LA
vière Richibouctou—l’ancien fleuve des Barques, de Jacques-Cartier—“ un fort fait de pieux, avec deux formes de bastion.” Là, entouré de ses sauvages, demeurait le capitaine Denis, indien redoutable et perni. cieux qui, au dire des historiens du temps, était appréhendé de fort loin, (Cet original frappa par ses excentricités son homonyme le gouverneur Denys qui voyageait souvent sur ces côtes, et cet esprit normand disait en parlant de ‘e chef:
—“ Il af: mettre une grande pièce de bois droit au
bout d'un arbre avec de grandes chevilles qui passent au travers à la manie d'une estrapade. Œlles servent d'échelon pour monter en haut, et il y envoye de temps en temps un sauvage pour voir s’il ne verra rien le long des côtes. De là, l’on découvre de fort loin à la mer; si l’on aperçoit quelques bâtiments ou cauots, il fait mettre tou son monde en armes, avec leurs ares et flèches, et leurs fusils: met une sentinelle à l’avenue pour demander quelles rens ce sont, et puis, selon sa fantaisie, il les fait attendre, ou les fait venir sur le champ. Avant que d'entrer il faut qu’ils fassent une décharge de leurs fusils pour salut, et quelquefois deux, puis ce chef entre, et sa suite après. Il ne sort jamais de sa cabane pour recevoir ceux qui le viennent visiter: il est toujours là planté sur son derrière— j'adoucis le mot de Denys—comime un singe, la pipe à la bouche, s’il a du tabac.
Il ne parle pas le premier, attend qu’on lui fasse compliment, et quelque temps après répond avec une gravité magistrale. S'il va chez quelque sauvage, en arrivant il fait tirer un coup de fusil pour avertir tous les autres sau-
vages qui sortent de leurs cabanes et vont au devantdeluiavec leurs armes. Pour lors il descend de sa chaloupe; mettant pied à terre, tous les sanvages qui sont là tirent leurs fusils, puis l’accompagnent jusqu’à leurs cabanes, et lorsqu'il entre dedans tirent encore chacun un coup. Voilà la ma. pière dont il se fait recevoir, plus par crainte que par amitié. Ils souhaitent tous sa mort et n’est aimé de pas un. S'ils manquaient à leur devoir, il les battrait, non pas étant en nombre, car en ce cas il ne le ferait pas impunéinent, mais quand il les attrape seuls il les fait souvenir de leur devoir, Si les sauvages font la débauche il n’est jamais de la partie; il se cache, car en l'ivrognerie ils sont aussi grands capitaines que lui, et s’il leur disait quelque chose qui les fâchait ils l'assommeraient. Aussi, en ces temps là, il est sage, et ne parle jamais de sa grandeur.'” (*)
(*) De tout temps les indieus ont été friands: du bruit et de la parade. C’est à propos des sauvages de cette côte que le P. Chrestien LeC er écrivait e1 1691 à la princesse d'Epinoy :
“I.4 aiment l’honneur et sont bien aise d’en recevoir lorsqu'ils viennent en traite aux habita:ions française ; et c'est aussi pour les contenter qu’on tire quelquefois les fusils et même du canon à leur arrivée. Le chef alors asseinbie tous les canots auprès du sien et les range dans un bel ordre, avant que de desceadre à terre, pour attendre le salut qu’on lui fait, et que tous les sauvages rendent aux français par la décharge de leurs fusils. On admet quelque fois à table les chefs et les capitaines, pour montrer à tous les sauvazes de la nation qu'on les aime et qu’on les honore. Oa leur donne même assez souvent quelque bel habit pour les distinguer du commun, et dont ils font une e:itime particulière, principalement s’il a été à l'usage du commandant des Français. (Ce fut peut-être pour cette raison, qu'un bon vie:llard qui m’aimait tendrement ne voulait jamais paraître en aucune cérémonie, soit publique, soit particulière, qu'avec une calotte, une paire de gants brochés et un chapelet que je lui avais donué.”
