UNE CONFERENCE
Prié pour une conférence à Compiègne, dimanche dernier, j'ai revu le palais-fantôme. (( Ah! mes enfants, — comme aurait dit Villemessant, — quelle métamorphose! »
Herhe et silence.
C'est un miracle que les tableaux et les tapisseries aient échappé aux dévastations des Prussiens. Une partie de ce miracle doit être attribué à l'ancien régisseur, à M. Brissot-Warville, petit-fils du conventionnel. Très familier avec les nombreux souterrains qui s'étendent et se pro-
longent fort avant dans la ville, M. Brissoi y a caché le plus d^objets précieux qu'il a pu.
Grâce à ce courageux citoyen, doublé d'un artiste, beaucoup de trésors ont été sauvés, qui sont aujourd'hui remis en place. Le personnel est bien réduit. Cependant, les visiteurs sont toujours nombreux, les Anglais surtout, qui viennent chercher un ressouvenir des fêtes impériales...
Donc, dimanche dernier, ceux de Soissons étaient venus voir ceux de Compiègne. De là, réjouissances publiques, vin d'honneur, musique, banquet et... conférence.
C'est sur l'invitation de mon ami M. Jules Troubat, bibliothécaire du palais, que j'étais venu apporter mon humble concours à cette réunion provinciale. Lui-même s'était chargé de la plus grosse besogne; il a lu un fort intéressant travail sur les armées de la première République, inspiré par un livre récent de M. Lorédan Larcey : le Journal de marche du sergent Fricasse. Les applaudissements les plus mérités ont salué cette glorification de nos grands-pères les mal chaussés.
Il ne m'est pas permis de parler de votre serviteur, qui doit sans doute à sa qualité d'homme de lettres l'accueil trop bienveillant
qu'il a reçu des Compiégnois doublés des Soissonnais.
Mais les plus simples lois de la gratitude m'ordonnent d'adresser publiquement mes remerciements à M. le maire de Compiègne. — Ah ! quel maire! Jamais l'urbanité et l'esprit ne furent poussés à un tel degré. Un peu plus, je me voyais écrasé sous les fleurs. Les administrés de M. Chovet doivent être les plus heureuses gens du monde.
Un voyage à Compiègne implique naturellement une excursion au château de Pierrefonds. Je suis donc allé à Pierrefonds, non pas avec un tricorne lampion sur le chef, comme d'aucuns y allaient du temps de l'empire. Je parlerai une autre fois de ce château célèbre, dont la restauration a coûté une dizaine de millions et se continue encore.
Certains archéologues m'ont avoué qu'ils le préféraient lorsqu'il était en ruines.
INAUGURATION d'une statue de JEANNE d'ARC
Encore une autre statue : celle de Jeanne Darc, inaugurée à Compiègne.
On comprend que la ville de Compiègne ait tenu à honneur, comme Orléans et comme Paris, d'élever une statue à la grande guerrière. C'est sous ses murs qu'elle a été faite prisonnière ; c'est dans ses murs que son image devait se dresser.
Hélas! la trahison, autant que la fatalité, marqua les derniers pas de Jeanne d'Arc sur les champs de bataille. Le gouverneur de Compiègne, un jour qu'elle revenait d'une escarmouche, en couvrant, selon son habitude, la retraite de ses gens, — le gouverneur, dis-je, tremblant à la vue des Bourguignons qui s'approchaient, fit lever le pont-levis devant elle. Jeanne demeura presque seule; acculée au fossé, elle se défendit désespérément.
— Rendez-vous et baillez votre foi ilui crièrent les archers.
Enfin, on la tira de dessus son cheval et on la conduisit à Jean de Luxembourg.
Elle fut vendue dix mille livres aux Anglais.
Alfred de Musset, à" qui la bosse du respect a toujours manqué, n'a parlé une fois de Jeanne Darc que pour lui cracher un mince jet de salive de ses lèvres d'impertinent dandy.
C'est dans le poème de Mardoche, un simple polisson :
Vous dire ses parents, cela serait trop long. Bornez-vous à savoir qu'il avait la Pucelle D'Orléans pour aïeule en ligne maternelle.
Je cherche en vain là dedans une once d'esprit.
Eh bien, ce que Musset disait en goguenardant, cent quarante-six ans auparavant un journaliste avait essayé de le dire sérieusement. On lit, en effet, dans le Mercure, de Yizé, de novembre 1 683 : « Des pièces récemment découvertes donneraient lieu de croire que Jeanne Darc a été mariée et que, par conséquent, elle n'aurait pas été brûlée à Rouen, mais quelque malheureuse à sa place. »
Le Mercure s'appuie, pour cette étrange révélation, sur le témoignage d'un prêtre de l'Oratoire, le père Yignier. Le roman du bon père ne manque pas d'un certain fumet de légende,
(( Cinq ans après le jugement de Jeanne Darc, dit-il, le vingtième jour de mai, la Piicelle Jeanne se montra à Metz. Le même jour, ses deux frères la vinrent voir; ils croyaient qu'elle avait été brûlée ; mais, sitôt qu'ils la virent, ils la reconnurent. Ils l'amenèrent avec eux àBoquelon. Là, le sieur NicoUe lui donna un roussin, le sieur AubertBouUe un chaperon, le sieur Grognet une épée. Et ladite Pucelle sauta sur ledit cheval, très habilement, et dit plusieurs choses à Nicolle.»
