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LES VENDANGES

Les vendanges !

Un sujet qui intéresse tout le monde : le vin qu'on boira.

Comment sera-t-il, ce vin? 0 les anxiétés des vignerons ! ô les inquiétudes des consommateurs l Combien d'entre eux, si Bacchus avait une chapelle, iraient y faire brûler un cierge pour l'heureux destin des vendanges!

Dans une vieille écorce grise, Jean Raisin a passé l'hiver ; Il est en fleur, le voilà vert; Jean Raisin ne craint plus la bise.

l\ est joufflu, blanc et vermeil.

Le voilà vin ! Toute sa force, Ruisselant de sa fine écorce, S'échappe en rayons de soleil !

Est-il rien de plus joli qu'une vigne tapissant la façade d'une chaumière? Le cep jaillit déterre,

se développe, s'étend à droite, à gauche, et encore par là, et encore par ici ; il monte, il court, multipliant ses brindilles, ses volutes légères, ses vrilles folies ; étalant la largeur de ses feuilles, si artistiquement découpées, que l'antiquité les avait choisies pour être préposées à la pudeur des marbres; suspendant ses grappes transparentes avec un profond sentiment de l'arrangement...— Non, je ne sais pas déplus gai tableau! « La vigne est l'emblème de l'amitié, — a dit Toussenel; — elle grimpe familièrement sur l'épaule des ormes, des oliviers, des pruniers et des frênes; elle tutoie tous les arbres. Le sarment est l'emblème de la conduite du laborieux artisan, toujours disposé à se tordre et à se mettre en quatre pour le bien de l'humanité. La fleur est pauvre et sans éclat; elle n'a point de corolle, — la corolle est le nid nuptial des plantes, — mais elle embaume l'air des senteurs les plus suaves aux jours de la Saint-Jean. »

Le vin, les vers, les melons

Sont mauvais s'ils ne sont que bons.

Qui est-ce qui a dit cela ? — Un homme d'esprit, le président de La iAIonnoye.

Je suis complètement de son avis en ce qui concerne les vers et les melons. Mais, pour le vin, c'est une autre affaire, et je me déclare son

humble serviteur même lorsqu'il n'est que bon. Que bon! — Eh! mais, n'est-ce pas déjà fort satisfaisant? Je me contente parfaitement de ce que bon. Je dirai même plus : il y a des jours où, sous l'influence d'une disposition particulière et bonne enfant, je m'accommode plutôt d'un vin qui n'est que bon que d'un vin qui est supérieur. Ce sont les jours où je me sens en humeur de dîner sous la tonnelle, eu manches de chemise, avec le soleil au bout de mon horizon. Les grands crus n'auraient que faire alors sur une table vermoulue, dans cette humble mise en scène de Meudon ou de l'île de Notent. J'irai même plus loin : ils jetteraient un froid.

Le vin de Chàteau-Laffitte, pour ne ciler que celui-là, qui est le prototype du grand cru, m'inspire du respect, — autant qu'un tableau de Raphaël. C'est la même correction, la même pureté de lignes, presque la même couleur sobre et juste. J'admire, mais je suis intimidé. Je bois religieusement. Je n'ose pas chanter; il me semble que si j'entonnais une chanson, si petite qu'elle fût, mille regards sévères se tourneraient vers moi.

Au diable la perfection ! — Je veux un vin devant lequel je ne sois point tenu à ôter mon chapeau, comme un paysan devant son seigneur;

un vin qui me melte à mon aise et qui ne croie point me faire un honneur de sa compagnie, mais un plaisir.

C'est en pleines vendanges que le bateau à vapeur qui portait M. Gambettaet sa fortune a descendu le Rhône,rautre jour de septembre 1878.

Sur les coteaux, les bons paysans, tête baissée, coupant les grappes destinées à emplir les charrettes, se retournaient au bruit des acclamations escortant le bateau tout le long des rives.

— Qui est-ce que c'est que ça? demandaient-ils en s'arrêtant, la serpe à la main ; un roi?

— Non, répondait un malin.

— Un prince?

— On n'en fait plus.

— Un général, alors?

— Pas davantage... C'est un monsieur.

— Un monsieur? Le règne des messieurs est donc venu?

— Faut croire. Où serait le grand mal?

— Je n'en vois pas. Un monsieur, ça se rapproche encore plus de nous qu'un prince ou qu'un roi. Et qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur?

— Il veut que nous vivions tranquilles chez nous, que nous fassions de bonnes récoltes et que nous les vendions bien.

— Gomment s'appelle ce monsieur?

— Garni) et ta.

