‹ Promenades dans le golfe Saint-Laurent [microforme]Chapitre 19 sur 26 · PATES · texte numérisé non relu

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Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaite Ne verront qu’une mer de choux et de navets.

Le monde sera propre et net comme une écuelle ; L'humanitairerie en fera sa gamelle

Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux, Comme un grand potiron roulera dans les cieux.

Nous arrivâmes à cet Eldorado par un sentier couvert de pierre à chaux, une des seules richesses de l'île. De fois à autres, nous étions bien obligés de passer à gué quelques ruisseaux; où, appuyés sur nos gourdins, de renouveler le sault périlleux du vaillant compagnon de Cortès, de don Pedro de Alvarado qui, serré de près par les mexicains, le soir de la nuit triste, et se trouvant en face d’un canal qu'il fallait traverser à la nage, ficha le fer de sa lance en terre, s’appuya ferme ment sur le manche, et franchit ainsi une distance qui ne fut égalée que plus tard, dans les contes de Perrault, par les fabuleuses enjambées du petit Poucet.

En route, la causerie roula sur les extravagances de la compagnie Forsyth. En bon voyageur, j'ai contracté l’habitude de prendre un peu et de laisser beaucoup de ce qui se dit autour de moi, J'avoue qu'il me fallut ici abandonner c:'te habitude, Nous étions arrivés ; et dans les vastes hangards qui s’élevaient devant nous, on avait entassé..…...

—Des pelles, des pioches, des charrucs, des vivres,

des habillements, enfin tout ce qui convient à de nouveaux colons, dira le lecteur prévoyant.

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—Nenni! homme prudent, A la place de ces pre: mières nécessités de la vie, on voyait pour des milliers de piustres de chevilles en fer pour les bottes, des masses, des enclumes, des perches de ligne superbes, des marche-pieds de carosses, des poignées de cercucils, une imprimerie; bricà-brac impossible envoyé d'Angleterre par des gens qui avaient trompé la compagnie, et qu'il fallut revendre plus tard à des prix infimes, Notre lieutenant, Le Blanc, nous assira qu'en échange de cinq piastres li avait regu des effets pour une valeur de quarante-cinq dollars, parmi lesquels se trouvait un magnifique Uister coat, qu'un loustie baptisa du nom de ‘“ sortie d'hôpital.” Au milieu de cette pacotille impossible, pendant que dans Îles vitrines S'étilaient des selles anglaises, des livrets d'hameçons et de mouches, des boucles de harnoïs, on avait oublié le nécessaire : et le lard se vendait une piastre la livre!

Autour de ces magasins, vides aujourd’hui, est venu se grouper un village assez propret, habité par des aca diens et par quelques familles irlandaises, Mous y trouvâmes tout le monde en liesse, Chacun était endimanché. Ce petit Landernau était en l'air, car ce jour-là un photographe avait fait son apparition dans ces endroits reculés. Ce noble représentant de l’art était une femme de l’'Tslet qui avait frété un goëleton, et se faisait accompagner par sa fille et par trois hommes d'équipage. Elle courait, pendant la belle saison, le Labrador et les îles du golfe, prenant le portrait de celui-ci pour trois gallons

d'huile de loup-marin, échangeant la binette de celui-là contre de l’édredon, des œufs d'oiseaux, confectionnant la caricature d’un troisième pour la valeur d’une peau de renard ; bref, se tirant toujours d'affaire, et réussissant à fire louvoyer tant bien que mal sa goëlette sur les flots du Paetole. L'occasion, l'herbe tendre, et je pense, quelque diable aussi nous poussant, nous fîmes comme les autres. Nous eûmes la satisfaction de voir nos têtes, hâlées par le vent de mer, ressortir à côté du minais frais et éveillé d’une gentille acadienne, mademoiselle Lelièvre qui, partie il y a quelques mois de la Grande Rivière, accomplissait ici une mission de dévouement et d'utilité publique. Enfermée pendant cinq heures, chaque jour, dans un cabanon en bois rond dont la porte était décorée d’une planche noire, d’où ressortait en lettres d’or le nom d’un navire naufragé, le Tanaro, elle faisait avec grand succès l’école à quarante-trois élèves ; et rarement il est donné à des voyageurs de rencontrer des enfants plus propres, mieux élevés, répondant plus poliment, et saluant les passants avec plus de courtoisie,

C'est ici, à la pointe des Anglais, c’est-à-dire à une lieue de la pointe ouest, que M. Ferland place le principal établissement de Jolliet,

Jolliet ! voilà un nom qui, avec celui du P. Marquette, éveille dans tous les cœurs français le souvenir des gloires du passé: de longues marches dans les solitudes de l’ouest; de nuits d’insomnie employées à se

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défendre contre les embüûches de l’indien, les intempéries des saisons, les morsures des moustiques ; d’interminables courses en canot d’écorce, entreprises dans le but de réaliser le grand rêve de la découverte du Mississipi,

Le voyez-vous, là-bas, debout comme un prophète,

Le regard rayonnant d'audace satisfaite,

La main tendue au loin vers l'Occident bronzé,

Prendre possession de ce domaine immense,

Au nom du Dieu vivant, au nom du roi de France Et du monde civilisé? -

Jolliet ! Jolliet! deux siècles de conquêtes,

Deux siècles sans rivaux ont passé sur nos têtes,

Depuis l’heure sublime où, de ta propre main,

Tu jetas, d’un seul trait, sur la carte du monde

Ces vastes régions, zône immense et féconde, Futur grenier du gene humain.

Oui, deux siècles ont fui! La solitude vierge N'est plus là. Du progrès le flot montant submerge Les vestiges derniers d’un passé qui finit.

