SURINTENDANT DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE
Nouvelle Ecosse—Ile du Prince Edouard et Nouveau Brunswicke
Toute la nuit nous filâmes, poussés par un vent frais.
L'aube surprit les matelots faisant la toilette du Napoléon III, pendant que nous humions à pleins
| poumons les efluves iodurés que nous apportait la | brise du détroit de Northumberland. Par le hublot entr'ouvert de nos cabines, nous apercevions dans le lointain les côtes sombres du Cap Breton, le goulet de
Eu an name om
Canso qui, un jour, porta le nom de passage de Fronsac en l'honneur d'un ministre de la marine française, le duc de Fronsac; et plus près, les hauteurs de l’île du Prince Edouard, dont les gais pâturage:, les moissons dorées et les jolis maisonnettes se détachaient au dessus de la grève blanche et sablonneuse qui sert de ceinture à cette Cérès du golfe Saint-Laurent,
Sept heures après, le Mupoléon JIT jetait l'ancre dans la rivière du Milieu, et Pictou, bâti cu amphithéâtre, se montrait à bâbord, Nous devions y faire du charbon, et comme cinq jours de relâche nous attendaient ïei, nos baleinières ne tardèront pas à se détacher du bord,
Pictou compte une population de 3502 âmes, dont la majorité se compose d’Ecossais presbytériens, Le hasard du voyage avait voulu que le jour de notre débarquement fût un dimanche. Or, il n’y a que ceux de mes lecteurs qui sont allés en Ecosse qui pourront se faire une idée de l'incommensurable ennui et de la force d'inertie qui pèsent pieusement, en ce jour, sur une ville presbytérienne. Un anglais, M. Gilbert Ha. merton, auteur d’un livre rempli de curieuses cbservations sur la France rurale (*), assure avoir vu une ménagère écossaise fermer ses persiennes et jeter un voile
(*) Round my house, notes on rural Kfe in France, in peace and Mr by Philip Gilbert Hamerton. Boston—Robert and brothers, 876,
and ers,
sur une cage remplie de serius, dans le but d'empêcher cet imprudent volatile de troubler par ses chants le saint repos du dimanche, Dans certains endroits, on doit traverser des Zochs pour se rendre à l’église, mai: le jour du Seigneur toute brise qui souffle est perdue : il faut prendre les rames. Laisser courir sa nacelle au gré d’un vent propice scrait plaisir par trop mondain. Ilest plus convenable—more gentlemanlike— de s’'escrimer bravement à œagner une dizaine d’ampoules au maniement de l’aviron, et d'arriver au sermon tout aussi essoufilé que l’âne de Balaam,
En mettant le pied sur le quai de Pictou, on se serait cru transporté dans ce bienheurcux pays d'Écosse, Ici tout cst mort; rien no bruit, Ce jour là il n’y a que les blés, céréale peu soucieuse de la dignité presbytérienne, qui poussent dans les champs,
Nous errâmes à travers cette ville endormie, tant et si bien, que nous nous promenions encore à la belle étoile, frappant aux hôtels de Pictou sans pouvoir nous faire entendre, et finissant par trouver un gîte dans un caboulot borgne, où Cocardasse et Passepoil—ces deux désopilants et peu difficiles personnages du Bossu de Paul Féval—auraient hésité à frapper.
Là, nous attendait le plus fantastique des sommeiis entre deux matelots qui, bien que portant des barbes rousses comme tous les habitants de Pictou eurent la complaisance de nous informer, en entrant;qu'ils n'étaient
pas de la ville. Je ne sais si les ronflements de ces nochers contribuèrent à notre hullucination, mais nous rêvâmes que nous étions couchés au milieu du fameux tableau de Géricault, sur le radeau de La Méduse. La vérité est qu’au lieu de flotrer sur la mer embrasée de l'océan indien, nous étions étendus sur les planches d’une couchette qui, se disjoignant peu à peu, finit par nous lancer dans Île vide; et que loin d’ètre tirés au sort pour servir de déjeûner à nos compagnons d'’infortune, nous finîmes bel ct bien par être distribués en ration à tout un corps de débarquement de poux, de puces et de punaises, [ls se détachaient du gris perle de nos oreillers, s’avançaient en colonnes serrées de sous-division, et profitant lâchement de la torpeur où nous avaient plongés les suites d’un dimanche presbytérien, ils accouraient se refaire l'estomac sur unc chaire toute fraîche ct bien, ravivée par les brises de la mer, Hélas! que dire? Ce supplice de Promiéthée ne se termina qu'à six heures du matin, Ce fut la tête en désordre, l'œil rougi par l’insomnie, les ongles aiguisés par les terribles luttes de la nuit que nous nous installâmes dans la poste-au-choux et que nous regagnâmes le bord, en compagnie du maîtred'hôtel et de trois saumons (*),
Il est vrai qu’un bain nous remit promptement des
(*) On nomme poste-au-choux dans la marine française le canot qui fait le service des pruvisious,
RTS
) le
suites de ces cruelles heures que nous passâmes à être exposés ainsi aux bêtes du Colysée, et comme le lende. main Pictou avait inventé une nouvelle torture, en faisant accompagner chacun de nos pas par un vent sournois qui nous lançgrit aux yeux des colonnes de poussière fine et caisante nous nous décidâmes à secouer ce qui s’en était attaché à la semelle de nos souliers, et nous prîmes le train-omnibus pour Halifax,