— Vive Gambetta!

Pendant ce temps-là, la noblesse se voile le& yeux.

— Surtout, verrouillez bien la porte charretière ! dit le vidame à Gros-Jean, afin que nous n'entendions rien de ces saturnales!

La chanoinesse à sa bru :

— Un homme en redingote... avec toute sa barbe... remuer ainsi le pays! Encore s'il avait un î^rand cordon sur le i>ilet! mais rien, rien, une cravate nouée en corde !

— S'il était monté sur un cheval blanc, comme le duc d'Angoulême !

— Ah! le duc d'Angoulême !

— Quel homme!

— Quel cheval!

— A pied, ce monsieur... à pied, comme tout le monde, comme nos domestiques... C'est la fin de tout !

La fin de tout?

0 vidame ! ô vicomtesse ! ô baron ! Laissez-mot vous dire que c'est peut-être le commencement de tout.

Eh bien! oui, nous en sommes arrivés là : au monsieur. C'était fatal!

L'heure du monsieur est arrivée.

Ce monsieur a été créé par la Révolution; il fallait s'y attendre. La poésie y perd un peu comme costume, mais la conscience humaine y gagne beaucoup comme dignité.

Un monsieur était mon père. — un monsieur sera mon fils. C'est pour le mieux.

Tandis que je me regarderais comme profondément humilié d'avoir pour aïeul un capitaine des levrettes sous Louis XIIL

Longtemps avant M. Gambetta, Alexandre Dumas avait fait ce même voyage; il Ta raconté avec sa vanité candide et souriante :

« En 1840, je descendais le Rhône. Embarqué à Lyon à quatre heures du matin, je m'étais endormi vers onze heures ou midi sur le pont, ta l'ombre de la tente, doucement caressé par cette brise fraîche qui court à la surface des fleuves.

» C'était une si douce chose que ce sommeil, que, deux ou trois fois éveillé à moitié par un accident quelconque, je n'avais pas voulu rouvrir les yeux de peur de m'éveiller tout à fait. J'étais donc resté immobile, la raison suspendue audessus de ce vague qui accompagne le crépuscule du sommeil, quand, tiré de ma béate rêverie par une troisième ou quatrième secousse, je sentis pénétrer pour ainsi dire, dans le demijour de mon cerveau, quelques mots prononcés

en français par des voix de femmes teintes d'an léger accent anglais.

» Je rouvris doucement les yeux, et, regardant avec précaution autour de moi, je distinguai, entre mes paupières closes aux trois quarts, un groupe composé de deux jeunes femmes de dixhuit à vingt ans, d'un jeune homme de vingt-six à vingt-huit, et d'un homme de trente-quatre à trente-six.

D Les deux femmes étaient charmantes, non seulement de leur propre beauté, mais encore de cette grâce naïve et presque nonchalante toute particulière aux Anglaises.

» Les deux hommes étaient remarquables de distinction.

» Il y avait discussion dans le groupe.

» La discussion roulait sur l'itinéraire à suivre : descendrait-on à Avignon? pousserait-on jusqu'à Arles?

» — Il faudrait, hasarda une des deux femmes, que quelqu'un qui eût fait le voyage par Arles et par Avignon voulût bien nous renseigner.

» Ce souhait semblait envoyé à mon adresse, .l'avais fait trois ou quatre fois la route de Lyon à Marseille par le Rhône et par chacune de ces deux villes. Je pensai que le moment était venu de me présenter, et que le service que j'allais

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rendre à la société voyageuse me ferait pardonner ma iiardiesse.

» Je rouvris les yeux tout à fait, et, m'inclinant à moitié :

» — Si ces messieurs veulent permettre à l'auteur des Impressions de voyage de les éclairer sur cette grave question, interrompis-je, je dirai à ces dames que mieux vaut aller par Arles que par Avignon.

» Les deux jeunes femmes rougirent; les deux hommes se retournèrent de mon côté avec le sourire de la courtoisie sur les lèvres. Il était évident qu'ils me connaissaient avant que je leur parlasse, et que, pendant mon sommeil, on leur avait dit qui j'étais... »

Mais revenons à nos vendanges.

Connaissez-vous le vin de la lune?

Oh! ne rêvez rien de fantastique; vous seriez déçu.

C'est tout simplement le vin qui est fait avec du raisin maraudé la nuit.

On demandait à un enfant, fils d'un de ces vignerons nocturnes :

— Eh hien, petit, ton père a-t-il fait beaucoup de vin, cette année?

— Eh! las, répondit l'enfant; il n'y a pas eu beaucoup de lune.

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