ARROMANCHES
Arromanches est un petit village situé au bord delà Manche, entre Asnelles et Port-en-Bessin. On s'y rend par la voiture de Bayeux ; c'est une affaire d'une heure et d'un franc. — Le chemin est charmant, fleuri, plein de ces pommiers fameux et de ces vaches classiques, honneur de la Normandie.
Le village, ceint de remparts du côté de la mer, est abrité par une imposante falaise, une des plus belles du littoral.
Arromanches est, depuis quelques années, le séjour favori d'un groupe de vaudevillistes parisiens. Delacour est le gros seigneur de la contrée; il s'y est fait bâtir un château sur un sommet. — Un château! le mot suprême de Tauleur dramatique arrivé !
En même temps que Delacour, on aperçoit quelquefois sur la plage, — assez médiocre, entre parenthèse, — nu-jambes et le filet à l'épaule, M. Adolphe Belot, M. Paul Saunière, M. Siraudin, M. Alfred Hennequin, quatre ou cinq autres encore.
L'autre jour, à l'aide d'une lorgnette, je les ai vus tous réunis à quelque distance en mer, dans un canot immobilisé par l'ancre, et immobiles eux-mêmes.
— Que faisaient-ils là dedans? Je crois bien qu'il s'agissait d'une lecture.
Un pendant à Coco ou à Bébé.
Arroinanches a ses pages d'histoire.
La plus curieuse, sinon la plus importante, est celle qui a rapport au coup de main qui y fut exécuté pendant les GenI -Jours par une petite fraction de l'armée royale.
Cette aventure, qui devait plus tard servir de modèle à des échauffourées du même genre, mérite d'être rappelée. — Qui sait si elle ne fournira pas un sujet à M. Alfred Hennequin ou à M. Saunière?
Voici les faits.
Cent cinquante-quatre hommes réunis à Jersey sous les ordres du duc d'Aumont et du maréchal de camp vicomte de Saint-Simon, résolurent
de reconquérir la France sur l'usurpateur Napoléon P'', revenu fantastiquement de l'Ile d'Elbe. S'inspirant des traditions de Qiiiberon, ces cent cinquante-quatre hommes convinrent d'effectuer une descente sur les côtes de la basse Normandie.
On était au commencement de juillet 1815.
Ils avaient pour talisman un drapeau brodé des mains de la duchesse d'Angoulême. — Gomment ne pas vaincre avec un tel signe!
La petite troupe, animée d'un noble enthousiasme, s'embarqua à Jersey le 5 juillet.
Le duc d'Aumont, chef de l'expédition, montait le brick la Bermuda avec son état-major et quelques autres officiers , en tout vingt-cinq hommes. Le reste était réparti sur deux bâtiments de transport.
La traversée n*offnt aucun incident particulier.
On arriva en vue des côtes normandes dans la nuit du 6 au 7.
C'était parfait. Mais on ne pouvait débarquer sans renseignements.
Pour s'en procurer, le brick jeta le grappin sur un pêcheur qui rentrait.
— Où sommes-nous? lui demanda le duc d'Aumont, qui daigna lui-même l'interroger?
l) l'.N HOM.AIE DE LETTRES ^63
— Presque en face d'Arromanches.
— Je m'en doutais. Et ce point, qui semble plus noir que les autres ?
Le pêcheur parut hésiter.
— Parleras-tu? murmurèrent quelques officiers.
— Ce point noir... c'est une redoute.
— Diable!
— Pourvue de plusieurs canons de gros calibre, ajouta le pécheur.
Il y eut un moment do silence parmi les royalistes, qui s'étaient bien attendus à quelque chose comme cela. Évidemment ils n'étaient pas partis pour aller au bal.
Le duc d'Aumont continua ainsi l'interrogatoire :
— La cote est-elle autrement défendue?
— Je le crois ben! s'écria le pêcheur.
— Par qui?
— Par les postes de douaniers d'abord, qui sont très nombreux.
— Et ensuite?...
— Ensuite... par quatre cents chasseurs à cheval du 7' régiment, faisant partie delà garnison de Caen.
— Quatre cents?
— Pas un de moins.
Le duc crAumont se retourna vers ses gentilshommes.
— La descente ne me paraît guère possible dans ces conditions, dit-iL
— Nous sommes de l'avis de monseigneur.
— Que faire ?
La mer et les vents se chargèrent de couper court à cette indécision.
