Voir l'Appendice
la fleur des pois romantiques, je vis autant d'index dirigés sur moi que sur Victor-Hugo.
« M. Sainte Beuve, alors croyant du talent de tout le monde, me promit par devant Nodier, quelques articles louangeurs que j'attends encore. Gustave Planche tint au contraire un superbe article d'éreintement et deux ou trois petits billets où Buloz et Planche menacés de ma canne, déclinaient toute pensée de duel. Quelques officiers de l'armée d'Afrique furent moins accomodants, après s'être reconnus sous mes légers pseudonymes.
« Bref, Gosselin qui se connaissait en succès, me somma de lui fournir sur l'heure un autre roman. Je lui livrai en tremblant mon œuvre virginale qui se vendit mal et fut à peine annoncée.
« Je me rejetai sur l'Afrique, sur la science, sur l'Orient, et les lettres orientales ; la bouillabaisse acheva l'office du népenthès pour me faire oublier Paris et le romantisme.
« Cependant, vingt ans de province n'ont pas été perdus pour les goûts (secrets)? Les fièvres d'Asie et d'Afrique et la Kinine, remède pire que le mal, ont raccourci mon aptitude au sommeil en aiguisant et stimulant mes labeurs J'ai écrit en prose et en vers pour remplir mes longues journées et mes plus longues nuits Je viens à Paris avec une légère pacotille de vingt volumes ou, comme de raison, les amis auront le droit de choisir avant les libraires.
« J'ai déjà vu plus d'un de ces derniers guigner de l'œil en agitant à la main votre article du Boulevard.
Camaraderie est leur première hypothèse ; le mot fut inventé parmi nous et par Latouche qui fut Judas pour tout le monde.
« L'hypothèse a bien son mérite par sa recommandation utilitaire et j'ai commencé par l'accepter comme une aimable connivence de mon beau-fils Elias R. . . M. Baudelaire m'a aidé à faire une enquête scrupuleuse d'où vous et moi nous sommes sortis entièrement purs. Je n'ose donc plus continuer mon épanchement avant que vous m'ayez permis de serrer tendrement votre main. »
Eusèbe.
Gomme or. le voit. Baudelaire n'ignorait pas Eusèbe de Salle, nous voirons un peu plus loin qu'il le lisait avec attention .
Mais la lettre que je viens de citer n'est pas datée et je soupçonne l'auteur de l'avoir écrite dans les dernières années de sa vie, lorsque ses déboires et sa ruine s'étaient déjà fait sentir.
Après la publication de Sakontaia il est certain qu'un mouvement se produise en faveur d'Eusèbe de Salle mais je crois que cela tenait plutôt à sa personne, à son dandysme, à sa réputation de savant qu'à ses œuvres littéraires. Il put alors se créer à Paris d'importantes relations dont il ne sut guère profiter cai dans sa vie, comme dans ses livres, ii éparpilla ses forces. Il resta en assez bons termes avec les orientalistes, mais plus particulièrement avec Garcin de Tassy dont les lettres avec Eusèbe de Salle forment, a la bibliothèque de Montpellier, un dossier important.
Ces lettres expriment souvent des sentiments affectueux et une certaine intimité, comme ici par exemple.
29 Octobre
Je n'ai pas manqué d'aller deux jours après mon arrivée, donner des nouvelles de l'excellente madame de Salle à sa petite-fille Mme Le Clair que j'ai trouvée seule et qui m'a paru bien portante et embellie.
J'ai su que Mme de Salle avait eu Ja bonté d'aller s'informer de ma mère dont l'état nous a donné bien des inquiétudes depuis notre départ de Marseille, mais qui parait aller maintenant assez bien.
Votre dévoué et affectionné.
GARCIN DE TASST,
De toutes ces relations la plus digne de remarque est à coup sur celie que le ménage de Salle entretint avec M. et Mme de Mirbei — surtout avec celle-ci qui fut une femme d'esprit et une épistolière agréable.
Née à Cherbourg le .6 Juillet 1796, Mile Rue qui devint en 1825, Mme Brisseau de Mirbei, avait étudié la peinture sous la direction d'Augustin. Comme elle était orpweiine et dans une assez médiocre position de fortune, son maitre
14b PROMENADES BIOGRAPHIQUES
séduit par sa bonne grâce autant qu'il était compatissant à ses malueurs, la protégea et obtint pour elle une présentation à Louis XVIII, dont elle fit le portrait.
Cette miniature exposée au salon en 1819 commença la réputation de l'artiste.
Son talent grandit encore avec les portraits du duc de Fitz James, de Cliarles X, du duc Decazes, du comte Demidoff, de Fanny Essler, d'Emile de Girardin.., etc.
Ses succès furent très vifs et Mme de Mirbel eut une grande influence sur quelques peintres de son temps et particulièrement sur Champinartin qui fit d'elle un portrait qu'on peut voir aujourd'hui au musée de Versailles. C'est celui que nous reproduisons ci-contre. Du jour où elle épousa le savant botaniste Brisseau de Mirbel, son salon devint un des plus fréquentés de Paris par le monde politique et littéraire.
La Comtesse de Bassanville le fait figurer dans ses Salons d'autrefois et signale ces qualités d'écrivain que la correspondance avec Eusèbe de Salle suffirait à mettre en évidence.
Mme de Mirbel a tracé d'elle-même ce portrait écrit qu'elle adressait à ses meilleurs amis comme elle eut donné sa photographie l.
« J'ai le front étroit, les yeux grands et fort expressifs, car toutes mes pensées s'y reflètent comme dans un miroir; la figure plate, le nez plus plat encore, les joues arrondies et très hautes en couleur ; la bouche grande, très spirituelle, du moins je le crois car on me l'a dit souvent, et l'on croit toujours ce qui flatte, les dents beiles, fraîches et bien rangées; mais tout cela agencé d'une certaine façon beaucoup plus originale que jolie; aussi n'aimerais-je pas à copier ma figure, car je craindrais de me flatter. 11 iaudrait si peu de chose pour remettre tout à sa place et me faire mieux que je ne suis 1 Ma taille a été belle, mais s'est gâtée sous l'embonpoint qui est venu m'envahir; ma main et mes bras sont fort beaux... ».