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Promenades d'un homme de lettres

J'avais vu les fêtes de Jeanne Darc à Orléans ; depuis longtemps, je voulais voir les fêtes de Jeanne Hachette à Béarnais.

Dimanche dernier, j'ai pu réaliser mon désir.

De Paris à Beauvais par Creil, il y a deux heures et demie de chemin de fer. — A partir de Chantilly, le voyage est une promenade à travers un jardin qui ressemble beaucoup à ceux de la Touraine. Même opulence et même variété de paysages, mêmes eaux vives, mêmes vallées ombreuses, et, comme fond d'horizon, même ligne onduleuse de coteaux couronnés de villas. — Le train ne cesse de courir entre deux haies fleuries : on pourrait cueillir des roses en étendant la main liors du wagon.

Voici, à Cirès-lez-Mello, les domaines du

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baroa Sellièrc, cl, un peu plus loin, ceux du duc de Mouchy. — Heureuses gens! ils peuvenl collectionner sur une échelle énorme les plus beaux Claude Lorrain et les plus magnifiques Troyon du monde !

Partout de grandes affiches annoncent :

« Exposition de Beauvais et fêle de Jeanne Hachette. » C'est dire que je tombe au milieu d'une ville toute pavoisée et tout enguirlandée, pleine du bruit des cloches d'église et de la sonnerie assourdissante des pompiers. — Oh! ces pompiers ! il en arrive à chaque instant de tous les environs; il en débouche de toutes les rues, clairons et tambours en tête. Les pompiers naissent sous mes pas.

Il en vient de Méry et de Méru, de Sentis et de Clermont, de Gif et de Mouy, de Sérévillers, de Grandvilliers, de Moyvillers, deRainvillers, de Bonliers, deNivillers. — H en sort de Saint-Justdes-Marais, de Saint-Leu-d'Esserent, de Saint- Léger-en-Bray, de Maisoncelle-Saint-Pierre, de la Croix-Saint-Ouen, d'Essuilles-Saint-Rimault, d'Estrées-Saint-Denis, de Villers-Saint-Erambourg, de Villers-Saint-Barthélemy, de Yillers- Saint-Sépulcre.

On croit que c'est fini, et cela recommence.

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Le cheniia de fer verse encore des pompiers : trente, quarante, cinquante compagnies de la Neuville-sur-Oudeuil, de Sénéfontaine, de Grumesnil-Auneuil, de Montataire, — de Bailleulsur-Thérain, de Marissel, de Gramoisy, de Puiseux-le-Hautberger, de Fresneaux-Montchevreuil, de Warluis, de Montherlant, de Rethondes, etc., etc.

C'est une inondation casquée.

Les uns sont enfermés, sanglés dans des uniformes irréprochables; d'autres sacrifient à la fantaisie ; il y en a qui ont des blouses grises avec des boutons de cuivre et des ceintures marron. Tous paraissent animés d'une noble ardeur; leur allure est martiale, belliqueuse.

A dix heures et demie du matin, on aurait pu compter plus de deux mille pompiers sur le pavé de Beau vais.

Dix heures et demie! — c'est l'heure de la procession dite de V Assaut.

Cette procession, d'un caractère très pittoresque, a lieu tous les ans, en commémoration du siège soutenu par les ha])itants de Beauvais contre les Bourguignons et Charles le Téméraire.

Par les habitants? Il conviendrait mieux de dire par les habitantes, — car ce furent les

femmes de Beauvais, guidées et exallées par Jeanne Hachette, qui conlribuèrent le plus à repousser les assaillants.

hd. procession de V Assaut sort de la cathédrale et se déroule sur la place de l'Hôtel-de-Ville, une des plus vastes que je connaisse. J'ai pu en voir l'ensemble et en saisir tous les détails d'une fenêtre;— en bonne et précieuse compagnie de M. le docteur Gérard, de M. Boudeville, député de l'Oise, et de M. x4.ndré Rousselle, membre du conseil général.

Les soldats du 51' régiment de ligne forment la haie sur cette immense place, curieuse par ses maisons à pignons, et au centre de laquelle s'élève la statue de Jeanne Hachette. — Je ne m'embarquerai pas dans une description minutieuse de la procession, semblable, dans ses éléments principaux, à toutes les processions ; je n'insisterai que sur les points particuliers. — Le suisse est très beau, très passementé, très décoratif. Trois survivants do la Grande-Armée, dont un seulement en uniforme, me font songer au vaudeville : Brouillés depuis Wagram. Après le cortège habituel des collégiens, des orphelins, des congréganistes, une longue et blanche théorie de jeunes filles s'avance, portant l'étendard enlevé par Jeanne ilacbctte aux Bourguignons.

