‹ Promenades d'un homme de lettresChapitre 49 sur 82 · NANTES · texte numérisé non relu

NANTES

La société de la Pomme a mis au concours réloge de Gambronne.

Au risque dépasser pour un être fabuleusement vieux, — et par ainsi de me nuire auprès de mes lectrices, — je dirai que j'ai vu Gambronne.

Il va sans dire que j'étais bien enfant. G'était à Nantes, quelques années après 1880, sur le cours Saint-Pierre, où l'illustre général passait une revue. — Le cours Saint-Pierre, planté d'arbres, est une des plus belles promenades de Nantes; d'un côté, il borde les bâtiments de la cathédrale ; de l'autre, la façade du collège des Oratoriens, où Fouché professa, avant d'aller professer à la Gonvention. A l'une de ses extrémités s'élève une colonne érigée à Louis XVL

La revue à laquelle il me fut donné d'assister,

ayant lieu un dimanche, avait attiré une grande partie de la population. Mes parents m'avaient placé au premier rang de la foule. Je pus donc examiner Gambronne tout à mon aise. Le souvenir que j'en ai gardé est celui d'un homme fort laid.

Les lauréats du concours de la Pomme glisseront sans doute sur cette particularité.

J'ignore, par exemple, comment ils se tireront de la fameuse légende de Waterloo.

On sait que la réponse aux Anglais a été revendiquée par un autre général, le général Michel.

Ce que fut au juste cette réponse, l'histoire est encore hésitante sur ce point. La première version, celle qui se répandit immédiatement au lendemain de la bataille, est : La garde meurt et ne se rend pas.

La seconde, qui se compose d'un unique vocable, d'une énergie naturaliste, ne se propagea que plus tard, et petit à petit. On la chuchota d'abord à l'oreille timidement; car les gros mots n'étaient pas encore entrés dans le langage courant et usuel, comme aujourd'hui.

On suppose bien que Gambronne fut souvent interrogé à ce sujet et mis en demeure de s'expliquer sur le texte exact des paroles qu'il avait crachées à l'ennemi. Le héros en était même

fortement agacé. Plusieurs vieux Nantais, qui s'étaient faits les complices de cette scie, m'ont raconté qu'il avait fini par répondre qu'il ne se souvenait de rien, que tout cela était brouillé dans sa mémoire. On comprenait qu'il n'était pas éloigné d'adopter la première version, à cause de son tour noble; mais il ne paraissait pas répudier absolument la seconde, surtout depuis qu'on la lui contestait.

Après cela, peut-être avait-il fait les deux réponses. Cela peut s'admettre.

Victor Hugo, dans un chapitre célèbre des Misérables, s'est prononcé pour le mot qui, à cause de cela, a des chances de s'imposer à l'hiscoire.

Aujourd'hui, le vieux soldat de la revue du cours Saint-Pierre, qui m'avait tant frappé par sa laideur, a sa statue en bronze au milieu d'un jardin public de Nantes qui porte son nom.

Le Croisic, 14. septembre 1874.

Pour me rendre au Croisic, je suis allé par eau de Nantes à Saint-Nazaire. Dès sept heures du matin, un pyroscaphe m'emportait sur la Loire, le beau fleuve auquel les sables ont déclaré la guerre. Je salue Indret, la bruyante et fumeuse fonderie; je salue Paimbœuf, appelé en breton

au moyen âge Pen-Ochen ou tête de bœuf; je salue les vastes îles, les longues oseraies, les prairies à perte de vue; je salue pendant trois heures et demie, — jusqu'à ce que le bateau à vapeur se soit arrêté à Saint-Nazaire.

S'il fallait en croire l'étonnant chroniqueur Alain Bouchard, ce serait à Saint-Nazaire que serait venu aborder un fabuleux Brutus, échappé par miracle au sac de Troie, et devenu plus tard le père des races bretonnes. Il est bien entendu que je vous livre ce fait sous toutes réserves, — comme on dit dans notre langue.

A Saint-Nazaire, je vois les apprêts de la foire annuelle ; mais, pressé de continuer ma route, je m'enquiers du chemin de fer qui doit me transporter au Groisic. — 0 naïveté! ~ Comment allais-je m'imaginer qu'une ligne de quelques kilomètres, traversant une contrée absolument plate, qu'un mince ruban de fer, commencé depuis trois ans, pouvait être achevé aujourd'hui.

