‹ Promenades dans la TouraineChapitre 3 sur 14 · PREMIÈRE PROMENADE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PROMENADE

Je passai la Loire vis-à-vis Vouvray, et me dirigeai vers Araboise. Après avoir fait quelques centaines de pas sur la levée , il me fut impossible de ne pas m'arrèter devant la rive opposée. Qu'on se représente un coteau de six lieues de long, ni trop bas , ni trop haut, taillé pour la portée ordinaire de la vue , dont la pente, d'abord un peu rapide , s'adoucit insensiblement et se fond dans les plaines du rivage de la Loire ; qu'à son gré on puisse y placer d'agréables villages dominés par les flèches légères des clochers , de jolis hameaux, de vastes châteaux élevés sur de longues terrasses , des maisons de campagne blanches, fraîches et riantes , d'antiques et noirs donjons , image de ces vénérables centenaires qui portent leurs tètes chauves au

milieu des nouvelles générations ; que , pour le plaisir de l'œil , on puisse y distribuer les vignes , les prairies , les bocages, les vergers, les cultures; eh bien , on ne surpassera pas , on n'égalera pas même ce magnifique rideau qui , ondoyant mollement le long de la Loire, vient ici vers vous, plus loin vous fuit , et , vous montrant les objets variés dont il est peint tantôt distincts , tantôt affaiblis , vous fait jouir de toutes les illusions, de tous les jeux de la perspective.

Dans la belle saison, ces coteaux sont habités par le beau monde de Tours et d'Amboise; le reste de l'année, ils sont abandonnés aux vignerons, aux fermiers et aux concierges.

Vous aviez vu des groupes brillants et multipliés de belles dames, de petits messieurs en bas de soie , en parasol , qui chantaient les ariettes , les vaudevilles du jour ; maintenant ce sont de

bonnes villageoises , de grosses vigneronnes assises devant leurs portes au soleil d'hiver. Entendez-les, au milieu du bruit de leurs rouets, couper leurs conversations par de bruyants éclats de rire ou de vieilles romances du temps de Henri IV. Ainsi, cette rive est habitée par deux peuples : le peuple d'été , — c'est le peuple oisif, le peuple maître ; — et le peuple d'hiver, — qui n'est remarqué que lorsque l'autre a disparu. Heureux qui peut les observer à loisir, qui peut méditer sur leur plus ou moins de bonheur !

La rive opposée présente un aspect bien différent. En sortant de Tours, vous laissez à votre droite une plaine de blé qui de la Loire s'étend jusqu'au Cher, et vient se terminer à Montlouis , village pittoresquement situé sur une petite butte. Là commence une chaîne de rochers excavés, vitrés, habités. Vous voyez des portes, des

fenêtres, des cheminées : vous ne voyez point de maisons. Dans les flancs de ces rochers, vous entendez le bruit des ménages, les cris des animaux , le vagissement des enfants. Un châssis de verre s'ouvre, vous fait lever la tête :

vous voyez sortir, comme à travers la pierre, la tète d'une jolie fille; enfm la curiosité l'emporte, vous entrez dans ces habitations si extraordinaires. Elles sont taillées dans le roc vif. La plupart ont dix , douze , quinze pieds en carré. Les voûtes en sont assez plates, et les tuyaux des cheminées passent à travers le rocher qu'on perce de haut en bas comme les puisards.

Cette ligne d'excavations a devant elle , en plusieurs endroits , une autre ligne de maisons petites et pauvres, dont les matériaux ont été extraits des fouilles du rocher. C.'est le contenant, c'est le contenu ; c'est la montagne qui a enfanté.

A l'extrémité de cette chaîne de rochers, on ne trouve plus des habitations , ce ne sont que des caves où Ton met le vin des vignes qui croissent pardessus et s'étendent jusqu'au Cher.

Lorsque l'on a quitté ce rempart de rochers qui borne la vue à droite , le paysage redevient gai et varié. On voit des bois, des vignes, des cultures.

Voilà Amboise : voilà ses clochers, ses tours.

Cependant je ne voyais pas encore Chanteloup. Craignant de l'avoir laissé sur la droite , je quittai la grande route pour prendre un sentier qui traverse.

J'avais la plus vive impatience de voir ce célèbre séjour de M. de Choiseul.

Je marche au milieu de terres sablonneuses, maigres, affamées, de vignes étiolées. J'entre par le côté dans une grande allée, et tout d'un coup j'aperçois, au delà d'une large grille, un beau château qui , à mesure que j'approche,

me paraît moins beau et moins vaste.

Quoi! me disais -je, c'est donc là ce Ghanteloup si célèbre ! Était-ce bien la peine de dépenser tant de monceaux d'or pour faire si mal ! Quelle idée que de flanquer un corps massif de bâtiments de deux grêles et longues colonnades, qui font ressembler les deux ailes du corps de logis à deux bras étiques ! Le bâtiment a-t-il assez d'élévation? — Non. — De noblesse? — Non. L'architecte n'avait vu que les petits jolis hôtels du faubourg Saint- Honoré. Du temps de son ancien maître , Ghanteloup a trouvé des flatteurs qui l'ont fait passer pour un des plus beaux châteaux de l'Europe.

Quant à l'intérieur, il faut en convenir, il est magnifique ; magniGques salles, magnifiques appartements, de décoration riche et cependant belle.

Dans la chambre du duc , des colonnes d'or marquent encore la place de son

lîl , de ce lit où ont été suspendus tant de soucis , tant de jalousies , tant d'épées, tant de noirs rêves, où les souvenirs de la cour ont si souvent tourné et retourné le maître qui , sur la plume, sur le duvet , sur les coussins, ne pouvait souvent reposer.

