ALEXANDRE BRAULT
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‘© M. Faucher de Saint Maurice se distingue par ses conférences et ses écrits. Il est, comme son nom l'in. dique, d’origine française, et, comme tous les canadiens, il aime la France et il raconte avec un accent de cœur le voyage qu'il y fit en 1869. (1)
“ L’Irlande, dit-il, m'éblouit, l'Angleterre m'enrhuma, la France me fit pleurer, pleurer de joie et d’orgueil, car alors nous ne pleurions pas autrement,
(1) Zättérature française au Canada par Xavier Marmier de l'Académie française. Librairie Victor Lecoffre, Paris, 90 rue Bonaparte ; Lyon 2, rue Bellecour, 1880.
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‘ Oui, c'était bien là cette terre de souvenance, telle que je l’avais entrevue dans mes rêves les plus charmants. Elle était forte, grande, belle, énergique.
‘ Pendant deux mois, j’eus le vertige de Paris. Puis, je songeai qu’il y avait pour moi en France un coin de terre qui était véritablement la patrie. Je partis cheminant vers l'Océan et refaisant pieusement ce pélérinage que nos aïeux, les gens de la Saintonge et du pays d’Aunis, faisaient, il y aura bientôt 250 ans, lorsqu'ils venaient au nom du Christ et des fleurs de lys convertir et coloniser le Canada.
‘ Oh ! les braves gens ! Oh! les bonnes heures que nous passâmes dans la patrie du pilote Jean-Alphonse de Xaintonge, de Pierre du Gua, seigneur de Mons, d’Antoinette de Guercheville bienfaitrice de Pentagoët et de Samuel de Champlain, fondateur de notre vieux Québec.
‘ Nous étions au mois d'août : le temps était chaud, le soleil ardent, et les vignes ployaient sous la grappe. On se plaignait bien, par-ci, par-là, de la sècheresse; mais en somme lu vendange promettait d’être bonne. Tout le monde souriait, et partout règnaient l’aisance et la paix.
‘“ Depuis......ah! depuis, la Prusse à passé sur la France. Comme partout ailleurs, le deuil est venu au pays d’Avsis et de Saintonge si remplis de souvenirs canadiens, et cette famille, que j'avais laissée sou-
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riante, pleure les morts de la patrie et la patrie ellemême appauvre démembrée, (1) ”
C'est ainsi qu'ils ont conservée leur héritage de cœur, c'est ainsi qu’ils aiment la France, les descendants de ces vaillants hommes qui défendaient avec tant d'ardeur le drapeau de la France sur la terre canadienne.
Voltaire le courtisan de Frédérie IT, ne pouvait comprendre un tel patriotisme, et il écrivait au marquis de Chauvelin. ‘ Si j'osais, je vous conjurerais à genoux de débarasser pour jamuis du Canada le ministère de France (2)7?
M. Faucher de Saint-Maurice a une prédilection particulière pour notre littérature, et souvent se plaît à citer nos romanciers et nos poètes. Mais, quels que soient leur attraction et leurs succès il n’essayera
point d'entrer dans leur phalange. Avant tout il tient au sol natal. Il est Canadien, il ne désertera point sa sphère canadienne.
Dans un de ces livres— Choses et autres—il passe en revue divers écrivains de son pays; archéologues, naturalistes, chroniqueurs, et nous montre ainsi plusieurs côtés de la littérature de son pays. Il discute et il couclut. Il loue et il blâme.
Les œuvres qu’il examine ont été imprimées bien
(1) Choses et autres, p. 223.
(2) Siècle de Louis XIV.
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bin d'ici, à Québec, à Montréa!, à Ottawa, et il en est bien peu malheureusement qui arrivent jusqu’à nous- Mais on est convaincu en le lisant qu’il accomplit sa tâche en conscience et que ses appréciations doivent être justes. Pour moi, j'applaudis pleinement au jagement qu’il a énoncé sur plusieurs publications que je connais. ...
Dans un autre de ses livres, M. Faucher de Saint- Maurice raconte le voyage qu’il a fait sur le steamer le Napoléon III, pour aller de Québec, le long des îles et des îlots ravitailler les pliares du golfe Saint-Laurent.
Le trajet, interrompu par de nombreuses haltes, est long, très souvent pénible, parfois périlloux, mais intéressant.
Dans queïques-unes de ess haltes, sur des côtes arides, inhabitées, on ne peut voir sans émotion la vie des pauvres gens attachés là à une tâche rigoureuse,
Tel est le gardien du phare loin de toute ville et de tout village, récréé parfois en été par quelque pêcheur, mais l'hiver séparé du monde entier, seul dans sa haute tour sur les rocs battus par les vagues, dans les jours sombres et les nuits lamentables, dans les fureurs des ouragans.
Si simple en apparence, muis si grave est son service. Allumer le soir ses lampes, mettre en mouvement leur mécanisme, rien de plus, dit-on, mais au loin, dans les ténèbres de la tempête des yeux inquiets
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cherchent cette lumière, et de sa ponctuelle apparition, de l'exactitude chronométrique de ses éclats successifs, dépend peut-être le salut d'un navire, d’une escadre.
Dans le golfe Saint-Laurent, à la cîme d’une petite île sauvage et dénudée qu’on appelle l’île aux Œufs, s'élève un phare qui produit une lumière blanche, tournante, visible à quatorze milles.