Notre guignon venait de monter en croupe : il galopait avec nous, À peine dépassions-nous la petite sta. tion de Hopewell, quand le conducteur vint nous prévenir que notre locomotive ne pouvait aller plus loin, Agénor Gravel était un tant soit peu mécanicien; il voulut se rendre compte du retard, Une des roues était brisée, et comme le conducteur du train télégraphiait pour avoir une seconde locomotive, que le soleil était chaud, qu’il faisait soif, Agénor se décida à prendre une limonade. Or, le limonadier demeurait à trois milles en avant; mais le gosier de Gravel n'admettait pas la réplique. Notre camarade se dirigea sur Gengarry, prit un chemin de traverse et se mit à arpenter le pays comme s’il eût fait partie de son jardin, Trois quarts d'heure après ce départ qui nous avait tous laissés in: quiets, la nouvelle locomotive arrivait à notre rescousse, et bientôt nous stoppions à la gare du petit bourg de Glengarry, où Agénor Gravel, altéré plus que jamais, tout crotté et sentant le marécage à cinq lieues à la ronde, n’avait réussi à trouver qu’un peu d’eau et de
vinaigre pour appaiser sa soif. Sa mauvaise humeur ne tomba tout-à-fait qu’à la vue d’une pyramide de citrons d’oranges, de bananes et de goyaves, pompeusement, étalés dans la gare de Richmond, et comme nous devions quitter ici le chemin de fer pour prendre un cab, ce fut entouré de l’attirail d’un marchand de fruit que nous nous acheminâmes vers Halifax,
J'avais glissé dans ma poche un volume de la collection Dentu, où il est question de la Nouvelle-Ecosse. Pendant qu'Agénor mordait dans une orange, j'ouvris le livre au hasard et je tombai sur les lignes suivantes :
— Si l'on interroge un dictionnaire de géographie à l’article Hulifux—on y verra qu'il s’agit d’une ville capitale de la Nouvelle-Ecosse, ayant tout à la fois un beau port, un commerce actif, une citadelle, un arsenal et deux évêques, l’un catholique, l’autre protestant. L’'Anglais que l’on questionnera sur cette même ville sera plus explirite; elle sera pour lui la clef des posscs: sessions britanniques de l'Amérique du Nord. Pour l'habitant des provinces voisines, Haïifax sera avant tout la ville des mariages, « place famous for picking up wives; le militaire y verra par excellence le pays loyal et dévoué à la croix de Saint-Gcorge, et le marin n’en parlera que comine du paradis de sa longue campagne.”
Ces choses sont bien dites; elles sont vraies, et pour ma part je n'oublierai pas l'impression que me fit de
DANS LE GOLFE 15 prime-abord cette ville propre, bien aérée et jetée en amphithéâtre sur le versant d’une coiline assez élevée. Halifax est bâtie sur le côté ouest de l’ancienne baïe française de Chiboucton, Fondée en 1748, sur la de. mande des habitants da Massachusetts qui voulaient en faire une barrière contre l'élément français, cette ville ne vit arriver ses premiers colons que l'année suivante, sous les ordres du colonel lord Cornwallis, (*) Quarante deux ans plus tard, Halifax—ainsi nommée, en l'honneur du comte de Halifax, président du bureau de commerce, —comptuit 700 maison où logeaint 4000 habitants, et ce nombre, lors du dernier recensement, se voyait porter à 29,582, Divisée primitivement en trois sections distinctes, les villes irlandaises, allemandes et anglaises, Halifax à vu ces dénominations disparaître, Ces différentes nationalités se sont fondues
(*) M. G. A. White, dans un essni historiquo intitulé “ ati. fax and its business * publié en 1376, donne de curieux détails sur les eommencement de cette ville :
“ Duriog the first live months of the city’s existence it required eighteen liccised taverus to Supply the thirsty inhabitants with liquors !
‘We get another curious glimpse into the morale of those early times, when Euglishmen srrode the boggy strects in cocked hat, wig, knecb'ecches and big buckled shoes ; Engiishwomen waiked Sturdily inside à veritable Loop (one hoop, and not the so-calied hoops of our days). Men aid women while alive couid do somothing to help themselves ; buc the dead, what couldthey do but lie still where they dicd! Aid so they lay on, and living friends and neighbours cared not to pay the inst sad rites. The government had to impose penalities to compel those in tho viciuity of the deoeased’s last placo of abode to sco to the burial.”
FRA RCE
ee ne Le ete À sn
en un seul type, le néo-écossais—le blue nose—et cet esprit d'union fait aujourd’hui de leur cité une ville riche et prospère, si l'on peut en juger par les magasins somptueux, les quais magnifiques et les résidences princières de ses habitants. La nature à admirablement aidé à la capitale de la Nouvelle-Bcosse, Son port est libre de glace, même quand ceux de Boston, de New-York et de Baltimore subissent les conséquences d’ua hiver rigoureux, et au nord de la ville se trouve le bassin de Bedford, que de hautes montagnes protègent contre tous les vents, et dans les eaux duquel pourrait ancrer les plus grandes flottes du monde.
Pendant que nous discourions ainsi sur la capitale néoécossaise, notre cocher ouvrit la portière et nous indiqua de la main l'entrée du Æulifiix House, un, des bons hôtels de la puissance du Canada. Les trois milles qui séparent Richmond de Halifax venaient d’être franchis, et un quart d'heure après, un ai de Québce, M. Sichel, nous serrait la main et s’offrait à nous servir de cicerone
Sur celui qui n'a pas vu la citadelle de Québec, celie de Halifax doit laisser un souvenir ineffagable. J'étais curieux d'établir une comparaison. Notre première visite fut faite de ce côté, et le paysage qui se déroule du haut des remparts est vraiment féérique, Aux pieds du spectateur la ville est là qui remne et qui s’agite, pendant qu’un peu plus loin s’étend le port où dorment mille et un navires, depuis le yacht de plaisance jusqu’au vaisseau-amiral. Dartmouth est en face, estompée