Où le désert dormait, grandit la métropole ; Et le fleuve asservi courbe sa large épaule Sous l’arche aux piliers de granit. (1)

Cinq ans 2près son voyage au Mississipi, Jolliet était créé seigneur de l’île d’Anticosti. Cet île lui était donnée “ en considération de la découverte que le dit sieur Jolliet avait fait du pays des Illinois, dont il avait envoyé la carte, depuis transmise à monseigneur Colbert, ainsi

[1] Ces beaux vers font partie d’une pièce, lue à l’Université Lavai lors du deuxième centenaire de la découverte du Mississipi, par l’auteur, M. L. H. Fréchette, ancien député de Lévis aux Communes du Canada.

que d’un voyage qu’il venait de faire à la baie d'Hudson dans l'intérêt et l’avantage de la ferme du Roy.”

Dès lors, le nouveau suzerain s’occupa du soin d’amée liorer les ressources de son fief en faisant la traite avec le nord, et en chassant le loup-marin.

Ses actes ne sont plus signés que Jolliet d’Anticosti : et plus tard, un de ses fils se faisait appeler Jean Jolliet de Mingan. Six ans après avoir pris possession de son île, en 1681, un recensement cité par M. Ferland donne de curieux détails sur la famille du découvreur du Mississipi.

D'abord apparaît Louis Jolliet agé de 42 ans; puis vient sa femme Claire Bissot, fille de Normands de Pont-Audemer, agée de 23 ans; puis leurs enfants, Louis agé de cinq ans, Jean agé de trois ans, Anne de deux ans et Claire d’un an. La maison du sire de céans se composait de six domestiques armés de six fusils, et Jolliet était propriétaire de deux bêtes à cornes et de deux arpents de terre défrichée.

Si l’on en croit Charlevoix, en donnant cette scigneurie à Jolliet, le roi de France ne lui fit pas un grand présent. Elle n’est absolument bonne à rien, remarque cet historien. Elle est mal boisée: son territoire est stérile: et elle n’a pas un seul havre ou un bâtiment puisse être en sureté. Les côtes de cette île sont assez poisonneuses ; toutefois je suis persuadé, conclut Charlevoix, que les héritiers du sieur Jolliet troqueraient

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volontiers leur vaste seigneurie pour le plus petit fief de France,

Jolliet mourut très pauvre, en 1700, dans son Anticosti prétendent les uns, sur une des îles Mingan,— celle situé devant le gros Mécatina, au Labrador—assure M, fenry Harrisse, Celui qui avait donné la moitié d’un hémisphère à la France; cet hydrographe du roy qui avait eu la patience de faire quarante-neuf voyages pour prendre connaissance de la rivière et du golfe, avant de dresser su carte du Saint-Laurent; celui que la Grècc aurait mis au rang des dieux et que Rome aurait porté au Cipitole; cet homme, fut enfoui modestement par une main inconnue, s-us une grève quelconque, n'ayant pour epitrphe que ia page émue que lui a

consacré l’histoire reconnaissante.

O mou pays! que fais-tu donc de tes gloires ? Croistu qu'un peuple se déshonore en érigeant des statues à des uens comme Jacques Cartier, Champlain, de Maisouneuve, Joliette, Dollard et Montcalm ?

Mais ces réminiscences du passé semblent m'entraîner loiu de cet humble récit de voyage, et me faire oublier le phare de la poiute de l'Ouest où, au milieu de la canonnude qui nous avait accueilli le matin, j'avais remarqué la voix vibrante d’une pièce assise sur un affût de. wuzon. Ce canon ne ressemblait nullement à celui que le ministre de la marine fait livrer aux gardiens de luuière. (C'était un spécimen de l'artillerie anglaise du

XVII «siècle, pièce longue, en fer battu, pesant 2,800 livres, Klle avait été ramassée, il y a une vingtaine d'années, sur les brisants qui font face au phare. A cette époque, elle était entourée de plusieurs autres canons qui, À marée basse, servaient aux chasseurs d’outardes et de canards pour les aider à défiler le gibier. Mais petit à petit, ces témoins mucts d'une autre époque disparurent, L'an dernier, il ne restait plus que deux de ces puissants engins de guerre : encore, n’asséchaient-ils que lors des grandes marées, ct ils finirent à leur tour par être entraînés en eau profonde, lors de la débâcle du printemps, M. Malouin m'assura, qu’au jusant de la grande mer le voyageur qui se promènerait en chaloupe dans les environs, apercevrait encore une foule de ces pièces qui détachent sur le vert sombre des algues marines leurs longs cous rouillés et couverts de coquillage,

Quel terrible drame s’est donc passé sur cette pointe de brisants ? et qui jamais viendra raconter les péripé-

ties de ce désastre ?

Je l'ai dit, ces pièces d'artillerie sont anglaises, et elles ressemblent à s’y méprendre aux canons du XVITe siècle que l’on montre encore dans la Tour de Londres: Ne serait-ce pas sur les récifs de la pointe ouest que le capitaine Raïinsford, commandant une des frégates de l'amiral Phipps, serait venu se heurter et se briser en fuyant à pleines voiles cette ville de Québec, dans la cathédrale de laquelle, le comte de Frontenac avait pieuse-

int 2,800 vingtaine hare, À es canons ’outardes r. Mais Joque dis- , deux de haient-ils leur tour lébâcle du ant de la chaloupe le de ces lyues maoquillage,

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ment suspendu Je pavillon du contre-amiral anglais humilié et vaincu ?

L'histoire du temps rapporte qu'il fit nanfrage sur l'île Anticosti, où il réussit à débarquer avec quelquesuns de ses compagnons, Plusieurs se noyèrent en vouliant prendre terre trop précipitanment: et comme les survivants n'avaient que peu de provisions, il fut entendu que Ja ration de chaque homme serait de deux biscuits, une demi-livre de lard, une demi-livre de furine, une pinte et quart de pois et deux petits poissons. Quelques épaves du navire leur servirent à élever une hutte, où ls s’installèrent tant bien que mal, jusqu’à ce que Île froid et le scorbut fussent venus éclaircir leurs rangs. Le premier qui mourut fut le chirugien, On l’enterra le 20 décembre 1690 ; et quarante hommes le suivirent en quelques semaines, La faim de ces malheureux était extrême, Nuit et jour, les plus faibles étaient obligés de se cacher ou de veiller, erainte de se voir voler leur maigre ration où d’être assoimmés et mangés par les plus forts. Un jour, un imatelot irlandais enfonga, malgré les protestations de tous, le dépôt à provisions, et mansea à lui seul dix-huit biscuits, ce qui le fit tellement enfer que, deux heures après, il faillit crever comme une

