‹ Promenades dans le golfe Saint-Laurent [microforme]Chapitre 18 sur 26 · L'ILE D'ANTICOSTI · texte numérisé non relu

L'ILE D'ANTICOSTI

Dès sept heures du matin, le Vapoléon IIT mouillait par le travers de la pointe ouest de l’Anticosti (1) et le vent Ge terre nous apportait le bruit de l4 canonnade qui saluait notre arrivée. Les habitations du poste se pavoisaient de drapeaux et de banderolles en signe de réjouissance ; et bientôt nous étions reçus à bras ouverts par le gardien du phare, M. Malouin, qui certes, ne s'attendait pas à la surprise que nous lui ménagions,

Un fort cheval normand attelé à une lourde charette de roulage, aux roues peintes en rouge, était venu au devant de la chaloupe, et nous attendait avec de l’eau

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[1] Le mot Anticosti est indien et non espagnol [ante en face costa de la côte] comme l'ont prétendu certains étymologistes, Thévet appelle cet île Naticousti dans son Grand-Insulaire: Les. Ccarbot An‘icosti, et Hakluyt Natiscotec. “ Ce dernier mot, remarque l’abbé Laverdière, 3e rapproche davantage de celui de -Vatas couel [où l'on prend l'ours] que lui donnent les Montagnais.”

jusqu’au poitrail. La baleinière ne pouvait atterrir, et cet ingénieux genre de locomotion exempta les pieds de nos seigneuries de venir en contacte avec l’onde amère qui, ce matin-là, était de ces plus froides et de ces plus basses. Entassés pêle-mêle sur le véhicule amphibie, nous fûümes présentés en bloc à M. Malouin qui, tout en nous aidant à sauter sur la grève, nous dit du ton ie plus cordial du monde :

— Soyez les bienvenus, messieurs!

Tout à coup, un passager s’avançga vers lui, tête nue, et s'adressant au vieux gardien du phare lui dit d’un ton tremblant :

— Ne me reconnaissez-vous donc pas ?

—Mhais, oui, attendez. Cette voix....? Oh! mon Dieu ! c’est toi, mon fils !

Et enlacés dans les bras l'un de l’autre, ils se tinrent

longtemps embrassés,

Depuis reuf ans le jeune Malouin était parti pour l'étranger, dans le but d’y tenter fortune, La Californie, qui a été le tombeau de tant d’autres, lui avait sourit. Il revenait aujourd’hui partager ses épargnes avec son père, et dorer ses vieux jours de l'aurea mediocritas du poète, Dans le cours de ma vie aventureuse, bien des chogcs m'ont fait plaisir. Jamais je n'ai éprouvé plus grand contentement du cœur, qu’au moment où ce vieillard et cet homme fuit, oublieux des longues heures

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de la séparation, se jetèrent dans les bras l’un de l’autre pour pleurer de bonheur.

I] fallait se garder de venir rompre ce tête-à-tête, et bientôt nous nous éparpillâmes sur la grève, chacun se livrant à son plaisir favori: celui-ci faisant collection de coquillages, celui-là discutant géologie, cet autre se plai gnant de ce que la sensation du roulis le suivait jusa:e sur le rivage. Quant à nous, guidés par un domestique, nous allâmes visiter le phare, belle lumière de second ordre, dont l’appareil a été construit en 1856 par la waison L. Sautter, de Paris.

Cent neuf pieds séparent le sol de la girouette. Le foyer de la lanterne, qui donne une lumière fixe et blanche, est à 112 pieds au- dessus du niveau des hautes eaux. De la galerie de la tour, l'œil embrasse, par un temps calme, une des plus ravissantes marines du golfe Saint-Laurent. En temps de brume et pendant les tempêtes de neige, un coup de canon tiré d'heure en heure indique aux gens du large l'approche de la pointe ouest, En cas d'accident, un dépôt de provision où se trouvent six barils de farine, quatre barils de lard, huit barils de pois et six paires de raquettes, est mis à la disposition des naufragés qui, ne sont pas les seuls à'en profiter, si l’on en juge par ce qui est arrivé en 1874. Une bande de Terreneuviens avait hiverné dans l'île, et s'étant laissée surprendre par la famine, vint défoncer à céup de hache la petite maison qui contenait le précieux dépôt. Pendant quelques jours ces écumeurs firent bom-

bance au dépens du gouvernement de la Puissance, se contentant de se bourrer l'estomac autant que possible et derire aux larmes des légitimes remontrances du gardien.

Comme tout n'est qu'antithèse ici-bas, à quelques &rpents du dépôt qui contient tout ce qui peut rendre à la vie, le voyageur égaré trouve aussi le champ du der-

u.er repos. Dans ce petit cimetière, dort, entourée de ses trois enfants, une pauvre mère dont l’épitaphe porte pour toute légende les mots :

ALicE WRIGttT.

September 22 years : 1865.

Rien de triste comme cette jeune femme &bandonnée avec ses enfants dans cette solitude, et n'ayant pour tout regret que les gémissements du flot qui déferle à quelques pas.

Deux années plus tard, lors de ma troisième croisière dans le golfe Saint-Laurent, en faisant une nouvelle visite à cette tombe, en compagnie de plusieurs amis. nous vünes que la mort, cette grande pourvoyeuse, avait envoyé une nouvelle compagne à la pauvre Alice Wright. C'était une petite fille de dix ans, du nom de Réliveau, qui, un matin de juin, s’en était allée jouer dans les bois d’alentour, pendant que ses parents défrichaient une terre nouvelle. Après les courses sur l’herbe, la cueillette des rares fleurs sauvages de l’île, et les chasses données aux petits oiseaux, la pauvrette se sentit fatiguée. Un nid de verdure s’offrait au milieu d’un taillis

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à quelques pas de Là : elle s'y blottit pour ne plus se réveiller que parmi les anges; car son père, étant venu mettre le feu à ces broussailles, brûla vive sans le savoir son unique enfant |

Cette navrante histoire avait coupé la verve à mes compagnons de route, et maintenant que je songe À ces choses, je me rappelle que pour nous en distraire, nous acceptâmes la proposition du docteur de la Terrière, que nous avions trouvé sur l’île, en mission officielle Le gouvernement l'y avait envoyé, avec l'ordre de vacciner tous ceux qui se présenteraient à lui ; et comme 11 y avait chômage ce jour-là, armés chacun d'un long bâton ramassé sur la grève, nous étions allés pousser une reconnaissance à deux milles du phare, à la pointe des Anglais. C’est [1 qu'était, il n'y a pas longtemps, le siége principal de la compagnie Forsyth. Nous en avions déjà entendu dire monts et merveilles, Ces utopistes de la finance voulaient, ni plus ni moins, relier la baie d'Ellis à celle du Renard, par une route macadamisée longue de 120 milles. Des embranchements de chemins de fer sillonveraient l'île en tous sens. Le remuement de capitaux qu’entrainerait l’ouverture de cette voie, ferait de la pointe ouest à la pointe aux Bruyères un vaste champ en culture, et l’Anticosti réalisait la première, ce rêve de l’ami Dupont, qu’un poëte a rendu avec tant de verve:

Là, de sa roue en feu le coche humanitaire Usera jusqu'aux os les muscles de la terre ;

S'ÉMIRÉES ns

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