LA CAMPAGNE DU CRIME
Et je me promenais le long de la Seine, du côté de Sèvres, au soleil couchant. Les accords d'un orchestre de guinguette arrivaient doucement à mes oreilles, se mariant aux chansons des canotiers, rayant l'eau de leurs périssoires.
Et je me disais : a Est-ce que cela va durer longtemps comme cela? Est-ce que tous les environs de Paris vont fatalement être marqués un à un d'une tache de sang? Est-ce que toutes les tonnelles seront désormais reconnaissables à un assassinat? Est-ce que tous les barbillons seront saumonés par le crime?
7> Que de jolis endroits on m'a gâté pour toujours? Faut-il compter les villages qui me sont interdits par un ressouvenir homicide? J'avais un délicieux itinéraire pour mes dimanches d'été ;
le voilà ainsi corrigé par la Gazette des Tribunaux :
» Le meurtre de Montreuil-soiis-Bois;
» Le cadavre de Joiiiville-le-Pont;
)) L'empoisonnement de Chaton;
» Le pendu de Bezons;
» Les noyés d'Asnières;
» Le drame de Bougival ;
» La boucherie du Pecq;
5) L'infanticide de Maisons-Laffite;
» Le parricide de Ville-d'Avray;
» L'incendiaire de Gréteil;
» Le sacrilège de Meudon;
)) Le fratricide dWrgenteuil;
» Le viol de Bois-Colombes;
» Le suicide de Nogent, etc., etc.
» Qu'est-ce qui me restera, à présent que les assassins ont tout pris ? Où m'en irais-je herboriser sans courir le risque de ramasser, au lieu d'une pervenche, le bras ou la jambe d'une femme coupée en morceaux ? Est-il encore une oasis hors des fortifications où je puisse rimer un rondeau sans voir tout à coup se lever sur ma tête un merlinou un couteau emmsinché som7nairement?
» Triste, oh ! furieusement triste !
» L' s grandes traditions du crime elles-mêmes vont se perdant. Il y a quelques années encore,
les malfaiteurs (voyez ma politesse!) avaient la délicatesse de vous dire en vous abordant : La bourse ou la vie! C'était une attention dernière, quelque chose des belles façons des siècles antérieurs, un restant d*égards. On sentait la manchette de dentelles de Cartouche.
» Aujourd'hui, ah bien ! ouiche ! Le premier galopin venu, sans dire gare, vous saute à la gorge et vous serre la vis...
» Plus de procédés ! la décomposition sociale absolue... »
Ainsi pensais-je en me promenant le long de la Seine, du côté de Sèvres, au soleil couchant.