‹ Promenades dans le golfe Saint-Laurent [microforme] (volume 2)Chapitre 18 sur 23 · PU À · texte numérisé non relu

PU À

fointain de la côte, Près de ce bloc immense se dresgait droit e* impassible un obélisque en pierre, débris d’une des arches tombées. Debout ct placé ainsi dans l'ombre, ce colosse pétritis semblait être une sentinelle perdue qu’on a oublié de relever, et qui, fidèle à sa consigne, veille toujours à la garde de la porte de guerre abandonnée, Au loin, l’île de Bonaventure se baignait dans le golfe, pendant que sur la terre ferme la Table-à- Rolland se dressait à 1230 pieds an-dessus du niveau de la mer, et servant de guide aux marins se laissait apercevoir à une distance de quarante milles au large,

Haut de 288 pieds, long de 1500 et large de 300, le

Rocher-de-Percé est composé de calcaire de couleur

‘jaune et rouge, qui forme une masse taillée perpendicu- Jairement. Cet étrange bloc, est bordé, d’un côté, par

une petite grève; mais, de l’autre côté, assure-t-on, la profondeur est telle, qu’en temps calme, un navire de guerre peut y accoster impunément, Par la nature de sa formation, cet îlot—jaidis relié au Mont Joli—a dû souvent changer d'aspect, Champlain en le relevant dit que ‘l'île de Percé est comme un rocher fort haut, élevé des denx côtés, où il y a un trou par où les chaloupes et bateaux peuvent passer à haute mer, et de basse mer on peut aller de la grande terre à la dite île qui n’en est qu’à quelques quatre ou cinq cent pas.” Denys de son côté assure, sur la foi d’une tradition in. dienne, que l'île de Percé se prolongeait jadis jusqu’à File de Bonaventure, mais que la mer l'ayant mangée par

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Je pied, ellé en fit tomber une partie. J'ai vu, écrivaitil, soixante ans après Champlain, qu'il n’y avait qu’un trou en forme d'arcade par où une chaloupe passait à la voile; depuis il s'en est fait deux autres qui ne sont pas si grands, mais qui à présent croissent tous les jours et il y a apparence que ces trous affuiblissant son fonde. ment, seront cause à la fin de sa chûte.” Cette prévision s’est réalisée, Maintenant Percé n’a plus qu'une des arches mentionnées dans la description que Denys fait des côtes du goife: la seconde s’est cffondrée en 1845.(*)

Malgré sa falaise escarpée, ce roc n'a pas toujours été le paisible royaume des goëlands et des cormorans. a première ascension fût tentée par

Certain renard gascon, d’autres disent normand.

Surpris sur la grève, au moment où il allait abuser dela naïveté d’une poule paysanne, maître Alopex ne perd pas son temps à conter fleurette. [ar marée était basse. D'un boad il se prit à détaler du côté du large, poursuivi par tout ce que Percé comptait à cette époque de caniches et de gamins. Chacun s'en promeitait à cœur joie dans sa spécialité, les mioches comme les roquets, car toutes les pistes du fugitif tenaient la direction du rocher, et la meute entendait Ja mer

(#) J'ai vû à bord du Bellerophon, entre les mains de l’amiral

Inglefield, une vieille gravure, datée de 1760, représentant l’île de Pétvcé aveo trois arches.

déferler au bout de l’îlot, Or, un bain de lame n’entrait pas, ce jour-là, dans les détails de la toilette de compère renard, Il s'arrêta une minute pour se passer la patte sur le museau, et réflichir. La réflexion est l’apanage des bêtes autant que des hommes: et comme un petit monticule se dressait devant lui, notre observateur y saute : et de fissures en «uillies tire si biens ses grégues, qu'il arrive sain et sauf sur la crête du rocher, Là, cet œil de mauvais larron entrevit ce que jamais imagination de renard—même du temps du bon La Fontaine—n'cût osé rêver. Des milliers et des milliers d'oiseaux pondaient ou couvaient sur ectte cime encore vierge de la piste des maraudeurs, et oublieux de sa poule des champs, l’ingrat eût un éblouisse. ment. Cette extase ne dura qu'un instant, Faisant contre ses instincts bon cœur, le nouveau venu se glissa en tapinois au milieu de toutes ces têtes de badauds qui le regardaient passer en jacassant, et alla sans bruit se creuser un terrier à l’une des extrémités de l’île, Ses premières journées furent consacrées an travail et à l'abstinence, Mais une fois dans ses meubles, compère renard n’eut rien de plus pressé que d'oublier la tradition du carême qu'il avait emportée de son long séjour en terre ferme, ct ne se livra plus qu'à une seule distraction ; celle de œuetter l’heure ou cormorans et goëlands partaient à tire-d’aile pour la pêche, Alors prenant ses airs de fin connaisseur, il faisait le tour des nids, palpait les oisillons les plus dodus, flairait les œufs

es plus frais, et retour du marché, il déjeunait dans sa bibliothèque en se répétant ces vers d’un rat philosophe :