Les choses ne vont pas si rapidement en Bretagne. Je suis donc forcé, comme l'année dernière et comme l'année d'auparavant, de prendre la voiture publique et de longer, à travers les pins d'Escoublac, les terrassements inachevés. Pourquoi ces travaux sont-ils suspendus? Je l'ignore ; mais il me semble qu'il y a là un préjudice pour

ce petit pays. Les marais salants que j'avais vus autrefois si bien cultivés, si étincelants au soleil, sont délaissés en partie.

On ne rencontre plus qu'à de rares distances ces saulniers pittoresques, si nombreux jadis, tout de blanc vêtus, blouse blanche, braies blanches, blanc sur blanc, comme le sel qu'ils récoltent, — ton sur Ion, — diraient les peintres, — et coiffés d'un immense tricorne, entouré d'une chenille de couleur. Un symbole, ce chapeau ! Le jeune homme porte la corne sur l'oreille ; dès qu'il est marié, il la tourne par derrière; et, lorsqu'il est veuf, il dirige la pointe en avant.

Moins fréquentes également, ces robustes paludières, à la jupe relevée au-dessus du genou, à la coiffure saxonne ; guerrières du travail, dont l'industrie à demi ruinée, pour peu que cela dure, va faire des émigranles de la servitude, des domestiques pour les bourgeois de Nantes, des bonnes à tout faire pour les célibataires de Paris !

En attendant qu'on mette trois quarts d'heure pour aller de Saint-Xazaire au Croisic, par ce chemin de fer si déplorablement ajourné, le trajet s'effectue en trois heures par la voiture publique. Encore faut-il subir les arrêts du conducteur à toutes les aubeiges; — telle de ces auberges est renommée pour ses œufs durs et

pour son cidre ; telle autre pour ses fouaces et son vin blanc. Ah ! ce n'est pas moi qui regretterai jamais cette honorable corporation des conducteurs de diligence, si fréquemment altérés î Braves gens, je le veux bien, mais indiscrets au point de fourrer des chiens de chasse à travers les jambes des voyageurs de V intérieur , — comme dans le voyage que je viens de faire.

Belot, mon égrillard ami Adolphe Belot, a donné une description assez fidèle de la presqu'île du Croisic dans son roman de la Femme de Feu. Peut-être n*en a-t-il pas suffisamment accusé le grand aspect mélancolique; mais on ne peut pas exiger de Belot plus qu'il ne peut donner. C'est surtout aux âmes rêveuses, aux cœurs blessés, aux esprits malades, que convient ce coin de terre un peu farouche; et l'on m'accordera qu'Adolphe Belot ne porte point sur sa physionomie l'empreinte d'une de ces douleurs profondes qui cherchent des analogies au sein des mornes paysages.

Le Croisic est un modeste petit port, brodé de maisons en granit. Rien de saisissant au premier coup d'œil, — ni même au second.

En tant que ville de bains, le Croisic est convenablement outillé : il a une plage étendue, moelleuse, d'un beau jaune de cassonade, sans le moindre galet ; un étabHssement hydrothéra-

pique et un casino semblable à tous les casinos, — où l'on se livre aux divertissements honnêtes et permis. Les artistes dramatiques s'y aventurent quelquefois; Levassor et mademoiselle Teisseire y venaient souvent.

La clientèle des bains de mer du Groisic se recrute principalement dans le département de la Loire-Inférieure, — cela va de soi, — et puis ensuite parmi les riches familles de l'Anjou et du J\Jaine. Il vient aussi des curieux, dont le nombre augmente d'année en année.

Les environs du Groisic fournissent de très intéressants points d'excursions, — entre autres, le bourg de Balz, Guérande et Piriac.

Qui n'a entendu parler du bourg de Balz et de ses habitants habillés à l'espagnole? Les industriels les ligurenl en coquillages ; on vend, dans de petites boîtes, un marié et une mariée de Balz. Voici les vers où est décrit avec fidélité l'ajustement de la femme :

La mariée avait une coiffe plisséc,

Un tablier à fleurs aussi jaune que l'or,

Une ciiaîne d'or pur autour du cou passée,

Des bas rouges à coins brodés, — et puis encor

Une robe superbe à la jupe écarlate.

Et trois jupons de laine étages par dessous.

Un corsage tout raide où l'or partout éclate,

Et des souliers de daim arrondis par les bouts.

