter des événements plus intéressants et c'est l'histoire naïve d'une campagne bien curieuse en vérité, puis écrite dans un esprit d'impartialité fort rare au siècle où nous vivons.
La présence de ce mérite très grand fait honneur à votre caractère, monsieur et je vous connais mal ou cet éloge vous touchera. La partie romanesque est fort intéressante et vous remuez les coeurs par des moyens simples puisés dans uue fine observation. J'ai fini votre livre ce matin et j'ai senti le besoin de vous écrire non que j'attache un grand prix à cette approbation que je vous donne si entière, mais vous, auteur, désirez être compris de tous.
Je n'ai plus qu'une chose à solliciter de vous.
Dites-moi que Verdanson sera heureux, j'ai besoin de le croire car je lui porte un vif intérêt ; il est plein de cœur et a bien du mérite ; serait-ce par hasard trop pour faire sou chemin dans ce monde où l'on se contente à moins que cela.
M. de Mirbel auquel le temps manque pour lire a cependant fait connaissance, m'ayaut pour lectrice, avec les épisodes de Juanita et du Caméléon ; il en a été charmé et m'a dit que c'était remarquablement écrit.
Je ne me trouve pas assez savante pour m'en rapporter à ma seule opinion ; voilà pourquoi j'y joins la sienne comme celle d'un juge plus compétent.
Adieu, monsieur, à demain.
LIZINSKA DE MIRBEL.
La place qu'Eusèbe de Salle se faisait à Paris dans le monde des lettres ne lui parut pas suffisante pour son amour-propre ; il rêva d'être le premier dans son village et retourna à Montpellier.
Sa fortune personnelle était assez considérable. De plus, Mme de Salle recevait d'un frère aîné qu'elle avait à Londres une forte pension viagère. Le ménage installé, à Montpellier, dans une habitation de la rue Maguelone, mena grand train.
Eusèbe de Salle avait une maison de campagne qu'il s'appliqua à transformer en manoir ; il s'y rendait tous les étés.
Antipas (Lauraguais) ', — c'est le nom de la propriété — est situé près de Soupex dans l'Aude. C est encore aujourd'hui une demeure fort jolie dans un coin de campagne très pittoresque.
Eusèbe de Salle songea, lorsqu'il eut terminé ses travaux d'agrandissement à Antipas, à s'y fixer définitivement.
Mais, en réalité, il ne put jamais se fixer, pas plus à Antipas qu'ailleurs. Il faut dire aussi que malgré son humeur voyageuse, il avait un attachement profond pour son pays natal. Et c'est en somme à Montpellier qu'il revint le plus souvent. Il s'y prit mal d'ailleurs avec ses compatriotes, pour faire leur conquête et les éblouir. Il raconta qu'il avait épousé une princesse fille d'un rajah de Benarès et s'attira des moqueries dont il souffrit cruellement.
1. Antipas est le nom orientalisé du domaine que les indigènes appellent •< Les Endibats » en patois domaine des Endives.
L'auteur de Salwntalâ à Paris faisait partie d'un cercle de Montpellier composé surtout de médecins et de magistrats. Il s'y rendait très élégamment vêtu.
Parmi les membres du cercle on ignorait la valeur de littérateur d'Eusèbe de Salle. Beaucoup appréciaient le savant comme il convenait, mais tous ou presque tous se moquaient de la princesse indienne, fille de rajah. . .
Eusèbe de Salle se vengeait des moqueries avec des sonnets satiriques plus ou moins médiocres qui paraissaient dans la Revue du Midi et continuait de vanter dans ses poèmes les agréments de la cité languedocienne.
Il combattait fréquemment la thèse de ceux qui ne voudra;ent voir dans Montpellier qu'une fabrique de médecins. Il étudia avec passion les dialectes de son pays et publia des brochures sur ce sujet, entre autres sa curieuse lettre sur les débris de la langue arabe existant dans le patois du Midi.
Dans cette même Revue du Midi à laquelle collaboraient Reboul, Jasmin. Autran. Pontmartin... etc., il y a une sorte de récit oriental intitulé « Un Sutty » par Mme Eusèbe de Salle.