peau de boue. Enfin, à bout de ressources et d’expédients, cinq des matelots de, Rainsford se décidèrent, le 22 mars 1691, à mettre en mer une petite chaloupe échappée au naufrage et qu'ils avait calfatée le mieux

possible, Ils mirent le cap sur Boston, où ils arrivaient

à demi-morts d'épuisement, après trente-cinq jours de navigation, Un navire de guerre fut expédié de suite au secours de Rainsford ; et ces naufragés décimés par la misère, ne furent tirés de leur triste position que par un miracle, —c'est le capitaine qui l'assure lui-même, —plus heureux en c2la que bien d’autres de leur eamnrades qui périrent au nombre de plus de mille, soit dans le golfe Saint-Laurent, soit, dans la mer des Antilles, où leurs vaissaux avaient été pourchassés par l'ouragan,

Le secret du capitaine Rainsford n’est pas le seul que la tempête ait confié à la discrétion des brisants de la

pointe ouest de l’Anticosti. Mon interlocuteur, à qui je rappelais les déboires l'amiral William Phipps, m'apprit à son tour, qu'un matin, en sortant du phare, il

avait trouvé sur la grève un brigantin, la quille en l'air, et tout son monde noyé à bord,

Oh ! combien de marins, combien de capitaines Qui sont partis Joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont ensevelis | Combien ont disparu, dure et triste fortune |

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Scus l’aveuygle Océan à Jamais enfouis.

Combien de patrons morts avec leurs équipages | L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages

Et d’un souffle il à tout dispersé sur les flots |

Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée,

Chaque vague en passant, d’un butin s’est chargée ; L'une a suisi l'esquif, l’autre les matelots (1),

Victor Hugo.—Les rayons et les ombres.

jjours de £ de suite icimés par sition que lui-même, leur camimille, soit er des Anis par l'ou-

le seul que sants de la teur, à qui ipps, m'apu phare, il ille en l'air,

aines niaines, |

s lune, ages |

Une journée charmante s'était écoulée en études, en récits et en pérégrinations M. Malouin voulu nous offrir à souper. On avait tué le veau gras en l'honneur du retour inespéré de son fils, et cette excellente réception devait terminer notre relâche comme elle avait commencée, Pour cette fois, c'était À mon tour d’être agréablement surpris.

Nous étions au salon, D’une main distraite je feuilletais un album de photographie, pieux legs laissé à la famille du gardien par une de ses filles devenue relixieuse. Tout-à-coup mes yeux tombèrent sur le portrait de ma sœur ainée Augusta qui avait été l’amie de mademoiselle Malouin., Aussitôt cette, joyeuse trouvaille me ramena aux joies de la famille absente. Mon œil se mouilla au souvenir de ceux qui m'’aiment, et tout rêveur je restais là, en contemplation devant cette douce vision qui hélas ! ne devait faire que passer sur terre. Quel est donc le poëte qui a dit ?

Les chemins d’'ici-bas vont tous au cimetière,

À quelques temps de là, ma sainte sœur, ma douce Augusta nous quittait, le sourire de l'espérance et de la résignation sur les lèvres.

Ainsi doit s’englontir notre frêle existence,

Et de nos souvenirs rien ne sera resté

D’autres enfants chéris........,... RES Foulteront sous leurs pieds nos tertres funéraires Et ne penseront pas que nous avons été,

Car tout disparaitra, les parures, les grâces,

Les danses et les jeux, les innocents plaisirs ;

Et le temp: de son aile emportera nos traces Comimne l'aile des vents emporte nos soupirs. (1)

La rude voix de Le Banc vint faire diversion a mes pensées, en nous eriant que la chaloupe était prête. Il fallait partir : le Maepoléon IT était déja sous vapeur. Notre pavillon saiua, Une salve lui répondit du rivage ; et deux heures apré: nous passions devant Ellis Bay, mieux connue de nos navigateurs Canadiens-françats

sous le nom de baie de Gaimuche,

Les souvenirs que Louis Olivier Gamache a laissé dans le solfe Saint-{saurent sont des plus vivaces, Les combats de Le Moyne d'Iberville et de ses rudes mate.

lots ; les aventures du barua de Saint-Castin ; les désastres de Phipps et de Walker seront depuis longtemps

oubliés de la foule, quand les caboteurs et les mariniers si canadiens-français se raconteront encore le soir, au pied ” du grand mât, les merveilleux exploits de Gamache, a Dans cent ans et plus, ils se diront la manière dont ils’y sc prenait pour faire la contrebande des fourrures, en évi- ak tant les croiseurs de la Baie d'Hudson ; ses tours in- cc croyables ; et ses relations avec le malin esprit qui, lui vl obéissait comme un mousse, et poussait la condescen. À RP dence jusqu’à souffler dans ses bonnettes et ses perro- G quets, pendant que la proue du mystérieux navire du cé ES de

fa

(1) Jules Prior. Les veilles d'un artisan,

na mes rête, Il vapeur.

rivage ; lis Bay,

-français

a laissé es, Les les mate- : les dépnotemps marinierg , au pied xamache, ontils’y , en évitours inqui, lui ndescen.

es perroavire du

capitaine canadien glissait sur une mer polie comme l'acier.