Le cumul des professions est en faveur au bourg de Balz. Un bijoutier y est, en même temps, empailleur.

Tout a été écrit sur Guérande ; c'est une merveille. Piriac est moins connu; les Guides recommandent de ne pas oublier d'aller y visiler un rocher curieux, qu'on appelle le tombeau d'Aïmanzor et auquel se rattache une légende du genre troubadour.

Visiter le tombeau d'Almanzor, — jamais!

Charles Jacque, le célèbre peintre d'animaux, est installé au Groisic depuis trois ou quatre ans.

Je vais souvent passer l'après-midi dans son atelier. Il travaille en fumant la cigarette. Je le regarde peindre. Tantôt il précipite les moutons clans les bergeries, en bataillons serrés, la tête basse, enveloppés d'une atmosphère de poussière ; ou bien, il les éparpille dans des plaines lumineuses, sur lesquelles de beaux arbres bien étudiés prolongent leur ombre sereine. D'autres fois, c'est la cour d'une ferme, avec ses muions de fumier, en haut desquels se profile la silhouette orgueilleuse d'un coq à crête rouge, que je crois entendre chanter à plein gosier. Héraut superbe des vaillantes amours!

Et cette distraction, mêlée de songerie et de causerie, en vaut bien une autre.

Les bains de mer du Croisic ne régnent pas sans rivaux dans cette partie de la côte bretonne. Il y a des concurrences plus ou moins importantes, des localités qui cherchent à attirer les touristes. En première ligne, il faut nommer le Pouliguen (Polguen onPoulic-gicen, c'est-à-dire petite rade blanche j à cause de sa plage de sable). — Le Pouliguen, depuis quelques années, tend à devenir une station mondaine ; on commence à y voir des chalets, des vélocipèdes. Avant Tintroduction de ces machines diaboliques, M. Louis Veuillot se plaisait à passer une partie de la saison au Pouliguen, auquel il a consacré plusieurs pages dans son livre les Petits Yoi/ages.

Après le Pouliguen, on peut mentionner Pornichet, Bonne-Source, Pinchâteau ou Penchâteau. Ce Penchâteau — qui intrigue beaucoup pour faire concurrence au Croisic — a rencontré son poète dans un médecin, qui est en même temps un archéologue. On m'a répété quelques couplets d'une chanson échappée à la verve de celui que les enthousiastes de Penchâteau appellent « Notre spirituel docteur ». Cela se fredonne sur l'air connu : Cest Vamoiir, ramour, Vamour :

Rien n'est beau, n'est beau, n'est beau, Comme un hameau sur la plage ; Mais de ces hameaux sur l'eau, Le mieux, c'est Penchâteau !

Voyez-vous ses pignons rustiques Perçant les brumes du malin, Sa chapelle aux arceaux gothiques, Son vieux clocher, cher au marin î

Dans les champs, sur la grève,

Mouette ou goéland,

Toute voix qui s'élève.

Tout écho dit au vent :

Rien n'est beau, n'est beau, etc., etc.

Voici maintenant le couplet qui contient un coup de pâlie au Groisic :

Qu'on aille au Croisic, en berlines, Jouer le whist ou l'opéra.

Et faire assaut de crinolines, Bal et visite et cœtera...

Aux Panurge de suivre,

A nos beaux de sauter !

Ici, nous voulons vivre

Plus gaîment, et chanter :

Rien n'est beau, n'est beau, etc., etc.

Oh ! oh ! spirituel docteur, vous êtes un peu vif! L'opéra au Groisic ! les assauts de crinolines ! Ne dirait-on pas qu'il s'agit d'une grande cité?

Tout à l'heure, sur le quai du Croisic, auprès du Mont-Esprit, j'ai vu passer trois générations représentées par le père, ie fils et le petit-fils.

Le vieillard m'a salué. L'homme fait m'aregardé indifféremment. L'enfant m'a demandé un sou.

J'ai vu tout un cours d'histoire dans cette rencontre.

saijnte-blague-locea:^

^25 août 1883.

Mon cher Tristan, j'ai voulu, moi aussi, délaissant les classiques plages du Havre, d'Étretat et de Dieppe, goûter des nouvelles stations balnéaires prônées et fanfarées par quelques journaux. Yoilà pourquoi cette lettre est datée de Sainte-BlaguerOcéan, une création récente, déjà célèbre... dans les pages d'annonces.

