‹ Promenades dans la TouraineChapitre 4 sur 14 · DEUXIÈME PROMENADE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PROMENADE

C'est une antique ville qu'Amboise , du moins s'il faut en juger par son antique château qu'on découvre d'abord et qui couvre toute une montagne. Les maisons et les édifices de cette ville sont à ses pieds et semblent agenouillés devant lui.

La ville d'Amboise est située au confluent de l'Amasse et de la Loire.

Elle forme à peu près un carré long.

Un de ses faubourgs est au delà de la Loire. Il communique avec la ville par un pont de bois qui , de ce côté , porte sur une île, aujourd'hui renfermée dans Amboise, et où, suivant Grégoire de Tours , Glovis et Alaric eurent une conférence. Ce faubourg sert de station aux voyageurs qui suivent la magnifique levée de Blois à Nantes.

Sa situation vaut mieux pour le commerce que celle de la ville , et Ton peut assurer, par l'inspection des lieux, que si Amboise n'était pas si près de Blois et si près de Tours , elle passerait la Loire , laissant ses vieilles maisons et son vieux château de l'autre côté de la rivière. Si l'on ôtait à Amboise ses faubourgs, cette ville mériterait à peine le nom de village. Elle n'est composée que de deux petites rues qui aboutissent au château.

Amboise est adossée à une belle forêt; au milieu des vignes, des frui-

tiers, des prairies, des eaux, la plus grande partie de Vannée elle semble entourée du printemps.

Je n'ai pas vu de places dans cette ville. J'ignore si les habitants donnent ce nom à quelques carrefours. Les rues sont , en général , bordées de vieilles maisons à pignon , ce qui leur donne un air antique et pauvre, et fait trouver plus beaux les charmants dehors de la ville; et, à leur tour, les riantes promenades , les délicieux environs d'Amboise en font trouver l'intérieur plus noir et plus triste. Vous n'y verrez pas non plus de boutiques brillantes et multipliées; les ateliers n'y sont pas retentissants ; les marteaux , la scie et le rouet y ont de longs repos; et , comme c'est par le commerce et l'exercice des arts mécaniques qu'il faut juger du caractère des peuples des villes , j'ose dire que les habitants d'Amboise ne sont ni assez actifs, ni

assez industrieux. On m'objectera qu'ils ont des tanneries , des fabriques de draps. Je conviens que les tanneries y sont belles , que le cuir en est doux , moelleux et bon ; mais les produits en sont-ils assez variés , assez multipliés?

Pourquoi a-t-on laissé tomber la superbe tannerie de Chaumont, dont l'emplacement et les vestiges annoncent un des plus vastes établissements en ce genre? Et les fabriques de drap sont-elles encore à un bien haut point de perfection ? font - elles beaucoup d'exportations? Habitants d'Amboise, ce n'est pas assez d'être doux , civils et aimables; dans les premiers âges du monde , votre territoire gras et abondant , votre beau ciel , votre fleuve poissonneux auraient suffi ; mais le nécessaire d'aujourd'hui est bien autre ; les besoins et les devoirs des sociétés sont bien plus multipliés; continuez à laisser dans les grandes villes les

sciences , les arts de luxe , mais comptez les arts utiles qui vous manquent.

Un étranger 1 vient de porter au milieu de vous une branche d'industrie presque inconnue en France. Honorez-le , aimez-le ; sa manufacture entretient soixante personnes ; elle vous nourrit soixante pauvres.

Amboise n'est pas riche. En voulezvous une preuve? Il faut souvent deux métiers pour nourrir un homme. J'ai vu un procureur-marchand , un boucher-fruitier , un apothicaire -confiturier. En voulez-vous une seconde? 11 n'y a qu'un seul café ; il n'y a ni pâtis-