1iavec \ettant fusils, rsqu'il la ma.
amitié.
S'ils
‘ant en k, mais devoir.
y) de la grands qui les , il est
et de la », Chres-
orsqu'ils ssi pour canon à 1près du à terre, ges renet queltous les Oa leur stinguer incipale-
Ce fut ait tensoit pude gants
Depuis longtemps le petit potentat qui faisait trembler cette côte, est mort et enterré. Sa race est dispersée, Son fort est rasé : et ce jour-là, au lieu d’avoir à subir le cérémonial que décrit Denys avec tant d'humour, nous n’eûmes qu'à serrer la main à M. Richard qui nous attendait sur une grève couverte de carapaces et de débris de homurds, Ancien élève du collége de Memramcook, ce jeune Acadien s'était mutilé un bras en se le faisant prendre dans un moulin à battre. Il nous souhaita cordialement la bienvenue, et comme la maison de son père était située auprès du phare—lumière de quatrième ordre—il insista pour nous y conduire.
Propre, bien ventilée, meublée avec goût mais sans luxe, l'habitation n’était occupée, en ce moment, que par des femmes qui filaient ou tricotaient, tout en devisant entre elles, À notre approche elles se levèrent pour nous souhaiter la bienvenue, et l’une d’elle passant dans un autre appartement en revint avec une jatte bleues remplie d'un lait mousseux et frais quelle présenta à Gravel. Pendant qu'Agénor y puisuit à longs traits, mes regards étaient tombés sur un malbeureux homard qui, malgré ses soubresauts et ses coups de queue, cuisait à gros bouillons dans une chaudière.
— Pauvre bête ! m’écriai-je, pourquoi ne pas lui casser la tête avant de la plonger ainsi dans l’eau bouillante ?
Une des jeunes Acadiennes me regarda avec ses yeux noirs, et dit tranquillement :
— Ça n'étions pas la coutume d'ici. Le homard quand je le prenions, ajouta-t-elle, étions malin. Je me défions de ses mordants qui serrions fort. Si voulions le manger, je mettions un petit d’eau sur le feu, y glissions la bête qui, du moment qu'elle touchions Île chaudron, éprouvions un choc qui l'y rougissions : puis y bouillions tranquillement jusqu’à ce que, si je le voulions, un autre le remplacions.
Ce langage, malgré ses excentricités, est prononcé d'un ton si musical et si rhythmé, qu’il charme volontiers, surtout une oreille habituée à la prononciation monotone que nous avons au Canada, Si les femmes accentuent plus que les hommes, elles sont plus françaises; et en écoutant ces derniers, une observation me frappa douloureusement, La plaie de l’anglicisme commence à corrompre la langue, Si l’Acadien n’y veille mieux, dans un avenir peut-être a8s0z rapproché, l’idiome étranger finira par supplanter le langage des aïeux. J'ai pu constater ici, comme au cap Tourmentin, que nos compatriotes passent leur temps à discuter et à ferrailler pour un parti ou pour un autre. Ces querelles habilement fomentées par les éléments hétérogènes qui les entourent, ne profitent qu'à leurs fauteurs. Ils arrivent ainsi sans bruit aux charges, au pouvoir, Une fois là, ils oublient volontiers ceux qui ont été les instruments de leur fortune politique,
Deux ans après, j'avais le plaisir de reprendre, pour quelques instants, ma place au foyer hospitalier de
oncé )lonmes fran- 1 He comeille iome J'ai nos ailler ment rent, sans lient r for-
pour er de
l'excellente famille Richard, Mais il n’est pas donné à l’homme de tout retrouver sous un aspect riant. La : loi commune s'était appesantie sur cette maison. Le deuil y était entré; et la gentille acadienne, que je revois encore présentant en souriant une jatte de lait à Gravel, puis nous racontant dans son langage pittoresque li l’agonie du homard, a été emportée par la consomption, n entraînant avee elle la joie et l'espérance de cette chau- 3 mière qui n’est plus habitée que par la résignation, | De Richibouctou nous devions nous rendre à Escu- = minae,—-autrefois le Cap d'Orléans. —C’est ce que nous tchâmes de faire au milieu de la brume et d’une pluie fine et serrée qui se termina par un coup de vent, Per- L. dus au milieu des rafales et de l’obscurité, nous en- À ù. voyions de temps à autre quelques fusées pour attirer À l'attention d’un pilote, a nuit était trop mauvaise pour qu'il vint; et comme il y avait impossibilité de franchir, sans lui, la barre du Miramichi, nous primes le L- parti de mettre en panne jusqu’au petit jour.
