UN COMPARTIMENT
Qui racontera les petites faiblesses et les grandes énergies dont on est capable pour se procurer ou pour conserver à soi tout seul un compartiment de wagon.
On se fait bourru; on descend jusqu'au mensonge.
Qu'un monsieur se présente à la portière en demandant s'e7 ?/ a une place, on lui jette brusquement cette plirase au nez :
— C'est complet !
— Mais cependant, celle-ci...
— Vous voyez bien qu'elle est marquée.
Dans ma prime jeunesse, j'excellais à confectionner des bonshommes avec des couvertures de voyage :je les dressais, enveloppés d'un paletot, entortillés d'un cache-nez, coiffés d'un chapeau rabattu. A la nuit, cela Irisait illusion; — les employés du chemin de fer s'y trompaient euxmêmes et leur demandaient leur ticket.
Un de mes amis réussissait à éloigner les convoiteurs de place et à organiser le vide autour de lui en étendant une couche de blanc sur sa figure, naturellement maigre. Un bonnet de soie noire sur la tête, l'œil éteint, les dents claquantes, il avait l'air d'un moribond véritable; il suait l'hôpital et la peste. Personne ne se sentait assez intrépide pour voyager en sa compagnie.
Au bout de deux ou trois stations, lui et moi, nous restions seuls dans le wagon, — lunchant et fumant.