DEUXIÈME GRAND VEGLIONE PARÉ ET MASQUÉ
Si je VOUS entretenais deNice, en attendant? — Est-ce bien la peine, direz-voiis peut-être, et n'a-t-on pas tout écrit sur la ville aux orangers et aux flots bleus? Lorsque vous aurez, comme tout lemonde (c'est toujours vous qui parlez), célébré la promenade des Anglais, le Jardin public, les palmiers du quaiMasséna, la baie des Anges; lorsque vous aurez lancé votre épigramme indispensable au torrent Paillon, — croirez-vous, en Jjonne conscience, avoir abondé en révélations et en indiscrétions? Je vous passe encore la visite obligée à Alphonse Karr et la description
de la villa de la baronne Vigier. Mais franche-^ ment, c'est tout.
Hum ! sévère, mais juste!
Rassurez-vous cependant : autant que vous, j'ai l'horreur de l'article prévu, — qui équivaut à la carte forcée, — et ce n'est pas de la Nice banale, de la Nice de tout le monde que je prétends vous entretenir. Je suis trop friand de découvertes pour cela. En voyage comme en critique, je vais aux choses cachées, à ce qui se dérobe, et à ce qu'on néglige, à ce que les Guides oublient ou mentionnent légèrement. Je laisse les touristes moutonniers se répandre dans les quartiers neufs, s'extasier au milieu des rues spacieuses, s'arrêter dans la contemplation des monuments modernes, — ces beaux et sages carrés de pierre blanche.
Je me contente, moi, du faubourg dédaigné, du marché lointain, de l'humble chapelle. J'ai des lunettes spéciales pour ces flâneries à la recherche du pittoresque. Tel édifice sculpté, tel porte ou tel balcon ouvragés, que je déniche dans un carrefour perdu, me causent des sensations de joie comparables à celles que j'éprouve en rencontrant un livre précieux à l'étalage poudreux d'un bouquiniste.
On comprend qu'il soit nécessaire quelquefois
'de s'armer d'un certain courage et de surmonter •des répugnances fort naturelles. Ces explorationslà ne peuvent s'effectuer en compagnie d'une sœur. Le pittoresque est trop souvent apparenté au laid •et même au fétide. Dans ce cas, il faut savoir joindre à l'âpre curiosité de Tartiste la résignation d'un inspecteur de la salubrité publique.
J'ai vu l'ancienne Cité de Paris, j'ai vu le quartier des Irlandais à Londres, j'ai vu la rue des Juifs à Francfort, c'est-à-dire tout ce qui est vieux, sombre, étroit, sinistre. Tout cela est dépassé par la vieille Nice, — celle qui est comprise entre la Préfecture et la place Napoléon. Là, les rues se croisent, s'entrelacent, se brouillent, se rejoignent, resserrées à de certains endroits au point de ne paslaisser passer trois personnes de front. Que dis-jc? il y en a qui sont de simples fentes, bordées de maisons plus hautes que les plus hautes maisons de Paris. — L'intention des constructeurs est évidemment d'avoir voulu se garantir des vents de la mer; en cela, ils ont complètement réussi; ils possèdent ces deux avantages inestimables : fraîcheur en été, chaleur en hiver. Mais à quel prix, hélas ! Si leur intention saute aux yeux, elle saute également au nez. Les professions les plus odorantes se sont donné rendez-vous dans ces boutiques condamnées aux
ténèbres à perpétuité. On y respire à la fois ia morue sèche, les chaussures, la cassonade, l'huile, le fromage, l'ail, la pâtisserie indigène. Aux fenêtres, mille guenilles pendent avec ostentation, comme autant de drapeaux déchiquetés parles balles.
Mais que vous dirai-je? Tout cela est racheté par des détails d'architecture d'une valeur réelle. Quelques-unes de ces maisons sont des palais, — tel que celui des Lascaris, dont les escaliers de marbre sont ornés de statues, et dont les plafonds gardent les traces de riches peintures. Près de là, au coindelarueDroite etde laruedu Collet, voici le pur style arabe. Et puis partout, rue Pairolière, rue de la Boucherie, rue aux Herbes, ce sont des grilles tordues, rebroussées, comme on ne sait plus en faire. — Nous sommes en plein Decamps. — Au-dessus d'un assez grand nombre de portes, je distingue, assujettie à la muraille par deux petits cercles de fer, une carafe pleine d'un breuvage blond, qui n'est autre que du vin d'Asti. C'est l'enseigne des cabarets de Nice.
Même quand ces ruelles ne sont que des égouts, même quand ces maisons ne sont que des bouges, elles ont encore leur histoire, leurs souvenirs. Il y a près d'un siècle que le président Dupaty écrivait : « On m'a mené dans la rue la
plus obscure, on m'a fait entrer dans la maison la plus pauvre, on m'a fait monter cinq étages; enfin, j'ai trouvé un petit homme assez mal vêtu : c'était le premier président du Sénat de Nice. ))
Pour qui a vu k Bordeaux le magnifique hôtel que Dupaty habitait, rue du Loup, la comparaison paraîtra singulière, enefïet.
J'ignore si les notabilités actuelles ont toujours leur domicile dans ce vieux berceau de Nice; j'en doute, cependant. La population nombreuse qui s'y agite me semble appartenir exclusivement à la classe artisane. D'ailleurs, aucune particularité de costume. Les hommes du port sont coiffés de ce traditionnel bonnet de laine rouge, carré, haut, et dont une moitié retombe sur le côté. Ce que les jeunes filles ont de plus remarquable, ce sont leurs cheveux et leurs yeux; — c'en est assez pour sauvegarder la dignité plastique d'un peuple.
Dimanche, 3 mars.
Eh bien, je viens de le voir, le carnaval niçois. J'ai du rabattre un peu de mon illusion, comme cela m'arrive souvent.
D'abord ce carnaval est concentré dans une
seule partie de la ville, sur le Cours proprement dit, qui est la promenade intérieure. Ce n'est que vers deux ou trois heures que la foule commence à se former, composée de ces trois éléments : les curieux, les gamins et les masques, — ces derniers en minime quantité et en sordide qualité. Les curieux sont bien vite effarouchés par les projectiles dont ils sont assaillis de tous les côtés, sans ménagements de sexe ni de rang, d'âge ni de costume. J'ai l'explication des petits sacs de farine du sieur Stefano Fiiippi, car j'en reçois un en pleine poitrine qui, s'aplatissant et crevant, me transforme en meunier.
Il est suivi d'un œuf de plâtre qui me bombarde par derrière. Les fenêtres s'en mêlent, et je me sens atteint d'une averse de pois chiches.
Je me réfugie sur la terrasse dont j'ai parlé, — la terrasse Visconti, — qui est occupée par plusieurs dames, la figure couverte d'un léger, masque en fil de fer. Ainsi protégées, elles ne dédaignent pas de se mêler à la bataille; de leurs mains gantées, elles puisent dans de larges poches placées à côté d'elles, — et vlan ! et vlan ! La foule riposte d'en bas. Vues à distance, ces fusées de farine qui sillonnent rapidement l'espace et éclatent en pluie blanche, sont d'un effet bizarre.
Pendant ce temps-là, la musique du régiment exécute les airs de son répertoire. D'inoffensifs gendarmes parcourent la foule à pas lents et en souriant: leur consigne est de ne rien voir, de tout tolérer. Ils ne sont pas épargnés par la farineet les haricots. Autrefois, ces haricots étaient des dragées, des bouquets. Tout dégénère; tout s'enfonce dans la platitude.