Le bon père a vu tout cela dans un vieux manuscrit qu'il a fait transcrire par-devant un notaire royal de Metz.
Il a trouvé mieux encore : le contrat de mariage de Robert des Armoises avec Jeanne Darc, dite la Pucelle d'Orléans.
0 ma têle! ma tête!
Il est un document d'un intérêt touchant dans sa teneur naïve. C'est cette pièce consignée aux archives de Reims :
(( Vingt-quatre livres parisis à payer à l'hôtesse de V Ane-Rayé, pour dépens faits en son hôtel par le père de Jehanne la Pucelle. »
Le vieux bonhomme était venu assister aux fêles du sacre.
On l'avait envoyé loger à V Ane-Rayé,
BOULOGXE-SUR-MER
La chronique, à certaine époque de l'année, a le droit et même le devoir de se déplacer. Pouvant disposer de trois jours, — loisir énorme pour un journaliste, — j'ai fixé mon choix sur la jolie ville de Boulogne, que je connais depuis longtemps, mais où je me reprochais de ne nVôtre jamais suffisamment arrêté. Nulle considération au monde, pas même la considération si déterminante de l'actualité, ne m'empêchera de la préférer à Gherhourg.
Boulogne est gai, Boulogne a l'abord riant; Boulogne s'annonce, bien avant l'entrée en gare,
avec des coquetteries d'amphiltiéâtre et de monuments qui, pour peu que le temps soit beau et que le soleil rayonne, émerveillent le voyageur. — ■ C'est le dôme colossal de Notre-Dame, c'est la colonne de la Grande-Armée, c'est une foule d'autres édifices baignés dans le bleu du ciel et dans le vert des arbres.
Sterne, que j'ai aimé avant de connaître Adolphe Joanne, n'a consacré que quelques lignes indifférentes à Boulogne dans son Nouveau Voyage en France, contenu dans le cinquième tome de Trlstram Shandy. « Il y a le meilleur collège pour les humanités, dit-il; oh! il est excellent! »
Descendu à Thôtel Ghristol et de Bristol, sur le quai. — C'est devant l'hôtel Christol que doit être inaugurée l'an prochain la statue de Frédéric Sauvage, le perfectionneur de l'hélice appliquée à la navigation à vapeur. Cette statue s'est fait attendre bien longtemps.
En revanche, Jenner, l'inventeur de la vaccine, a la sienne depuis 1865, sur le quai des Bains. 11 est vrai que Jenner est un Anglais. C'est une politesse de la Société des sciences industrielles aux hôtes assidus de Boulogne.
Boulogne est divisé en ville basse et en ville
haute. La ville basse se subdivise elle-même en colonie anglaise et en quartier des marins. Là, tout est mouvement, bruit, commerce; les magasins sont brillants comme à Paris et à Londres. Les rues sont sillonnées d'élégantes voitures. Autantd'hôtels que d'habitants. Gomment peuvent vivre tous ces hôtels? Ils vivent cependant, et très bien, à ce qu'on m'affirme.
La ville haute forme un saisissant contraste avec la ville basse.
— Voici, me dit le cocher qui me fait faire le tour des remparts, le château où fut enfermé le prince Louis-Napoléon Bonaparte en 1840, après son...
— Après son...?
11 me regarde, pour savoir s'il doit prononcer expédition ou échauffbiirée.
Un cocher doit toujours éviter de froisser l'homme qu'il conduit.
— Je sais, je sais, dis-je en souriant.
— Voulez-vous le visiter?
— Ma foi, non !
— Vous n'êtes pas curieux? ajouta-t-il.
— Je ne suis pas curieux de prisons.
— Vous verriez un beau souterrain.
— Il n'y a pas de beaux souterrains pour moi.
Et le cocher de fouetter ses chevaux.
Il me conduit alors à ré^^lise principale de Notre-Dame, celle qui domine la ville et qui tranche à la fois du Panthéon et du gâteau de Savoie.
On m'y avait recommandé un maître-autel en mosaïque, donné par la famille Torlonia, de Rome.
Ce qui étonne le plus dans cette église, c'est la grandeur de la nef; ce qui attriste, c'est le mauvais goût de l'ornementation. — De nombreux ex-voto, parmi lesquels je remarque le nez en argent d'un monsieur.