1 Le propriétaire - directeur de la fabrique de limes nouvellement établie à Amboise est M. Ducluzel. Notre langue appelle étranger, relativement à une province, à un département, tout homme qui n'y est pas né. Notre langue est un peu excusable : la France est aujourd'hui si vaste! Demandez aux habitants d'Anvers et de Perpignan s'ils n'ont pas de la peine à se croire du même pays. {Note de Monleil,)

sier, ni restaurateur. Il n'y a pas de réunions de musique , de société , de jeux publics. Je n'y ai cependant pas non plus remarqué une extrême pauvreté. Le peuple n'y est pas mal vêtu ; on m'a dit qu'il était assez bien nourri , et, quoique ses maisons ne reluisent pas d'étain et de cuivre , qu'on n'y voie que des ustensiles de fer battu , les meubles n'y manquent pas et même y 6ont assez propres. La plus grande ambition d'un artisan d'Amboise est de posséder une vigne. Les vignes sont ici l'objet constant des soins et des affections des habitants, qui presque tous sont un peu vignerons. Ceux qui en ont y font bâtir une cave et y vont passer l'aprèsmidi du dimanche , amenant leur petite famille qui s'en retourne chargée de fruits. Cette belle santé qu'étale le sexe d'Amboise, je l'attribue à leur nourriture , en grande partie composée de fruits. Les femmes des grandes

villes ne voudront - elles jamais entendre que les seuls et vrais cosmétiques sont des aliments doux et une vie réglée?

Les habitants de cette ville sont accusés d'être naturellement apathiques et fainéants , et cela est un peu vrai.

Pour donner du feu aux gros vins de TOrléanais, on les mêle avec des vins du Midi. Par la même raison, il faudrait , je crois , envoyer ici une colonie de Languedociens ou de Provençaux. Je me hasardai un jour à le dire à un habitant d'Amboise. « Il est vrai , « me répondit -il, que nous aimons « un peu trop le repos ; nos ouvriers «c sont un peu trop bourgeois , et nos « bourgeois un peu trop oisifs ; cepen- « dant la cause n'en est pas seulement ce dans la fertilité de nos terres. La « cour a habité longtemps autrefois « parmi nous; du château, où elle c< faisait son séjour, les richesses et

« la graisse de la France débordaient « dans notre ville et la nourrissaient.

« Nos pères s'accoutumèrent aisément c à ne rien faire 1 , et cet ancien goût « s'est encore un peu conservé chez « leurs descendants; mais peu à peu « l'amour du travail, Findustrie se « réveilleront parmi nous , et rôveil- « leront nécessairement la fierté et « l'énergie de caractère qui nous man- « quent. — Je parierais que vous n'a- « vez pas été de grands révolution - «c naires; gagnerais -je? — Oui; la « révolution est venue jusqu'à nos por- « tes , d'abord avec ses rubans et ses « grelots, ensuite avec ses brandons « et ses haches, mais elle a, pour « ainsi dire , fait le tour de notre ville « sans y entrer. Parmi nous les clubs

1 Le luxe de la Cour ne consistait pas en objets d'art qui exigent le travail; il consistait en représentation , en suite de valets. [Note de Monteil.)

« étaient bien pleins , mais il y avait « peu de clubistes; nous avions beauce coup de bonnets rouges et presque « point de jacobins. — Quoique voisins « des Vendéens, vous n'avez pas été « leurs partisans? — Nous haïssons les « extrêmes; nous haïssons les ex- « trêmes dans les opinions, dans le «c travail , jusque dans les divertisseor ments et les plaisirs. A cet égard et <r à bien d'autres , nous nous ressem- « blons parfaitement, nous tous ha- « bitants d'Araboise, de Tours, de « Loches et de Ghinon ; nous aimons « à ne rien faire. Mais les grandes <r routes , mais les relations multi- « pliées du commerce , mais la fusion « générale des provinces , qu'a com- « mencée la révolution et que conti- « nue encore le mouvement qu'elle a <r imprimé , feront insensiblement dis- « paraître tous les Tourangeaux. »

— J'aime la tranquillité, j'aime l'a-

bondance , j'aimerais volontiers le séjour d'Amboise. La vie en est monotone sans doute , mais celle des grandes villes ne le devient - elle pas aussi ?