Ces jeunes filles se rangent au pied de la statue. Alors commence un spectacle unique. Du groupe des autorités, un fonctionnaire se détache, va offrir son bras à la première des jeunes filles et la conduit vers une pièce de canon. Il est imité par un autre fonctionnaire, — et ainsi de suite, jusqu'à extinction de fonctionnaires et de jeunes filles.

Ces jeunes personnes vont tirer le canon, tout simplement. C'est une tradition immémoriale et d'une belle fierté. — Ah ! nos aïeux valaient mieux que nous ! Qui donc, à notre époque, oserait proposer de fonder quelque chose de semblable?

Voyez-vous d'ici les railleurs !

La présence des principales autorités de Beauvais et du dép3iT[ement kh procession de V Assaut s'explique par le caractère plutôt patriotique que religieux de cette institution.

Leur attitude, quoique très correcte, garde un cachet mondain. Nous n'en sommes plus aux mines contrites, aux mains jointes, aux yeux blancs tournés vers le ciel.

Le général Yilette a fort bonne tournure et regarde particulièrement aux balcons. — Le préfet, M. Pradelle, n'a rien de la morgue des

anciens préfets; homme aimable, il a louché quelque peu à la littérature et il n'en rougit pas, comme certains autres personnages officiels.

Seul, M. le maire serait peut-être tenté de croire que cest arrivé, mais il ne faut pas le regarder longtemps pour surprendre sur sa physionomie le sourire d'un augure.

L'exposition industrielle et horticole occupe des bâtiments improvisés à l'une des extrémités de la ville.

Elle m'a paru digne d'intérêt, et, dans tous les cas, ingénieusement organisée.

Je n'ai pas pu assister aux manœuvres des pompiers, — des deux mille pompiers réunis pour éteindre une maisonnette en bois, sur la place du Franc-Marché; mais je suis tranquille. Il ferait beau voir que l'incendie eût résisté à un aussi grand nombre de casques?

Pendant ce temps-là, je visitais la ville, j'allais de la rue du Poivre-Bouilli aux rues Beauregard et Saint-Pantaléon ; jefouillais les maisons vieilles, j'admirais l'église à demi ruinée de Saint-Etienne, où je constatais sur un vitrail ma ressemblance prodigieuse avec l'abbé Potier; et je revenais toujours à la cathédrale, celte merveille incomplète, à la cathédrale, — ce pot à Veau dont

Daitvais est la cuvette^ selon l'expression exacte d'un jeune volontaire de mes amis. Je m'extasiais devant l'ancien palais des évèques de Beauvais (il était de ce nombre, l'odieux Cauchon, pour lequel la postérité n'aurait pas rêvé d'autre nom), défendu par deux tours et baigné de l'autre côté par une jolie rivière, où les peintres sauraient trouver de délicieux motifs.

J'aurais voulu rencontrer quelqu'une de ces antiques i'i>?a/^re^/es dont les habitants se servent encore, dans les soirs d'hiver, — la vlnaigretie^ un compromis entre la chaise à porteur et la brouette, la brouette des anciens vinaigriers, célébrée par Mercier le dramaturge.

Mais que peut-on voir en douze heures? La bibliothèque était fermée, naturellement, — la bibliothèque, si riche en manuscrits et en missels et dont un conservateur justement jaloux, à ce qu'on prétend, défend plutôt qu'il ne favorise l'accès. Fermé aussi le Musée, où j'aurais voulu voir la pieri^e tombale de dame Simonne Pocquelin, ce qui a fait supposer à M. Mathon — et, après lui, à MM. Eudore Soulié et Edouard Fournier — que les Pocquelin pouvaient bien être originaires de Beauvais. Pourquoi pas?

L'heure du dîner me réclamait à la place Saint-

Michel, cette place silencieuse et herbue, où Tune des maisons les plus gracieusement hospitalières de Beauvais m'avait ouvert ses portes. Gomment résister à cet appel d'une cloche, sonnée par le charme et la sympathie ?

Sitôt le dîner achevé, l'excellent docteur m'a conduit à ]'enclos du Jeu-de-Paume, où la plus étonnante féerie m'attendait. Jamais les illuminations de l'avenue des Champs-Elysées ou de la place du Trône n'ont atteint aux splendeurs de ce champ de foire d'une ville de province, où plusieurs milliers de personnes dansaient aux accords d'un orchestre en plein air, — sous le doux et tiède regard d'une lune de juin.

Et je laisse à penser si les pompiers s'en donnaient.

COMPIEGNE

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