En sortant , je vis à gauche deux autres châteaux. Je demandai à les visiter : c'étaient les écuries et la vacherie, où il y a maintenant un superbe troupeau de mérinos. Je parcourus ensuite les jardins, les eaux , les bosquets : même en leur état de dégradation , c'est ce que j'ai vu de plus joli en ce genre.

A l'extrémité des jardins et de la superbe pépinière qu'on vient d'y planter, est la Pagode, ou tour octogone , élevée au centre d'une étoile , où viennent se réunir les sept allées qui percent la forêt de Chanteloup. Elle a cent vingt pieds de haut ; elle est composée

de cinq corps d'architecture, entourés de cinq galeries , et va toujours en s'étrécissant; elle est ornée de clochettes jaunes , et terminée par une boule d'or à la manière des Chinois. On remarque aussi sur les murs extérieurs des signes et des caractères de cette nation. En dedans, on ne peut s'empêcher d'admirer l'ingénieuse coupe et la hardiesse de tous ces petits escaliers étroits et tournants. A la plus haute galerie, vous regardez devant vous, vous jouissez de la plus belle perspective, vous jugez le plan du château et des jardins ; vous regardez en bas , un frémissement involontaire vous saisit :

vous vous trouvez suspendu dans les airs. L'intérieur de cette aiguille extrêmement déliée forme , l'un au-dessous de l'autre , cinq petits salons , ou plutôt cinq jolies petites lanternes, agréablement percées, richement vitrées , d'où l'on voit tous les points de

l'horizon qui s'étend ou se resserre dans les salons hauts ou dans les salons inférieurs. Celui du second étage est incrusté en marbre. On y lit sur une plaque que cette pagode a été commencée en 1775 et finie en 1778, par Lecamus , architecte . Vis - à - vis , une autre plaque vous dit que c'est un monument érigé par le duc de Choiseul à l'amitié. Une pagode le symbole du temple de l'amitié ! C'est bien plutôt le symbole de l'élévation d'un courtisan. A chaque étage où l'on monte les points de vue changent , la place devient plus étroite, plus ardue, plus dangereuse. Au sommet, l'extrême élévation vous fait tourner la tète, vous fait paraître en bas les hommes si petits que vous ne les connaissez plus.

Voilà quel est ce château de Chanteloup, bâti à la fin du règne de Louis XIV , avec les millions que la

princesse des Ursins rapporta d'Espagne; démoli de nos jours par le duc de Ghoiseul , qui a employé à le rebâtir une partie de sa fortune. Depuis sa mort, il a passé au duc de Penthièvre ; ensuite à la maison d'Orléans. Est venue la terrible tempête de la révolution , qui a frappé sur toutes ces glaces , ces tentures , ces tableaux , ces colonnades , ces boulingrins , haché ces berceaux , ces massifs, ces bosquets. Il faut espérer que dans peu de temps la main du possesseur actuel 1 aura effacé les traces de ces temps.

Déjà l'imagination prend plaisir à le voir, dans ces routes de verdure où le vieux et tout -puissant ministre a tant de fois balancé les foudres de la guerre , s'occuper de la perfection des arts pacifiques.

1 Chaptal, qui fit ériger Chanteloup eu majorât, et fut appelé comte de Chanteloup. (Sote fie l'éditeur.)

A travers de belles allées d'ormes et de chênes , je pris le chemin d'Amboise. Un homme , vêtu d'un habit de drap râpé , une canne de jonc à la main , me précédait. Je le joignis pour lui demander si les bois de Chanteloup avaient été vendus. A ma question , il jugea que j'étais étranger. — « Non , « me répondit-il , ils ont été réunis à « la forêt d'Amboise. Vous venez sans « doute de voir le château? Ah! si « vous y aviez été du temps de mon- « seigneur î Ah ! s'il y revenait, il ne «c s'y reconnaîtrait pas : on y a tout « ravagé. — Avez-vous connu le duc « de Choiseul ? — J'ai été à lui pen- «c dant quinze ans. Il y avait alors ici iL bien du monde ; continuellement « des seigneurs , des princes. Une se- « maine entière nous eûmes le comte « d'Artois , et il y serait demeuré bien « plus longtemps , si le roi ne lui eût « envoyé un courrier pour qu'il re-

« tournât à la cour. Vous savez que « M. le duc fit le mariage de la reine, ce et cependant le roi ne Ta jamais € aimé. Il empêcha M. le comte de « Falkenstein , autrement l'empereur, « de venir ici , où nous l'attendîmes c plusieurs jours. Les immenses prô- « paratifs avaient été faits : tout fut « perdu. Cela n'empêche pas que M. le « duc n'ait toujours été aimé et visité , a. et qu'il n'ait toujours tenu à Change teloup trois tables, une pour lui et les c< gens de qualité , une pour ceux d'un « moindre rang, et l'autre pour ses « officiers. J'ai beaucoup perdu en le « perdant. A sa mort, je me suis re- « tiré dans une petite ferme que j'ai « achetée, et où, tous les soirs, « nous prions Dieu pour lui, avec « ma femme et mes petits enfants. »

De l'éloge du duc ce bonhomme passa à celui des anciens grands, à celui de l'ancienne magnificence, de

l'ancienne richesse de la France; pour qu'il eût pu finir, il eût fallu que nous eussions eu à faire un bien plus long chemin ensemble. Arrivés à la route d'Amboise , nous nous quittâmes , réfléchissant chacun de notre côté, lui à la pauvreté actuelle de la France, au bon temps d'autrefois , moi sur la longue reconnaissance de ce bon serviteur.

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