Le héros de ces récits du gaillard d'avant, Louis Oiivier Gamache est né à l'Islet en 1784, d’une famille originaire des environs de Chartres. Il débuta sa iongue vie par l’école de la garcette, Matelot daus la marine anglaise, son enfance se passa à courir le monde ; mais ces excursions lointaines finirent par le blaser. Après avoir essayé un petit commerce le long de la côte de Rimouski, Gamache vint se fixer dans l'île d’'Anticosti, et le farouche aventurier ne tarda pas à s° faire reconnaître comme le souverain absolu de cette solitude, Du fond de sa baie, où il cultivait quelques arpents de terre, élevait quelques animaux, et faisait la pêche en grand, l’ancien matelot dirigeait des excursions sur la côte nord, trafiquait avec les montagnais, et se moquait surtout du monopole de la Compagnie de la baie d'Hudson, Si l'hospitalité de Gamache était proverbiale, ses excentricités ne l’étaient pas moins ; et, jointes à sa vie solitaire et à sa mort mystérieuse, elles donnèrent nais-

sance aux légendes qui se racontent encore sur son compte, Pas n’est besoin d'ajouter qu'à bord longuesvues, jumelles, lunettes avaient été mises en réquisition pour regarder un coin de cette terre illustrée pur maître Gamache. Mais hélas ! la maison qu'avait habité le célèbre marin était brûlée. Nous ne vimes qu'un pâté de maisonrettes groupées près de ses ruines, et des enfants jouer et folâtrer à deux pas de la tombe de celui

qui fut si longtemps le croque-mitaine du golfe Saint. Laurent.

Poussés par la marée et par la vapeur, nous arrivâmes bientôt en face de la pointe sud-ouest de l'île, C'est là que se trouve situé le plus ancien phare de l’Anti. costi. Bâtie en 1831, cette tour circulaire, recouverte de bois blanchi, mesure une hauteur de cent pieds, et une minute d'intervalle s'écoule entre chaque éclat de la lumière, qui est visible entre les points nord-nordouest-quart sud au sud-est ct est,

Le temps était superbe, Tout près de nous la mer venait mourir au pied d'un quai naturel, taillé par la vague dans un immense banc de calcaire gris, où Îles fossiles pullulent ; et pendant que chacun s’éparpillait sur la grève, j'eus à loisir le temps de collectionner des coraux ct des coquillages,

Au point de vue géologique l'île d’Anticosti est un trésor inappréciable pour l’amateur. Un paléontoloyiste, mort depuis, M. Billings, écrivait au regretté sir William Logan, que le groupe de cette île était composé de lits du passage silurien inférieur et superposé simultanément avec le conglomérat d'Onéida, le grès de Médina, le groupe Clinton des géologues de New-York et la formation Caradoc d'Angleterre,

A l'appui de cette théorie, un des employés du bureau des géologues canadiens, M. Richardson (?}, assurait

[1] Rapport de l’année 1856 par E. Billings, paléontologiste, adressé à Sir William E. Logan, géologue provincial.—p. 263.

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DANS LE GOLFE 117 qu'après avoir fait unc étude minutieuse de cotte île, il était arrivé à la conclusion qu’elle se composait “ de cal. caires argileux ayant 2,300 pieds d'épaisseur, régulière. ment stratifiés par couches conformes et presque hortzontales,

Tous ces faits tendent à prouver, ajoute-til,

que ces strates ont été préetritées an fond d'une mer tran

quille, en succession non-interrompue, pendant la pério: de où Îles parties supérieures du groupe de la rivière Hudson, le conglomérat d'Ontida, le grès de Médina et le groupe Clinton étaient en train de se déposer dans cette partie de l'ogfan paléozoïque qui constitue main: tenant l'Etat de New-York, et quelques-unes des contrées

adjacentes. Ni cette manière de voir est exacte, Îles

broches d’Anticosti deviennent alors très-intéressantes,

parce qu'elles nous procurent, avee une grande perfection, une faune jusqu'ici inconnue à la paléontologie de

l'Amérique septentsionale, In songeant à la grande

| épaisseur des sédiments entre les groupes de la rivière

Hudson et de Clinton, on se convaine que leur déposition … occupé un laps de temps considérable ; et comme le conglomérat d'Onéida n’est pas fossilifère, et que le grès de Médina ne fournit que quelques espèces peu marquées, nous avons été jusqu'à présent presque sans moyens de connaître l’histoire des mers américaines de cette époque. Les fossiles de la partie moyenne des roches de l’Anticosti remplissent exactement cette lacune, et nous proeurent les matériaux nécessaires pour relier le groupe de la rivière Hudson à celui de Clinton, par les lits de

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passage, contenant les fossiles caractéristiques des deux formations, associés à plusieurs espèces nouvelles qui ne se présentent ni dans l’un ni dans l’autre de ces groupes.”

Au nombre des découvertes faites par M. Richardson, se trouvent certains fossiles, désignés par M. Billings sous le nom de genre beatricea. Ils ont, dit-il, la forme d’arbre, et furent recueillis, par le premier, dans les terrains siluriens inférieurs et moyens de l'île. Ces plantes, d'après la description de ce savant voyageur, se composent de tiges presque droites, d'un pouce à quatorze pouces de diamètre, perforées sur toute l'étendue par un tube cylindrique et presque central ; en dehors de ce tube se rencontrent de nombreuses couches concentriques, semblables à celle d’un arbre exogène.

A l’est de la rivière au Saumon, sir William Logan assure qu’ii se présente un escarpement de soixante son pieds de hauteur, dans lequel des troncs abattus de ce Æ voi fossile avancent en dehors de la falaise, Leurs extré- Æ tou mités circulaires ct l’orifice qu'ils ont au ailieu, donnent EI à cette côte l'aspect d’une citadelle hérissée de gueules Æ sec

de canons, et les voyageurs frappés de cette ressem- siet blance n’ont pas cru devoir mieux faire, qu’en donnant hs à cet endroit le nom de Pointe-à-la-Batterie. tiqt

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Que de raretés scientifiques doivent se trouver cachées ainsi sous ces bancs de calcaire, et attendent là, depuis des milliers d'années, les études et les recherches

des deux elles qui e de ces

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de la curiosité et de la patience humaines ! Petit à petit, sans se hâter, elles révêlent lc‘1rs mystères chaque jour ; et dernièrement encore un pêcheur, en voulant entrer dans une des criques qui bordent ce paradis de la géologie, trouvait, à son grand étonnement, une énorme baleine entièrement pétrifiée et dans un parfait état de conservation.

