‹ Promenades dans le golfe Saint-Laurent [microforme]Chapitre 21 sur 26 · AE · texte numérisé non relu

AE

DANS LE GOLFK

C'est, autant que je seche, ajoute M, Richardson, la plus vaste. tourbière du Canada, On y a tracé une Elle n'est pas très longue, un mille tout an plus, mais ee jour-là, elle nous parut interminable,

route qui conduit au phare.

Nous Ctions accompagnés par un énormo terreneuve qui nous montrait des dents à rendre jaloux n'importe qui, par leur blancheur, et à faire tremn'importe quel mollet, par leur longueur. Ce terrible échantillon de la race canine était appuyé par un petit taureau noir, À l'encolure puissante, L'œil en feu, les naseaux frémissants de colère, ce dernier faisait de droite et de gauche des charges à fond de train sur les envahisseurs de son île, [leureusement que Gagnier était très bien avec le terre-nenve, Pendant qu'il le cnjolait et l'amadouait de son mieux, nous nous débarrassions de notre second assaillant, en faisant pleuvoir un déluge de pierres et de bois flotté sur ect animal farouche et dégénéré, dont les paisibles ancêtres s'étaient jadis illustrés au sorviee des rois fainéants,

Une réecption cordiale nous attendait À la tour, et un excellent diner y avait été servi par les soins de madame Gagnier. Pendant qne nous Ini faisions honnour, les questions et les réponses plenvaient des quatre coins de la table, L'un, apyrenait avec surprise la mort du fondateur de la confédération canadienne, de Sir Gcorge Cartier: l’autre, interpellé sur les affaires de France, annonçait la présidence du maréchal de MacMahon, Chacun vidait le dessus de son panier en échange des

nouvelles locales, et ce fut ainsi que nous appriîmes la fin terrible d’un des enfants de la famille Bradley. En

jouant, il s'était perdu dans les bois. De longues et de fréquentes battues furent organisées. Tout fut

inutile: et les parents s'étaient déjà résignés, lorsqu'ils virent leur pauvre cœur soumis à une nouvelle épreuve. Quelque mois plus tard, un second enfant partait dans une embarcation, conduite par un domestique. Ils se rendaient à trois milles de à; mais un coup de vent du nord les surprit en vue de la côte, et ils furent entraîr. s vers la haute mer. Ont-ils été recueillis par un navire qui passait? Le golfe ieur a-t-il donné une de ses vagues pour linceul? Nul n’a pu pénétrer encore un secret que l’abîme semble vouloir si bien garder.

Notre amphitryon était l'ami intime de David Têtu, et que de fois, ils avaient franchi à pied ou en berge les trente milles qui les séparaicnt l’un de l’autre, et ce, pour avoir le plaisir de causer ct de fumer une pipe ensemble. Comme tous les inséparables, leurs caractères faisaient antithèse. Ils ne s’accordaicnt que sur deux chose, la pêche ct la chasse. Autant Têtu adorait sa liberté et ses franches coudées, autant Gagnier aimait le comfort, la vie domestique. Sur cette île déserte, livré aux seuls ressources de son bon sens et de sa modeste bibliothèque, il avait réussi à former et à élever la plus charmante famille du monde. Il est vrai qu'une femme pieuse et dévouée l’avait aidé à mener à bonne fin cette tâche sublime, et que le Dicu qui aime tant les petits enfants avait béni leurs efforts chrétiens.

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L'intérieur du phare de la Pointe-aux-Bruyères ressemble plutôt à celui d’une de nos riches chaumières canadiennes-françaises, qu'à un poste jeté au milieu de la solitude, pour guider ou secourir les naufragés, En homme prudent, Gagnier a su tirer parti de tout : pas un coin où l’œil ne rencontrât une armoire, Un poêle toujours ronflant, des couvre-plats bien étamés, une longue file d’assiettes, de bols et de soucoupes rangés dans des buffets à jour, donnent à la cuisine un perpétuel air de fête. Le salon est joli, bien disposé et trouverait grâce devant le plus difficiles. Des chambres à coucher sort ce parfum de linge net et blanc, qui fait l'orgucil des ménagères de notre pays, et depuis la lanterne jusqu’au rez-de chaussée du phare, tout respire le calme, l’ordre et la propreté.

Hélas ! cette tranquillité ne pouvait toujours durer. Bientôt l'impitoyable mort vint faire jaillir les larmes au milieu de cette douce joie.