Dès les premiers mots on remarque une allusion aux origines de la véritable Sakontalà :
« La personne qui a tracé ce récit, placé, comme on le verra, dans la bouche d'un officier anglais, mais où se trouvent confondus ses propres souvenirs, ne peut se rappeler sans frémir que sa mère, née comme elle à Bénarès, la ville sacrée, était de cette caste braminique où l'on achète si cher le privilège de descendre des rois et d'engendrer des pontifes. Dieu soit béni, qui la protégea et; l'ennoblit deux fois en lui donnant pour fille une simple chrétienne ! »
Puis l'auteur a introduit dans son récit le portrait d'une Indienne qui paraît être son propre portrait.
« Grande, forte, avec une tendance à l'embonpoint, elle avait une face ronde agréable, des traits disposés pour exprimer habituellement la gaité. un nez aquilin bien dessiné, de grands beaux yeux noirs, le charme particulier
de sa caste : une chevelure luxuriante et plus noire que la houille, tombait en désordre et touchait presque à terre ; son teint était excessivement clair... »
Ces lignes sont évidemment d'Eusèbe de Salle car jamais Sarah de Salle ne sut assez correctement le français pour écrire ainsi.
Quant au portrait il est de l'avis de ceux qui ont connu Mme de Salle, parfaitement exact et ressemblant.
Cependant Eusèbe de Salle ne s'occupe pas que de littérature la diversité de ses goûts s'affirme de plus en plus : il est toujours grand voyageur et dans l'espace de trois années, après son installation à Montpellier, il fait deux séjours en Algérie où il avait acheté une terre.
Comme médecin, il aime la découverte scientifique et se rend à Marseille au moment où sévit le choléra ; il soigne les malades tout en observant le fléau II se dépensera souvent dans des occasions semblables et cela lui vaudra en 1843 la légion d'honneur.
Madame de Mirbel continuait sa correspondance avec lui.
Elle écrivait le 30 juillet 1835 :
Je ne voulais pas. monsieur, vous répondre seulement quelques lignes, ce n'aurait pas été me montrer suffisamment reconnaissante de votre bonne et lonsrue lettre, j'ai préféré prendre mon temps et vous en dire un peu plus long.
Je suis bien inquiète de votre séjour dans cette malheureuse ville envahie parle choléra. Quel fléau et vous, médecin, vous qui alliez le chercher (car il était, déjà à Marseille lorsque vous y êtes allé) combien vous vous exposez ! Je vous assure que mes mains tremblaient lorsque je voyais sur le journal ces listes mortuaires. Donnez-moi de vos nouvelles.
Quel temps que celui auquel nous vivons ï Ici point de peste, mais on nous tue sur les boulevards. Que de victimes de cet affreux attentat !
Mon oncle Monthion encore aux eaux de Contrexeville d'où il n'est revenu qu'hier, n'était par conséquent point du cortège. Aussi il n'a été pour nous l'occasion d'aucun tourment.
Je mène ici une vie que vous, médecin, approuverez : Je me couche tôt et me lève à 5 h. 1/2. Je sors. Ce régime me fortifie, mais mes yeux ne se ressentent point encore de son influence
Chacun est ici parmi nos connaissances comme par le passé. Ayant
plus chaud seulement car on étouffé, .le vous écris en manches de chemisa Vous devez avoir une vive chaleur là-bas. Victorine dit que c'est atroce. Je l'ai revue ; elle est, fort heureuse et adore toujours M. G... qui lui aussi a l'air de l'aimer beaucoup une pareille
union doit être le paradis sur la terre.
Voulez-vous que je vous envoie une lettre de recommandation pour M et Mme C . négociants à Marseille.
Le mari est un fort bon homme ressemblant à un marchand de lorgnettes et la femme est jolie.
Victorine prétend que c'est le type des marseillaises. Cela ne vous déplaira pas à vous amateur de brunes. Vous voilà dans votre centre et je ne vous donne pas six mois pour avoir la tète tournée par de grands yeux joints à de petits pieds.
Continuez à me dire votre vie qui m'intéresse fort. Avez-vous déjà un peu fait votre nid quelque part. Dans votre lettre c'est plutôt un coup d'oeil sur vos éléments de société qu'autre chose.
Adieu, pensez à moi quelquefois.
Chacun ici vous dit quelque chose, je n'entre pas dans les détails. Adieu.