Tout en collectionnant ainsi un peu partout et un peu de tout, notre promenade nous conduisit jusqu’à la tour, et là nous fîmes connaissance avec son gardien, M, E. Pope, qui nous fit l'accueil des gens de sa race, et nous offrit cette hospitalité écossaise que les sceptiques prétendent réleguée à tout jamais, au fond du libretto de la Dame Blanche. Sa famille se trouvait réunie dans la vaste cuisine du phare, dont le parquet était en pierre. Une épave de bois flotté flambait dans l’âtre ; et çà et là des trophées de chasse, des ailes d'aiglons, des têtes d'ours, des carabines et des engins de pêche relevaient la couleur sombre de la boiserie, Une fenêtre entr’ouverte laissait voir un coin de paysage qui ne manquait pas de charmes : tout autour de nous respirait la santé et le bien-être. Il nous paraissait évident que M. Pope possédait un secret qui manque à bien des gardiens de phare. Où plusieurs de nes compatriotes auraient senti les étreintes de la solitude et de la gêne, cet homme essentiellement pratique réussissait à se créer une aisance relative, Ses champs étaient défrichés et bien fumés; ses étables pleines; ses vignots couverts de morues, et ce qui sur-

prenait surtout les gens de l’île, au bout d’un an ses vaches ne mourraient pas de ce mystérieux catarrhe qui emportait toutes les bêtes à cornes de l’Anticosti, Hlles seules, avaient le privilége de vivre et d'attendre à point le potau-feu. Un joli yatch se balançait dans la baie, au milieu d'une escadrille de berzes destinées à frire la pêche sur les fonds : bref, M. Pope avait fait fi du dicton favori de grand nombre de ses collèænes, qui se laissent aller à l’apathie et répondent à ceux qui essiyent de les en tirer :

— Bah ! à quoi sert de défricher la terre, d'exploiter la mer ou de se créer de nouvelles occupations ? Net toyons, allumons, éteiznons notre phare aux heures réglémentaires, et pendant que vozne ainsi la galère, croisons-nous les bras, Notre salaire n'est-il pis œawné ? Gardons-nous bien surtout de faire valoir ee qui nous entoure et qui n’est à personne, Ce serait travailler pour son successeur ; et la vie est trop courte pour s'amuser ainsi.

M, Pope a cru devoir prendre un autre genre d’éxoïsme. Sa lumière est en ordre, ainsi que ses champa, ses étables, ses exploitations, Tout en faisant son devoir, il ne rous:t pas d’einployer le temps de manière à laisser à ses enfants une fortune assez rondelette, qu'il leur léguera un jour avec l'amour de l’économie et du travail,

À quelques arpents du phare de la nointe sud-ouest} se trouve la cabane d’un pauvre colon du nom de Fortin. 11 vint nous demander si nous avions un prêtre à bord.

in an 68 arrhe qui sti. Elles re à point \3 lu baie, à faire la fuir fi du ne3. qui se ui essayent

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prêtre à bord.

— Depuis trois ans, nous disait-il, ma femme et moi nous n'avons pas entendu la messe, (C’est une bien grande privation pour un catholique |

[l devait se passer encore trois longues années avant que le pieux désir de Fortin pût se réaliser, Ue fut un des aumôniers de notre troisième croisière, M, l'abbé Mareoux, qui eut le bonheur de s'acquitter de eette mission, et d'offrir le saint sacrifice dans cet humble enbaron, pendant qu’un de ses confrères changeait la hutte voisine en confessional, |

En me reportant ainsi vers le passé, je me rapelle la surprise qu'éprouva Acénor Gravel, en retronvant parmi les plus fervents pénitents de l'île, une de ses vicilles connaissances, le père Luce Marolies,

Depuis trente six ans le père Lue habit. l'An costi, [Il avait été l'ami de Gamache; avait trappé ct couru en tous sens les bois et les rivières ae File, Ce n'était pas à ce métier-à, parait-il, que saint Augustin recueillit les notes qui servirent plus tard à rédiger sa Cité de Dieu. Ce qui venait à l'appui de cette hypothèse, c’est que des mauvaises langues prétendaient avoir vu le père Luc tituber, comme Noë dans ses plus belles vignes. D’autres avaient ouï-dire, qu’il ne se gênait pas de jurer comme un payen. Mais ces commérages n'avaient plus leur raison d'être. Celui que nous avions quitté épervier, plus tard nous devions le retrouver colombe : et le père Luc dépouillé du v'eil homme, et fier d’avoir mis en liesse tous les justes du paradis, a continué depuis à être l'exemple de l’île.

La première fois que nous le rencontrâmes chez M. Pope, il vint nous donner sans façon une vigoureuse poignée de main, et causer des dernières nouvelles.

Comme d'habitude, elles ne roulaient que sur des histoires de naufrage:

—Tenez messieurs, nous disait-il, en nous indiquant du doigt une pointe sombre qui se perdait sous l'horizon: voyez vous, là-bas, cette langue de terre qui touche à la rivière Observation ? Un brick est venu y faire côte, en décembre dernier, Il neigcait à ne pas voir le bout de son nez: l'équipage était à demi gelé ; et ce ne fut qu'après des efforts inouïs qu'il parvint à descendre à la mer une de ses chaloupes. A peine cette embarcation eûtelle franchi trois encablures qu’elle se prit à talonner. Fous de peur, se croyant sur les brisants, ses matelots remirent le cap sur leur brick naufragé, et vinrent se faire faire écraser par la mer, le long des flancs du navire. Sept matelots et le capitaine périrent ainsi ; pendant que le second, accompagné d’un de ses hommes, furent re. jetés à la mer par le contre-coup. Ils nagèrent ferme : mais la vague les porta malgré leurs efforts, vers le récif où la baleinière avait touché. De rechef ils se croient perdus, lorsque une lame en se retirant ne leur laisse de l’eau qu’à la ceinture : puis venant les reprendre, elle les Jance sans connaissance sur ces cayes qui les avaient tant effrayés un quart d'heure auparavant, et qui n'étaient autre chose que le rivage! Dès le petit jour, en se rendant à la lumière, le second trébucha sur le corps mutilé de son capitaine : il était venu attérir pen-

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dant la nuit. Quand aux autres, je les retrouvai tous le lendemain ; et parmi eux un nègre qui s'était noyé la tête en bas, le pied droit pris entre un chaînon de l’ancre et l’écubicr.