Une forte brise du Nord s'éleva et poussa la Bermuda sur les rochers du Calvados, situés cm vue d'Arromanches, à une demi-portée de canon de la redoute.
La Bermuda s'y échoua vers quatre heures du matin, c'est-à-dire au jour.
Grand émoi dans le clan des gentilshommes devenus parfaitement visibles à l'œil nu.
La redoute, à laquelle l'éveil venait d'être donné, commença un feu bien nourri. Ses boulets portant sur les amures et les haubans rendirent la position excessivement difficile pour le brick.
Son équipage employa deux heures à des efforts prodigieux pour se remettre à flot.
Inutile!
La marée qui descendait, — descendait impitoyablement, — laissa bientôt le bâtiment engagé sur toute la longueur de sa quille.
Il faisait peine à voir.
Et le duc d'Aumont aussi.
La batterie d'Arromanches tonnait toujours.
Il fallait prendre un parti, cependant.
La petite troupe finit par le comprendre.
Les vingt-cinq hommes qui accompagnaient le duc d'Aum.ont le pressèrent de vouloir bien leur permettre de tenter un débarquement dans les chaloupes.
C'était un effort désespéré. Le noble duc eut la magnanimité d'y consentir.
— Soyez héroïques ! leur dit-il.
Ils le furent, si l'on en croit la relation autographe de M. de Guernon-Ranville, témoin et acteur de ce petit drame.
Les vingt-cinq hommes abordent sous le feu des canons et en présence des chasseurs qui couronnent la falaise. (Quatre cents!)
Ils se divisent en deux pelotons de douze hommes chacun.
L'un de ces pelotons sous les ordres du vicomte de Saint-Yallier, suit le rivage.
L'autre, conduit par le colonel Eugène d'Hautefeuille, gravit la falaise afin de prendre la redoute à revers.
M. de Guernon-Iianville faisait partie de ce second détachement.
« Plus leste que mes camarades, dit-il, je m'élance, je franchis les revêtements de la redoute, et je me précipite au milieu de la batterie en poussant le cri de « Vive le roi! » Les canonniers surpris abandonnent leurs pièces, et toute la garnison prend la fuite. »
Plusieurs choses m'étonnent dans ce récit.
En premier lieu, la surprise des canonniers.
Depuis deux ou trois heures, ils canonnent cette petite troupe; ils la voient s'embarquer dans des chaloupes; ils assistent avec tranquillité à sa descente sur le rivage.
Et ils se montrent surpris!
Drôles de canonniers!
Le second objet de mon étonnement, c'est la fuite delà garnison.
Quatre cents hommes fuyant devant vingtcinq! Quatre cents chasseurs à cheval devant cette poignée de piétons! Quatre cents soldats se sauvant sans coup férir!
Avouons que c'était faire la partie belle aux révoltés.
II est vrai quelesCcnt-Jours touchaient à leur fin, et qu'au bout de quelques heures de marche les royalistes se trouvèrent chez eux.
Voilà des événements dont bien peu d'habitants d'Arromanches se souviennent.
DUN HOMME DE LETTRES "Hol
Il faut dire que la plupart ont de bonnes raisons pour cela.
Les uns n'étaient pas encore.
Les autres ne sont plus.
Que de collégiens rencontrés !
Sur cette même route d'Arromanches à Baveux, ils étaient quatre, le képi à l'oreille, perchés sur la voiture publique, et chantant cette ballade du boulevard Saint-Michel, à Paris.
Sur la route de Poitiers,
Il y avait un cantonnier
Qui cassait des tas de cailloux,
Tas de cailloux,
Tas de cailloux, Pour meUre sur le passage des roues.
Une grande dame vint à passer
Dans son beau cabriolet.
Qui lui dit : ^ Beau cantonnier,
Beau cantonnier.
Beau cantonnier, Vous faites un lie bu métier ! ^)
Le cantonnier, qu'était pas sot, Lui répondit aussitôt :
Si je roulions carosse comme vous,
Rosse comme vous,
Rosse comme vous, Je ne casserions point de cailloux !
Cette réponse, qui se fait remarquer
Par sa grande simplicité,
Nous prouve bien qu'les malheureux,
Qu'Ies malheureux,
Qu'les malheureux.
S'ils le sont, c'est malgré-z-eux !
Que si l'on me demande comment j'ai retenu ces Strophes, c'est que je me trouvais dans l'intérieur de la voiture qui portait les collégiens — et leur poésie .
Vivent les vacances !