Il fit tant de pieds et de dents, Qu'en peu de jours il eut au fon de l’ermitage Le vivre et le couvert; que faut-il d'avantage ?

Ce tour d’acrobate mit en l'air toute la côte. On pouvait done arriver sur le rocher, puisqu’un renard l'avait pris par escalade: et en 1818 MM. Tranquille Duzuay et Moriarty tentèrent heureusement l'ascension. Cette prouesse eut des imitateurs, Plus tard, se familiarisant avec le danger, on alla jusqu'à couper le foin qui poussait sur l’îlot, Trois tonneaux firent fauchés et jetés dans des barques amarrées au pied de la falaise, mais un homme s'étant brisé la tête en voulant descendre, la corporation du village eut la sagesse de défendre ces folles entreprises,

Dès les premiers temps de la Nouvelle-France, avant même la fondation de Québec, Percé jouissait d’une certaine importance commerciale, Dans sa relation de 1610, Champlain remarque qu'un ‘“ grand nombre de navires y faisaient la pêche du poisson sec et vert,” “ Cette flotte y passait lu belle saison à traiter des fourrures et à charger de ia morue, puis l’automne arrivé, il ne restait plus que trois ou quatre familles qui hivernaient au milieu des neiges et de la solitude la plus profonde” (*). Percé avait aussi, parmi les navires qui

(*) Ville Ferland: Noise sur les régistres de Notre-Dame de Québec, p. 81.

faisaient le trajet du Qaint-Laurent, la réputation d’être une excellente aiguade. Les vaissearix venant d’'Europe y relâchaient presque tous pour ÿ faire du bois et de l'eau. Un service de chaloupes attendait iei leur arrivée, et dès que l'ancre de ces navires avait mordu le fond, le père Jucques M aheu donnait à ses rameurs le signal du départ, et ses embarcations légères, penchées sous la brise, couraient bientôt vers Tadoussac et Québec, apporter aux colons les nouvelles d outre-mer et y déposer les passagers pressés d'arriver.

Sous les falaises jrunâtres de Percé sont venus s’abriter les plus grands personnages de notre histoire ; et que de fois Jacques-Cartier, Champlain, de Montmagny, d’Argenson, de Frontenne, d'Ibervilie, Jolliet, Charlevoix et bien d’autres, n'ont-ils pas jeté l’ancre au pied du Rocher, ou sous le vent de l'île Bonaventure. Ce fut ici, que le marquis de Tracy vit le pavillon viceroyal du Brézé salué pour la première fois par ces Canadiens qui, devaient donner à la France bien d’autres preuves de leur loyauté, Ce fut au pie! de la Tableà- Rolland que se conclut en 1646, un solennel traité de paix entre les sauvages de Gaspé et leurs ennemis de la côte nord, les Bersimis ; enfin ce fut à Percé que se passa un des épisodes les plus monstrueux et les plus douloureux de la chronique du 17ème siècle,

On était alors au mois d'Août 1690. Une petite brise soufllait du large, et deux frégates en avaient profité pour laisser arriver et jeter l'ancre près du