Tout en causant ainsi, le père Luc nous avait entraînés du côté du petit cimetière, situé près de la tour, Un enclos en bois peint y renferine le tombeau destiné aux Pope, et qu’occupent déjà deux membres de cette honorable famille,

Un peu plus loin, sont entassés pêle-mêle, sous des monticules de tourbe couverts de ronces, les corps des vingt et un naufragés, faisant parti de l'équipage du ‘© George Channing,” navire anglais qui vint à la côte en 1830. Neuf de ces malheureux sont couchés dans une même fosse. Une épitaphe se dresse sur ce morne charnier. Elle consiste en une planche, sur laquelle une main amie a gravé avec la pointe d’un couteau ces lignes, que je reproduis textuellement :

To > the memory 2 e of DAVID COU:UACK | GEORGE MILLER who departed this life on the 22 December 23 December

aged 25 aged o1 having been shipwrecked in the OTTAWA, London 24 December 1835. È à Erected by the remaining survivors of the crew.

Jamais de ma vie je n'ai vu quelque chose de plus triste et de plus navrant {ue ces tombes d’inconnus qui demeurent là sans prières ; et pour oublier ces tristesses, nous prîmec le parti de nous rendre À la gracieuse invitation de madame Pope. Chez elle une charmante surprise nous attendait, Sur une table, au milieu du salon de la tour, étaient éparpillés une foule de croquis, d’études et de dessins signés par mademoiselle Grace Pope. Ces ébauches indiquaient nou-seulement les plus heureuscs dispositions pour la peinture, mais elles prouvaient que cette cufant de treize ans avait un talent remarquable pour l’art statuaire. On nous fit voir un modèle en argile d’une matrone romaine agenouillée, qui certes, par l'élégance de la draperie, la pureté des lignes et la finesse du travail, n'aurait pas fait honte aux dé. buts de certains artistes à la mode. Tes uns admiraient j'étais du nombre. D’autres hasardaient de timides conseils. Pendant ce temps-là madame, Pope faisait à ses hôtes une distribution de zoophites, de coquilles, et ce ne fut que lorsque nous cûmes repris la haute mer, que nous pümes compter nos trésors, et bien nous rappeler les attentions délicates de cette hospitalité. Notre départ avait été précipité. Du haut du phare, le capitaine avait vu un banc de brume se former à l'horizon, et à peine avions-nous couru une bordée au large, qu'il fallut capéer. Déjà le brouillard nous enveloppait, pour ne plus nous quitter qu'après quatrevingts-sept heures,

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Rien de triste comme cette nuit en plein jour qui parfois, ne permet pas à un matelot de distinguer son voisin sur le pont. Autour de lui, tout est nuageux, opaque. La mer est là, qui confond ses teintes grisâtres avec le ciel fumeux: et sans le monotone clapotis de la vague qui se brise sur le flanc du navire, l'homne à. la roue croirait que son capitaine le fait voguer vers le néant,

Au milieu de ce chaos, nous devions nous orienter et veiller au plus près: on se trouvait sur la route la plus fréquentée par les navires. La brise fraîchissant vers la tombée de la nuit, les vigies furent doublées, Une houle grosse et longue nous balançait au milieu du rideau de crêpe qui ne cessait de nous couvrir; et toujours facétieux, Agénor Gravel, qui se souciait fort peu des collisions, profita de l’occasion pour donner du courage à un passager, en lui assurant qu'avec un vapeur en fer, de la force du Vapoléon LIT, on était certain de couler n’importe quel voilier qui viendrait se mettre par notre travers,

Pendant quatre-vingts heures nous eûmes sur les yeux l’impénétrable tissu du brouillard, Quelquefois le soleil perçait en curieux ce dôme de brume, dont nous étions le centre. L’azur du ciel nous apparaissait alors dans toutes sa splendeur screine, mais ce n’était que pour nous renouveler le supplice de Tantale. Tout aussitôt, Ja voûte sombre se refermait sur notre grand mât. D'’abord, ce n'étaien. que de légers flocons de fumée qui tachetaient rapidement le fond de saphir. Puis des tein-

tes laiteuses, se groupèrent petit à petit autour du disque solaire. D'éblouissante, la lumière devint pâle peu à peu : elle passa au jaune biafard, au roux; puis elle alla s’amoindrissant, jusqu’à ce que le brouillard plus dense et plus entêté que jamais, eût ramené la tristesse sur nos fronts, en étouffant le soleil dans sa chape de plomb.

Je ne le cache pas, ce fut avec nn sentiment d’indéfinissable plaisir que nous débarquâmes à la pointe sud, Plongés dans cette demi-obsourité, ne respirant que moiteur et humidité, la vie du bord était devenue pour nous d’une monotonie désespérante. Invariablement, la conversation roulait sur vent qu’il faisait, et sur celui qui soufflerait le lendemain. L’œil se fatiguait à interroger l’ho. rizon qui restait muct. Les uns avait un faible pour le baromètre, et le consultaient constamment. D'autres n'avaient foi que dans les sondages, et se dressaient à chaque instant, comme des points d'interrogation, devant l’offlcier chargé de cette délicate opération. Le soir, chacun s’endormait du sommeil du juste, en faisant des rêves, dont les moins farouches leur montrait le Napoléon IIT passant à toute vapeur sur le corps des navires, assez imprudents pour se trouver sur son passage,

Dès le petit jour, une seule interrogation partait de tous les coins du carré:

— Raphaël, quel temps ce matin ?