Le genre est aujourd'hui aux endroits sauvages, aux terres désertes, aux trous en un mot, où l'on a la paix du cœur, comme ils disent tous, et où Von sliahille comme on veut. Par ainsi, ils ont découvert Sainte-Blague-l'Océan, et s'y sont installés au nombre de trente-cinq environ.

On arrive très malaisément à Sainte-BlaguerOcéan — ce qui en double le charme — moitié par lés chemins de fer de l'État, moitié par les diligences, qui rivalisent de lenteur et d'arrêts. La station est encore en formation, mais une société financière est fondée, c'est le principal. Bientôt une foule de blanches et coquettes villas sortiront de terre comme par enchantement. On m'a montré déjà l'emplacement du casino, un vaste quadrilatère encore entouré de planches, mais dont l'achèvement est promis pour le mois de janvier prochain.

— Nous comptons sur vous pourl'inauguration, m'a dit le directeur.

Lui-même a bien voulu m'initier à tous les détails de cette installation future. L'architecture offrira un heureux mélange del'art japonais et du style pompéien. Il va sans dire aussi qu'on trouvera à Sainte-Blague-l'Océan les hôtels les plus élégants et les plus confortables.

En attendant, à la guerre comme à la guerre! Je loge dans une bicoque qui n'est d'aucun style, mais qui a l'avantage d'avoisiner la plage.

Pour arriver à cette plage, il faut traverser un bois de pins dont le plus élevé n'a pas même la taille d'un fantassin, et qui répandent une odeur excellente pour la santé, paraît-il, mais qui m'est

aussi désagréable que l'odeur du goudron du pavage en bois.

— On s'y fait, m'a dit le directeur.

Et il a ajouté :

— Les terrains seront bientôt liors de prix. Je vous engage à en acheter pendant qu'ils ne sont encore qu'à trente francs le mètre. Depuis la semaine dernière, j'ai déjà reçu des demandes d'achat de M. Carvalho, directeur de TOpéra- Comique, de mademoiselle Reichemberg, sociétaire de la Comédie-Française, et de M. Maxime Lisbonne, imprésario des Bouffes-du-Nord.

La fortune de Sainte-Blague-l'Océan serait incertaine sans le patronage d'une sommité théâtrale. M. Lassalle, de l'Opéra, étant occupé en ce moment à Pornichet ou Cornichet, on a dû s'adresser à M. Daniel Bac, un des artistes les plus aimés des Variétés, à Paris. M. Daniel Bac a promis de lancer sérieusement le casino de Sainte- Blague-l'Océan.

En attendant, les distractions sont fort rares, et les huit baigneurs qui mènent ici la vie de garçon doivent se contenter des orgies du café de la Plage, dont la terrasse tourne le dos à la mer.

Mais il n'y a pas rien que les baigneurs, il y a aussi le pays et les paysans. Tu sais, mon cher Tristan, combien je suis friand de types et de

coutumes locales. J'ai été servi à souhait à Sainte- Blague-rOcéan. J'ai rencontré d'abord un jeteux de sorts qu'on appelle le Vieux Jacques, et qui m'a fait les récits les plus fantastiques du monde. Naturellement il est redouté de tons les habitants, qui essayent de le faire passer pour une canaille ; je crois qu'ils exagèrent un peu, non pas que les ans n'aient effectivement affaibli la moralité du Vieux Jacques ; il me demande sans cesse de l'argent pour son tabac ; mais, en revanche, quelle conversation intéressante que la sienne !

Il m'a raconté qu'il avait assisté, tout enfant, aux guerres fratricides de la Vendée; ce qui, comme tu vois, place la date de sa naissance à uneépo^iue diantrement reculée. Je n'ai aucune raison cependant de suspecter sa véracité; il m'a donné les renseignements les plus curieux sur Jambe d'Argent, sur Paillenlœil, sur Charelte, sur tous les héros de broussailles. Il était le douzième fils du paysan Jean -Feutre, ainsi nommé à cause de son grand chapeau. Les douze fils Jean-Feutre se sontrenduscélèbresdans le Bocage par leurs atrocités ; ils ont joué aux boules avec les têtes des prisonniers. Tu penses comme je recueille avec avidité les paroles du Vieux Jacques, ce naïf historien, qui me fait l'effet d'un Grétineau-Joly en sabots.

J'ai, écrit sous sa dictée un chant de guerre d'une authenticité incontestable et d'une saveur locale tout à fait pénétrante. Le voici :

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