Pendant qiieje baye aux saints et aux saintes, une petite fille tire la robe de sa mère et lui adresse cette question :
— Eh bien, maman, où est-il donc, ce maître d'hôtel en mosaïque?
— Et puis?dis-je au cocher en sortant.
— Et puis il y a le beffroi.
— Voyons le beffroi.
C'est une vieille pièce du xm' siècle, qui ne manque pas de caractère, non plus que les portes flanquées de tours qui forment des nœuds aux remparts.
Tout est, d'ailleurs, dans cette haute ville,
régal pour les amateurs de pittoresque, pour les antiquaires, pour les poêles, pour les romanciers. Les maisons y ont toutes leur histoire; la plupart sont habitées par des magistrats ou par des familles nobles. L'herbe pousse entre les pavés des cours. Les petits boutiquiers exercent leur industrie au milieu d'un doux silence. Bref, une des plus complètes expressions d'une ville de province.
Lorsque j'ai fini mon inspection, je dis au cocher de me conduire où il voudra.
Il demeure indécis.
— Où je voudrai? répète-t-il.
— Oui. Allez.
— 11 y a bien encore un monument où je mène tous les voyageurs...
— Eh bien?
— Mais, puisque vous n'avez pas voulu voir le château, peut-être ne voudrez-vous pas voir la Colonne.
— Oh ! c'est bien différent! m'écriai-je.
— Vous trouvez?
— Menez-moi à la Colonne.
— Avec plaisir, monsieur.
Champfleury a tracé, dans l'un de ses romans, la physiologie d'un archéologue de province qui mesure tous les édifices avec son parapluie. Ce
"i"! PROMENADES
parapluie, il a réussi à le faire adopter par toutes les sociétés savantes dont il est membre.
Je n'avais pas de parapluie avec moi pour mesurer la colonne de la Grande-Armée. Aussi ne saurais-je vous enpréciscrla hauteur. Cependant, elle m'a paru plus élevée que celle de la place Vendôme.
En me dirigeant vers la plage, où l'on prend les bains de mer, mes yeux lisent ces mots inscrits sur une plaque : Quai Sainte-Beuve. Et, à peu de distance: Café Sainte-Beuve. Je n'en suis point surpris, mais j'en suis bien aise. Je savais, comme tout le monde, que le plus grand critique du XIX' siècle était Boulonnais; — lui-même a pris le soin de nous l'apprendre, dans des papiers trouvés et publiés après sa mort.
Charles-Augustin Sainte-Beuve ou de Sainte- Beuve, — car son père signait ainsi avant la Révolution, — est né à Boulogne-sur-Mer, le 2 nivôse anXIII (23 décembre 1804). Ses parents vivaient dans des conditions modestes; le père avait un emploi de contrôleur des droits réunis; sa mère, Augustine Coilliot, d'une vieille famille de la basse ville, était fdle d'un marin de Boulogne et d'une Anglaise.
Le jeune Sainte-Beuve fit ses études dans sa ville natale et y acheva môme toutes ses classes.
y coiiipiis la rhétorique, dans la pension laïque de M. Blériot. Il comprenait cependant quil avait encore quelque chose à apprendre et il décida sa mère à venir s'installer à Paris. Il avait alors à peine quatorze ans. — On sait le reste et la brillante carrière qu'il a parcourue.
J'ignore si, depuis, il est retourné à Boulogne, et combien de fois, je compte m'en informer auprès de son dernier secrétaire. Jusqu'à meilleurs renseignements, l'auteur de Volupté me paraît avoir été médiocrement possédé de l'amour de son berceau. — Il avait cependant laissé à Boulogne un ami des plus intimes, un abbé, M. Barbe, avec lequel il a constamment correspondu jusqu'en 1865. Que sont devenues les lettres de Sainte-Beuve? On prétend que l'abbé Barbe les aurait confiées à un érudit de Boulogne-sur- Mer, et que la publication en serait prochaine. Tant mieux.
Il reste encore ici des cousins et des cousines du célèbre critique. L'esprit de la race, à ce que m'ont murmuré quelques indiscrétions, s'y serait conservé, surtout du côté féminin.
Une excursion à Boulogne serait incomplète sans une visite aux travaux du port en eau profonde qui s'exécutent en ce moment. Ce port
sera une des œuvres grandioses de notre époque et classera Boulogne au premier rang des villes maritimes. Quelque activité qu'on y mette, il ne sera cependant pas achevé avant sept ans. Une fourmilière d'ouvriers y est actuellement occupée, creusant, plongeant, transportant d'innombrables matériaux que la mer insatiable reçoit, engloutit, absorbe.
Ce port est situé à gauche des jetées, du côté du Portel, en face de deux belles villas construites par M. Huguet, ancien maire de Boulogne, actuellement sénateur. Déjà deux digues s'élèvent distinctement du milieu des flots, étendant leurs longs bras vers le large. Autrefois, les navires allaient chercher le port; aujourd'hui, c'est le port qui va chercher les navires.