AMANDA ET AMANDUS
Qui le savait? ou, du moins, qui est-ce qui s'en souvenait?
Amanda est un personnage historique; Amandus en est un autre.
J'ai retrouvé leur origine.
Tous les deux sont de Lyon ; ils y ont leur légende, ils y ont — ou ils y ont eu — leur tombeau. Ce sont Amants lyonnais l'Henriette et le Damon du faubourg de Vaise, l'Héloïse et l'Abélard du département du Rhône.
Et savez-vous ce qui m'a remis sur la trace un peu confuse d'Amanda et d'Amandus?
G*est un tome de TristramShandy, un de mes livres de chevet.
Ce tome (le cinquième de l'édition que j'ai sous les yeux) renferme le second voyage de Sterne en France, — un voyage tout aussi sentimental que le premier, tout aussi humoristique, et embrassant plus de localités.
Pourquoi est-il donc moins populaire? Pourquoi ne le réimprime-t-on pas à part ?
Le succès en serait assuré.
Dans ce second voyage, Tristram, — ou Sterne, — ouYarick, — visite Boulogne-sur-Mer, Amiens, et risque dépasser à Chantilly sans admirer ses écuries et ses merveilles,
11 est soucieux, bourru; son esprit est autre part.
(( Je traversai Saint-Denis sans tourner ma tête du côté de l'abbaye. Richesses de son trésor, colifichets inutiles!... Eh! messieurs, rabattez de vos joyaux, ils sont presque tous faux; je n'en donnerais pas trois sous, excepté la lanterne de Judas. Il commence à faire obscur, elle pourrait me servir. »
11 brûle Paris cette fois.
« — Flic flac ! Flic flac ! fait le postillon.
» — Eh! mon ami ! s'écrie Sterne en passant la tête par la portière, quel bruit tu fais ! Gomme s'il importait à ces bonnes gens de savoir qu'un homme maigre, à mine blême, et empaqueté de noir, a l'honneur d'être voiture dans Paris, à neuf heures du soir, par un postillon en veste jaune, tannée, doublée de calemande rouge!
D —Flic flac! Flic flac!
» — Encore?... Oh ! tu es insupportable, et je voudrais que ton fouet... Mais c'est l'esprit delà nation... — Ainsi, courage : flic flac! flic flac! »
Il y a un mot un peu dur pour nous ; c'est celui que j'ai souligné. Dur, mais juste.
La description de Fontainebleau tient quatre lignes, — les villes d'après, à l'avenant.
(( Vous expédierez Sens en deux mots : c'est un siège archiépiscopal.
» Pour Joigny, le moins qu'on en parle est le meilleur.
» Mais pourAuxerre,je m'y fixerais volontiers. » 11 ne faut pas discuter avec les préférences de Sterne; on y perdrait son temps.
A Lyon, il ne veut voir que deux choses — deux choses, pas davantage : l'horloge de Lippius de Baie à la cathédrale, et le tombeau d'Amanda et d'Arnaud us.
« Tout le monde, dit-il, connaît l'histoire de ces deux amants séparés l'un de l'autre par de cruels parents et par un plus cruel destin : » Lui, — Amandus; » Elle, — Amanda;
7) Ignorant chacun le chemin qu'a pris l'autre; » Lui, — à l'Orient; » Elle, — à l'Occident;
» Amandus, fait captif par les Turcs et mené à la cour de l'empereur de Maroc, où ce prince, dépité de son amour pour Amanda, le retint vingt ans en prison ;
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» Amanda, errante pendant ce lemps-là, les pieds nus et s'arrachant les cheveux, courant sur les rochers pour y demander son cher Amandus.
» — Amandus! Amandus !
» Enfin, après avoir parcouru trois fois le monde, un hasard inattendu les amena, au même moment de la nuit, par des chemins divers, à la porte de Lyon, leur pays natal.
)) Ils volèrent muluellemenl dans leurs bras, et y expirèrent de joie.
» On consacra à leur fidélité mutuelle un tombeau hors des portes de la ville; et les amants sont venus, jusqu'à ce jour, attester la vérité de leurs serments sur ce monument respectable. »
Telle est la véridique histoire d'Amanda et d'Amandus racontée par Sterne, qui ajoute : « De tout ce que Spon et les autres historiens de Lyon nous ont légué, voilà ce qui me convient le mieux. Cette châsse, toute grossière qu'elle soit, me semble aussi précieuse que celle de la Mecque, et je m'étais toujours promis d'y faire tôt ou tard un pèlerinage. »
Aussi prend-il à peine le temps de rajuster sa perruque; il se précipite, il arpente le sol.
« Gomme je connaissais la géographie de la tombe des deux amants aussi bien que si j'avais vécu vingt ans à Lyon, je savais qu'elle était posi-
tivement à main droite en sortant de la porte de Vaise. »
Sterne se dirige donc vers la porte de Vaise; son cœur palpite; avant d'arriver, il s'arrête^ comme suffoqué par l'émotion, et c'est d'une voix entrecoupée qu'il prononce cette apostrophe :
(( 0 Amanda ! ô Amandus ! Mânes tendres et fidèles! Il y a longtemps, bien longtemps, que j'ai fait vœu de verser sur votre tombe celte larme... cette larme qui.., cette larme... »
Mais Sterne demeura court et stupéfait.
Il n'y avait plus de tombeau pour recevoir cette larme. Désappointé, Sterne tourna lentement les talons.
Qui sait si, assise au seuil de sa porte et le regardant moqueusement, une vieille gouelle ne fredonna pas quelque chose d'analogue à ce refrain :
Voyez ce bel Anglais-là :
C'est l'amant d'A...
C'est l'amant d'A...
C'est l'amant d'Amanda !
Deux heures après, notre voyageur sentimental prenait le bateau pour Avignon.
11 alla deçà, delà. Il parcourut Lunel, Montpellier, Pézénas, Béziers, Narbonne, Garcassonnc, Gastelnaudary, tantôt à pied, tantôt sur
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une mule, saluant au passage pèlerins, moines musiciens, et « ne passant jamais auprès d'une femme montée sur un mûrier sans lui vanter la finesse de sa jambe ».
On ne voyage plus de la sorte.