DEUX INCENDIES A NICE
Le hasard a voulu que je me trouvasse à Nice, à deux époques, lors de deux effroyables incendies.
Le premier, qui remonte à plusielirs années, était l'incendie de l'hospice de Saint-Pons, — asile d'aliénés, situé dans la montagne.
Le second est celui de l'incendie du théâtre Italien, situé près de la mer.
Ces deux catastrophes se valent pour l'horreur et le grandiose. Il s'agit, dans l'une comme dans l'autre, d'une foule étouffée et brûlée dans un lieu aux issues difficiles. La première l'emporte peut-être sur la seconde par le pittoresque dans
Tatroce. L'incendie de l'asile Saint-Pons s'attaquait à une suite de bâtiments considérables et à une population exceptionnelle: — tous fous, hommes et femmes. Jamais l'imagination délirante de Goya pas plus que celle du marquis de Sade n'avait rêvé de scènes plus monstrueuses, de tableaux plus terrifiants.
Aux barreaux de fer des fenêtres se collaient des faces hagardes, se cramponnaient des mains crispées. Des cris qui n'avaient plus rien d'humain jetaient leur immense épouvante dans une nuit noire, dans une campagne sombre. Le sauvetage de ces malheureux fut très difficilement effectué par une escouade insuffisante de vigoureux moines, qui durent souvent employer la force pour les arracher aux flammes qui les environnaient. — Sauver des fous malgré eux, se rend-on compte de cette situation?
Là aussi, il y eut bien des cadavres retrouvés le lendemain, carbonisés et tordus.
Théodore Pelloquet, le célèbre bohème, qui repose dans le cimetière de Saint-Pons^ y dut dormir, cette nuit-là, d'un sommeil rouge.
A quelques années de distance, les mêmes scènes de désolation se sont reproduites dans rincendie du théâtre Italien ou théâtre Municipal. Mais ici le feu n'avait affaire qu'à une
baraque; il n'en a fait qu'une bouchée. En peu d'instants, il a dévoré scène el décors, salle et spectateurs. La clameur était inouïe, le désordre était inimaginable.
Du côté de la façade donnant sur la rue Saint- François-de-Paule, le spectacle était celui que représentent uniformément tous les incendies de théâtres. Gens affolés se précipitant par les portes, d'autres essayant de descendre par les croisées, échelles appliquées aux murs, etc., etc. Gela se passait ainsi à l'incendie de l'Opéra de la rue Le Peletier et à celui du théâtre de Rouen.
Du côté de la mer, le spectacle était plus nouveau, par la raison que les flammes se reflétaient dans la Méditerranée et donnaient l'idée d'un Vésuve qui se serait tout à coup éveillé.
Nice ne s'est pas couchée cette nuit-là. Même après que le théâtre eut été consumé et que de ses débris ne s'échappaient plus qu'un grésillement confus, des groupes nombreux n'ont pas cessé de se succéder et de veiller dans la stupeur de ce désastre.
Au lendemain, dès le petit jour, Nice venait demander et compter ses morts. On les avait mis en tas. Vous devinez s'il y a eu là des reconnaissances déchirantes.
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Mais je vous raconte ce que vous savez déjà.
Je neveux insister que sur l'impression d'accablement qui règne dans la ville. Celui qui n'a vu Nice qu'en fête, les fleurs et les perles au front, ne pourrait jamais se figurer ce que c'est que Nice en deuil, voilée, muette, morne.
Tous les salons sont fermés, il s'en faut de peu que les magasins ne le soient aussi.
On dirait que la vie s'est interrompue.
A un moment donné, une cruelle alerte m'était ménagée; on avait cru reconnaître parmi les victimes mon cher ami et confrère Alfred Asseline. Tout semblait donner créance à ce bruit funeste : on jouait ce soir-là Lucia di Lammermoor, que sa fille, mademoiselle Alice Rabany, avait interprété avec grand succès quelques semaines auparavant et dont le rôle devait être chanté par madame Donadio. — Il était tout naturel que la jeune fille fût désireuse de voir sa rivale et se trouvât au théâtre Italien mercredi; elle y était en effet, accompagnée de sa mère et de sa sœur. Mais elles purent sortir dès les premières alarmes.
Quant à Alfred Asseline, il a été sauvegardé par cet amour très modéré du théâtre, qu'il partage avec moi, et qui l'empêche généralement
de se montrer dans les salles de spectacle avant neuf heures et demie, ou même dix heures. Il est de ces dilettanti qui hésitent entre la dégustation d'une cavatine et l'incinération d'un cigare. Cette hésitation Ta sauvé cette fois-ci, et l'événement est de nature à le faire hésiter plusieurs fois encore, je le crains.
L'avant-veille du sinistre, c'était représentation de gala au théâtre du Cercle de la Méditerranée; on donnait le Lohengrin, avec l'orchestre de Monte-Carlo et la vicomtesse Yigier pour principale interprète.
Ici, nous nous trouvions en pleine gaieté et en pleine magnificence.
Gaieté, dans le meilleur sens du mot. Lohengrm a fait ouvrir de grands yeux et de grandes oreilles à un public cosmopolite. Je ne jurerais pas qu'il Tait absolument charmé. Malgré l'adaptation italienne, on n'a obtenu qu'une sensation d'étonnement. Des phrases d'une fraîcheur inouïe ont été applaudies avec transport ; — mais d'autres...
Elles pouvaient être entendues du Vieux- Château, cependant.
Le grand succès a été pour l'orchestre du casino de Monte-Carlo, à qui il a suffi de deux répétitions pour enlever cette formidable redoute.
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La représentation avait lieu, comme je l'ai dit, au bénéfice des pauvres de Nice. La charité fait passer bien des choses. Elle a bon dos, la charité.
Entre le deuxième et le troisième acte de Lohengrin, au foyer, Gustave Nadaud s'est jeté dans mes bras.
— Ah! mon ami, je sais bien heureux! s'est-il écrié.
— Comment ! vous aimez la musique de Wagner autant que cela? lui ai-je dit, étonné.
— Non, vous ne me comprenez pas... Je suis heureux de ce qui se passe à Roubaix aujourd'hui même.
— A Roubaix?
— Ma ville natale... Oui, mon cher confrère, on y inaugure mon portrait, mon propre portrait dans la salle du Musée.
— Je vous en félicite, mon cher Nadaud.
— Merci... merci... Qui s'y serait attendu?.. De mon vivant... un simple chansonnier comme moi...
Survinrent Vivier et Séligmann.
— Tu as l'œil ému, dit Séligmann à Nadaud.
— Ton bedon semble en proie à une molle agitation, observa Vivier.
Gustave Xadaud les mit au couranl et recommença ses exclamations.
— Quel honneur!... un simple chansonnier comme moi...
— D'abord, tu n'es pas aussi simple que cela, dit Séligmann ; tu es très varié et très compliqué.
— Vous trouvez, mes chers amis?
— Assurément, certifia Vivier.
— Alors, la ville de Roubaix...
— A eu parfaitement raison de t'élever une statue...
— Non, un portrait, dit Nadaud.
— C'est la même chose.
Et, de fait, Roubaix s'est très bien comporté, pour une ville de négoce et de manufacture.
Sans être un poète de haut vol, Fauteur de la Lettre de r Etudiant à V Etudiante est un littérateur aimable. Il aie sourire facile, et les hommes de sourire sont assez rares pour que l'on consacre leurs traits par la peinture, lorsque l'occasion s'en présente.