—De la brume, messieurs, encore de la brume, toujours de la brume! répondait le maître d'hôtel, tout en veillant à ce que la table fût préparée pour le déjeûner,

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Et les heures succédaient ainsi aux heures, sans que le jour pût voir le jour,

Nouveau Lazare, le soleil enfin quitta son linceull Il était là, se mirant dans la mer; et nos yeux pûrent se reposer sur autre chose que sur l'insaisissable, Ils avaient devant eux le phare de la pointe sud, tour blanche, hexagone, qui atteint soixantequinze pieds de hauteur, et dont la lumière blanche placée à cinquante-quatre pieds du sol donne un éclaë tout les vingt secondes. Pres de là, se trouvaient groupées quelques maisonnettes, dont l’une trop petite et mal construite, est destinée au gardien, et l’autre renferme un engin à vapeur qui, pendant les tempêtes de neige ou par les temps obscurs et brumeux, fait raisonner un sifflet dix secondes par minutes.

La garde du phare de la pointe sud est confiée par le ministère de la marine à un homme aussi instruit qu'énergique, M. David Têtu. Grand, les épaules légèrement voûtées, l'œil doux cet serein, possédant un poignet de fer ct une santé à toute épreuve, notre ami nous représentait à merveille le type du canadien-français de jadis; de cet esprit chevaleresque et aventureux qui, n’obéissantqu’à son impulsion, et ne se laissant guider que par son flair et par ses connaissances, parcourait en tous sens le continent américain, y faisant des découvertes merveilleuses, et ne revenait au pays, que pour léguer à d'autres son amour du voyage, de la liberté et de l'in-

tendait dans le golfe,

à ses études favorites sur l’histoire naturelle,

connu, Ce fut dans une de ses longues promenades sur la côte du Labrador que David Têtu découvrit ces famaux gîsements de sable qui, bien exploités, donneraient les plus beaux minerais magnétiques du monde. Ce fut aussi grâce à son courage, que les maraudeurs de Saint-Alban purent échapper aux limiers qui les traquuient comme des fauves. Rendez-vous avait été pris au milieu de la nuit sur le pont de glace, en face de Québec. Là, un homme se faisait reconnaître de Têtu,

au moyen d’un signe accepté, et ils devaient alors se remettre aveuglément à sa discrétion. Malheureusement, les confédérés s’égarèrent sur le fleuve, Ce ne fut qu’au point du jour, qu’ils purent rejoindre leur guide près de la pointe de l’île d'Orléans, Sous sa conduite, ils descendirent en voiture le long de la côte nord jusqu’au Saguenay ; puis à pied jusqu’à Moisie, où, au printemps, ils s'embarquèrent sur une goëlette que T'êtu commanda pour l’occasion. Cet excellent marin, profitant alors d’une tempête qui rendait la mer intenable, put courir déposer ses passagers à bord d’un croiseur qui les at-

L'esprit d'aventure, le soût de la solitude faisaient de notre ami, un homme on ne peut plus apte à remplir les fonctions de gardien de lumière. Les longs quarts de nuit qu’il lui fallait faire, lui permettaient de se livrer

Il aimait

son phare comme un chasseur d'Afrique aime son cheval arabe. Une partie de la journée se passait à l’astiquer et à

des sur t ces faneraient de. Ce deurs de i les tra-

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ns quarts e se livrer Il aimait son cheval stiquer et à

le mettre en ordre: puis, quand la besogne était terminée, quand l’hiver était venu et que sa lumière avait été éteinte—le vingt décembre—alors commençait la saison des chasses et des explorations,

Vite, on chaussait les raquettes. Les fusils étaient démontés et nettoyés, les piéges éprouvés, et bientôt, le jarret solide et alerte, enveloppé dans une chaude vareuse, on voyait Têtu, la carabine sur l'épaule, portant avec lui des provisions pour plusieurs jours, prendre la lisière du bois ou le long de la grève, et aller déclarer une guerre sans merci aux loutres, aux ours et aux renards gris, rouges, noirs,'et argentés. Rarement ce nouvel Œilde-Faucon revenait bredouille; et plus sa chasse ou sa pêche avait été abondantes, plus ses voisins et ses amis, les pauvres, s’en ressentaient. Alors fourrures précieuses morceaux de venaison, grosses pièces, truites monstrueuses, tout passait entre les mains de cet homme, qui se souciait fort peu, en ces temps-là, de savoir ce que sa gauche ou sa droite faisaient,

Le soir, au coin du feu, maints trappeurs racontent encore les histoires merveilleuses de ce pêcheur habile et de ce chasseur adroit ; mais nulle À mon avis ne vaut celle de l'ours tué au vol.

Têtu avait ouï-dire qu’une baleine morte était venue attérir à quelques lieues de son habitation. En homme qui sait profiter du vieux dicton—aide-toi, le ciel t'aidera —il part, accompagné de Crispin, son domestique

bien décidés tous deux à tirer du cétacé toute l'huile qu'il pourrait rendre, La nuit tombait lorsqu'ils arrivèrent au lieu de l'échouage ; et comme nvant de camper, Têtu tenait à être renseiuné sur la valeur de l'épave, les chasseurs se dirigèrent du côté de la baleine, ls avaient été devancés par des rôdeurs de grève encore plus alertes qu'eux : et deux ours noirs s’en donnaient à cœur joie, le museau plongé dans les flancs du monstre, mangeant comme deux cleres échappés de carême, et ne s'interrompant de fois À autre que pour respirer longuement, et pour lécher leurs babines toutes ruisselantes de lard.

Le domestique de Têtu était devenu pratique au contact de son maître.

—M, David, lui dit-il doucement, en glissant une balle dans son fusil, permettez-moi de tirer le plus gros ? J'ai besoin d’une robe de cariole, lorsque je retournerai chez moi, à l'automne, Kt ma foi! pius d'un faraud m'enviera cette peau d'ours, lorsque le dimanche, mon cheval m’attendera à la porte de l'église de Berthier.

Sa vie de trappeur, autant qu'une certaine frble de Lafontaine, avaient mis Têtu au courant des habitudes rusées de maître Ursus. Aussi, fit il signe à son compagnon de ne pas trop se presser de tirer. L’ours, dont la fourrure soyeuse devait orner l'arrière d’une des care rioles de Berthier, se présentait mal: et puisque Crispin tenait absolument à celui-, il fallait attendre le moment favorable, pour le prendre à l'œil ou au cœur.