tre | Rocher. Elles portaient les couleurs de France ; et dès Eu- s que le drapeau de la patrie eut été signalé par cinq mas et | vires pêcheurs qui passaient la saison dans la baie, un Ce }. vivat sortit de touites les poitrines françaises. Des chaa | | loupes furent dépêchées por souhaiter la bienvenue rs le aux arrivants, et pour leur faire des offres de service; mais hées «1 à peine eurent-eiles franchi quelques encâblures, qu’un Jué- 4 boulet ricochant sur la vague vint s’éteindre dans le ay + remou des arirons français. Etonnés les pêcheurs lè vent la rame, ct en se retournant voient à travers la sa 1 la fumée, le pavillon anglais qui monte lentement à la >; et | corne d’artimon des frégates, pendant qu'il est appuyé tina- | par deux nouveaux coups de canon. El n’y avait plus à Iliet, li hésiter; chacun se mit à nager vigoureusement vers e au ‘| terre, pour y prévenir les résidents et gagner tous enture, " semble les bois, car devant un pareil déploiement de vice- n force, la résistance eut été une sanglante folie. Une s Ca- ul pluie de fer leur tint compagnie perdant une partie du utres À retour, mais personne ne fut touché, et les Anglais ‘able- voyant leur proie échapper, détachèrent des escouades té de pour prendre possession des navires abandonnés, Une de la fois ces prises amarinées, une partie de l'équipage que se descendit à terre et y passa huit jours à piller, à ravager, s plus à, brûler tout ce qui appartenait aux malheureux habi. tants de Pereé, Lie commandant ennemi avait installé petite ua corps de garde dans la petite église du P. Jumeau : vaient et tandis que leurs camarades s'amusaient à promener À ès du la torche partout, ces braves tournèrent leur fureur j

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| contre les tabieaux, et s’en faisant une cible ils tiraient

cent cinquante conps de fusils snr les images de la Vierga et de Saint Pierre, pendant que leur officier avait soin de naziller pieusement :

Sancta Maria, ora pro nobis Sancte Petre, ora pro nobis.

Le soir venu, ces brûleurs de maisons et cos pourfendeurs d'images buvaient dans le calice des risade- au Prince d'Orange, et ne se couchaient guère sans arrêter qu'elle serait la nouvelle plaisanterie qui éyayerait le lendemain. Celle du dernier jour fut unanimement considérée comme étant l2 plus spirituelle ; et ce fut le plas vieil officer, celui qui était le plus haut en grade à bord de ces deux frégates anglaises, qui en a gardé tout le mérite aux yeux de l’histoire

—f{ Le commandant, écrivait à cette époque le missionnaire de Percé, pour se distinguer autant par ses impiétés qu'il l'était par son caractère, se revêtit de Ja plus belle de nos chasubles, et, par une ostentation ausa vaine que ridicule, se proinenait sur la grêve avec le soleil d'argent qu’il avait fait attacher sur son bonnet, obligeant ses camarades par mille paroles, de dissolution à lui rendre les mêmes honneurs et les mêmes révérences que les catholiques rendent dans les processions les plus solennelles, au Trés Saint Sa crement «le l'autel. Ils achevèrent enfin toutes ces impiètés par une cérémonie autant extraordinaire dans sa fornie qu’elle est extravagante et abominable dans toutes ses circonstances. Il: prirent les couronnes du Saint-Sagre, ment et de la Sainte Vierge qu'ils posèrent sur la 1éte d’un

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mouton, lièrent les pieds de cet animal, et l'ayant conché sur la pierre consacrée du maître-autel, ils l'ésorgèrent et le sacrifièrent en dérison du sacrifice de la Sainte Messe, pour remercier Dieu—à ce qu'ils disaient—(es premiers avantages qu'ils remportaient sur les papistes de la Nouvelle-France.”’(*)

La messe dite, on hacha avee le sabre tout ce qui restait debout dans la chayelle, l'ordre du rembarquement fut donné, et ces preux retournèrent au pays raconter les bonnes farces et les grands coups d’estoc de leur périlleuse expédition contre les héritiques français du golfe Suint-Lanrent,

Dès que ces furbans eûrent renris la mer, les gens de Percé se remirent courageusement à l’œuvre. On s’occupa de débliyer les ruines des habitations; les dévâts de l'ennemi furent réparés le mierx possible, et chacun cat l’éncrgie de se priver pendant quelques années, pour lisser à ses enfints un patrimoine acquis déjà par le travail ct reconstitué par la patience. Aujourd'hui, l’humb'e station de pêche de 1690 est devenu un floris. sant villuge de 1643 personnes, dont 959 descendent des premiers colons frang ris,

Depuis longtemps les habitants de Percé ont eu la

(#) Vide pour plus amples détails sur cette abomination, la page 7 et suivantes d: lu ‘“ Nosvelie relation de lu Gu pésie,” par le Père Chrestier LeCiereq, misionnaire recollet de lu Province

de “aint-Autoine de Pade, cu Artris, et gardien du couvent de Lens.

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réputation d’être francs, généreux, hos/italiers, et Monseigneur de Saint-Valier se plaisait à dire :

—En cet endroit vivent mes meilleurs amis de la Nouvelle-France.

La tradition rapporte que cet évêque quitta Québec un jour, et fit à pied une partie de la route, passant à travers bois, pour aller visiter les œens de Percé et les encourager par ses conseils et par les actes de son ministère,

Il est vrai qu'en ces temps-là on ne tenait guère à la réputatiou d'être douillet,

Le P. Ailbanel, parti des monts Notre-Dame le 3 f6. vrier 1679. ne revenaitil pas à pied de Québec, où ül arrivait le 8 mars, après avoir souffert de la faim pendant douze jours ? Et pourtant pareil trajet n'était rien à comparer à ce voyaue de la Baie d'Hudson par le Saguenay, que l'intrépide missionnaire devait exécuter plus tard. On faisait alors cent lieues à pied avec la même insoucianec qu'on apporterait aujourd’hui à faire une promenade d’une licue, et la moindre des visites pastorales entreprises dans la direction du golfe Saint- Laurent, par Mgr. Plessis, cmbrassait une distance de 14:0 milles. C'était un voyage an long cours, accompli gaiement dans les pires conditions. Fallait-il courir sur mer ? L'évêque devait pisser des mois sur une petite goëlette dont la eubine aurait pu être prise ‘ pour une dalle tant elle était étroite et profonde.”

L Mon- —L'oreiller, se contentait alors de dire ce prélat, touchait, il est vrai, au soliveau du gaillard, mais dans té cette position extrêmement resserrée, il ne nous fallait 4 pas un grand effort pour se faire une idée de la ma- - 1 nière, dont nous serions un jour logés dans notre cerd'ébes 4 cueil, le À À terre les choses ne se présentaient guère sous un s et les aspect plus riant, Dans certains endroits, il est vrai que nciiss les opulents ‘se cotisaient entre eux pour acheter de la fine fleur de farine et offrir du pain blanc”' à leur évêque, uère à mais presque toujours “le presbytère n'était qu’une pauvre chaumière incapable d’intercepter les rayons le 3 fé- du soleil, ni même la brume, et où il fallait cou- , Où il cher botté quand le froid prenait, où mieux encore n pen- ouvrir son parapluie dès qu’il commençait à pleuvoir.” it rien Mais en retour de ces misères que de consolations our le Sa- l’apôtre! A chaque pas il découvrait des miracles de cécuter foi et de résignatiou parmi ces rudes marins et pêcheurs, avec |\a dont la piété proverbiale méritait néanmoins ce piquant à faire reproche: :

visites —Chez eux, comme chez toutes les peuplades mari- Saint- times, disait le prélat, il y en à toujours quelques uns nce de qui s’endorment lorsque le sermon commence et ne se accom- réveillent que quand il finit, il cou- Ce sans-gêne, je l'avoue, est peu propre à aigu:'lonner ur une Ja verve d'un prédicateur, mais que celui qui n'en a pas té pour fait autant, jette la pretuidre pierre aux justes qui s’as-

soupissent ainsi devant le Seigneur,

À RÉ nn emememenmeremeenen

Ces causeries sur Percé m’entriînent à remonter le siècle, et m'amènent à raconter des choses qui se passaient il y a soixante cinq ans. Pendant que nous parlons de ce quiest déjà le vieux temps, la T'bleà- Rolland—aujourd'hui le mont Sainte- Anne—s'umoindrit à l'horizon, Percé s'éloigne, et dans le crépuscule s'éteignent les côtes rouxes de l'île de Bonaventure, célèbre du temps de Douys par l: ;rintité de tourtes et de Jièvres qui s’y prenaient.

— De trente collets tendus le soir, écrivait-il, on a au moins vingt lapins le lendemain matin.

Les falaises de :'île Bonaventure sont hautes de 260 pieds, et donnent leur nom à une formation géolozique composée, d’après Sir Wiiliam Lozan, ‘ d’une série de grès rouge, interstratifiés de lits d'un conglomérat calgaire grossier.” Longue de deux milles et large de trois quart de milles, Bonaventure est sitiée à deux milles de la terre ferme. Jadis, il y avait ici une petite chapelle placée par les récollets sous la protection de Sainte Claire ; elle est remplacé: aujourd'hui par une église, Catte île fut autrefois la propriété d’un corsaire jersiais, le capitaine Pierre Duval, qui, sous les guerres du preomier empire, fit beaucoup de mal à la marine marchande française. À force de courir l'océan, le vieil écumeur de mer a fini par trouver le port en face de Bonaventure, et son tombeau s'élève dans le cimetière protestant du

Mont Joli.

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