En 1874 un brigantin, l'Alexina, faisait naufrage près de la Pointc-aux Bruyères. Tout le monde put quitter l'épave ct gagner terre sain et sauf: mais à la suite du froid et de la misère, un matelot de l’Islet, du nom de Deroy, fut atteint d’une fièvre cérébrale, Depuis quelque temps déjà le jeune Thomas Gagnier—il avait treize ans—souffrait de la consomption., On le voyoit dépérir promptement sous ce rude climat ; mais en apprenant la terrible position de Deroy, le père du

poitrinaire oublia les fatiwues que pourrait occasionner À sa famille un nouveau malade, et donna des ordres pour que Je matelot fut transporté à la tour. Tous les soins furent prodigués à ce jeune homme de vingt-trois ans: mais sans résultat, Deroy mourut, emporté au milieu d’une attaque de délire, et celui qui ne l’avait pas abandonné un seul instant, son fidèle camarade Adélard Couillard-Desprès—troisième lieutenant à bord du Napoléon I11—fut obligé de prendre le cadavre dans ses bras, de le descendre sans bruit, à onze heures du soir—crainte d'attirer l'attention du jeune Gagnier qui se mourrait—ct d'aller le déposer dans un hangard, où il passa le reste de la nuit à l’ensevelir, à lui faire un cer-

cueil, et à ouvrir à grand’peine une fosse dans la terre

gelée, Ceci se passait au commencement d'avril. Le sept du même mois, l'enfant du gardien de l1 Poin. te-aux-Bruyères rendait à son tour le dernier soupir,

Desprès et les autres naufragés venaient de trouver l'occasion de regagner la côte sud: et le malheureux

père, laissé à sa propre initiative, fut forcé de faire l'en

sevelissement, la tombe ct la fosse : de porter lui-même ] son enfant jusqu'au petit enclos qui sert de cimetière, et de l’y enterrer au milieu de sa famille au désespoir | qui sanglotait un de profunudis. Ô

—Je me sentis alors tellement fou de douleur, me disait d le brave Gagnicr, avee des larmes dans les yeux, que b j'oubliai les vivants pour ce cher petit mort, A force ï de penser à cette catastrophe, je faillis un jour prendre de

es jambes à mon cou et me sauver dans les bois.

ccasionner des ordres Tous les vingt-trois nporté au ne l'avait camarade int à bord avre dans heures du gnicr qui rard, où il re un cers la terre vril, Le la Poin.

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Ce ne fut qu'en 1875, que j'eus l’occasion de visiter lc dépôt de naufragés, où les

passé l'hiver, Le lieutenan conduisit à cet abri, qu’un à érigé là, pour les malheure ficier, en faisait Jes honneurs sir, que lui-même J avait cté habitation se compose d' grenier,

gens de l’Alexina avaient t Couillard-Desprès nous S0uvVcrnement prévoyant Ux jetés à la côte. Cet of.

avec d'autant plus de plai- Sauvé d’une mort certaine, un seul appartement ct d’un Une double rangée de couchettes en bois, su- Perposées les unes sur les autres, fait le tour de cette unique Chambre, ct les hôtes que le hasard loge à pareille enseigne, n’ont Pour matelas que de la paille qui parfois parfois n’est point très fraiche, Un grand poêle en fonte occupe le milieu de çe réduit : et seule sa lueur l'éclaire à Ja veillée, car Je ministère de la marine ne fournit pas le luminaire,

La provision réglementaire d’un dé

pôt de naufragés Consiste en quinze

quarts de farine, SCpt quarts de pois, du sucre, du thé, et sept barils de lard CE Tant pis pour ceux qui arr

ivent Îles derniers à cette hôtellerie de la mer,

D'autres Y Gtaient passés Vant: ct la ration quotidienne donnée à l'équipage de l’Alexina ne se SoMposa que d'une petite mesure de pois, d’une livre et demie de farine, et de trois-quarts de livre de lard, Desprès fut acclamé cuisinier en chef de cette bande d'affimés; et COime la batterie mise à Sa dispo- PR

aupara.-

(1) En 1874, on a ajouté

à ces Provisions, deux boîtes de vian.

es en conserve, et douze couvertes,

sition ne se composait que d'un poêlon, ainsi que d’un plat de fer-blanc, et que les couteaux étaient surtout remarquables par leur absence, il eut un trait de génie, en se promenant un jour sur la grève, Remarquant une large coquille, il l’a ramassa et y adopta une pince en bois Ses camarades en firent autant ; et

on peut s'imaginer tous les services que cctte cuillère improvisée rendit alternativement, à la purée aux pois et aux vareuses des naufragés de l’Alecina. Le frugal menu détaillé plus haut ne rappelle pas précisément celui des Frères Provençaux: et que de fois les gardiens de phare, se laissant attendrir par la vue des maladies et des privations qui fondent sur ces délaissés, ne leur fournissent-ils pas des provisions prises sur leur propre réserve.