L'aube nous montra le phare d’'Escuminac entuuré de vapeurs blafardes. Vû ainsi de la dunette, il rappelait, ce cavalier fantastique de la ballade, qu'Ossian fuit che- A vaucher sur les nuages du Morven. A trois cents pieds à l’ouest de la lumière se trouve un sifflet d'alarme à vapeur qui, dans les gros temps, se fait entendre dix secondes par minute, avec intervalle de cinquante secondes entre chaque coup. Le livre bleu de la marine assure ! que dans les temps calmes, ou avec un vent favorable, le
TR
ct 54 % L C
son de cet appareil franchit la distance de neuf à onze milles, tandis que les jours de vent contraire il n’est perceptible que de trois à six milles. J'aime toujours à croire sur parole les livres bleus, mais la tourmente emporta sur son aile, cette nuit-là, les cris d'alarme chargés de prévenir ceux qui s'étaient égarés au large, et ne leur laissa que le bruit des Jamentations du vent dans les cordages.
Le temps s'était remis au bean, bien que la mer fût grosse, et pendant que les chaloupes glissaieut sur Îles palans et prenaient Ja direction de terre, je m'amusais à regarder une nuée de mauves €t de goëlands qui planaient au-dessus de nous. Hlles se laissaient tomber comme une masse, plongeaient sous la houle, en retiraient un poisson tout frétillant, et reprenaient ieur vol pour aller recommencer leur pêche un peu plus loin. La présence de ces oiseaux annongait le passage d'un banc de harengs. Îls nageaient par millions dans nos eaux. Yn route, un homme nous hêla pour nous annoncer qu’il venait d'en prendre vingt-cinq quarts, d'un seul coup de filet. Autour de nous cent quarante petits navires couverts de toile faisaient la chasse à ce poisson, et on nous assura qu’en pareille circonstance, on avait vu jusqu’à trois cents goëlettes courir ainsi, entre Escuminac et l'entrée de la baie.
Une fois sur la grève rocailleuse d'Escuminae le vent nous fit défaut, ot bientôt nous eûmes à lutter contre un tourbillon de moustiques qui faillit nous manger sur place. Nous avions beau les abattre par milliers, allu-
mer nos pipes, nous couvrir le visage de nos mouchoirs, mettre nos mains endolories dans nos poches, puis les retirer pour nous donner des coups de poings, ils arrivaient sans cesse en colonnes serrées, trompettes en tête et montaient à l'escalade, Les uns se précipitaient dans nos yeux, d’autres sur notre nez et nos oreilles, quel. ques-uns descendaient dans nos bottes, quelques autres se cachaient dans nos cheveux, beaucoup enfin, d’humeur plus facile n'avaient aucune préférence et prenaient leur butin où ils le pouvaient, Au milieu de cette mêlée, Agénor Gravel voulut ouvrir la bouche pour nous prier de faire ses adieux à sa famille, et nous dire combien il regrettait de partir sans avoir signé son testament, Mais ce bon mouvement n’eut pour effet que de lui faire avaler un bataillon entier de moustiques qui, d’ailleurs, fut tout aussitôt remplacé par des troupes fraîches. Il n’y avait pas à s'y méprendre, C'était la plaie des mouches d'Egypte qui venait de s'abattre sur le Nouveau-Brunswick. Nos yeux gonflés, fiévreux, nous les faisaient paraître grosses comme des guêpes, et mis en déroute, esquintés, n’osant pius pousser une plainte, nous retraitâmes de notre mieux vers la chaloupe, emportant dans nos poches et dans nos habits quelques centaines d’ennemis. Repus et satisfaits d’avoir fait aussi rude besogne, ils prenaient clandestine ment la 1oute du bord pour recommencer la curée dans nos cabines.