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Mais la chanson de Nadaud aura toujours raison :

L'ambition perd les hommes,

Crispin, rendu nerveux par l'appât du butin, venait d'épauler, V'lan 1 le coup part. La balle ricoche sur le museau de l'ours, et va, comme Jonas se perdre dans le ventre de la baleine. Le second ours, plus gourmet et sans doute de meilleure famille que son camarade, avait réussi, pendant le colloque des chasseurs, à se hisser sur le dos du cétacé, C'était sa manière à lui de mettre la main au plat. La détonation du fusil le surprit là: ct tout effrayé, perdant la tête comme Balthazar au milieu de son festin, mais ayant moins de décorum que ce roi, il s’élançga dans l’espace, où la balle de Têtu vint le rejoindre, Celle-ci l'envoya rouler roide mort sur le dos son compagnon qui, hurlant de douleur, le museau haché par la balle de Orispin, et surpris par cette avalanche d’un nouveau genre, prit le bois au galop, iaissant le propriétaire de la petite cariole de Berthier réfléchir à la philosophie de ces deux vers, que Têtu prenait le malin plaisir de lui répéter, en rechargeant sa

carabine :

s...........il ne faut jamais Vendre la peau de l’ours qu'on ne l’ait mis par terre.

David Têtu avait reçu de la nature certains talents

de société qui, sur l’île d’Anticosti, ne sont pas à dédaigner,

Tour à tour cordonnier, mécanicien, inven-

teur, zoologiste, géologue, lettré, homme du monde, cor-

don bleu et trappeur, il avait su donner à la maison qu'il habitait le cachet de ses occupations multiples, Aux murs étaient accrochés des canardières, des pistolets, une carabine, un fusil de rampart et des perches de ligne. Dans un coin, on voyait un coffre de pharmacie sauvé du naufrage du Shandon. Tout se coudoyait dans sa petite bibliothèque, depuis le Cornhill Magazine, l’almanach de Raspail, jusqu’à l’Imitation de Jésus-Christ et un traité d’entomologie, Une courtepointe en fourrure couvrait un lit de sangle, auprès duquel se dressait une table de nuit surchargée de boîtes de fossiles et de paperasses, où le maître, au moment où nous entrions, venait d'insérer ses dernières observations météorologiques, et sur lesquelles il avait négligemment jeté, en guise de presse-papier, une énorme défense de

morse.

Inutile de peindre la joie de T'êtu en nous apercevant, Quoique beaucoup plus âgé que moi, il avait été mon compagnon d'enfance, et bien qu’un mois de causeries n’eût pas sufhi pour nous dire tout ce que nous avions vu et appris depuis uné séparation de douze ans, il fallut subir les exigences de la consigne, et le laisser libre de son temps. Nous n'avions que cinq heures devant nous pour ravitailler ce phare, Mais avant d'aller sur la grève prendre livraison de ce que lui expédiait le ministère de la marine, Têtu donna des ordres pour faire préparer en notre honneur, une chasse aux homardes,

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C'ette chasse se fait au moyen de chiens de Terreneuve qui plongent et vont à marrée basse, chercher ces délicieux crustacés dans ces herbes marines que Denys appelait des plantins, et que les pêcheurs du golfe ont baptisé du nom de prairies à homards. Enfoncés dans d'énormes bottes sauvages, que l’on avait eu la complaisance de nous prêter, et armés chacun d’un panier et d'un bâton, au bout duquel était fixé un crochet de fer, nous cheminions dans l’eau et suivions de point en point Îles instructions de notre guide. Il fallait marcher à pas comptés ct avoir l'œil vif, pour distinguer dans cette herbe verte qui suivait les ondulations de la mer, la carapace noir ou les longues serres de x que nous cherchions, En voyions-nous ua: vite uous plongions notre engin de pêche pour tâcher de l’attraper. Mais prompt comme l'éclair, le crustacé nous avait dépassé d’un coup de queue, et la chasse était à recommencer, aux grands éciats de rire de notre cuide. (Celui-ci, plus expert, n'avait qu’à glisser hypocritement son croc sous le ventre de la pauvre bête, à la chatouiller quelques secondes, puis à l’envoyer rejoindre brusquement la douzaine et demie de camarades qui, tout abasourdis par leur changement de garnison, se livraient à la plus excentrique des manœuvres pour sortir de leur prison d’osier. Quant aux terre neuves, ils n'y mettaient pas tant de facons. Dès qu'ils avaient flairé un de ces malheureux homards, ils le happaient bardiment et allaient le déposer sur la grève.

En mer, cinq heures peuvent apporter bien des changements. Le temps, qui s'était mis au beau, fut de nouveau gâté par l’impitoyable brume. À tire d’aile, elle accourait du large. La houle s'était refaite ; elle devenait creuse, ct bien qu’elle n'offrit aucun danger, comme la baleinière remorquait une longue échelle, et que Île vent souffait dans une direction opposée à la marée, nous arrivâmes couverts d'embruns au Mapoléon III.

En accostant, les hommes se défendirent mal. Nous faillimes emplir: et la vague poussa l’impudence jusqu’à s'approprier la casquette d'Agénor Gravel, qui s’en vengea, en parodiant le fameux vers de Racine:

Le flot qui l’emporta recule épouvanté.

L’alexandrin de Théramène fut la seule oraison funèbre que reçut cette vicille amie de vingt ans.

En voyant venir le brouillard, T'êtu craignit que nous eussions quelques difficultés à retrouver la route du steamer ; et, prenant sa boussole, il avait tenu à nous faire la conduite, Fermement assis sur le banc d’un esquif long de dix pieds, qu’il gouvernait comme une plume au moyen de deux légers avirons, il vint ainsi jusqu au Napoléon 111. Nous sachant alors en sureté, il revira de bord, salua de la main ; et ramant vers terre, Ja dernière fois que nous le vîmes, cumme l'oiseau précurseur des tempêtes, il se laissait bercer ainsi qu’un pétrel sur le dos des vagues énormes.

Trente milles séparèrent à peine la pointe sud de la

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