Le ministère de la marine s’est montré d’une grande sollicitude pour tout ce qui touche à l’habillement des naufragés, Le maître du phare distribue à chaque homme, dès son arrivée, uu excellent giict de laine bleue, nn pantalon en serge, une paire de caleçon, deux vestons de flanelle, des bas, des bottes, des mocassins, des raquettes, un bonnet de fourrure, des mitaines et ane chaude vareuse. Pour peu qu’un homme ait de l’énergie, et ne se laisse pas abattre par l’oisiveté et par l’isolement, il peut ainsi passer un. hiver assez confortable ; et la chasse, la pêche ct la coupe du bois de corde le tiennent toujours en haleine et empêchent ses muscles de s’engourdir.

que d’un , surtout de génie, narquant )pta une utant ; et e cuillère ux pois et Le frugal récisément js les gurue des mà- , délaissés,

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La vue de cette chambre désolée, où un interminable hiver s'était passé, avait rappelé au lieutenant Després ce qu'il y avait souffert, Devant ses yeux repassait lo naufrage de l’Alexina, l’attérage miraculeux de son unique embarcation, la maladie de Deroy, sa triste agonie, et la nuit terrible de l’ensevelissement, Tout en songeant à ces choses, ses pas distraits l'avaient mené jusqu'à l'endroit où dormait son camarade de danger: et j'aidai Després à planter une croix sur ce tertre solitaire, pour indiquer au passant qu'un chrétien s'était endormi là, sur les bords de la mei, en attendant paisiblement l'heure solennelle de la résurrection.

Mais ces réminiscences d’une troisième croisière, qe je dois, pour ne pas me répéter, mêier sens cesse à ceux de mon premier voyage, me font oublier qu'il nous faut retourner à bord. Gagnicr et son excellente famille ont regu nos adieux. Les avirons frappent le flot en cu. dence ; et pendant que nous tournons le dos à cett: terre inhospitalière de l’Anticosti qui, pour nous à menti si gracieusement à sa réputation, je songe à ce que l'avenir peut réserver à cette Île qui à uue lon. eur de cent vingt deux milles, une largeur de trente, ct une circonférence de deux cent soixante-dix, Privés: de ports et entourée d’une redoutable centure de récif:, j'ai bien peur que tous les efforts faits pour la coloniser ou la défricher restent infructueux.

Depuis l'instant ou elle fut découverte ct baptisée par Jacques-Cartier du nom de l’Assomption, l’Anticosti n'a

guère changé d'aspect. (C’est toujours cette terre que Champlain trouvait ‘ blanchâtre comme les falaises de la côte de Dieppe,” et que le routier de Jean Alphonse de Saintonge nous présente dans son langage poétique, comme étant ‘“assite sur des rochers biancs et d’albâtre, couvertes d'arbres jusques au bord de la mer.” Seulement, ces représentants du règne végétal sont en certains endroits tellement rabougris et tellement enchevêtrés les uns dans les autres, qu’on peut marcher des arpents sur leurs cîmes métamorphoses en ressorts élastiques.

Quelques uns ont prétendu que l’île renfermait des richesses minérales. Je ne crois pas qu'il se soit fait quelques travaux en ce sens, depuis Île jour où Charlevoix livra à la postérité la désopilante histoire de la première tentative.

—" Il courut un bruit il y a quelques années, assure cet écrivain, qu’on avait découvert à Anticosti une mine d'argent, et faute de mineurs on fit partir de Québee, où j'étais alors, un orfèvre pour en faire l'épreuve ; mais il n’alla pas bien loin. Il s’aperçut bientôt au discours de celui qui avait donné l'avis, que la mine n'existait que dans le cerveau blessé de cet homme, lequel lui recommandait sans cesse d’avoir confiance en Dieu. Il jugea que si la confiance en Dieu pouvait par miracle faire trouver une mine, il n'était pis nécessaire d'aller jusqu’à l’Anticosti, et il revint sur ses pas. ”

Pendant l'été, l’île d’Anticosti est parcourue par des

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bandes nomades de pêcheurs qui exploitent le saumon, la morue, le maquereau, le homard et le hareng. Au printemps, les chasseurs de loups-marins arrivent à leur tour ; et avec ces poissons et cet amphibie, la chaux, la tourbe, la pierre de taille et les collections de fossiles, demeurent, à tout prendre, les seules et véritables richesses de l’île.

L'hiver, la population sédentaire ne dépasse guère soixante-quinze personnes. Pareil nombre compte peu aux yeux de la statistique ; mais n'oublions pas que l'île d’Anticosti réserve pour le jour du jugement dernier la terrible quote-part qu’elle doit au recensement des humains, Alors, de ses rives désertes se lèveront officiers, soldats et matelots, portion considérable de l'immense foule des fils de ces pauvres gens, qui

Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus.

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