—Toi qui est fort en histoire naturelle—dis-je à.
Gravel, dès que certains nombre de coups de rames nous eûrent mis à distance respectueuse du rivage—peux-bu nous renseigner sur le compte des moustiques ?
—Tls appartiennent au genre des diptères, et avant d'être ailés et de se livrer ainsi à la chasse à l’homme, ils ont été poissons,
Tout le monde de la chaloupe se regarda en hochant la tête. Chacun crut qu'Agénor n'était guère sorti sain, sinon sauf de la bataille.
Mais lui, sans y prendre garde, continua :
— Lorsque, par un jour d'été, tu vois un moustique se reposer sur l'eau d’une petite mare, n'hésite pas à reconnaître de suite une femelle qui fait la ponte de ses œufs. lle en dépose ainsi des centaines enveloppés dans un mueus imperceptible. Au bout de qua. rante-huit heures d'exposition aux rayons du soleil, il en naît une quantité de larves aquatiques qui respirent par la queue et emportent dans leurs poils lisses et miscroscopiques une petite bulle d'air qui prévient l'asphyxie lorsqu'elles plongent. Ces larves passent ainsi une quingaine de jours, jusqu’au moment où elles deviennent nymphes, C'est alors l’époque d’une autre métamorphose, pendant laquelle l'animal devient plus fort, se revêt d'un second tube respiratoire qui rétablit son équilibre et lui permei de ramener sa tête sur l'eau. Au bout d'une huitaine la peau se sèche et lui fait comme une petite nacelle d'où bientôt, si le temps est sercin, l’air
ant
ant >rti
que site nte \veua.
len par YOSrxie ainent 080, >vêt ibre out une
calme et le soleil chaud, le nouveau moustique prend son essor, s’élance du marais et court faire les dégâts que tu vois.
Agénor me montra alors ur de ses yeux à demi-fermé, puis il s’efforga de regarder avec celui qui restait valide le bout de son nez qui grossissait sensiblement, mais n’y pouvant arriver, il reprit sa dissertation entomologique :
— Les moustiques se rencontrent sous toutes les zônes,
. ls ont dû te poursuivre au milieu des Cordillières,
pendant que le fameux voyageur Rae en classifinit trois nouvelles espèces, dans les régions arctiques. Un médecin a même prétendu que ces insectes féroces accomplissaient ici-bas une mission philantrophique; et que le liquide qu'ils injectent sous la peau contient le principe de la quinine, antidote puissant contre la fièvre. Il faut done en conclure que,—surtout dans les pays marécageux,— le moustique nous a été donné comme remède par une nature aussi délicate que prévoyante. D'ailleurs, À part de ses vertus pharmaceutiques, il est un insecte patient, Il a des instinets musicaux ; il sait choisir le moment, ainsi que les bons morccaux, ct ne perd jamais son temps. Les anglais, qui se conwaissent en affaires, lui trouvent un air business-like, qu'ils ont dà sans doute être à mêmo de constater plus d’une fois, lors de leurs excursions de pêche, Tiens ! voici un moustique qui s’est décidé à faire le voyage avec nous ; regarde quelle activité il déploie.
Bt Agéuor, levant la main avec précaution, ini: