‹ Promenades dans le golfe Saint-Laurent [microforme]Chapitre 5 sur 26 · LORS · texte numérisé non relu

LORS

le resumé des premiers soins qu'il fallait donner à un noyé, et prévenant chauffeurs et matelots qu'il distribuerait pro bono publico, tout ce qu’exigent brûlures, contusions ou cassures, enfin toute cette série de surprises qui existent entre le perroquet de hune et l'arbre de couche de l’hélice.

Dans les jambes de ce Samaritain anglais, courait et jasait le plus endiablé des gamins, master Birdie, homme de dix ans aux réponses phénoménales, aux théories renversantes, qui un jour, à table, se prit à causer d'histoire naturelle avec un joyeux shérif de ma connaissance, bel esprit, grand parleur, et certes de fil en aiguille ce ne fut pas ce dernier qui eut le beau rôle dans la discussion.

Assis sur un rouleau de “'ianvre, M. Gagnier, gardien du phare de la pointe aux Bruyères sur l'île d'Anticosti, vrai type du canadien des anciens jours, causait à voix basse avec M, Malouin, jeune homme qui était parti de San Francisco pour aller embrasser son vieux pèrc—autre gardien de phare--ct oublier au milieu des joies de la famille sept longues années de travail et d'absence.

Un passager désolé confiait déjà tristement à l’un des ingénieurs qu’il avait eu tort d'oublier son paletot et de partir pour le golfe Saint Laurent comme on part de chez soi, par une matinée ensoleillée, pour faire le tour du Belvedère, Un autre, debout près du mât

d’artimon, chaussé dans ses bottes de sept lieues, coiff d’une casquette aux formes cosmopolites, le lorgnon ferme sous l’arcade sourcillière, discutait gravement avec son autre compagnon de route, Agénor Gravel, l’importante question de savoir quel était le meilleur temps pour prendre en mer le coup d’appétit, lorsque Raphaël vint mettre tout le monde d'accord en sonnant vigoureusement la cloche, ct ciere médécin, hommes de lettres, gardiens de phare, fils de famille et gamin disparurent en un elin d’œil du pont, pour aller se mettre en rang d'oignons autour de la table hospitalière du Napoléon III.

Je n'ai pas besoin de dire que ce premier dîner fut assez silencieux, Chacun étudiait la physionomie de son voisin; mais Agénor, qui n'y allait jamais par quatre chemins, et avait déjà la velléité de tutoyer le capitaine, eut bien vite fait circuler parmi les convives cette gaîté chaude et pétillante qui ne cessa de régner entre nous, aux jours de pluie comme aux jours de soleil,

C'était une singulière tête que cet Agénor Gravel, et puisque son nom reviendra souvent sur mes lèvres pendant le récit de ce voyage, j'aime autant vous faire son portrait tout de suite,

Assez grand, large d'épaules, borgne sans le laisser voir le moins du monde, causeur jovial et bon enfant lorsqu'on lui demandait un service ou une anecdote,

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saupoudrant le moindre récit d’une légère pointe d'exagération gasconne, ce qui n’était pas désagréable, triste comme un saule pleureur dès qu’il äpprochait une plume de l’encrier, Agénor avait été une foule de choses pendant le cours de sa vie aventureuse. Tour à tour avocat, zouave pontifical, homme de lettres, journaliste, naturaliste, collectionneur, bibliophile, ce nouveau Vichnou avait tout juste conservé de ses différentes incarnations ce qu'il fallait pour véritablement constituer ce qu’on appelle un bon garçon, trois mots dont on fait de nos jours un usage immodéré, et que l’on applique trop souvent à tort et à travers au premier venu.

Raiïlleur sans fiel, hardi par tempérament, serviable et discret par goût, jouissant d’une bonne santé et de l'aurea mediocritas d'Horace, joyeux, bon, prodigue de tout ce qu’il avait, il prenait la vie comme elle se présentait à lui, sans permettre à l’ambition, à l'excès de travail ou à l'envie de lui faire des cheveux blancs, des rides et de la bile avant le temps. Ses ennemis le fuyaient pour ne pas être forcés de uevenir ses amis, et sans son incomparable paresse, maître Agénor aurait été de force à courir après eux, pour se les concilier, en ouvrant la conversation par leur dire tout le mal qu'il pensait de lui, et leur faire part de tout le bien qu'il voulait aux autres,

On sait déjà qu'Agénor avait une manière particu-

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