Monotonie pour monotonie , celle des veilles et du fracas ne serait pas celle qui me déplairait le moins. Je le répète , je vivrais avec plaisir au milieu de ce peuple bon , pacifique et doux , qui , artisan le matin et cultivateur l'après-midi , fait son bonheur de la vie des champs ; qui , peu inquiet sur les desseins et les querelles des gouvernements , vivant dans l'insouciance des intérêts politiques , n'a guère peur d'autres orages que de ceux qui ravagent les champs ou les vignes.

Du reste, lorsque les monarques étaient moins absolus en France et plus maîtres dans leur maison ; lorsque leur couronne ne dépendait pas d'une émeute de Paris , et qu'ils n'étaient pas obligés d'espionner continuellement

aux portes de leur capitale; lorsqu'à leur gré ils pouvaient choisir leur séjour dans toutes les provinces 'du royaume , ils donnèrent la préférence à Amboise , et y firent bâtir ce magnifique château qui domine la ville , le fleuve et la campagne.

Quand vous arrivez à Amboise , vos pas s'y portent malgré vous vers le château. C'était le séjour des rois, non des rois fainéants de Versailles, mais de Louis XI , de Charles VIII , de Henri II, de Charles IX. Les fossés en sont comblés du côté de la ville.

De ces antiques guichets couverts de fer , il ne reste plus que les gonds.

Les avenues en sont aussi accessibles que celles d'une maison bourgeoise; mais à peine êtes -vous parvenu au pied des hautes terrasses que votre tête se monte ; le xv c et le xvi c siècles vous attendent à l'entrée ; le pont-levis se baisse ; la herse se lève ; le retentisse-

ment de vos pieds , l'écho de vos paroles portées et roulées dans ces antiques voûtes vous font entendre les voix des Guise, des Médicis, du cardinal de Lorraine. Les souterrains baillent; à travers les barbacanes, vous voyez les prisonniers d'État couverts de chaînes. Sur cette plate-forme s'élevèrent tant de potences ! A ce balcon étaient les rois , les princes , en pourpoint, en fraise, en moustaches.

Les dames célèbres de Brantôme, parées de leurs habits de velours rebrochés d'or, paraissent à ces noires croisées hérissées de crochets garnis des conjurés d'Amboise. Pour quelqu'un que les souvenirs historiques n'échaufferont pas, le château d'Amboise sera encore un des monuments les plus imposants de la France. Son œil parcourra l'élévation de ses murailles en pierres de taille qui descendent le long des flancs de la mon-

tagne, et forment des revêtements de plus de cent pieds de haut. S'il entre, c'est une sombre allée voûtée , haute de trente pieds , qui le reçoit. Il monte insensiblement à la partie la plus élevée. Il traverse d'immenses plates formes , de belles arcades, de longues galeries percées en cloître. Il parcourt l'antique église du château, la salle aux gardes , les salles du conseil , les salles d'assemblées , les appartements des filles de la reine. Enfin il parvient à l'une des deux grandes tours du nord; il descend par un escalier ou plutôt par une rampe terrée de dix pieds de large , qui circule doucement entre les murs de la tour et une lanterne grillée en pierre qui forme le noyau de l'escalier, où se jouent alternativement un jour sombre et une nuit grise. Au bas, une vaste porte de fer massif ouvre un mur d'une toise d'épaisseur. Il sort, il regarde derrière

lui : ces fortes tours le menacent encore.

Le vaste corps du château d'Amboise annonce que différents princes y ont travaillé en différents temps. Les divers âges de î'arclûtecture s'y font successivement remarquer. La teinte des siècles plus ou moins reculés n'y est pas moins distinctement empreinte.

Il n'en est pas de même quant à l'intérieur. Dans ces derniers temps ce château passa au bon duc de Penthièvre ; il y arriva avec des architectes de Paris n'ayant vu, ne voulant voir que de jolies petites pièces, que de petits salons dorés. Ces royaux appartements, ces vastes et majestueuses salles qui étaient, pour ainsi dire , taillées aux grandes affaires qui s'y traitaient , on les divisa , on les hacha en chambrettes assez bourgeoisement décorées. Cependant ni la truelle de M. le duc de Penthièvre, ni le mar-

teau de la révolution n'ont entièrement effacé toute l'antiquité intérieure de ce monument.