Un jour à la fin d'automne, un de ses rouages essentiels se cassa. Impossible à cette saison d’en demander un autre à Québec. Il fallut remplacer l'action de la machine par le labeur manuel. Henreusement le sardien était marié. Sa femme et ses enfants pouvaient l’assister dans sa rude tâche de chaque soir, et tous se mirent résolument à la besogne. ‘ Le givre,
e froid, la lassitude, dit, M. Faucher de Saint-Maurice, engourdissaient les mains, le sommeil aliourdissait les paupières. N'importe. Il fallait tourner toujours, tourner sans cesse, sans se reposer, sans Se hâter.” (1).
Grâce à cette longue et ferme patience, le phare produisit régulièrement à chaque minute et demie ses jets de lumière, et ies marins naviguant la nuit dans ces parages reconnaissaient leur position en voyant la blanche clarté intermittante ‘de l’île aux Œufs.
(1) Detrisord à bâbord, p. T2.
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A chaque station, les pauvres gardiens de phares attendent avec impatience le bateau qui au printemps leur apporte des vivres, des munitions, et les nouvelles de ce qui s’est passé depuis plusieurs mois dans le monde, des lettres d’un ami, d’an parent, auquel on songe. C’est la vie qui leur revient, l’aisance matérielle et l’apaisement d’un souci de cœur.
À chaque station, M. Faucher de Saint-Maurice peut relater dans son livre de voyage, un touchant épisode, une poétique émotion, un fait mémorable.
A la station de l’île aux Œufs, un des désastres de l'Angleterre.
En 1711, une flotte gigantesque commandée par Sir Hovenden Walker traversait l'Atlantique. Rien n’avait été négligé pour lui donner une force irrésistible. Ses bâtiments de transports, étaient chargés d'approvisionnements. Ses Men of War chargés de soldats et de canons. Comme invincible Armada, envoyée par Philippe IT à la conqnête de i’Angleterre, cette armada de la bonne reine Anne partait pour conquérir le Canada. An mois d'août, après avoir pris de nouveaux renforts à Boston, elle entrait dans le golfe Saint-Laurent, et, en une nuit, elle s’abîmait sur les récifs de l’île.
Les habitants de Québec; dont les Anglais se partageaient d'avance les dépouilles, apprirent au mois d'octobre le naufrage qui les sauvait de leur péril, et dans leur église de Notre-Dame des Victoires rétentit Péclatant Te Deum.
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Au printemps de l’année suivante, on recueiliit, dans les environs des terribles écueils, une quantité de choses, des armes et des vêtements, des tentes superbes, de magnifiques selles de chevaux et divers objets de iuxe.
On retrouva près de deux mille cadavres, parmi lesquels on reconnaissait, à leurs lambeaux d’uniforme des gardes de la reine, des vétérans de Marlborough.
Vanité des triomphes humains!
Les fiers soldats qui, sept années auparavant, das les plaines de la Bavière, remportaient la victoire de Blenheim, un coup de vent les noyait avec leurs vanières dans un fleuve d'Amérique.
Sur la plage d'Anticosti, M. Faucher de Saint Mauriche note avec une réflexion mélancolique un nom aue nous devons honorer, le nom de Jolliet (1), le compagnon du père Marquette dans la découverte du Mississippi. Le roi, pour le récompenser de ses courageuses entreprises et de ses travaux d'hydrographie, lui donna, en 1680, pour lui et ses descendants, la seigneurie d'Anticosti. Un île de trente lieues de lon-
(1) Jolliet, Jolliet ! Deux siècles 4e conquêtes Deux siècles sans rivaux ont passé sur nos têtes Depuis l’heure sublime où de ta propre main Tu jetas d’un seul trait sur la carte du monde Ces vastes régions, 3one immense et féconde Fatur grenier du genre huimain.
Fréchette, Fleurs boréales.
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gueur et de dix de largeur (1), cela semble un beau et royal présent. Mais mieux auraient valu quelques hectares dans la vallée d'Ornans, ou le baroichage de Pontarlier. Sur les contours d’Anticosti, pas une baie pour un bâteau de pêche ; à l’intérieur, un sol difficile à défricher et aride. Avec sa seigneurie, le savant géographe, l’infatigable voyageur resta pauvre et, en 1700, il mourut pauvre.
Dans les champs de la Nouvelle Ecosse, il y a sur un plus vaste espace bien d’autres souvenirs plus douloureux. C’est dans cette péninsule qu'ils vivaient ces honnêtes Acadiens (?}, immortalisés par le poëme de Longfellow. Mais ils aimaient leur religion catholique, et ils aimaiïient la France la patrie de leurs ancêtres. Les anglais, leurs nouveaux maîtres, ne pouvaient leur pardonner ce double attachement, Un dimanche, les Acadiens cernés dans leurs églises par les soldats, apprirent qu'ils allaient ètre dépossédés de leurs biens et transportés dans d'autres colonies, (?)
Quelques jours après, ils sont expulsés de leurs demeures et poussés à coup de fusil sur la plage vers les navires qui les attendent. Deux cent soixante jeunes gens, sommés de s’embarquer les premiers, déclarent qu’ils ne veulent pas être séparés de leurs
(1) Bouchette—Topographical Directory, t. iii, p. 2:
(2) ‘* A peaceful, industrious and amiable race; ” &it M. H. Murray. British American, t. 11, p. 129.
(3) Rameau. Une colonie féodale en Amérique, p. 356.
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