La croupe de la montagne sur laquelle est bâti le château se prolonge vers l'orient; c'est le côté faible par la nature, c'est le côté fort par l'art.

Double enceinte, double fossé, double porte, tours, tourelles, meurtrières, passages souterrains , toutes les pièces de fortification du temps ont été accumulées sur ce point. Sortant de ces longs boyaux , de ces noires allées de pierre , si vous allez vers le midi , vous entrez dans un lieu enchanté. Sur les anciens fossés , sur les débris des remparts et des terre - pleins , le duc de Penthièvre a pratiqué des jardins anglais de la plus grande beauté. Ce sont des berceaux , des massifs d'arbres et d'arbustes étrangers ou du pays que le terrain affectionne ici également; ce sont des plantations , des bosquets de

la plus grande fraîcheur. Le long de palissades de jasmin , de roses , de lilas, le long de sentiers de verdure et de fleurs , toujours au milieu des parfums, tantôt montant, tantôt descendant, vous faites des lieues dans un espace de quelques toises. Vers le bas de ces jardins, vous parcourez une allée gazonnée; agréablement distrait par les objets les plus riants, vous ne faites pas attention à un arceau qui forme l'ouverture d'une galerie souterraine , votre conducteur vous arrête par le bras : « C'est, vous dit -il, « dans cette galerie, à l'entrée, pré- « cisément où vous êtes, qu'expira « Charles VIII. » Cette catastrophe qui changea les destinées de la France vous éveille. Vous entrez sous cette voûte, vous faites quelques pas; des éboulements de terre vous arrêtent, vous revenez à la lumière ; vous vous rappelez les circonstances de la fin tra-

gique de ce petit roi si belliqueux ; vous vous rappelez ce passage deCommines :

« Estant le Roy en cette grand'gloire, <r quant au monde, et en bon vouloir « quant à Dieu , le 7* jour d'apvril « 1498 i, veille de Pasques flories, il « partit de la chambre de la Royne « Anne de Bretaigne, sa femme, et « la mena avec luy pour voir jouer à « la paume ceulx qui jouoyent aux « fossez du chasteau , ou il ne l'avoit « jamais menée que ceste fois; et « entrèrent ensemble en une galerie « qu'on appeloit la galerie Haquelebac, « parce que cestuy Haquelebac l'avoit « eue autrefois en garde ; et estoit le « plus déshonneste lieu de céans , car « tout le monde y pissoit, et estoit <ï rompue à l'entrée ; et s'y heurta le « Roy du front contre l'huis, combien

« 1498 avant Pâques, c'est-à-dire 1499, l'année commençant h Pâques. {Note de l'éditeur.)

« qu'il fût bien petit, et puis regarda « longtemps les joueurs, et devisoit « à tout le monde... La dernière pa- « rôle qu'il prononça jamais en devi- « sant, en santé, c'estoit qu'il dit:

« Qu'il avoit espérance de ne faire « jamais péché mortel, ne véniel, s'il « pouvoit; et, en disant ceste parole, « il cheut à l'envers et perdit la pa- « rôle (il ne pouvoit estre deux heures « après midy); et demoura là jusques « à onze heures de nuict. Trois fois ce lui revint la parole, mais peu lui « dura... Toute personne entroit en « la dicte galerie qui vouloit, et le « trouvoit on couché sus une pauvre « paillasse dont jamais il ne partit « jusques à ce qu'il eut rendu l'âme :

« et y fut neuf heures. Le dict confes- « seur. . . me dist que lorsque la parole « lui revint , à toutes les trois fois il « disoit : « Mon Dieu , et la glorieuse « Vierge Marie, Monseigneur Sainct

« Claude et Monseigneur Sainct Biaise « me soient en aide ! » Et ainsi départit « de ce monde si puissant et si grant « Roy, et en si misérable lieu, qui tant * avoit de belles maisons et en fesoit « une si belle , et si ne sceut à ce be- « soing finer d'une pauvre chambre. »

Vous comparez la situation des lieux avec le récit de Commines; les réflexions vous assaillent en foule. Ce monarque si puissant, qui voulait conquérir les États Vénitiens , porter les armes dans la Turquie, se faire couronner empereur d'Orient, heurte sa tête contre un petit seuil de pierre; et avec elle tous ses projets se brisent; il expire sur un misérable grabat *. Mais peu à peu ces idées cèdent à la variété des perspectives riantes dont on jouit,

i On montre au château d'Amboisc ces mots, gravés avec la pointe d'un couteau, sur une pierre de l'embrasure d'une croisée de la salle aux gardes: Ha! le fton Bot est mort! Les ca-

lorsqu'on est parvenu à la plate-forme qui domine ces jardins ; la chaîne de tous ces souvenirs lugubres est rompue par la double vue sur les cours verdoyants de la Loire et du Cher. Se rappelle -t- on l'astucieuse et fourbe Catherine de Médicis? on voit des jolies fermes; on voit des villageois, des villageoises. Les féroces Gondi et la Saint-Barthélemy vous reviennentils à la mémoire? votre vue se porte sur des oseraies , des aulnaies , de paisibles bosquets , d'innocentes maisonnettes. L'image sanglante des Guise se retrace-t-elle dans votre souvenir?

bientôt elle va s'effacer sur ce charmant coteau peint de vignes et de vergers, ou s'évanouir dans les belles eaux de la Loire.

ractères en sont gothiques, et ont été sans douta tracés par quelque garde content do l'ancien maître, ou mécontent du nouveau. {Note de

On ne sait si la ville d'Amboise est plus ancienne que le château, ou le château plus ancien que la ville. Les bons habitants d'Amboise, quand ils ont taillé leurs vignes, greffé leurs fruitiers, quand ils disputent, disputent quelquefois sur cette question. J'ai été aussi , de mon côté , embarrassé pour fixer la date de la fondation d'Amboise.

J'ai consulté Martin Marteau, dans son Paradis délicieux de la Tourainc, imprimé à Paris en 1661 ; je l'ai trouvé dans le même embarras que moi. Du moins s'il avait été possible de savoir l'étymologie du nom d'Amboise; mêmes doutes à cet égard. Adrien de Valois veut qu'elle ait été ainsi nommée de la rivière d'Amassé, en latin Amassia, sur laquelle Amboise est située. Piganiol de la Force ne le veut pas ; il prétend qu' Amboise tire son nom de sa position au confluent de l'Amasse et de la Loire, ambàbus aquis. S'il en était

des cités comme des hommes, si le nombre des années les rendait plus respectables, cette ville, quoiqu'elle ne puisse rien dire de certain sur son origine, ni sur la cause de son nom, prouverait cependant très-bien qu'elle n'est pas fondée d'aujourd'hui. Sulpice-Sévère, qui n'était pas complimenteur, en parle en termes fort honorables , et l'on sait qu'il y a bientôt quatorze siècles que Sulpice- Sévère n'écrit et ne parle plus. Voilà donc quatorze siècles d'antiquité bien prouvés. Beaucoup de villes de cent, de deux cent mille âmes, même de grandes capitales , ne pourraient pas en prouver autant.

Amboise a six mille âmes de population. Un maire, un juge de paix, un receveur, sont à la place du bailli , des élus, du lieutenant du roi, des échevins , qui tous ont disparu à la révolution. Les établissements religieux

ont eu le même sort. Le chapitre n'est plus; un seul curé siège dans l'ancien chœur. Les cordeliers d'Amboise ont cédé aussi leur couvent à soixante ou quatre-vingts ouvriers de la fabrique de limes.

L'église de l'ancien chapitre n'a rien de remarquable que son antiquité. Il en est de même de la succursale de Saint -Denis, située sur une butte où était l'ancien cimetière, qui a été vendu dans les temps où l'on achetait tout. Groirait-on que l'on en a détaillé à tombereaux la terre, et qu'elle a été jetée dans les vignes? Croirait-on que le charriage s'en est fait tranquillement? On m'a rapporté qu'un étranger, qui en était témoin, avait dit dans un premier mouvement d'indignation :

« C'est donc de l'eau ou de la boue « qui coule dans les veines de ce « peuple? Voyez sà lâche indifférence ; « il n'y aura pas même apparence

« d'émeute ! » Une émeute aurait été assurément un très-grand mal; mais elle aurait eu une très -bonne cause; elle aurait attesté les mœurs publiques.

Ce n'est pas la première fois qu'à cet égard elles y ont été outragées. En 1792, des électeurs, dans une de ces fringales révolutionnaires, ouvrirent un caveau de l'église des Gordeliers; mais à peine y furent-ils entrés qu'ils y tombèrent morts, suffoqués par les exhalaisons putrides.

Le nouveau cimetière est placé au milieu des vignes. Les chants terribles et lugubres de la religion viennent souvent y suspendre les chansons et la joie des vignerons et des vendangeurs.

Le duc de Choiseul l'a fait construire; il y est enterré. « Monsieur le duc , « voici un article qui ne vous fera pas « plaisir, lui dit un jour l'intendant de <c Tours. Le nouveau cimetière d'Amie boise coûle douze cents livres; il

« faudra que chacun contribue. — Je « me charge de tout, » lui répondit le duc. Son tombeau est placé à un des angles. C'est un monument en marbre noir et de forme quadrangulaire , surmonté d'une pomme de pin dorée. Sur chacune des quatre faces est une inscription ; deux sont moitié plates et moitié boursoufflées : c'est un régent de rhétorique qui les a faites; les deux autres sont touchantes. Sur l'une il est dit que là sont réunis l'époux et l'épouse. M me de Choiseul, dont l'amour conjugal avait fait ériger ce tombeau , comptait que ses restes y seraient déposés l . Son épitaphe était gravée d'avance ; la date de sa mort était en blanc : cette ligne appartenait au livre de l'avenir. La duchesse de Grammont, sœur du duc de Choiseul, voulait aussi que ses cendres y repo-

i Elle est morte depuis Ia révolution , et a été enterrée à Pari». (Note de Monteil.)

sassent. Elle n'avait pas prévu la révolution : elle n'est pas tombée entière dans la fosse La quatrième inscription porte que Perrault, ancien maçon du duc de Choiseul , a fait relever ce monument qui avait été détruit pendant la révolution. Reconnaissance!

reconnaissance, sentiment délicieux!

mais les ongles de l'envie déchirent même les noms écrits sur le marbre :

celui du respectable Perrault paraît avoir été tout fraîchement ratissé 2 .

1 La duchesse de Grammont est morte sur Téchafaud révolutionnaire. Monteil avait indiqué ici une note par un renvoi , mais il ne l'avait pas remplie. (Note de l'éditeur.)

2 Le duc et la duchesse de Choiseul eurent l'un et l'autre le bonheur de ne pas avoir uniquement affaire à des ingrats. Dans son excellent article sur les Lettres de M">« Du Defland, T. XIV des Causeries du lundi, M. Sainte-Beuve raconte la touchante anecdote que voici :

• M™« de Choiseul . à la mort de son mari , se retira dans le content des Récolettes, pour pouvoir payer les immenses dettes qn'il laissait et faire hoonenr à sa mémoire. A la fin de sa vie , elle logeait rne Saint-Do-

Je n'aime ni à mal parler, ni à mal penser des morts , surtout auprès de leurs tombeaux. Dans ce moment je fais tous mes efforts pour écarter de mon souvenir tout ce que, dans le temps , les inimitiés et les rivalités ont répandu sur le duc de Ghoiseul. Déjà l'on a oublié que le genre humain d'Amérique lui devait l'insurrection des États-Unis. NVt-on pas blâmé sa meilleure opération, son système d'alliance de la France avec l'Autriche,

m inique , dans nn appartement de l'hôtel babité depuis par le maréchal Soult Un jonr M. Pasqnier, l'allant voir, la trouva fort émne. Il lui en demanda la cause, craignant que- ce ne fût quelque mauvaise nouvelle. « Non pas. — Imaginez qnc tout à l'heure on m'annonce « qu'un homme de Chanteloup est là qui vent me par- « 1er. Je dU qu'on le fasse entrer. Je vois nn homme « grand, assez bien mis, qui me demande si je ne le

• reconnais pas. — Est-ce que vous ne vous souvenez

■ pas, madame la duchesse, de Petit -Pierre qui ra-

■ massait des cailloux sur les routes et pour qui vous

• étiez si bonne , quand vous passiez , en le voyant

■ plein de cœur à l'oovrage? C'est moi qui snis ce < Petit-Pierre. Vous m'avez demandé un jour ce qu'il

• me fandrait pour me mettre dans mes affaires; vous

système auquel il faudra revenir, auquel il faudra tenir, tant que tiendra l'empire de Russie?

Il y avait encore à Amboise un couvent de Minimes, dont on ne parle plus depuis les dernières enchères.

Leur modeste maison a été coupée en quatre ou cinq , et sert à l'habitation de quatre ou cinq familles. Le cloître de ces bons pères était adossé à deux vastes caves , que les antiquaires du pays appellent les greniers de Jules (et

« m'avez acheté un âne et une charrette ; ça m'a porté » bonheur. J'ai travaillé: j'ai fait mon chemin... Je « suis devenu entre preneur de routes... Savez-vons que « je suis maintenant un des premiers dans ma partie?. .. . Je suis riche... Mais , madame la. duchesse , c'est que « tout cela vous appartient : on dit que vous n'êtes pas «i à l'aise. Je viens vous rendre ce qui esta vous?... » On pent juger de l'émotion de M"** de Choiseul en racontant cette visite inattendue : des larmes altéraient sa voii. »

M. le duc Pasquier, étant a Tours en 1848 , a cherché à savoir et a su le nom de cet homme , qu'il a oublié depuis. Petit- Pierre et Perrault sont- ils une seule et même personne , ou bien deu* hommes de cœur? (Note de l'éditeur.)

les acquéreurs de Gilles) César. Elles sont taillées dans un roc crayeux.

Celle que j'ai visitée a trois cents pieds de long, sur quarante de large et trente de haut. La hauteur en était autrefois divisée en trois étages, par deux voûtes qui ont été démolies. Une galerie pratiquée le long des parois mène à de grands cônes bâtis en briques, de trente pieds de haut, sur quarante de circonférence, placés vers le fond de la cave. Cette galerie va toujours en montant, et à l'extrémité la voûte est taillée si près du plateau de la montagne, qu'on entend fouir et labourer sur sa tète. Suivant mon opinion , ces caves situées près du château, et qui, diton , y communiquaient par des souterrains, étaient des greniers royaux, et ces cônes, percés d'un orifice à leur sommité et placés l'un au-dessus de l'autre, des ventilateurs par lesquels on versait le grain d'un étage supérieur

dans l'étage inférieur. Qu'on réfléchisse que la cour avait à sa suite une immense quantité de bouches, qu'elle les nourrissait toutes , suivant l'usage du temps, et cette opinion acquerra plus de probabilité.

Amboise a successivement appartenu aux comtes d'Anjou, à la célèbre maison d' Amboise , aux rois de France , qui , dans ces derniers temps, en donnèrent la seigneurie au duc de Ghoiseul , qui en prit le nom de Choiseul- Amboise. Louis XI y institua l'ordre de Saint - Michel , Anne de Bretagne celui de la Cordelière K De toutes les institutions , de tous les établissements, de tout ce qu'ont fait ces

« On sait que cette reine a institué l'ordre des Cordelières, qu'elle donna aux principales dames de sa cour. Elle fit construire h ses frais le vaisseau de la Cordelière, qui aborda un des plus forts vaisseaux de la flotte anglaise ; les deux vaisseaux furent engloutis pendant le combat. (Note de Monteil.)

fameux personnages , il ne reste plus que le château que fit bâtir l'un d'eux, lngelger, comte d'Anjou. Il n'est rien de tel que les murailles de huit pieds d'épaisseur pour résister aux torrents des siècles et des révolutions.

Page 1